Paradoxe du menteur

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Le paradoxe du menteur est un paradoxe dérivé du paradoxe du Crétois (ou paradoxe d'Épiménide). Ce paradoxe aurait été inventé par Eubulide, un adversaire d'Aristote[1]. Sous sa forme la plus concise, il s'énonce ainsi : « un homme déclare « Je mens ». Si c'est vrai, c'est faux. Si c'est faux, c'est vrai. » On peut y voir deux interprétations :

  • En tant qu'énoncé, cette phrase dit : « Cette phrase est fausse. » ;
  • En tant que propos, il faut comprendre : « Je mens maintenant. »

Le paradoxe[modifier | modifier le code]

On attribue le paradoxe du menteur à Épiménide le Crétois (VIIe siècle av. J.-C.), bien qu'il semblerait que cette première formulation du paradoxe du menteur ne soit apparue paradoxale que bien plus tard ; lorsqu'au IVe siècle av. J.-C., Eubulide de Milet énonça

« Un homme disait qu'il était en train de mentir. Ce que l'homme disait est-il vrai ou faux ? »

On pourrait allonger ce paradoxe par cet énoncé : « La phrase suivante est fausse. La phrase précédente est vraie. »[2]

Attribuons à Épiménide le propos « Tous les Crétois sont des menteurs. » Ceci était considéré par les philosophes antiques comme un paradoxe puisqu'il échappait au principe de non-contradiction. En effet, soit Épiménide dit vrai, alors il ment (puisque c'est un Crétois), donc son affirmation est fausse (puisque tous les Crétois mentent). Soit, au contraire, Épiménide ment en disant cela, alors il existe au moins un Crétois qui dit la vérité, et donc son affirmation est fausse. Dans tous les cas, son affirmation est fausse, ce qui n'est pas contradictoire ; c'est la solution du paradoxe. Aristote semble faire allusion à ce paradoxe dans les Réfutations sophistiques[3] et donne cette solution : on peut mentir en général, tout en disant la vérité sur un point particulier[1]. La contradiction disparaît dès lors qu'on comprend la proposition ainsi : « Je dis vrai en disant que je mens » : la vérité en question n'est plus alors absolue, mais relative à un contenu déterminé »[1]. Une ambiguïté naît donc de la confusion entre le langage et le métalangage (celui qui parle du langage dans lequel il parle au moment où il parle)[1].

Les interprètes modernes ont résolu ce paradoxe en l'étalant dans l'espace. En effet, tout ce qu'on peut déduire de la citation d'Épiménide, c'est qu'elle est fausse ; en particulier tous les Crétois ne sont pas des menteurs, mais Épiménide, lui, en est un. On résout ainsi le paradoxe en l'étalant dans l'espace. Néanmoins la phrase, au présent, nécessiterait une analyse au même temps, avec toute l'instantanéité nécessaire à la résolution de l'assertion d'Épiménide.

En fait, la négation de « Tous les Crétois sont des menteurs. » n’est pas : « Tous les Crétois disent la vérité », mais : « Il existe au moins un Crétois qui dit la vérité » (et il faudrait même dire, dans le sens où menteur est utilisé jusqu'ici, « Il existe au moins un Crétois qui dit parfois la vérité »). Donc, il peut exister un ou plusieurs menteurs Crétois, mais il est vrai que celui-ci peut être Épiménide.

De manière analogue, le paradoxe « Je mens toujours » cesse de l'être lorsqu'on l'étale dans le temps : au moment où je dis « Je mens toujours », je mens nécessairement (sinon, on a le même problème qu'avec Épiménide), ce qui implique que je ne mens pas toujours. Il n'y a pas de contradiction logique : il m'arrive de mentir, mais pas toujours !

Le paradoxe du menteur devient plus intéressant lorsqu'on en considère la version suivante : « Je mens en ce moment même ». Si la phrase est vraie, alors c'est qu'elle est fausse. Mais si elle est fausse, alors elle devient vraie !

Cela indique que quand une phrase peut se prendre elle-même pour énoncé, cela peut conduire à une situation instable (voir pangramme autodescriptif).

Cette phrase réalise une action du fait de son énonciation, c'est une contradiction performative. Autre exemple : « je suis mort » (si je parle c'est que je suis encore vivant).

Approche par les mathématiques[modifier | modifier le code]

Que l'on considère que la phrase « Cette phrase est fausse » n'est ni vraie, ni fausse ou encore qu'il s'agisse d'un non-sens, elle réfute dans tous les cas le principe du tiers exclu. Les mathématiques classiques, qui se basent sur le tiers exclu, ne peuvent donc permettre de construire formellement un tel énoncé. Cependant, même avec la restriction du tiers exclu, les énoncés paradoxaux peuvent réapparaître via un codage de la logique formelle dans une théorie suffisamment riche pour cela, comme l'arithmétique ou la plupart des théories destinées à fonder les mathématiques.

