Pacte de Londres

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Sidney Sonnino, Ministre des Affaires étrangères italien au moment de la signature du Pacte de Londres
Jules Cambon, Ambassadeur de France à Londres et signataire du traité

Le pacte de Londres, du 26 avril 1915, est un traité secret signé par le gouvernement italien avec les représentants de la Triple-Entente par lequel l’Italie s’oblige à entrer en guerre contre les Empires centraux lors de la Première Guerre mondiale en échange de substantielles compensations territoriales. Cet acte est décidé par le gouvernement, le roi et la hiérarchie militaire, sans la consultation du Parlement.

La situation antérieure[modifier | modifier le code]

Lorsque débute la Première Guerre mondiale, l’Italie est liée à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie par la Triple Alliance, un pacte militaire strictement défensif signé en 1882, et renouvelé au fil du temps, afin de s’opposer au système d’alliance anglo-franco-russe dit de la Triple-Entente.

Malgré les liens diplomatiques, il y a encore beaucoup de différences entre l‘Italie et les Empires Centraux, alors que ces derniers sont des nations militairement et politiquement influentes et avancées du point de vue économique, l’Italie est un État qui n'est pas encore fondamentalement unifié, en grande partie pauvre et arriéré. Elle peine à trouver la reconnaissance des puissances européennes.

En outre, contrairement à l’Autriche-Hongrie, il existe, de la part de nombreuses classes de l’opinion publique et d’une partie du Parlement, un contentieux latent lié à l’irrédentisme. Le gouvernement a du mal à maîtriser ce sentiment auprès d’un nombre toujours croissant de patriotes et d’interventionnistes.

Ainsi, lorsque l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie déclenchant la Première Guerre mondiale, l’Italie reste extérieure au conflit, s'appuyant sur le caractère défensif de la Triple Alliance. Pendant la période durant laquelle l'Italie est neutre, étant donné l’équilibre des forces présentes sur le terrain, il est devenu clair que le pays peut jouer un rôle décisif sur l’issue du conflit et, par conséquent, le gouvernement engage une série de négociations avec les partenaires de la Triple Alliance, et en secret avec les membres de l’Entente, afin de déterminer les compensations d’une intervention italienne dans la guerre de l'un ou l'autre camp.

Il est rapidement évident que l’Entente peut promettre bien plus que ce que peuvent offrir les Empires centraux compte tenu que les territoires, auxquels l’Italie est intéressée, concernent principalement l’Autriche-Hongrie.

La signature du traité[modifier | modifier le code]

Le traité de Londres est établi dans la capitale britannique, le 26 avril 1915 et signé par le marquis Guglielmo Imperiali, l’ambassadeur à Londres représentant le gouvernement italien, Sir Edward Grey pour le Royaume-Uni, Jules Cambon pour la France et le comte Alexander Benckendorff pour l’Empire russe.

Le traité est signé dans le plus grand secret par le gouvernement Salandra sans que le Parlement, pour la plupart neutre, en soit informé, et ce, jusqu’à sa publication le 28 février 1917 dans journal Izvestia avec d’autres documents diplomatiques secrets. Il s'agissait au lendemain de la Révolution russe, d’exposer les intrigues de la politique étrangère tsariste[1].

Les conditions[modifier | modifier le code]

Le pacte prévoit que l’Italie entrerait en guerre aux côtés de l’Entente dans un délai d’un mois, et en échange elle recevrait, en cas de victoire, le Trentin, le Tyrol du Sud, la Marche julienne, l’Istrie (à l’exception de Fiume), une partie de la Dalmatie, de nombreuses îles de la Adriatique, ainsi que Vlora et Saseno en Albanie et le bassin houiller d'Antalya en Turquie. De plus, elle se voit confirmer la souveraineté sur la Libye et le Dodécanèse.

Les articles 1 à 3 : les clauses militaires[modifier | modifier le code]

Les trois premiers articles du pacte de Londres révèle la nature du pacte militaire. Il est convenu que les états-majors, français, britannique, italien et russe, concluraient sans délai un accord militaire pour fixer le minimum de forces armées que la Russie devrait utiliser sur le front autrichien afin d’alléger le front italien et régler, dans le futur, la question des armistices.

Pour sa part, l’Italie est tenue, par l’article 2, « d’utiliser la totalité de ses ressources à la conduite de la guerre en commun avec la France, la Grande-Bretagne et la Russie contre tous leurs ennemis » c’est-à-dire déclarer la guerre à l’Autriche-Hongrie. L’article suivant garantit, de la part de la marine militaire français et britannique, le « concours actif et permanent » auprès de l’Italie des marines militaires françaises et britanniques et ce jusqu’à la fin de la guerre ou la destruction de la marine austro-hongroise, renvoyant les détails à une convention navale à trois que les puissances devraient signer plus tard.

