Pérennialisme

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le pérennialisme ou traditionalisme [1] est encore appelé école traditionaliste. C'est une école de pensée qui a pris sa forme actuelle avec les œuvres de René Guénon[2] mais ses adhérents considèrent ses préceptes comme immémoriaux et se retrouvant dans toutes les traditions authentiques, la rapprochant notamment de l'ancienne expression hindoue Sanatana Dharma.

Les autres figures fondatrices de l'école traditionaliste sont le baron italien Julius Evola, le philosophe alémanique Frithjof Schuon et le Srilankais Ananda Coomaraswamy. Sont apparues ensuite les figures de Titus Burckhardt, Martin Lings, Seyyed Hossein Nasr et Georges Vallin.

Définitions[modifier | modifier le code]

Selon Antoine Faivre[3], les trois postulats du pérennialisme sont l'existence d'une Tradition primordiale, l'incompatibilité entre modernité et Tradition et la possibilité de retrouver cette Tradition par une ascèse intellectuelle et spirituelle.

Tradition et pluralité des religions[modifier | modifier le code]

Rejetant l'idée de progrès et le paradigme des Lumières, les auteurs pérennialistes décrivent le monde moderne comme une pseudo-civilisation décadente, dans laquelle se manifestent les pires aspects du Kali Yuga (l'âge sombre de la cosmologie hindou). À « l'erreur moderne », les pérennialistes opposent une sagesse immuable d'origine divine, une « Tradition Primordiale », transmise depuis l'origine de l'humanité et restaurée en partie par chaque fondateur d'une nouvelle religion. Les pérennialistes ont une définition toute particulière de la « Tradition ». Elle implique l'idée d'une transmission (tradere), mais pour Guénon et ses continuateurs, la tradition n'a pas une origine humaine et peut être considérée comme un ensemble de principes révélés et reliant l'homme à son origine divine.

Par-delà la diversité des formes religieuses, ils discernent une unique Tradition (avec une majuscule), que Schuon appelle une « unité transcendante ». Ils prétendent que les traditions historiquement séparées ne partagent pas seulement la même origine divine mais sont basées sur les mêmes principes métaphysiques, parfois appelés philosophia perennis.

Le terme « philosophia perennis » est moderne, apparaissant à la Renaissance. Il est généralement associé au philosophe Leibniz qui le doit lui-même au théologien du XVIe siècle Augustinus Steuchius. Mais cet idéal philosophique est plus ancien on peut le retrouver dans la Chaîne d'or (seira) du néoplatonisme, dans le platonisme lui-même, dans la Patristic Lex primordialis, et le relier à la Din al-Fitra islamique ou même à la Sanathana Dharma hindoue.

La redécouverte de la Sophia Perennis[modifier | modifier le code]

L'auteur français, René Guénon (1886-1951) fut en un sens le pionnier de la redécouverte de cette Philosophia Perennis ou mieux Sophia Perennis au XXe siècle.

Sa thèse, largement partagée par les principaux auteurs pérennialistes qui lui ont succédé, est que les religions abrahamiques ont une structure associant exotérisme et ésotérisme.

L'exotérisme, aspect extérieur de la religion, est constitué par les rites religieux et une théologie morale ainsi que dogmatique. Le point de vue exotérique est caractérisé par sa nature « sentimentaliste », plutôt que purement intellectuelle et demeure essentiellement limité. Fondé sur la doctrine de la création et la dualité qui en découle entre Dieu et sa création, l'exotérisme n'offre pas de moyens de transcender les limites de l'état humain. Le but en est uniquement le salut religieux que Guénon définit comme un état de perpétuelle béatitude dans un paradis céleste.

Dans la vision Traditionaliste, l'ésotérisme est plus que le complément de l'exotérisme, l'esprit par opposition à la lettre, le noyau par rapport à la coquille. L'ésotérisme a — du moins de jure — une autonomie totale par rapport à la religion car sa substance fondamentale est la Tradition Primordiale elle-même. Fondé sur la pure métaphysique — par laquelle Guénon entend une connaissance suprarationnelle du Divin, une gnose, et non un système rationnel ou un dogme théologique — son but est la réalisation des états supérieurs de l'être et finalement l'union entre l'individu et le Principe. Guénon appelle cette union l'« identité suprême ».

