Orrorin tugenensis

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Orrorin tugenensis est le nom donné à un hominidé âgé d'environ 6 millions d'années, défini à partir d'un ensemble disparate de fossiles dont certains ont été officiellement découverts en octobre et novembre 2000 dans la formation de Lukeino, dans les collines de Tugen, au Kenya, par Ezra Kiptalam Cheboi. Orrorin est le nom local d'un personnage mythique, « l'Homme originel ».

Orrorin tugenensis a également été surnommé Millennium Man (Homme du millénaire). Il est devenu momentanément le principal prétendant au statut de premier hominidé bipède, accordé depuis 1993 à Ardipithecus ramidus (4 à 5 Ma), suivi de près par Australopithecus afarensis (Lucy, 3,2 Ma). Il a cependant été évincé dans ce rôle en 2002 par Toumaï (Sahelanthropus tchadensis), âgé de 6,9 à 7,2 millions d’années.

Les fossiles[modifier | modifier le code]

La première découverte, un fragment de mâchoire, fut identifiée par Brigitte Senut et Martin Pickford du Muséum national d'histoire naturelle de Paris, en collaboration avec les musées communautaires du Kenya[1]. Douze fragments de fossiles firent surface dans trois localités en octobre et novembre 2000 ; par la suite, vint s'ajouter à la liste un treizième fossile trouvé en 1974 dans une localité proche, la formation géologique de Ngorora (Miocène moyen, 12,5 millions d’années). Le statut phylogénétique de ce dernier avait jusque là été le centre de spéculations variées et non corroborées.

Orrorin tugenensis a donc été défini à partir de treize restes fossiles correspondant au moins à cinq individus distincts (photos de l'ensemble) et incluant :

Description détaillée des fossiles[modifier | modifier le code]

Date Localité Code Nature
1974 Cheboit KNM LU 335 molaire M1 ou M2 gauche Manque de l'émail sur les faces antérieure et linguale. Ligne occlusale rectangulaire, avec une légère élongation mésiodistale. Fovéa distale préservée sur cette dent seulement.
2000 Kapcheberek BAR 349'00 phalange - main Courbée (pour grimper)
2000 Aragai BAR 1215'00 fémur proximal droit, petit fragment Tête de fémur sphérique bien définie, qui se tourne légèrement vers l'avant.

Fovea capitis bien définie et moyennement large. Corps et col du fémur aplatis dans le sens antéro-postérieur. Petit trochanter (ou trochantin) large et médialement saillant. Sillon intertrochantérique allant d'une fosse trochantérique petite et moyennement profonde, jusqu'à un point juste au-dessus du petit trochanter. Angles col-corps estimés entre 120° et 130°.

2000 Kapsomin BAR 1000a'00 mandibule, fragment Compose le holotype de O. tug. Porte toujours trois molaires inférieures, cassées et légèrement usées.
2000 Kapsomin BAR 1002'00 fémur proximal gauche Le plus complet (tête fémorale et deux tiers du corps). Pas de grand trochanter. Ligne de fusion clairement apparente (jeune adulte)
2000 Kapsomin BAR 1003'00 fémur proximal gauche Tête de fémur sphérique bien définie, qui se tourne légèrement vers l'avant (bipédie);

Fovea capitis bien définie et moyennement large; Corps et col du fémur aplatis dans le sens antéro-postérieur (grimper); Petit trochanter large et médialement saillant; Pas de grand trochanter. Sillon intertrochantérique allant d'une fosse trochantérique petite et moyennement profonde, jusqu'à un point juste au-dessus du petit trochanter (bipédie). Angles col-corps estimés entre 120° et 130° (bipédie, contesté). Col du fémur long (bipédie).

2000 Kapsomin BAR 1004'00 humérus distal droit
2000 Kapsomin BAR 1001'00 incisive supérieure I1 Facette d'usure inclinée côté lingual.

Robuste, massive, mésiodistal assez large. Plus petite en taille que chez Australopithecus, et de même taille approximative que celles de Ardipithecus. Face labiale verticale et légèrement convexe dans le sens mésiodistal. Ligne cervicale de forme ovale presque circulaire. Surface linguale planaire fortement inclinée de l'apex vers le cervix. Absence de sillons linguaux clairement définis.

