Ormont (montagne)

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Ormont
Hameau de Robache au pied de l'Ormont versant Saint-Dié
Hameau de Robache au pied de l'Ormont versant Saint-Dié
Géographie
Altitude 899 m
Massif Vosges
Coordonnées 48° 18′ 28″ N 7° 00′ 13″ E / 48.30778, 7.00361 ()48° 18′ 28″ Nord 7° 00′ 13″ Est / 48.30778, 7.00361 ()  
Administration
Pays Drapeau de la France France
Région Lorraine
Département Vosges

Géolocalisation sur la carte : France

(Voir situation sur carte : France)
Ormont

Située dans les Vosges gréseuses, l'Ormont est une montagne d'élévation modeste, couverte d'une vaste forêt de résineux au XXe siècle. Ce massif orienté a servi de gigantesque balise au sud de la voie des Saulniers qui permettait autrefois de franchir en ligne droite la montagne pour gagner la plaine d'Alsace à Ebersmunster. Cette voie romaine laissant son nom au col de Saales est la seule reconnue au sud de Saverne.

La montagne appartient sur son flanc sud aux communes de Saint-Dié-des-Vosges, Nayemont-les-Fosses, Pair-et-Grandrupt, Neuvillers-sur-Fave, Frapelle, Le Beulay, Provenchères-sur-Fave, La Petite-Fosse. Sur son flanc nord – en plus de Hurbache et Denipaire si l'on accepte sa vieille extension – Saint-Jean-d'Ormont, Ban-de-Sapt et La Grande-Fosse.

Oronyme et toponyme[modifier | modifier le code]

Le premier nom recensé que l’on pourrait reconstituer en Hunerinegamontes, Hurinegamontes ou encore Huncrinegamontes a laissé des traces dans la toponymie et la légende[1]. Le linguiste Pierre Colin a étudié avec méticulosité ce toponyme auquel il ne trouve aucun sens connu[2]. Il relève un vieux nom fontana Hungrinega, évoluant en Hurini fontana qui est devenu le lieu de la source du Hure. Ce ruisseau donne son nom à la vallée plus basse Hurbache - Hurini bacco - et à un village homonyme. Le diplôme de la fondation de Senones, qu’il soit authentique de l’époque de Gondelbert ou recopié, désigne sa limite de ban au méridien par Hurinega. Cette borne serait le grand massif, c'est-à-dire la montagne et ses corrélats boisés. Il relève une ancienne appellation de la montagne d’Ormont, Huncrine mons, évoluant en Hungrine, puis en Incrinnis qui a donné la Crenée, localité aujourd’hui disparue, mais mentionnée sur de vieux rôles d’impôt[3].

Surprise des toponymistes, deux lieux évoqués sur trois sont en dehors des limitations actuelles du massif forestier de l’Ormont. Il est en effet limité au col et à la vallée de Robache. Le Hure prend sa source à l’ouest près du col du Bon Dieu, sur le revers en contrebas au rain de Lassaux. La col de la Crenée fait partie du massif de la Bure. Il faut donc en conclure à une extension plus vaste de la montagne mérovingienne. Le massif forestier ne s’étendait pas seulement du col des Raids de Robache aux pentes sous les roches d’Ormont, dominant le Spitzemberg. Il comportait une part des terres du Ban-de-Sapt au nord et englobait la vallée de Robache avec l’ensemble du massif de la Bure et ses collines[4].

Géologie d'un château d'eau[modifier | modifier le code]

La Roche des Cailloux (856 m)

Formée au cœur d'un bassin permien, la partie élevée de la montagne est supportée par des alternances de couches de grès et d'argiles. À partir d'environ 550 mètres d'altitude apparaissent les bancs de grès triasique ou grès vosgiens, fortement faillés comme les roches des Vosges, et surtout microfissurés. Ils libèrent leurs eaux pures à partir de l'altitude mentionnée, sous forme de sources libres ou captées. Avant d'atteindre les hauts sommets au delà de 800 mètres d'altitude, un chapeau de conglomérats explique le maintien du relief[5].

