Origine des roumanophones

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Origine du peuple roumain)
Aller à : navigation, rechercher

L'origine des roumanophones et même leur définition sont sujettes à controverses. Ces controverses qui affectent les sciences historiques, humaines et linguistiques, découlent de deux problématiques :

  • la politique depuis le XIXe siècle, qui oriente et instrumentalise les recherches en fonction des enjeux liés à l'émergence de l'état roumain et aux oppositions suscitées par cette émergence dans les empires voisins, notamment habsbourgeois et russe, produisant des théories contradictoires et une profusion de sources biaisées ;
  • la méthodologie historique, qui, si on s'en tient exclusivement aux sources écrites (rares et sujettes à interprétations entre le IVe siècle et le XIIIe siècle), produit l'« illusion documentaire » d'une « disparition durant mille ans » des locuteurs des langues romanes orientales suivie d'une « mystérieuse réapparition ».

Le résultat de ces controverses est qu'à une seule exception près[1], la plupart des ouvrages historiques actuels pour le grand public omettent de mentionner l'existence de ce groupe linguistique entre la fin de l'Empire romain et l'émergence de la Roumanie moderne ; les plus sérieux mentionnent parfois l'existence des principautés médiévales de Moldavie et Valachie. Pourtant, au vu de la langue roumaine et de la répartition géographique des romanophones en Europe du Sud-est, il est encore peu contesté que ces romanophones descendent linguistiquement des populations romanisées par l'Empire romain dans la péninsule des Balkans et le bassin du bas-Danube et ce, malgré une courte occupation romaine d'un siècle et demi dans une portion réduite de la Roumanie (principalement la Valachie) et l'absence totale d'une implantation romaine en Moldavie (aucune mention historique d'une immigration à contresens des Slaves) : les controverses portent surtout sur les détails de leur évolution.

En bleu, la Dacie romaine, en rouge foncé les régions occupées par les Daces libres
La Ligne Jireček (du nom de Konstantin Jireček qui l'a déterminée) montre les zones de romanisation (au nord) et d'hellénisation (au sud) des Thraces, qui confirment qu'une migration à partir du sud ne pouvait se produire, car les Thraces du sud étaient hellénisés et non romanisés
Miklos Barabas : Famille « valaque » descendant au marché, 1844.
Un paysan XIXe siècle dessiné par D. Lancelot au milieu du XIXe siècle.
L'évolution des langues romanes orientales parmi les autres langues d'Europe du sud-est, avec les trois phases de la formation, de la cohabitation et de la séparation.
Selon les études linguistiques sur l'origine du roumain et de l'albanais, la la romanisation des Daces s'est faite à cheval sur le bas-Danube (zone violette), la romanisation des Thraces et des Illyriens au sud du Danube est un processus séparé qui a donné respectivement les Aroumains (seconde zone violette) et des Dalmates (zone rose), tandis que les Daces non-romanisés (Carpes : zones bleues) migrèrent vers la péninsule des Balkans lors des invasions des Goths, des Huns et des Gépides, devenant les ancêtres des Albanais (zone orange), ce qui expliquerait le lexique commun au roumain et à l'albanais.
Vatra străromână (l'aire d'origine du proto-roumain) d'après Mircea Cociu : Spațiul etnic românesc, ed. Militară, Bucarest 1993, ISBN 973-32-0367-X, se référant aux études de Jireček, Petrović, Popp, Pușcariu et Rosetti.
Illustrant la version le plus extrême des thèses « migratoires » nord-sud, cette carte yougoslave n'admet comme unique foyer des langues romanes orientales (en vert) que le Sud de la Transylvanie, en dépit de la toponymie et des chroniques.
Les roumanophones (« îlots valaques ») en Europe en 850, d'après Anne Le Fur : cette carte fait la synthèse des positions scientifiques actuelles.
Les Valaques en Europe orientale en 1020, carte de Ferdinand Lot
L'aire de répartition des roumanophones au nord du Danube avant le XIIIe siècle.
Le roumain comme langue officielle en 2011, seul ou avec d'autres langues.

