Paradoxe de l'omnipotence

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Averroès (1126 - 1198), un philosophe qui s'est intéressé au paradoxe de la toute-puissance, notamment dans le Tahafut al-Tahafut[1].

Le paradoxe de l'omnipotence, ou paradoxe de la toute-puissance est constitué d’une famille de paradoxes portant sur la définition de ce qu'un être tout-puissant est capable de faire ; la question cruciale étant de savoir si un être tout-puissant peut agir de façon à réduire sa propre capacité à accomplir n'importe quelle action. Si cet être peut agir de la sorte, il ne peut donc plus accomplir n'importe quelle action. S'il ne peut pas limiter le champ de ses actions, alors il ne peut pas accomplir n'importe quelle action. Ce paradoxe est souvent formulé au sujet du Dieu des religions abrahamiques, mais il pose une question d'ordre logique avant même de considérer la question de la religion.

Une des versions du paradoxe de la toute-puissance, dite « paradoxe de la pierre », l'exprime de la façon suivante : « Un être tout-puissant pourrait-il créer une pierre si lourde qu'il ne puisse pas lui-même la porter ? ». S'il le peut, il cesserait d'être tout-puissant ; s'il ne le peut pas, c'est qu'il n'est pas tout-puissant.

Pour des philosophes comme Cowan, ce paradoxe permettrait de rejeter la possibilité de l'existence d'un être absolument tout-puissant[2].

En sens contraire, Thomas d'Aquin voit en ce paradoxe le résultat de notre incapacité humaine à comprendre ce qu'est réellement la toute-puissance. Le paradoxe de la toute-puissance peut en effet être analysé comme une impossibilité logique [3]. En résumé, le problème viendrait de l’ambiguïté du verbe « pouvoir », qui, dans notre langue, désigne :

  • tantôt une réelle puissance (« je peux voir », « je peux comprendre », « je peux décider librement »),
  • tantôt une simple possibilité logique, qui correspond en fait à une faiblesse (« je peux tomber », « je peux perdre », « je peux mourir »).

Pour Thomas d’Aquin, en disant que Dieu « ne peut pas » mourir, ni s’autodétruire, ni vouloir une chose contradictoire, on ne refuse à Dieu aucune puissance réelle ; c’est une impuissance, une faiblesse qu’on exclut. Le paradoxe vient de ce que cette impuissance est conçue par notre esprit de façon positive comme une possibilité (« pouvoir mourir »), alors qu’elle n’est, en réalité, qu’un manque de puissance. Thomas évoque également l'irréversibilité du temps voulue par Dieu pour ordonnancer les choses : Dieu peut rendre tous les attributs de la virginité à une femme déflorée, mais ne peut pas faire pour autant qu'elle ne l'ait jamais été, car ce serait sinon avoir voulu une chose et vouloir qu'elle n'ait pas eu lieu, ce qui serait incohérence[4].

Descartes, dans ses Méditations métaphysiques, aborde la question sous un angle différent, mais soutient lui aussi que le problème n'est qu'apparent et que Dieu est, en dépit de cela, absolument tout-puissant.

Dans ses approches contemporaines, le paradoxe de la toute-puissance a notamment été étudié sur le plan de la sémantique[réf. nécessaire] ; la capacité du langage — et partant de la philosophie — à exprimer de façon authentique le concept même de toute-puissance a pu être discutée, comme nombre de termes auto-applicables.

Une étude rigoureuse du paradoxe de la toute-puissance implique en tout cas une définition précise de la toute-puissance. La définition courante de la toute-puissance comme « capacité de tout faire » apparaît insuffisante pour servir à la variété des problèmes soulevés par ce paradoxe. De plus, la philosophie n'est pas la seule à se pencher sur la question : l'ouvrage de John Barrow Impossibility cherche ainsi à délimiter l'espace des possibles en ce qui concerne le monde physique (voir aussi Gabriele Veneziano). René Thom montre la limitation stricte du nombre des objets qu'il nomme les catastrophes et qui régissent la morphogenèse[5]. Et bien entendu la "dernière décimale de pi" ou "les plus grand de tous les nombres premiers" sont des expression qui n'ont pas de sens, ce qui se démontre[6] et aucune toute-puissance n'a donc à fournir leurs objets.