La frontière italo-autrichienne en 1914

Dans les dispositions finales du traité (article 16), avec une référence spécifique aux trois premiers articles, l’Italie s’engage enfin à entrer en guerre au plus tard dans un délai d’un mois à compter de la signature.

L'article 4 : la frontière dans le Trentin et en Marche julienne[modifier | modifier le code]

À l'article 4 du traité, évoquant la question des compensations territoriales italiennes, établit que l’Italie aurait obtenu par le traité de paix « le Trentin, le Tyrol du Sud avec ses frontières naturelles et géographiques, le Brenner, la ville de Trieste et ses environs, le comté de Gorizia et de Gradisca, l’Istrie entière jusqu’à Kvarner, y compris Volosko, et les îles istriennes de Cres (Cherso) et de Losinj (Lussino), ainsi que les petites îles de Plavnik, Unije, Vele Srakane, Palazzuoli, Sveti Petar, Asinello et Gruica ainsi que leurs îlots voisins. »

La frontière, définie de manière peu précise, aurait suivi la ligne de partage des eaux alpine du col du Stelvio jusqu’aux Alpes juliennes. Ici, en particulier, elle aurait suivi la ligne de partage des eaux par le col du Predil, le mont Mangart, le mont Triglav et les cols Podberdò, Podlansco et Idrija. De là, la frontière serait tracée vers le sud-est, vers le mont Snežnik incluant Kastav, Matulji et Volosko dans le territoire italien.

De cette façon, l’Italie obtiendrait, par une frontière naturelle facilement défendable, tout l’actuel Trentin-Haut-Adige (y compris les villes actuelles de Cortina d’Ampezzo, Colle Santa Lucia et Livinallongo), la Marche julienne (c’est-à-dire l’entier littoral autrichien avec une partie de la Carniole) et l’Istrie, et en ce qui concerne les villes, il s’agit de Trente, Bolzano, Gorizia, Trieste et Pola. Sauf de très légères exceptions au principe de la frontière le long la ligne de partage des eaux alpine (tous en faveur de l’Italie, dans le bassin de Dobbiaco et celui du Val Canale), l’article 4 du traité de Londres sera respecté au moment de la signature des traités de paix.

Par contre, la ville de Fiume, corpus separatum de la couronne hongroise, ne fait pas partie de la cession. Cette exclusion deviendra une source d’âpres critiques dans l’immédiat après-guerre. Le renoncement à cette ville est fondée sur l’hypothèse qu’après le conflit, l’Autriche-Hongrie aurait poursuivi sa propre existence et qu’il est nécessaire de lui laisser une sortie vers la mer pour éviter qu’elle ne soit tentée de récupérer Trieste.

L'article 5 : la frontière en Dalmatie[modifier | modifier le code]

L’article 5 du pacte de Londres établit que l’Italie aurait reçu la Dalmatie dans les limites administratives austro-hongroises, à partir de la frontière nord près de Lisarica et Tribanj jusqu’à une limite méridionale constituée par une ligne allant de Punta Planca (juste au sud de Rogoznica) et suivant la ligne de séparation des eaux vers l’est, aurait laissé en territoire italien « toutes les vallées et cours d’eau descendant vers Šibenik, comme le Cicolano, le Krka, le Butisnica et leurs affluents ». Il s’agit essentiellement de la Dalmatie septentrionale avec les villes de Zadar (en italien Zara), Šibenik (Sebenico) et Knin.

L’Italie aurait également reçu « toutes les îles situées au nord et à l’ouest de la Dalmatie depuis Premuda, Selve, Olib, Scherda, Maona, Pag et Vir au nord jusqu’à Mljet au sud, comprenant les îles de Sveti Andrija, Biševo, Vis (Lissa), Hvar (Lesina), Šćedro, Korcula (Curzola), Sušac et Lastovo (Lagosta) ainsi que les îlots et de rochers avoisinants et Pelagosa, à l’exception seulement des îles de Drvenik Veli et Drvenik Mali, Čiovo, Šolta et Brač (Brazza) ». Il s’agit en particulier des îles dalmates septentrionales (à l’exception de Krk (Veglia) et Rab, (Arbe) et des îles korculane, ces dernières en particulier, se trouvent face à la côte dalmate non destinée à l’Italie.