Définition d'un roumanophone[modifier | modifier le code]

Selon le Droit du sol, un Roumain est un citoyen de la Roumanie, roumanophone ou non ; un roumanophone est un locuteur du roumain, citoyen de la Roumanie ou non. C'est l'ensemble roumanophone (terme forgé par les ethnologues et les linguistes) qui fait l'objet de cet article.

Apparition du nom[modifier | modifier le code]

Bien qu'Ernest Gellner ait écrit que « ce sont les États qui créent les nations », la notion de Roumain (pour roumanophone) n'apparaît pas avec la Roumanie moderne, mais la précède. Les premières attestations des Roumains se désignant eux-mêmes avec le nom de “Romain” datent du XVIe siècle, alors que des humanistes italiens rendent compte de leurs voyages en Transylvanie, Valachie et Moldavie. Ainsi, Tranquillo Andronico écrit en 1534 que les Roumains (Valachi) « s’appellent eux-mêmes Romains »[2]. En 1532 Francesco della Valle accompagnant le gouverneur Aloisio Gritti à travers la Transylvanie, Valachie et Moldavie note que les Roumains ont préservé leur nom de Romains et qu' « ils s’appellent eux-mêmes Roumains (Romei) dans leur langue ». Il cite même une phrase en roumain : « Sti rominest ? » (« sais-tu roumain ? », roum. : "știi românește ?")[3], Ferrante Capeci écrit vers 1575 que les habitants de ces provinces s’appellent eux-mêmes Roumains (Romanesci)[4], tandis que Pierre Lescalopier remarque en 1574 que « Tout ce pays la Wallachie et Moldavie et la plupart de la Transilvanie a esté peuplé des colonies romaines du temps de Trajan l’empereur… Ceux du pays se disent vrais successeurs des Romains et nomment leur parler romanechte, c'est-à-dire romain … » [5]

D'autres témoignages sur le nom que les Roumains se donnaient eux-mêmes viennent des intellectuels ayant connu de très près ou vécu au milieu des roumanophones. Ainsi le Saxon transylvain Johann Lebel note en 1542 que les Roumains se désignent eux-mêmes sous le nom de « Romuini »[6], alors que le chroniqueur polonais Orichovius (Stanislaw Orzechowski) observe en 1554 qu’ «en leur langue les Roumains s’appellent Romin, selon les Romains et Valaques en polonais, d’après les Italiens»[7], le Croate Anton Verancsics remarque vers 1570 que les Roumains vivant en Transylvanie, Moldavie et Valachie se nomment eux-mêmes Romains (Roumains)[8] et le hongrois transylvain Martinus Szent-Ivany cite en 1699 les expressions roumaines: "Sie noi sentem Rumeni" ("nous aussi, nous sommes roumains", pour le roum. : "Și noi suntem români") et "Noi sentem di sange Rumena" ("nous sommes de sang roumain", pour le roum.: "Noi suntem de sânge român")[9].

Les documents historiques présentent deux graphies du mot « roumain » : "român" et "rumân". Durant plusieurs siècles, les deux formes coexistent et sont employées d’une manière interchangeable, parfois dans le même document[10].

Au Moyen Âge, qui pour les roumanophones est l’« âge pastoral », la dénomination ethnolinguistique rumân/român signifiait aussi « roturier ». En effet, l’aristocratie des pays à majorité roumanophone (joupans, cnèzes, boyards, voïvodes, hospodars et autres comtes, ducs et princes) était soit d’origine étrangère (surtout en Transylvanie, et selon les périodes en Moldavie, Valachie et Dobrogée, notamment à l’époque phanariote), soit de culture étrangère (slavonne au début, magyare ou hellénique ensuite, française au « siècle des Lumières »). Pendant le XVIIe siècle, lorsque l’institution du servage connaît une extension significative, « roturier » revêt de plus en plus le sens de « serf ». Dans un processus de différenciation sémantique pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, la forme "rumân", probablement plus commune parmi les paysans, finit par identifier le sens de « serf », tandis que la forme "român" garda son sens ethnolinguistique[11]. Après l’abolition du servage par le Prince Constantin Mavrocordato en 1746, le mot "rumân", restant sans objet socio-économique disparaît graduellement alors que la forme "român", "românesc" s’établit définitivement[12].