Point de vue religieux[modifier | modifier le code]

Le paradoxe de la toute-puissance est abordé de façon indirecte par le pape Pie X dans le Catéchisme qu'il publia en 1912 pour les enfants du diocèse de Rome.

La question 10 de ce Catéchisme demande : «  Dieu peut-il tout faire ? » La réponse est affirmative, mais précise la notion de toute-puissance en y associant la notion de volonté : « Dieu peut faire tout ce qu'il veut ; il est le Tout-Puissant.»

La question 11 demande alors : « Dieu peut-il faire le mal ? » Réponse : « Dieu ne peut pas faire le mal, parce qu'il ne peut pas le vouloir, étant la bonté infinie […].»

Sans donner de développement proprement philosophique (inadéquat dans un catéchisme pour enfants), cette présentation de la toute-puissance se rapproche de celle de l'école thomiste.

Point de vue philosophique[modifier | modifier le code]

Analyse thomiste[modifier | modifier le code]

Thomas d'Aquin n'a pas traité du paradoxe de la toute-puissance sous sa forme moderne (« paradoxe de la pierre » : Un être tout-puissant pourrait-il créer une pierre si lourde qu'il ne puisse pas lui-même la porter ?), mais il aborde la question de la toute-puissance divine et de ses limites.

Pour Thomas d'Aquin, Dieu peut faire tout ce qu'il veut, mais il ne peut pas se contredire lui-même. Il ne peut donc pas vouloir en même temps une chose et son contraire (un cercle carré, par exemple[7]).

L'école thomiste (notamment Garrigou-Lagrange) insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas là proprement d'une limitation à la toute-puissance de Dieu, mais, au contraire, d'une conséquence de la perfection.

Dire que Dieu peut tout et dire qu'il n'y a rien que Dieu ne puisse faire, c'est dire la même chose. La deuxième formule (il n'y a rien que Dieu ne puisse faire) est négative, mais elle exprime, en fait, une affirmation. De même, dire Dieu ne peut pas ne pas être tout-puissant exprime sous forme négative (comme si c'était une impuissance) ce qui est, en réalité, l'affirmation même de la toute-puissance.

Tout le paradoxe vient du terme « pouvoir » qui, dans ces propositions (Dieu ne « peut » pas s'autodétruire), ne désigne pas une puissance réelle (une force), mais seulement une possibilité logique, qui correspond, en réalité à une faiblesse, voire à une absurdité (un cercle-carré).

Analyse scotiste[modifier | modifier le code]

Duns Scot remet en question la solution thomiste en considérant que la Toute-Puissance de Dieu n'est pas soumise aux règles de notre logique. Elle pourrait donc aller jusqu'à l'absurde. Cette vision de la toute-puissance divine est plus ou moins reprise au XVIIe siècle par René Descartes.

Analyse selon la logique moderne[modifier | modifier le code]

Pour analyser le paradoxe selon la logique moderne, Peter Geach distingue et rejette quatre notions de toute puissance. Il définit ensuite et défend une moindre notion de la toute-puissance de Dieu [8]

Voici, selon Peter Geach, ces diverses notions de la toute-puissance (correspondant à des niveaux différents de toute-puissance) :