Le même article ajoute également des dispositions relatives à la neutralisation de la côte : en premier lieu, la bande immédiatement au sud de la nouvelle frontière italienne en Dalmatie, à partir de Punta Planca jusqu’à la partie sud de la péninsule (à mi-chemin vers Trogir) (Traù), en second lieu, toutes les îles non attribuées à l’Italie, et finalement tout le tronçon côtier méridional dalmate de Cavtat exclus jusqu’à la rivière Voiussa en Albanie. Cette dernière disposition sauvegarde les droits du Monténégro le long de ses côtes actuelles, mais en même temps maintient les restrictions concernant le port de Bar (Antivari), que le royaume balkanique avait acceptées en 1909. La côte septentrionale croate reste fortifiable avec la base navale de Bakar (Buccari) et la ville de Fiume (Rijeka).

Le pacte de Londres observé du point de vue des revendications serbes

Les territoires restants seraient attribués par les quatre puissances alliées à la Croatie, à la Serbie et au Monténégro. Dans la partie supérieure de l’Adriatique, il s’agit de la côte de la baie de Volosko jusqu’à la frontière au nord de la Dalmatie (y compris les villes de Rijeka (Fiume), Novi Vinodolski et Karlobag (Carlopago) avec les îles voisines de Krk (Veglia), Pervicchio, Gregorio, Goli Otok et Rab) (Arbe), alors que dans le bas de l’Adriatique, il s'agit de la côte de Punta Planca jusqu’à la rivière Drin (y compris les villes de Split (Spalato), Raguse (aujourd'hui Dubrovnik, Kotor (Cattaro), Bar, Ulcinj (Dulcigno) et Shëngjin et les îles n’appartenant pas à l’Italie). En dans les cas, le port de Durrës serait attribué à un État albanais indépendant (mais, comme nous allons le voir, sous le protectorat italien).

Les articles 6-7 : la réorganisation de l’Albanie[modifier | modifier le code]

Dans les articles 6 et 7, le sort des territoires albanais est traité bien qu’il s’agit d’un État souverain né l’année précédente en partie sur les territoires perdus par l’Empire ottoman, après la guerre des Balkans. L’Italie aurait reçu la pleine souveraineté sur Vlora, sur l’île de Sazan et sur « un territoire suffisamment grand pour assurer la défense de ces positions » (de la Voiussa au nord et à l’est, approximativement, jusqu’à la frontière nord du district d’Himarë au sud). La partie centrale de l’Albanie serait réservée pour la création d’un petit État autonome et neutre sous protectorat italien.

Pour le reste l’Italie s’engage à accepter un futur partage de l’Albanie septentrionale et méridional entre le Monténégro, la Serbie et la Grèce, selon le dessein des autres puissances (France, Royaume-Uni et Russie): une frontière commune gréco-serbe dans la portion orientale de l’Albanie, à l’ouest du lac d'Ohrid. La côte au sud du territoire italien de Vlora jusqu’à Stilos serait de plus neutralisée.

les articles 8-10 et 12 : le démantèlement de l’Empire ottoman[modifier | modifier le code]

Si les dispositions sur l’Albanie exigent un fort redimensionnement des territoires ottomans en Europe, les clauses suivantes donnent pour acquis le démantèlement de l’Empire turc à la fin du conflit : dans les articles 8 et 10, respectivement, la souveraineté italienne sur les îles de Dodécanèse et Libye, occupée depuis 1913, est établie alors qu’en ce qui concerne les pays arabes, l’Italie adhère à la déclaration des puissances destinée à créer un « pouvoir musulman indépendant » pour l’Arabie et les lieux saints de l’Islam (Article 12).

Pour le reste, les clauses sont extrêmement vagues : à l’Italie est reconnu de son intérêt, le maintien de l’équilibre dans la Méditerranée et la promesse, en cas de partage total ou partiel de la Turquie asiatique, « une part équivalente dans la région méditerranéenne à proximité de la province d'Antalya » où l’Italie a déjà acquis les droits et intérêts par le biais d’une convention italo-britannique. Pour la zone qui « éventuellement » serait attribué à l’Italie, le pacte de Londres précise qu’il serait « délimité, au moment opportun, en tenant compte des intérêts de la France et du Royaume-Uni ».

Dans le cas où l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman serait maintenue, le pacte sauvegarde les droits d’occupations de l’Italie dans la région méditerranéenne proche de la province d’Antalya, dans le cas où les autres puissances auraient occupé le reste de la Turquie asiatique pendant la guerre.