Le nom de la Valachie, est en roumain est Țara Românească (anciennement aussi Țara Rumânească), ce qui signifie pays Roumain. Le plus ancien document connu en roumain attestant la dénomination « Pays roumain » est une lettre qu’un Neacșu écrit en 1521 au maire de Brașov pour le mettre en garde contre les mouvements des Ottomans au sud du Danube. Dans ce texte roumain, la principauté nommée par les étrangers « Valachie » est appelée « Pays Roumain » (Țara Românească). Comme dans le cas de l’ethnonyme « roumain », la graphie du nom du pays n’est pas encore fixée, jusqu’au début du XIXe siècle les textes présentant les deux formes : Țara Românească et Țara Rumânească.

Développement de la conscience de former un même groupe[modifier | modifier le code]

Parmi les premières références explicites à un « territoire ethnolinguistique roumain » comprenant la Valachie, la Moldavie et la Transylvanie on trouve l’ouvrage «De la nation des Moldaves » du chroniqueur Miron Costin au XVIIe siècle[13].

Au XVIIIe siècle, le prince érudit Dimitrie Cantemir désigne d’une manière systématique les trois principautés habitées par les roumanophones (La Moldavie, La Transylvanie et la Valachie) sous le nom de « Pays Roumain » (Țara Românească)[14].

Le nom « Roumanie » (România) dans son acception moderne est attesté pour la première fois dans un ouvrage datant de 1816 dans un ouvrage, publié à Leipzig, de l'érudit grec Dimitrie Daniel Philippide[15]. En français, le journal Mercure de France de juillet 1742 emploie pour la première fois l'expression « Valachie ou pays Roumain » lorsqu'il présente le texte de la Constitution octroyée par le prince Constantin Mavrocordato en 1746. Mais ce sont Émile Ollivier, Edgar Quinet et Élysée Reclus qui imposeront définitivement dans le langage courant le nom de « Roumains » pour les roumanophones, à la place de « Valaques » ou de « Moldaves ».

Avant la création de l'État Roumain moderne au milieu du XIXe siècle les habitants romanophones des principautés historiques de Transylvanie, de Moldavie et de Valachie, ainsi que les ceux des régions voisines et des Balkans, étaient appelés à l'étranger « Valaques » (Walachen, Wallachians, Valacchi, Volokhs, Vlaques, Vlahi, Olahok...), jusqu'à ce qu'Émile Ollivier et Élisée Reclus imposent la dénomination de « Roumains » (Rumänen, Romanians, Rumeni, Rumynyi, Roumanoi, Romanok...) dans un contexte où la France soutenait la constitution d'un « État tampon » et « tête-de-pont » francophile entre l'Autriche-Hongrie, la Russie et l'Empire ottoman. Après la généralisation de « Roumains » à l'international, l'exonyme « Valaques » (devenu parfois péjoratif, notamment en magyar et dans les langues slaves du sud) a servi à désigner plus spécifiquement les romanophones vivant en Serbie, Bulgarie, Albanie, Macédoine et Grèce, et notamment les Aroumains.

Combattue par les empires austro-hongrois et russe, la conscience de former un même groupe s'est développée progressivement tout au long du XIXe siècle chez l'ensemble des roumanophones, sous l'influence des instituteurs, des enseignants et des prêtres, qui promouvaient l'existence d'un État roumain unitaire. Une fois celui-ci réalisé, cette conscience fut contestée et considérée comme une expression de l'impérialisme roumain par les Soviétiques, et à leur suite par les autorités post-soviétiques, qui ont imposé le terme "Moldaves" pour les Roumains de l'ex-URSS et pour leur langue.