  1. – Y est absolument tout-puissant signifie que Y peut faire absolument toute chose, tout ce qui peut être exprimé dans un assemblage de mots même si cela peut être contradictoire, Y n’étant pas lié dans son action, comme nous le sommes par la pensée et les lois de la logique[8]. C’est un point de vue avancé par Descartes et présentant l’avantage théologique de détacher Dieu des lois de la logique, mais avec également le désavantage théologique de rendre suspectes les prémices de Dieu. Sur ces bases, le paradoxe de toute-puissance est un paradoxe authentique, mais les paradoxes authentiques pourraient néanmoins être suspects.
  2. – Y est tout-puissant signifie que Y peut faire X est vrai si et seulement si X est une description purement logique. Cette définition se rapproche du point de vue formulé par Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique[9]. Cette définition de la toute-puissance résout certains des paradoxes associés mais ne satisfait pas tous les logiciens. Mavrodes objecte par exemple qu'il n’y a rien de contradictoire à « créer quelque chose que son créateur ne peut pas soulever » (un homme pourrait construire un bateau qu’il ne pourrait pas soulever)[10]. Il ajoute qu'il serait étrange que des êtres humains puissent accomplir un tel exploit et qu’un être tout-puissant ne le puisse pas. De plus, cette définition de la toute puissance ne suffit pas à éliminer le problème qui se pose quand X est moralement ou physiquement irréalisable pour un être comme Dieu.
  3. – Y est tout-puissant signifie que « Y peut accomplir X » est vrai si et seulement si « Y accomplit X » est purement logique. Ici, l’idée est d’exclure toute action qui ne serait pas acceptable dans le champ de la logique pure pour ce qui concerne Y, même si ça peut l’être pour d’autres. Ici, Mavrode s’occupe du fait que X = « fabriquer quelque chose que son créateur ne peut soulever » n’est plus un problème parce que « Dieu fait X » n’est pas purement logique. Mais cette possibilité ne résout pas certaines questions morales comme X « dit un mensonge » ou temporelles comme X = « fait que Rome n’a jamais été construite »[8].
  4. – Y est tout-puissant parce que chaque fois que « Y va accomplir X » est une possibilité logique, alors « Y peut accomplir X » est vrai. Cette formule interdit le paradoxe et au contraire de la définition 3, annule tout problème temporel concernant la possibilité qu’un être tout-puissant annule le passé. Cependant, Geach critique même cette version en tant que mauvaise compréhension des promesses de Dieu[8].
  5. – Y est tout-puissant ne signifie pas que Y est plus puissant que toute créature, mais qu’aucune créature ne peut entrer en compétition avec lui. Dans cette formulation, il n’y a aucun paradoxe, mais peut-être parce que Dieu n’est alors pas considéré comme tout-puissant.

La notion de toute-puissance peut être appliquée à une entité de différentes manières. Un être qui est tout-puissant par nature est une entité toute-puissante. Au contraire, un être qui le serait par accident ne peut être tout puissant que pour une période limitée. Le paradoxe peut alors être appliqué différemment[11].

Analyse d'un point de vue linguistique[modifier | modifier le code]

On peut noter que le problème repose sur son astucieuse construction linguistique. Celui qui affirme la toute-puissance de Dieu pourrait simplement dire « Il n’y a pas de pierre trop lourde pour Dieu » et « Il n’y a pas de limitation à la taille d’une pierre que Dieu pourrait créer ». C’est la question elle-même qui mélange une question de capacité avec une d’incapacité. Un paradoxe de toute-puissance pourrait ainsi apparaître avec la question « Est-ce qu’il existe quelque chose que Dieu ne pourrait pas faire ? » On pourrait alors répondre que s’il y a quelque chose que Dieu ne peut pas faire, Dieu n’est pas tout puissant. Mais la définition même de « toute-puissance » est justement que Dieu « ne peut pas ne pas pouvoir ». En tant que tel, le problème de la toute-puissance pourrait être dénoncé comme une manipulation linguistique de la définition de la toute puissance.