2000 Kapsomin BAR 1425'00 canine supérieure droite Triangulaire en vue labiale, ligne cervicale peu compressée mésiodistalement et présentant un renflement, mais pas un vrai cingulum, au-dessus du cervix. Pas de crêtes linguales. Sillon mésial à peine marqué, vertical, peu profond et étroit. L'apex de la canine est pointu et presque sectoriel.
2000 Kapsomin BAR 1390'00 prémolaire P4 Ligne occlusale ovoïde, comprimée (étroite) mésiodistalement, avec deux racines excentrées.

Manque de l'émail sur les faces antérieure et linguale. Épaisseur de l'émail de 3,1 mm à l'apex du paraconide. Fovéa distale large. Protoconide relevé au-dessus du métaconide. Deux crêtes partent de l'apex pointu du protoconide, côtés lingual et distal.

2000 Kapsomin BAR 1426'00 molaire M3 supérieure gauche Manque de l'émail sur les faces antérieure et linguale.

Épaisseur de l'émail de 3,1 mm à l'apex du paraconide. Fovéa distale placée distobuccalement. Surface linguale verticale sans cingulum. Cuspides bunodont basses. Surface occlusale modérément plissée. Ligne occlusale trapézoïdale, presque triangulaire – métacone petit, gros protocone . Usure modérée à avancée (détails de la couronne sont imprécis). Couronne large, avec fovéa réduite. Racine assez longue.

2000 Kapsomin BAR 1900'00 molaire M3 supérieure droite Manque de l'émail sur la surface mésiale, et un petit morceau d'émail sur la face distale.

Épaisseur de l'émail de 3,1 mm à l'apex du paraconide. Fovéa distale placée distobuccalement. Surface linguale verticale sans cingulum. Cuspides bunodont basses. Cuspides linguales pointues plus hautes que les cuspides buccales. Surface occlusale modérément plissée. Ligne occlusale trapézoïdale, presque triangulaire – métacone petit, gros protocone . Usure modérée à avancée (détails de la couronne sont imprécis). Couronne large, avec fovéa réduite. Racine assez longue.

La denture présente « des affinités morphologiques et métriques » avec les deux anthropoïdes actuels. La molaire inférieure droite trouvée à Ngorora (12,5 M années) ressemble à celles du chimpanzé. Les molaires rappellent celles des hominidés plus tardifs, comme les australopithèques ou les représentants du genre Homo.

Taphonomie[modifier | modifier le code]

La plupart des fossiles de Kapsomin sont recouverts d'une couche fine provenant d'algues et de bactéries indiquant un séjour dans l'eau avant que les corps ne soient enfouis sous les sédiments. Il y avait donc de l'eau, en quantité suffisante pour immerger tout un groupe, avant ou après sa mort.

D'autres, comme les deux fragments de mandibule, sont sévèrement craquelés ; ils ont été vraisemblablement desséchés par exposition aux éléments avant de se retrouver enterrés (weathering).

Datation[modifier | modifier le code]

Les différents fossiles d’Orrorin n'ont pas fait l'objet de datations directes mais leur âge a pu être évalué grâce à celui de leur contexte stratigraphique, par biostratigraphie mais aussi par datations radiométriques et par magnétostratigraphie :

  • La Sill Dolérite de Rormuch (5,62 ± 0,5 M années) passe à travers la Formation Lukeino.
  • Les niveaux inférieurs des basaltes Kararaina (5,65 ± 0,13 millions d'années) recouvrent la Formation de Lukeino.
  • Les niveaux supérieurs des trachytes de Kabarnet (6,2 ± 0,13 millions d'années) passent juste en dessous de la Formation de Lukeino.
  • Des cristaux vulcanogéniques provenant de la Formation de Lukeino ont été datés à 6,06 ± 0,13 millions d'années;
  • Les fossiles d'autres espèces animales accompagnant Orrorin sont similaires à ceux trouvés dans des couches dont la datation ne fait aucun doute. L'âge commun indiqué est la fin du Miocène, 6 millions d'années.

Les fossiles trouvés sont donc âgés d'approximativement 6,2 à 5,65 millions d'années.