La montagne d’Ormont est pour le géomorphologue une structure effondrée sur son versant sud. Elle a formé des amas de bancs disloqués. Les mouvements tectoniques ont creusé les zones de failles, déplacé sur des dizaines de mètres des couches de sédiments et de roches. Sont apparus collines ou rains, vallons ou basses. Les eaux ruisselantes, charriant ou déposant sables et limons, ont à peine modifié l’ouvrage géologique. À la suite de cet effondrement, nul déblaiement n'est observé aux abords du massif gréseux. Le versant sud a été ainsi protégé des flux des eaux fluvio-glaciaires. La Fave ou la Meurthe autrefois puissantes sont maintenues à l’écart.

Panorama de l'Ormont en direction du sud : Saint-Dié-des-Vosges au pied du Kemberg

Deux solutions s’imposent pour former un village sur ce versant méridional :

  • se rapprocher du massif non effondré pour disposer de ces puissantes sources sortant vers 550 mètres d’altitude à la limite des roches du bassin permien et des couches triasiques. C'est le cas à Nayemont ou Ayemont, aquaemontes littéralement le mont des eaux en latin, qui disposait de la source des Sept Fontaines, dont les sources sont logées dans une belle échancrure du massif montagneux ;
  • soit choisir en confiance un lieu ouvert proche au débouché de la plaine alluviale avec la plus grosse source possible et l’usage complémentaire de puits (Neuvillers).

Ceux qui restent sur les replats et collines forment un habitat en noyaux dispersés, ce qui induit la multitude de chemins[6].

Une population ancienne disséminée[modifier | modifier le code]

Le versant méridional de l’Ormont, a autrefois été occupé par une population assez peu dense. Elle est beaucoup plus importante au XVIIIe siècle qu'au milieu du XXe siècle. Les premiers essors vigoureux datent du sixième et du XIIe siècle, mais ils ont été suivis de relatives régressions démographiques. La population y trouvait une bonne protection pendant les époques troublées, car des habitants solidaires n’étaient pas démunis de ressources végétales, minérales ou minières.

Le versant à l'ombre montre, alors qu'il est au cours du temps le plus regardé, une montagne plus répulsive et inhabitée[7]. Le bas du versant ombré abrite une vaste forêt fraîche, bien nommée Frabois. Il forme un vallon plus profond que les premiers replats constellés de hameaux, en surplomb. Le plateau au nord est la contrée de la voie des Saulniers, mieux ensoleillée par des hameaux. Au revers des sommets, la couche de neige amassée et soufflée est souvent importante[8]. Au nord en dessous du col de Robache, le village de Saint-Jean-d'Ormont sanctus Joannus de Hurimonte est bien plus le gardien de la montagne que le modeste hameau d'Hermanpaire à l'est.

Le dépouillement des sommets aux siècles précédents, avant l'œuvre de reboisement en pins, puis pin, sapin et hêtre, puis grande sapinière au nord et pinède au sud par l'action continue des forestiers de 1850 à 1950, est attesté par les témoignages oraux[9]. Les habitants des hameaux de Ban-de-Sapt autrefois Ban de Sept ou Ad septem abietes soit "aux sept sapins", distinguaient en journée humide et lumineuse une roche en forme de chariot sur la haute et grosse montagne de l’Ormont.

Le haut massif est longtemps resté un lieu de travail de bûcherons et de schlitteurs. Les paysans bâtisseurs, plus souvent que des tailleurs de pierre, venaient aussi prélever suivant leurs besoins dans de vieilles carrières.

Les liens des familles aux abords du massif ont toujours été forts. Le curé de Provenchères et du Ban-de-Sapt usant leur souliers avaient l'habitude encore en 1920 de se réunir avec d'autres homologues dans une ou l'autre cure. Saint-Jean d'Ormont a développé de bonnes relations avec saint Dié dès le XIIIe siècle, au point de dénier par la parole l'appartenance au ban de Moyenmoutier. Hurbache a toujours trouvé un solide réseau d'appui aux Trois Villes, acquis après le XIIIe siècle par la collégiale de Saint-Dié.