Le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein s'est interrogé sur le paradoxe de toute puissance au travers de sa formulation par le langage. Dans son Tractatus Logico-Philosophicus il reste dans le champ du positivisme logique jusqu'à la proposition 6.4, mais dans les suivantes il affirme que l'éthique, la volonté (« der Wille »), la mort et Dieu sont des sujets transcendantaux qui ne peuvent être abordés par le langage. Il soutient que « lorsque la réponse ne peut être formulée avec des mots, la question ne peut l'être non plus » (« Zu einer Antwort, die man nicht aussprechen kann, kann man auch die Frage nicht aussprechen ») (proposition 6.5).

Wittgenstein fait du paradoxe de toute puissance un problème de sémantique dans lequel il convient d'étudier la signification des symboles. Dire que « ce n'est que de la sémantique » c'est dire que la question ne concerne que la définition des mots et non quelque chose ayant une importance dans le monde physique. Selon le Tractacus, même le fait de chercher à formuler le paradoxe de toute puissance est sans valeur, puisque le langage ne saurait décrire les entités que le paradoxe évoque. La proposition finale de l'ouvrage résume ces considérations de la façon suivante : « ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire » (« Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen ») (proposition 7). Cette approche a eu une certaine influence sur des penseurs religieux du XXe siècle comme D.Z.Phillips[12]. Cependant la pensée de Wittgenstein n'est pas restée figée et ses écrits ultérieurs contredisent les positions du Tractacus, comme si le Wittgenstein récent se comportait en critique de l'ancien Wittgenstein[13].

Quelques réflexions philosophiques[modifier | modifier le code]

Demander à Dieu de créer une pierre qu’il ne pourrait pas soulever n’implique pas seulement un pouvoir mais également une faiblesse. Par exemple, si vous demandez à quelqu’un de créer un bateau qu’il ne pourrait pas soulever, cela implique d’abord qu’il existe un bateau qu’il ne puisse pas soulever (faiblesse) mais aussi qu’il peut le créer (capacité). Demander à Dieu de créer une pierre qu’il ne pourrait soulever, ne lui demande pas seulement d’accomplir quelque chose dont Il est capable (créer une pierre) mais de faire quelque chose dont il n’est pas capable (ne pas pouvoir la soulever). En fait, demander à Dieu d’agir ainsi n’a pas d’objectif pratique. Rien n’est accompli si Dieu ne peut pas soulever la pierre. Dieu pourrait créer une pierre et ne pas tenter de la soulever. C’est la même chose que demander à un buteur parfait devant une cage de buts de ne pas marquer de but. L’argument est alors que Dieu ne peut pas être tout-puissant parce qu’il n’a pas de faiblesse, ce qui est absurde. La question en elle-même est formulée de telle manière qu’elle est déguisée en question sur la capacité alors qu’il s’agit d’une combinaison de capacité et de faiblesse.

Si Dieu peut tout faire, alors il peut aussi se priver de sa toute-puissance. Si Dieu peut se priver de sa propre toute puissance, alors Il peut créer une pierre énorme, puis annuler son pouvoir et ne pas être capable de la soulever. Ceci permet de conserver la croyance que Dieu est tout puissant parce que cela signifie que Dieu peut créer une pierre si énorme qu’il ne peut même pas la soulever. Il y a cependant un problème avec cette théorie : si Dieu devait se priver de sa toute-puissance, il ne devrait pas pouvoir la restaurer puisqu’il n’est alors plus tout-puissant. Par conséquent, dans cette théorie, il ne serait pas tout-puissant après n’avoir pas été capable de soulever la pierre.

On peut tenter de résoudre le paradoxe en établissant un type de toute-puissance qui ne demanderait pas d’être capable de faire toute chose à tout moment. Selon ce raisonnement, l’être peut créer une pierre qu’il ne peut soulever au moment de sa création étant tout-puissant, cependant, l’être peut toujours modifier la pierre ensuite de façon à pouvoir la soulever. Ainsi, l’être doit pouvoir être considéré tout puissant.