Par le Principe, Guénon et Schuon entendent davantage que le dieu personnel de la théologie exotérique : l'Essence supra-personnelle, l'Au-delà de l'Être, l'Absolu à la fois complètement transcendant et immanent à la manifestation. Selon eux l'essence fondamentale de l'individu est non-différent de l'Absolu lui-même. Guénon se réfère ici aux concepts védiques du Brahman (Principe), de l'Atman (Soi) et du Moksha (Délivrance). Cette référence n'est pas accidentelle ou circonstancielle : Pour Guénon, le Sanathana Dharma hindou représente en fait « l'héritage le plus direct de la Tradition Primordiale ». Plus généralement, les grandes traditions de l'Asie (Advaita Vedānta, Taoïsme et Bouddhisme mahayana) ont un rôle paradigmatique dans ses écrits. Il les considère comme l'expression la plus rigoureuse de la pure métaphysique, cette sagesse supra-formelle et universelle n'étant néanmoins en elle-même ni orientale ni occidentale.

Au contraire des religions sémitiques, ces religions asiatiques n'ont pas de structure ésotérisme/exotérisme qui n'est apparue que plus tard dans le cycle historique, dans une époque de décadence spirituelle grandissante, où la grande majorité des gens n'étaient plus « qualifiés » pour comprendre les vérités métaphysiques et les possibilités transcendantes de l'état humain.

La critique de la modernité[modifier | modifier le code]

Pour Guénon, dans La Crise du monde moderne, la fin de ce processus de dégradation est la modernité elle-même, en laquelle se manifestent les pires possibilités du Kali Yuga. Guénon appelle aussi notre époque le Règne de la Quantité, parce que l'homme et le cosmos sont de plus en plus déterminés, ontologiquement parlant, par la matière. La tragédie du monde occidental depuis la Renaissance est, selon lui, qu'il a perdu presque tout contact avec la Sophia Perennis et le Sacré. En conséquence, dans le contexte occidental, il est virtuellement impossible pour une âme en quête de spiritualité de recevoir une initiation valable et de suivre un chemin ésotérique.

La voie initiatique[modifier | modifier le code]

Bien qu'il ait milité dans ses premiers ouvrages pour une restauration de l'« intellectualité » traditionnelle en Occident sur la base du catholicisme et de la Franc-maçonnerie, il est clair que Guénon a rapidement abandonné cette idée. Ayant dénoncé les leurres de la théosophie et l'occultisme, deux influents mouvements florissants à cette époque, Guénon fut initié en 1912 dans l'ordre Chadhili et partit pour Le Caire en 1930 où il passa le reste de sa vie comme musulman soufi. À ces nombreux correspondants, il désignait clairement le soufisme comme la forme la plus accessible de tradition initiatique pour les occidentaux désireux de trouver ce qui n'existe plus en Occident : une voie initiatique de connaissance (Jnana ou Gnose), comparable à l'Advaita Vedānta.

De fait, bien que Ananda Coomaraswamy fût hindou, de nombreux continuateurs de Guénon tels que Frithjof Schuon, Martin Lings, Jean-Louis Michon, Titus Burckhardt furent initiés au soufisme. D'autres demeurèrent chrétiens, notamment le philosophe des religions Jean Borella. Marco Pallis était bouddhiste. Les représentants les plus influents de cette école en Europe du Nord sont les musulmans convertis : Kurt Almqvist, Tage Lindbom et Ashk Dahlén.

Influence dans le milieu universitaire[modifier | modifier le code]

On peut penser que la pensée traditionaliste a eu une influence importante, bien que discrète, dans le domaine des sciences comparatives des religions et particulièrement sur Mircea Eliade dans sa jeunesse, bien qu'il ne fut pas lui-même membre de cette école. Des chercheurs contemporains comme Huston Smith, William Chittick, Harry Oldmeadow, James Cutsinger et SeyyedHossein Nasr ont promu le pérennialisme comme alternative à l'approche laïque et profane des phénomènes religieux.

Études universitaires sur le Traditionalisme[modifier | modifier le code]

Le traditionalisme et l'école traditionaliste sont un champ d'études de l'histoire de la pensée, des sciences des religions et de la sociologie des religions. Ces études se focalisent sur la vie et l'œuvre de René Guénon, de ses continuateurs, ainsi que des groupes et institutions de cette mouvance.

Histoire[modifier | modifier le code]

Les études sur le Traditionalisme ont commencé en 1971 avec la publication d'un article de Jean-Pierre Laurant : « Le problème de René Guénon » dans la Revue de l'histoire des religions. Durant les années 1980, les travaux universitaires en anglais se sont focalisés principalement sur Julius Evola à cause de son influence sur la politique italienne dans les années 1970 ; en même temps, les études en français sur René Guénon lui-même se sont développées. Ce n'est pas avant les années 1990 qu'ont été publiés en anglais des travaux académiques sur le phénomène plus vaste du Traditionalisme. Cet intérêt s'est encore étendu au début des années 2000 du fait de l'influence croissante de l'activiste politique russe Alexandre Douguine.