Montagne sacrée du temps et des fées[modifier | modifier le code]

Vestiges de l'observatoire-signal à la Roche du Sapin-Sec

La montagne a été autrefois un lieu sacré, au point que les prêtres gravaient les rochers pour les exorciser vis-à-vis de supposées pratiques démoniaques. La ligne de faîte est truffée de roches aux vieux noms évocateurs : oiseaux, en particulier les moineaux, homme, bon Dieu, fées (fatae ou divinités du destin), sapin sec, chariot. Sont venus s'adjoindre des appellations récentes[10].

Les mythologies nordiques ont gardé la légende d'un homme Hrungnir qui essaie en vain d’attraper le cavalier d'or, Odin monté sur son coursier volant Sleipnir. La tradition locale correspond plutôt à une variante celte, plus ancienne, fondée sur une réflexion sur la course inexorable du temps solaire[11].

Le géant Huneringa ou Hurinega, anciennement latinisé et humanisé en Huno, essaie d’attraper le dieu solaire Belenos dans sa course. Mais la divinité est toujours rescapée. Sur le plan guerrier, il est même vainqueur[12]. Ainsi l'atteste au delà de la limite du massif primitif, la chapelle de Béchamp ou Belchamp, placée entre La Voivre et Hurbache où chaque lundi de Pentecôte les chrétiens du ban saint Dié et de Moyenmoutier qui portaient les reliques de leurs saints respectifs se rencontraient à mi-chemin. La cérémonie simplifiée à l’extrême après la Révolution a existé jusqu’en 1810. Une véritable célébration de victoire chrétienne !

Belenos, dieu solaire et maître du feu de la Terre, est doublement sauvé à l’ouest : sur son champ de victoire à Belchamps et à l’église saint Michel à Bréhimont Belenos montes construit sur une pointe de roches volcaniques dures sur l’autre rive de la Meurthe. A contrario, le monde du géant de l'Ormont est formé d’une roche à son image, assez friable s’il n’est revêtu de conglomérat, parfois ruisselante d’eau, le grès vosgien ! Vis-à-vis de Dieu, l'homme, le géant ou la montagne disparaissent, tout n'est que poussières.

Les traces lumineuses de la poursuite de Belenos et Hune se reforment parfois devant les yeux du marcheur. Les anciens pensaient que les fées empruntaient ces ponts !

Il faut signaler une multitude de mentions traditionnelles, du type Retimont, Ortimont, Hortimont... provenant de rotondimons. Elles désignent la mise en évidence des formes rondes de monticules. La sphère parfaite est une expression suprême du bon, du bien et du beau. Une sorte de lieux de culte solaire dispersés, permettant repos, réflexions et discussions d'équité et de justice[13].

La femme du géant, Huna, a été sanctifiée en sainte Hunne. Elle était célébrée le 8 juillet, avec saint Villigod, et saint Martin, à la fête de saint Dié, par le chapitre de Saint-Dié. Huno est le seigneur de la légende qui protège saint Dié dès son installation au petit saint Dié sur la rive droite de la Meurthe. Le géant Huno, symbole de l'ombre oubliée, se camoufle sanctifié en Joannus, prononcé autrefois Iohannus. Ce géant rendu anonyme sous le nom de Jehan par les subtils scribes religieux de Moyenmoutier a donné son nom à Saint-Jean-d'Ormont[14]. Les vieux conteurs ne rappelaient-ils pas que la face au soleil de l'Ormont était féminine et son ombre masculine ? Il est donc normal que le ban Saint-Dié sur ce versant n'est gardée que Hunne.

De l'eau et de la lumière pour le vivant[modifier | modifier le code]

Il existe une légende des eaux de l’Ormont. Le haut massif contiendrait un lac intérieur, menaçant à tous moments les Hommes. Les Anciens avaient remarqué que les sources, grandes et petites, sortaient à un même niveau du sommet. Oubliant une cause géologique à la formation des sources et les déluges naturels sur les fortes pentes provoquant de dévastatrices coulées boueuses, les forgerons de Saint-Dié prétendaient que leurs anciens avaient exécuté pendant une année magique un vaste bandage de fer encerclant la montagne. Les conteurs narraient même que cette ceinture protectrice dénommait le monticule des Joinctures, équivalent d’un relais pour resserrer la boucle métallique située en amont. Ce curieux rituel de la corporation des métiers du fer aurait donné lieu à des cérémonies publiques au XIVe siècle. Elle a laissé d'authentiques fausses croyances sur les sources !