Construction de la Roumanie et début des controverses[modifier | modifier le code]

Les controverses sont apparues à partir du moment où les historiens roumains ont cherché à légitimer par l'histoire les aspirations et les revendications des roumanophones : vivre ensemble au sein d'un même État, la Roumanie, à former à partir des principautés de Moldavie et de Valachie (unies en 1859) mais aussi à partir des provinces à majorité roumanophone des Empires voisins : Dobrogée turque, Bessarabie russe, Transylvanie et Bucovine austro-hongroises. Les historiens de ces empires ont réagi, contesté les arguments des historiens roumains, et la controverse s'est poursuivie après que la Roumanie a obtenu satisfaction en 1918 à l'issue de la Première Guerre mondiale (qu'elle fit aux côtés de l'Entente franco-britannique), car les États issus de la désagrégation de l'Autriche-Hongrie (Hongrie) ou de la Russie (URSS) ont contesté les gains de la Roumanie et revendiqué les territoires dont elle s'était agrandie. L'URSS à son tour a eu gain de cause en 1940 (ainsi que la Hongrie, mais seulement pour une partie de ses revendications, et seulement pour quatre ans), ce qui n'a fait qu'alimenter les controverses jusqu'à nos jours, d'autant que si les États modernes n'ont plus de revendications territoriales, il n'en est pas de même de l'ensemble des opinions.

Controverse sur la définition[modifier | modifier le code]

La définition même d'un roumanophone est sujette à deux controverses, l'une linguistique, l'autre politique :

  • linguistiquement, si l'on considère que les quatre langages est-latins sont quatre langues à part entière (position de G. Giuglea, Alexandru Graur, Florin Constantiniu, Ion Coteanu, Neagu Djuvara...) un « roumanophone » est seulement un locuteur de la langue daco-roumaine, et cela en exclut les Aroumains, les Istriens et les Mégléniotes ; par contre, si l'on considère qu'il s'agit de quatre dialectes d'une même langue (position de la plupart des historiens et linguistes roumains) cela les inclut ;
  • politiquement, l'émergence de la République de Moldavie lors de la division de l'URSS n'a pas abouti, comme dans les pays baltes, à une sortie de la sphère d'influence de la Russie ni à une intégration dans l'Union européenne : les russophones y sont toujours très influents, et leur partis[16] ont promulgué une constitution qui, par ses articles 12 et 13, rejette officiellement l'appartenance des latinophones de Moldavie à l'ensemble roumanophone, bien que l'Académie des sciences moldave admette que « le moldave et le roumain sont analogues »[17]. Dans ce pays, si un citoyen s'identifie comme « roumain », il s'exclut de la communauté nationale et est considéré comme issu d'une minorité ethnique. Cela a pour effet de diviser les Moldaves en deux groupes : ceux de Roumanie, qui peuvent s'identifier à la fois comme « Moldaves » et « Roumains », et ceux de l'ex-URSS, qui doivent choisir de s'identifier soit comme « Moldaves », soit « Roumains » (mais dans le second cas, les autorités les considèrent comme une minorité dans leur propre pays).

Controverses sur la zone géographique d'origine des roumanophones[modifier | modifier le code]

L'endroit où l'ethnogenèse des roumanophones eut lieu (vatra străromână) est lui-même sujet à controverses, dues au fait qu'entre la romanisation des Thraces/Daces et la première mention par le chroniqueur byzantin Kedrenos, au XIe siècle, du terme Valaque, les sources écrites n'apportent pas d'information claire sur ce sujet. Toutefois, puisque les langues romanes orientales existent, il est évident que des populations parlant ces langues ont existé dans la région dès avant l'arrivée des Avars, des Slaves, des Bulgares et des Magyars, même si l'archéologie ou la toponymie sont discutées, et même s'il n'y a que très peu de mentions écrites (passages de Théophylacte Simocatta et de Théophane le Confesseur), car les Valaques ne sont pas apparus par « génération spontanée » au XIe siècle... En fait, on ne les appelait tout simplement pas encore ainsi, car, pour les auteurs byzantins, ils étaient, comme les hellénophones, et les albanophones, inclus dans le terme générique de Ῥωμαίοι (« Romains ») donné à tous les habitants aborigènes de l'ancienne Ῥωμανία (l'Empire)[18].