C’est plus ou moins l’approche adoptée par Matthew Harrison Brady, un personnage de Inherit the wind[14] basé sur le livre de William Jennings Bryan. Dans le climax de la version de 1960, Brady déclare « La loi naturelle est née dans l’esprit du créateur. Il peut la changer, l’annuler et l’utiliser comme bon lui semble ! ». Mais cette solution ne fait que ramener le problème une étape en arrière ; on peut se demander si un être tout puissant aurait le pouvoir de créer une pierre si immuable qu’elle ne puisse être modifiée par la suite même par ses soins.

J. L. Mackie (en), dans un article publié en 1955 dans le journal philosophique Mind, tentait de résoudre le paradoxe en distinguant une toute-puissance de premier ordre (illimitée dans son action) et une de second ordre (puissance illimitée dans la capacité à déterminer ou de délimiter les pouvoirs en rapport avec certains types d’action) [15]

J. L. Cowan aborde le problème dans The Paradox of Omnipotence Revisited[16] (« le paradoxe de toute-puissance revu et corrigé »). Il propose la réponse suivante : la toute-puissance implique que Dieu est capable de soulever n’importe quel poids, par conséquent, il est illogique d’affirmer que Dieu puisse créer une pierre qu’il ne pourrait pas soulever. Il est cependant logique de déduire que si Dieu peut soulever n’importe quel poids, alors il n’est pas capable de créer une pierre qu’il ne serait pas capable de soulever. Et parce qu’il est incapable de créer une pierre qu’il ne pourrait soulever, sa toute-puissance est finalement niée.

Un être tout-puissant disposant à la fois d’une toute-puissance de premier et de second ordre, à un moment donnée, peut restreindre son propre pouvoir d’action et, par conséquent, cesse d’être tout puissant sur les deux niveaux. Depuis Mackie, de nombreuses querelles philosophiques sont apparues au sujet de la meilleure manière de formuler le paradoxe de toute-puissance en logique pure[17].

Une autre réponse fréquemment apportée au paradoxe est celle qui définit la toute-puissance comme plus faible que la toute-puissance absolue telle qu’on la conçoit en premier lieu, et selon les définitions 3 et 4 ci-dessus. Le paradoxe peut être résolu en stipulant simplement que la toute-puissance ne demande pas à l’être qui la possède d’avoir des capacités logiquement impossibles, mais seulement de pouvoir accomplir des choses conformes aux lois de la logique. Un bon exemple d’un défenseur moderne de ce raisonnement est Georges Mavrodes[18].Ce dernier déclare que ce n’est pas une limite à la toute-puissance que de dire qu’il n’est pas capable de faire un carré rond. Parce qu’une telle tâche est insensée. Mais il n’est pas insensé de créer une pierre que l’on ne puisse pas soulever.

Si un être est accidentellement tout-puissant, il résout le paradoxe en créant une pierre qu’il ne peut pas soulever et, par voie de conséquence, devient incapable. Au contraire d’un être qui serait absolument tout-puissant, il est possible pour un être qui devient accidentellement tout-puissant de perdre sa toute-puissance. Ceci soulève cependant une autre interrogation quant à savoir si l’être en question a jamais vraiment été tout-puissant ou juste capable d’exercer un pouvoir important[11]. D’un autre côté, la capacité à abandonner volontairement un pouvoir est une notion généralement considérée comme centrale à l’Incarnation Chrétienne[19].