Le versant au soleil de l'Ormont, nettement moins fréquenté ou observé par les voyageurs avant 1700, a préservé les vieilles traditions. En témoignent des vestiges d'un entrelacs de chemins sacrés reliant le col du Bon Dieu, la chapelle Saint-Roch (sainte Roche), Dijon (Diviorum dunum ou colline sacrée), le plateau de Charémont (Kiaramontes) surplombant la source sainte-Claire, les sanctuaires de saint Gondelbert dans le bois de Provenchères et à la Bonne Fontaine (La Grande-Fosse). Tout le flanc sud de l’Ormont, les collines avoisinantes et même les massifs qui le prolongent dans l’axe de la course du soleil étaient autrefois couverts d’arbres de la Vierge signalée par des chapelottes. La présence légendaire des fées et des arbres consacrés rappellent les anciens cultes solaires. Que produit tous ces mouvements et affrontements incessants dans l'air, d'un géant composé d'eau et de minéraux, avec un être divin de lumière et de chaleur, sinon favoriser la vie végétale et l'essor du vivant en général ?

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pure hypothèse : l'étymon Hunkri désigne les petits morceaux de matière lumineux, un sable très fin, l'étymon nega indique l'eau, leur amoncellement ou écoulement est une mesure du temps
  2. Pierre Colin, « Glanons parmi les toponymes », Bulletin SPV, 116e année, 1990, page 229. Lire aussi le courrier des lecteurs sur la localisation de la chapelle de Béchamp. La première ébauche de texte était dédiée à Pierre Colin, linguiste et dialectologue du patois de Coinches. Il a présidé la Société philomatique vosgienne entre 1997 et 2001.
  3. La Hingrie ou la Hingrée est aussi un hameau du val de Fave, rivière qui évite l'Ormont au sud
  4. Bure ou Burre, selon les graphies des cartes imprécises, pourrait contenir la racine hurinega. Robache, Rauro bacco peut autant désigner la vallée des Rauraci, peuple gaulois, que celle des roches, sanctifiées aux différents surplombs de cette échancrure cultivée qui se termine en reculade ou reculatte (hameau La Culotte) ou en montée raidillonne si on suit le fond de vallée (Les Raids de Robache). Sainte Roche n'est-il pas transformé religieusement en Saint-Roch, chapelle à l’entrée à la petite vallée ?
  5. Carte géologique Saint-Dié et livret BRGM
  6. Les bonnes sources des collines et des replats sont assez rares : la légende de sainte Claire, près de Charémont Kiaramontes, le rappelle. Les filets d'eaux captées restent modestes en dépit de la pluviosité. Les ruisseaux sont indispensables avec le risque des eaux de surface.
  7. Il y a sans doute des lieux de refuge dans cette contré boisée et fraîche
  8. Un facteur 10 en contraste avec les basses collines méridionales dominant la Fave est facilement atteint durant les années neigeuses.
  9. Référence massif d'Ormont BSPV 1957
  10. Articles de Thierry Choserot sur l'Ormont, Mémoire des Vosges H.S.C., numéros 6, 8, 10, 15
  11. Est-ce la vanité humaine de figer l’heure ? Le petit ruisseau Leure coule sous le versant à l'ombre de forte pente et amasse son sable. Il rappelle et la clepsydre et le sablier. Toute mesure du temps est basée sur un écoulement collectif ou une mutation discrète d'une entité individualisée.
  12. Huno s'évanouit, remplacé par son fils et ainsi de suite. D'où l'importance du culte de permanence et de fécondité statique reconnues en Huna, devenue sainte Hunne. Huno, insaisissable et constamment renaissant comme l'ombre de l'Ormont, a été christianisé en saint Jean. Belenos a quelque chose de Thor, le dieu des paysans nordiques qui casse souvent quand il le veut les géants.
  13. Que peut apporter une (ré)conciliation momentanée dans ce combat pour vivre, pour capturer un moment à soi ?
  14. Saint-Jean préside à l'écoulement du temps, du moins aux moments clefs

Lien externe[modifier | modifier le code]