Hypothèse sédentariste[modifier | modifier le code]

La plupart des historiens situent la « vatra străromână » ("foyer paléo-roumain") au nord de la ligne Jireček, c'est-à-dire en Dacie (Roumanie actuelle : Banat, Olténie, Transylvanie), en Mésie (actuelles Serbie et Bulgarie du nord) et en Scythie mineure. C'est le cas de Theodor Capidan, A.D. Xenopol et Nicolae Iorga, qui pensent que la différenciation linguistique ultérieure en quatre dialectes ou langues :

  • le daco-roumain (appelé roumain en Roumanie, et moldave en République de Moldavie) dans le bassin du bas-Danube,
  • l'aroumain et ultérieurement le mégléno-roumain le long de la ligne Jireček, au contact direct de la langue grecque,
  • l'istro-roumain à l'ouest de ces zones (avec une migration ultérieure jusqu'en Istrie)

...s'est effectuée sur place, par séparation progressive des Proto-Roumains depuis l'installation des Slaves, dans une continuité romane de l'est, similaire à la continuité gallo-romaine, et par un processus de différenciation similaire à celui qui a donné en France les langues d'oïl et d'oc, sans autres migrations que celles, marginales, des Istro-roumains vers l'ouest, des "valaques" de Moravie vers le nord et des "valaques" de Thessalie vers le sud.

Cette thèse sédentariste n'est pas contestée, mais elle n'est pas non plus très présente dans les ouvrages scolaires et de vulgarisation, où dominent les thèses migratoires opposées et les débats qu'elles suscitent. Les historiens qui la défendent, tels Florin Constantiniu, soulignent que les seules migrations de romanophones historiquement attestées, sont celles liées aux suites de la longue et sanglante guerre opposant l'empereur byzantin Basile II à la Bulgarie entre 975 et 1018. Il s'agit :

  • d'une part, d'un échange de populations qui, selon le chroniqueur byzantin Ioannis Skylitzès, eut lieu entre l'Empire byzantin et le royaume slave de Grande-Moravie en 976 : une partie des Serbes de la Serbie blanche, dont les descendants actuels sont les Sorabes de l'Allemagne orientale, seraient alors venus s'installer dans le bassin d'un affluent du Danube, le Margos, qu'ils nommèrent Morava, tandis que les "Valaques" de cette région, ayant résisté à la conquête byzantine de l'empereur Basile II qui avait confisqué leurs terres, seraient partis s'installer en Moravie septentrionale, où ils auraient formé la "Valachie morave"[19]. Mais sur place, en Moravie, il n'y a ni mention écrite, ni preuve archéologique d'une telle immigration, et surtout, sur le plan linguistique, le dialecte aujourd'hui slave des Valaques de Moravie, mélange des langues slovaque et tchèque, comprend un lexique latin d'origine daco-roumaine lié au pastoralisme[20]. C'est pourquoi les spécialistes tchèques[21] pensent que les Valaques chassés de la vallée de la Margos comme le rapporte Skylitzès, ont plus probablement rejoint leurs congénères du Banat, de la Crişana et de Transylvanie[22], d'où sont partis bien plus tard, du XVe siècle au XVIIe siècle, les groupes de bergers roumains installés en Moravie orientale ;
  • et d'autre part, de la fuite des Valaques de Bulgarie occidentale vers la Thessalie qui est alors appelée, pour un temps, la "Grande Valachie" (Μεγάλη Βλαχία) par les auteurs byzantins[23].

Hypothèses migratoires[modifier | modifier le code]

Il existe deux thèses "migratoires" antagonistes :