Un être tout puissant l’est de manière absolue et par conséquent il lui est impossible de perdre sa toute-puissance. De plus, un être tout-puissant ne peut pas accomplir ce qui n’est pas logiquement concevable. La création d’une pierre que l’être tout puissant ne pourrait pas soulever représente une telle impossibilité, et l’être tout puissant n’a pas à accomplir une telle chose. L’être tout puissant ne peut pas créer une telle pierre, mais néanmoins conserve sa toute puissance. Cette solution marche également avec la définition 2, aussi longtemps que nous savons que cet être est absolument tout puissant plutôt qu’accidentellement. Telle était la position adoptée par Augustin d'Hippone dans la Cité de Dieu :

« On a donc raison de l’appeler le Tout-Puissant, quoiqu’il ne puisse ni mourir, ni être trompé ; car sa toute-puissance consiste à faire ce qu’il veut et à ne pas souffrir ce qu’il ne veut pas ; double condition sans laquelle il ne serait plus le Tout-Puissant. D’où l’on voit enfin que ce qui fait que Dieu ne peut pas certaines choses, c’est sa toute-puissance même[20]. »

Augustin d'Hippone affirme donc que Dieu ne pourrait pas faire quelque chose ou créer une situation qui aurait pour conséquence que Dieu ne serait plus Dieu. C'est alors la toute-puissance qui se limite elle-même ; toutefois, dans la mesure où il y a toujours des limites et où Augustin ne parvient pas à abolir celles-ci, le paradoxe n'est pas résolu.

Certains philosophes maintiennent que le paradoxe peut être résolu si la définition de la toute-puissance inclut la position de Descartes qui dit qu’un être tout-puissant a la capacité d’accomplir ce qui est logiquement impossible. Dans un tel scénario, l’être tout-puissant pourrait créer une pierre qu’il ne peut pas porter mais pourrait malgré tout soulever cette pierre qu’il ne peut pas soulever. De la même façon, un tel être pourrait faire que la somme de 2+2 soit égale à 5 ou créer un triangle carré. Cette tentative de résoudre le paradoxe est problématique en ce sens que sa définition exclut la logique pure. Le paradoxe est sans doute résolu, mais au prix de la création d’une logique illogique. Ce qui n’est pas un problème si on souscrit au dialethéisme (en) ou à d’autres formes de transcendance logique. D’autres ont soutenu qu’en évoquant la toute-puissance, le fait de dire « une pierre si lourde que dieu ne pourrait la soulever » n’a pas plus de sens que dire « un cercle carré ». Ainsi, demander « Dieu a-t-il le pouvoir de créer une pierre si lourde que même lui ne peut pas la soulever ? » est aussi insensé que de demander si Dieu serait capable de dessiner un cercle carré. Par conséquent la question (et le paradoxe qu’elle crée) n’a pas de sens.

C.S Lewis, dans son ouvrage « Le problème de la souffrance » (1944), soutient que la nature du problème est inhérente à son affirmation : « Il n’y a pas de limite à Son pouvoir. Si vous dites que Dieu peut donner le libre arbitre à une créature mais peut aussi lui retirer, cela ne dit rien au sujet de Dieu. Une combinaison de mots sans signification n’acquiert pas plus de sens parce qu’on l’introduit par « Dieu est capable de » (p18) (…) au bout du compte, non pas parce que Sa puissance rencontre un obstacle mais parce que les affirmations insensées restent insensées, même quand on parle de Dieu ».

D’autres versions du paradoxe[modifier | modifier le code]

Au VIe siècle, Pseudo-Denys prétend qu’il existe une version du paradoxe de toute puissance dans la dispute entre St Paul et Elmyas le magicien mentionnée dans Actes des apôtres 13 :8 sous la forme d’un débat sur la possibilité que Dieu puisse se renier lui-même Timothée 2 - 2 :13[21]. Au XIe siècle, St Anselme défend le point de vue qu’il existe beaucoup de choses que Dieu ne peut pas faire, mais qu’il le considère néanmoins comme tout-puissant[22].

Thomas d’Aquin a fourni sa propre version du paradoxe de toute-puissance en demandant dans le Summa contra Gentiles si Dieu pourrait créer un triangle dont la somme des angles ne ferait pas 180°.