Ainsi Kurt Gödel fait référence explicitement au paradoxe du menteur dans l'article de 1931 sur ses deux célèbres théorèmes d'incomplétude : pour établir la preuve du premier théorème d'incomplétude, il parvient à coder une certaine forme de ce paradoxe du menteur (où cependant la démontrabilité remplace la vérité). Il n'y a plus paradoxe, mais on montre que l'énoncé ainsi construit n'est pas prouvable (et pour d'autres raisons, sa négation ne l'est pas non plus). Le théorème de Tarski illustre encore plus clairement cette démarche : cette fois il s'agit de montrer que l'on ne peut pas exprimer la vérité dans l'arithmétique, car sinon le paradoxe pourrait s'exprimer et fournirait une contradiction.

On peut tenter d'éclaircir le lien entre le paradoxe du menteur et l'incomplétude de certaines théories mathématiques. Quelqu’un dit « je mens », est-ce qu’il ment ? S’il ment c’est qu’il ne ment pas. S’il ne ment pas c’est qu’il ment. Ce qu’il dit affirme sa propre fausseté. On a vu que ce paradoxe peut être présenté sous une autre forme : la présente phrase qui commence par « la présente phrase » et finit par « est fausse » est fausse, ou plus simplement, cette phrase est fausse.

Une théorie est un ensemble de propositions. On peut la considérer comme une sorte de diseur de vérités. La théorie dit que toutes ses phrases sont vraies. Le paradoxe du menteur prouve qu’il y a des restrictions sur les capacités des diseurs de vérité quand ceux-ci sont capables de formuler des énoncés à propos de ce qu’ils disent. Supposons qu’un diseur de vérité soit capable de répondre par avance à toutes les questions sur ce qu’il va répondre. Posons-lui alors la question « à cette question vas-tu répondre non ? ». Qu’il réponde oui ou non, dans les deux cas il dit faux. Il ne peut donc pas répondre sans se tromper.

Il s’agit d’une incomplétude essentielle pour les théories et les diseurs de vérité. Ils ne peuvent pas dire toute la vérité sur tout ce qu’ils disent à partir du moment où leurs moyens d’expression sont suffisamment riches pour permettre de poser des questions telles que celle qui vient d’être citée. En résumé, dès qu’on peut poser à un diseur de vérité des questions telles que « À cette question, vas-tu répondre non ? » il ne peut pas à la fois toujours répondre et toujours dire la vérité.

Allusions historiques et culturelles au paradoxe du menteur[modifier | modifier le code]

La Bible fait allusion à ce paradoxe : « Quelqu'un d'entre eux, leur propre prophète, a dit : Les Crétois sont toujours menteurs, de méchantes bêtes, des ventres paresseux. » — Paul de Tarse[4]

De nombreuses formulations virent le jour par la suite. Parmi les plus récentes, citons « Épiménide, penseur crétois, émit une affirmation immortelle : Tous les Crétois sont des menteurs. » — Douglas Hofstadter[2]

Dans le jeu vidéo Portal 2, GLaDOS tente d'éliminer Wheatley en lui proposant le paradoxe suivant : « Cette phrase est fausse. ». Cela échoue car Wheatley, bien qu'étant une machine, est doté d'une I.A. trop simple pour tenter de résoudre le paradoxe. Sa réponse indique qu'il fait un choix arbitraire sans chercher à comprendre : « Vrai. Je choisis vrai. Ha. C'était facile. »

Ce paradoxe se retrouve également dans un passage de Martiens, go home de Frederic Brown. À un scientifique qui déduit du comportement des envahisseurs martiens qu'ils ne peuvent pas mentir, l'un d'eux répond : « je peux mentir ». Le scientifique énonce alors les possibilités du paradoxe et finit par se suicider.

En l'an 270 avant J-C, Philétas de Cos serait mort d'insomnie complètement absorbé par le paradoxe du menteur, et en fera d'ailleurs un petit poème :

« Je suis Philétas de Cos,
C’est le (paradoxe du) Menteur qui m'a fait mourir
Et les mauvaises nuits qu’il m'a causées[5]. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d Luc Brisson, « Les Socratiques », in Philosophie grecque (dir. Monique Canto-Sperber), PUF, 1997, p. 149
  2. a et b Douglas Hofstadter, Gödel, Escher, Bach, les brins d'une guirlande éternelle, p. 19
  3. 25, 180b2-7
  4. Paul de Tarse, L'Épître à Tite, chap. 1 verset 12
  5. (en) St. George Stock, Stoicism, Londres, Archibald Constable,‎ 1908 (OCLC 1201330), p. 36

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jon Barwise et John Etchemendy, The Liar, Oxford University Press, Londres, 1987. Approche du paradoxe utilisant entre autres une théorie des ensembles avec axiome d'antifondation, un axiome qui a pour conséquence, entre autres, l'existence d'ensembles appartenant à eux-mêmes.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]