L'article 13 : les récompenses coloniales[modifier | modifier le code]

Pour terminer les concessions en faveur de l’Italie, l’article 13 proclame que dans le cas où la France et le Royaume-Uni auraient augmenté leur domaine colonial en Afrique au détriment de l’Allemagne, ceux-ci reconnaissent le principe que l’Italie pourrait réclamer « quelques compensations équivalentes, en particulier l'aménagement en sa faveur des questions concernant les frontières des colonies italiennes de l’Érythrée, de la Somalie et de la Libye et des colonies voisines de la France et du Royaume-Uni ».

Cette règle laisse peu d’espace aux ambitions coloniales italiennes, les grandes possessions allemandes en Afrique seront partagées exclusivement entre les Français et les Britanniques, tandis que l’Italie devra se contenter d’ajustements mineurs des frontières ou des concessions à la discrétion des grandes puissances. La règle sera donc appliquée de la manière la plus restrictive et l’Italie n’obtiendra aucune récompense coloniale jusqu’au compromis du Jubaland en 1924.

Conséquences internationales[modifier | modifier le code]

L'action du gouvernement sans que le Parlement soit informé est une violation patente de l’article 5 du Statut albertin, et va à l’encontre de la pratique parlementaire établie depuis l’époque de Camillo Cavour.

Pour éviter la crise, prenant en compte aussi la position favorable à la guerre du roi Victor-Emmanuel III, la Camera approuve, à l’exception des socialistes, l’octroi des pleins pouvoirs au gouvernement qui dans la soirée du 23 mai déclare la guerre à l’Empire austro-hongrois. Toutefois, l’existence même du traité n’est pas communiquée et il reste secret jusqu’à sa publication par le gouvernement bolchevique.

Le président américain Woodrow Wilson est un fervent opposant du traité de Londres

Le lendemain de l’octroi des pleins pouvoirs au gouvernement par le Parlement italien, les opérations militaires commencent.

L'épilogue[modifier | modifier le code]

À la fin de la Première Guerre mondiale, l’Italie sort victorieuse du conflit. À la conférence de paix de Paris, elle requiert que soit appliqué à la lettre le pacte de Londres auquel sont ajoutées des revendications sur Fiume (Rijeka), au titre de la prévalence numérique de l’ethnie italienne dans la ville. Le Président Wilson s’oppose à son application, car les États-Unis n’ayant pas signé le pacte, il considère que la mise en œuvre de celui-ci ne relève pas d’une obligation légale. La France quant à elle ne voit finalement pas non plus d’un bon œil la Dalmatie passer sous souveraineté italienne, redoutant ainsi de voir leurs voisins transalpins prendre le contrôle du trafic en provenance du Danube. Le résultat est que, face à ces objections, les puissances de l’Entente, alliées de l’Italie, s'opposent à ce que l’intégralité des clauses du Pacte de Londres soient appliquées et reviennent ainsi sur une partie des promesses faites aux Italiens en 1915. L’Italie, de son côté, est alors partagée sur la position à adopter en réaction. Finalement, le Président du Conseil Vittorio Emanuele Orlando quitte la table des négociations en signe de protestation.

Les puissances victorieuses sont ainsi libres de poursuivre les pourparlers sans la présence italienne. Le nouveau président du Conseil italien, Francesco Saverio Nitti, réitère la demande de son pays, mais dans le même temps, il débute des négociations directes avec le nouveau Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes (la future Yougoslavie) qui aboutissent au traité de Rapallo, le 12 novembre 1920[2]. Celui-ci stipule que, de la part de la Dalmatie promise par le pacte de Londres, l’Italie ne reçevrait que la ville de Zara (Zadar), ainsi que les petites îles de Lagosta (Lastovo) et Pelagosa (Palagruža). Le reste de la région étant intégrée au nouveau Royaume des Serbes, Croates et Slovènes.

La rancœur qu'auront nombres d'Italiens à l'égard des Alliés, vis-à-vis du non-respect des clauses du Pacte de Londres par ces derniers, sera habillement cultivé par le Parti national fasciste de Benito Mussolini, durant les années qui suivirent. Ce sentiment constituera donc l'un des facteurs décisifs qui facilitera l'arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922, soit quatre ans seulement après la fin de premier conflit mondial.
L'alliance entre l'Italie fasciste et l'Allemagne hitlérienne dans un but expansionniste, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, résultera en grande partie de la volonté du Duce de remettre en cause ce fait accompli que celui-ci considérait alors comme une trahison.

Note[modifier | modifier le code]

  1. Jean-Paul Bled, L'agonie d'une monarchie. Autriche-Hongrie 1914-1920, Tallandier 2014, p. 138
  2. « La demande italienne d’application du pacte de Londres », article du site Prassi Italiana di Diritto Internazionale du Conseil National de la Recherche

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]