Plus récemment[2], des datations radiométriques (K-Ar et 40Ar-39Ar) croisées à des données magnétostratigraphiques indiquent que la formation de Lukeino, qui a livré les restes d'Orrorin tugenensis, s'est déposée entre 6 et 5,7 millions d'années. Les spécimens de Kapsomin, les plus nombreux et les plus importants de l'échantillon, seraient datés entre 5,9 et 5,8 millions d'années.

Principales caractéristiques[modifier | modifier le code]

D'après la taille des os disponibles et surtout des fémurs, Orrorin pouvait mesurer 1,40 m pour un poids de 50 kg. On ne connaît pas le degré de variabilité du poids chez les membres du même genre et il est possible qu'elle soit importante - seuls d'autres fossiles peuvent nous renseigner sur ce point. En ne tenant compte que du matériel disponible, Orrorin aurait donc été plus grand que A.L. 288-1 (Lucy), ce qui en fait une exception parmi les hominidés primitifs.

Locomotion[modifier | modifier le code]

La nouvelle donne qui finit par faire consensus est la morphologie d’Orrorin qui permet la bipédie occasionnelle[3]. Les caractères morphologiques observés sur les trois fémurs, autant externes (principalement : col fémoral allongé, aplati antéro-postérieurement, tubérosité glutéale bien développée qui fusionne avec la crête qui court le long de la diaphyse postérieurement et vers le bas, gouttière du muscle obturateur externe) qu'internes (répartition asymétrique du cortex du col du fémur : plus épais en partie inférieure qu'en partie supérieure, comme chez les Hominidés actuels et fossiles, alors que c'est le contraire pour les grands singes africains) indiquent qu'Orrorin était bipède fréquent et orthograde.

Ceci ne fait pas pour autant de lui un bipède permanent au sol, à la différence des homininés, ni exclusif puisque certains éléments fossilisés du squelette présentent des indices d'adaptation au grimper :

  • la phalange (BAR 349'00) est recourbée de façon permanente ; les mains d’O. tugenensis étaient celles d'un hominidé arboricole.
  • la crête latérale de l'humérus distal (BAR 1004'00) est droite, comme chez les chimpanzés modernes ainsi que chez A. afarensis, et est liée à l'existence de muscles puissants : c'est sur cette crête que s'attache le muscle m. brachioradialis.

Le membre inférieur présente donc des caractères propres à un équilibre bipède de grand anthropoïde, sans être pour autant permanent au sol, tandis que le membre supérieur présente des indices nets d'arboricolisme. Cette mosaïque de caractères témoignant de différents modes de locomotion se retrouve plus tard chez les homininés comme desaustralopithèques qui ont acquis cependant un équilibre bipède permanent.

Selon la revue Science du 18 mars 2008 : « L'inclinaison de la tête du fémur et la présence d'un tubercule visible en vue antérieure sur Orrorin et sur l'homme moderne alors qu'il est caché derrière chez les australopithèques confirme que la démarche d'Orrorin s'approchait plus de celle de l'homme moderne que de celle de l'australopithèque. Sur ce tubercule (le petit trochanter) s'attache en effet le muscle qui permet de lever la jambe devant le corps. »

Environnement et alimentation[modifier | modifier le code]

On a retrouvé principalement des fossiles de bovidés de petite et moyenne taille, des colobes. Des impalas indiquent des forêts clairsemées ; les colobes des espaces de forêt dense.

Orrorin vivait probablement parmi les arbres en forêt clairsemée ou en bordure de forêt humide. Son alimentation était celle d'un omnivore : fruits, amandes de noyaux, graines, baies, insectes, et occasionnellement viande.

Proche des fossiles d'Orrorin aucune trace d'outils n'a été trouvée.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

  1. B. Senut, M. Pickford, D. Gommery, P. Mein, K. Cheboi et Y. Coppens, « First hominid from the Miocene (Lukeino Formation, Kenya) », Comptes Rendus de l'Académie de Sciences, vol. 332, pp. 137-144, 2001.
  2. Y. Sawada et al., 2002. "The age of Orrorin tugenensis, an early hominid from the Tugen Hills, Kenya", C. R. Paleovol 1, 293-303
  3. Pickford M., Senut B., Gommery D., Treil J., 2002. « Bipedalism in Orrorin tugenensis revealed by its femora », C. R. Palevol, 1, Académie des sciences, Éditions scientifiques et médicales, pp. 191-203

Liens externes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]