Controverses[modifier | modifier le code]

Les Traditionalistes sont souvent hostiles aux travaux des universitaires. Guénon lui-même les tenait en piètre estime, les voyant comme faisant partie du problème de la modernité, et ses continuateurs ont en général un point de vue similaire.

Des controverses ont suivi la publication du livre de Mark Sedgwick Against the Modern World (Contre le monde moderne) en 2004: Alors que les universitaires et d'autres qui n'étaient pas de la mouvance Traditionaliste ont souvent salué l'ouvrage, [1] [2], comme le firent aussi certains Traditionalistes, d'autres Traditionalistes ont publié des compte-rendus extrêmement hostiles, attaquant non seulement le livre mais aussi son auteur, l'accusant de divers motifs personnels le discréditant, notamment d'être « une sorte d'espion euro-atlantiste » et de n'avoir lui-même « pas été autorisé à entrer dans un ordre initiatique "Traditionaliste"[4]. » Sedgwick a rejeté ces accusations, et maintenu que ses motivations étaient les mêmes que celles de n'importe quel historien.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Les catholiques traditionalistes qui n'apprécient pas que leur courant porte le même nom font campagne pour que le terme adopté pour le désigner soit traditionisme ou traditionnisme).
  2. Le terme Sophia Perennis (sagesse pérenne) remontant quant à lui à la Renaissance.
  3. « L’historien et le pérennialisme », Politica Hermetica, n°10 (L’histoire cachée entre histoire révélée et histoire critique, 1996), 68-72.
  4. (en) Róbert Horváth, « A Critique of Against the Modern World by Mark Sedgwick »


Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • The Unanimous Tradition, Essays on the essential unity of all religions, by Joseph Epes Brown, Titus Burckhardt, Rama P. Coomaraswamy, Gai Eaton, Isaline B. Horner, Toshihiko Izutsu, Martin Lings, Seyyed Hossein Nasr, Lord Northbourne, Marco Pallis, Whitall N. Perry, Leo Schaya, Frithjof Schuon, Philip Sherrard, William Stoddart, Elémire Zolla, edited by Ranjit Fernando, Sri Lanka Institute of Traditional Studies, 1991 ISBN 955 9028 01 4

Pour des biographies spécifiques plus complètes voir les articles René Guénon et Julius Evola.

École traditionaliste[modifier | modifier le code]

Religion comparée[modifier | modifier le code]

Études académiques sur l'école traditionaliste[modifier | modifier le code]

Sur Guénon en français 
  • Jean-Pierre Laurant, « Le problème de René Guénon », Revue de l'histoire des religions (1971).
  • Marie-France James, Ésotérisme et Christianisme : autour de René Guénon (1981)
  • Pierre-Marie Sigaud, éd., René Guénon [Dossiers H] (1984)
  • Jean-Pierre Laurant et Paul Barbanegra, eds, René Guenon [Cahier de l'Herne] (1985)
  • Antoine Faivre, éd, dossier sur le Pérennialisme, Aries 11 (1990)
Sur Evola en anglais 
  • Roger Griffin, « Revolts Against the Modern World: The Blend of Literary and Historical Fantasy in the Italian New Right », in Literature and History (1985)
  • Franco Ferraresi, « Julius Evola: Tradition, Reaction and the Radical Right », in Archives européennes de sociologie (1987)
Travaux généraux récents 
Sur le Traditionalisme en anglais 

Sites externes en complément des ouvrages académiques[modifier | modifier le code]

  • www.traditionalists.org, site web de Mark Sedgwick sur les études académiques des Traditionalistes et du Traditionalisme.

Autres[modifier | modifier le code]

Sur Evola en français 
  • Alexandre Douguine, Julius Evola et la Russie, Ars magna, 2005.
  • Arnaud Guyot-Jeannin, Julius Evola, L’Âge d’Homme, 1997.
  • Thierry Jolif, Evola envers et contre tous !, Dualpha, 2001.
  • Jean-Paul Lippi, Evola, Pardès, 1999.
  • Jean-Paul Lippi, Julius Evola, métaphysicien et penseur politique, Âge d’homme, 1998.
  • Claudio Mutti, Julius Evola et l’islam, Ars magna, 2004
  • Claudio Mutti, La Grande influence de René Guénon en Roumanie, suivi de Julius Evola en Europe de l’Est, Akribeia, 2002.
  • Paolo Taufer, Les Jeunes et les ruines de Julius Evola, Éditions du Sel, 2005.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]