Le paradoxe vu par les Simpson[modifier | modifier le code]

Dans un épisode des Simpson intitulé “L'herbe médicinale”, Homer pose à Flanders une question qui est une variation de ce paradoxe : « Est-ce que Jésus pourrait faire chauffer un burritos à un point tel que lui-même ne pourrait le manger ? » (Could Jesus microwave a burrito so hot that he himself could not eat it?).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Averroès, Tahafut al-Tahafut (L'Incohérence de l'incohérence), paragraphes 529 à 536
  2. The Paradox of Omnipotence par J. L. Cowan, publié en 1962, in The Power of God: readings on Omnipotence and Evil, aux éditions Linwood Urban and Douglass Walton, Oxford University Press 1978 p. 144–52
  3. Savage, C. Wade. « The Paradox of the Stone » Philosophical Review, Vol. 76, No. 1 (Jan., 1967), p. 74–79
  4. Thomas d'Aquin, Questions Disputées sur la Puissance de'Dieu, Article 5 : Dieu peut-il faire ce qu'il ne fait pas et défaire ce qu'il fait ?, Article 7 : Pourquoi dit-on que Dieu est tout-puissant ?
  5. René Thom, Stabilité structurelle et morphogenèse
  6. Paul Erdos, Proofs from THE BOOK, tome 1
  7. En toute rigueur mathématique, un cercle carré est parfaitement possible en mathématiques en utilisant une autre distance que la distance euclidienne, par exemple sup(|x2-x1|,|y2-y1|), qui respecte l'inégalité triangulaire et est donc bien une distance
  8. a, b, c et d Geach, P. T. "Omnipotence" 1973 in Philosophy of Religion: Selected Readings, Oxford University Press, 1998, pp. 63–75
  9. Summa Theologica, Livre 1, Question 25, article 3.
  10. Mavrodes, George, "Some Puzzles Concerning Omnipotence", in Linwood Urban and Douglass Walton (eds.), Oxford University Press, 1978.
  11. a et b Hoffman, Joshua, Rosenkrantz, Gary. "Omnipotence" The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Summer 2002 Édition). Edward N. Zalta (ed.)
  12. D. Z. Phillips "Philosophy, Theology and the Reality of God" in Philosophy of Religion: Selected Readings. William Rowe and William Wainwright eds. 3rd ed. 1998 Oxford University Press
  13. Hacker, P.M.S. Wittgenstein's Place in Twentieth-Century Analytic Philosophy. 1996 Blackwell
  14. pièce de théâtre américaine de 1955, devenue un film en 1960 avec Spencer tracy et Gene Kelly
  15. Mackie, J. L., "Evil and Omnipotence." Mind LXIV, No, 254 (April 1955).
  16. The Paradox of Omnipotence Revisited Canadian Journal of Philosophy 3, no. 3 par J. L. Cohen (1974)
  17. The Power of God: Readings on Omnipotence and Evil. Linwood Urban and Douglass Walton eds. Oxford University Press 1978. Keene et Mayo sont en désaccord p. 145, Savage fournit des réponses p. 138–41, Cowan a une différente stratégie p. 147, et Walton une toute différente p. 153–63
  18. Mavrodes, George. "Some Puzzles Concerning Omnipotence" first published 1963 now in The Power of God: readings on Omnipotence and Evil. Linwood Urban and Douglass Walton eds. Oxford University Press 1978 p. 131–4
  19. Gore, Charles, "A Kenotic Theory of Incarnation" first published 1891, in The Power of God: readings on Omnipotence and Evil. Linwood Urban and Douglass Walton eds. Oxford University Press 1978 p. 165–8
  20. Cité de Dieu, livre 5, chap.10.
  21. Pseudo-Dionysius, "Divine Names" 893B in Pseudo-Dionysius: The Complete Works. trans Colm Luibheid Paulist Press. 1987.
  22. Anselm of Canterbury Proslogion Chap. VII, in The Power of God: readings on Omnipotence and Evil. Linwood Urban and Douglass Walton eds. Oxford University Press 1978 pp. 35–6