  • au XIXe siècle, l'historiographie hongroise et germanique, qui conteste l'ancienneté des Roumains en Transylvanie, et l'historiographie soviétique et russe, qui conteste l'ancienneté des roumanophones en Bessarabie (aujourd'hui République de Moldavie), affirment que le Proto-roumain n'était parlé initialement qu'au sud du Danube, d'où les ancêtres des Roumains auraient immigré tardivement en Transylvanie et en Moldavie (théorie d'Édouard Rössler[24]). Les historiens hongrois du XIXe siècle soutiennent majoritairement cette thèse migratoire, qui leur permet d'affirmer que la Transylvanie n'était pas encore habitée par les Roumains lorsque les Magyars arrivent en Europe centrale au Xe siècle; au XXe siècle, l'académie hongroise soutient toujours officiellement cette thèse[25];
  • en réaction contre cette thèse, certains historiens roumains, mais aussi la majorité des historiens serbes, macédoniens et bulgares (qui n'admettent pas que des populations romanes aient pu vivre dans leurs pays avant l'arrivée des Slaves, malgré quatre à six siècles de présence romaine), affirment que ce sont au contraire les "Valaques" des Balkans qui ont tardivement migré, depuis la Roumanie actuelle, vers le sud, et que par conséquent, le Proto-roumain n'a pu être parlé qu'au nord du Danube... Selon cette hypothèse, quasiment officielle en Roumanie, après la conquête romaine de la Dacie en 106, un processus de romanisation intense a lieu. Les Daces auraient donc adopté la langue des conquérants, les colons romains, soit un latin vulgaire, vecteur de promotion sociale dans l'administration romaine, de la même façon que les Gaulois romanisés sont devenus gallo-romains pour les mêmes raisons. Cela permet aux historiens roumains d'affirmer que la Transylvanie a été habitée de façon continue par les ancêtres des Roumains actuels, et qu'il y ont fait preuve d'un dynamisme démographique tel, que leurs descendants sont descendus jusqu'en Grèce. Dans cette optique, les Valaques sud-danubiens descendent tous de bergers roumains venus des Carpates, mais cela heurte les thèses grecques selon lesquelles les Aroumains seraient en fait des Grecs latinisés.

Les arguments de la théorie migratoire du sud vers le nord (dite théorie de Robert Rössler ) sont :

  • la courte période d'occupation romaine de la Dacie (juste 165 ans),
  • Les Romains n'ont conquis en un premier temps qu'une partie de la Dacie (la Transylvanie, l'Olténie, le Banat, des parties de la Munténie, la Moldavie du Sud, la Serbie orientale et la Bulgarie septentrionale). En outre, beaucoup de Daces vivaient dans des régions reculées montagneuses, avec peu de contact avec les Romains,
  • Selon Eutrope (livre IX, 15), l'empereur Aurélien aurait retiré de Dacie non seulement les garnisons et l'administration, mais aussi la population romaine (reste à voir si cela inclut les Daces romanisés),
  • Après le retrait des Romains, la tribu dace des Carpes, vivant en Moldavie, conquiert les zones abandonnées,
  • Très peu de documents écrits confirment que des populations latinophones vivent en Dacie durant la période intermédiaire entre le retrait romain et le Xe siècle,
  • Il n'existe aucune trace évidente d'influence germanique dans la langue roumaine, alors que, aux Ve et VIe siècles, la Dacie est habitée par des tribus d'origine germanique.

Les arguments de la théorie migratoire du nord vers le sud (dite théorie de l'origine dace) sont :

  • L'importante colonisation par les Romains en Dacie,
  • Les colons romains proviennent de différentes parties de l'Empire, et le latin vulgaire seul peut leur servir de langue véhiculaire, de la même façon que l'anglais s'est imposé aux États-Unis,
  • les toponymes daces ont été conservés, par exemple le nom de plusieurs rivières (Danube: Donaris/Dunare; Alutus-Olt; Samus - Someș, Maris - Mureș, Auraneus - Arieș, Porata/Pyretos - Prut), et le nom de certaines cités (Petrodava - Piatra Neamț, Abruttum - Abrud, Dava-Deva), etc., noms conservés forcément par les mêmes populations.
  • la ressemblance évidente entre les habits traditionnels roumains et les vêtements daces, comme le montre la Colonne Trajane,
  • Constantin Ier a porté le titre de Dacicus Maximus en 336 exactement comme Trajan en 106, ce qui suggère la présence de Daces en Dacie même après le retrait d'Aurélien en 270-275,
  • la population romaine de Dacie, si même elle s'est partiellement retirée, n'est pas allée bien loin, mais est restée sur l'autre rive du Danube, en Dacie ripense, d'où elle a continué à commercer avec la rive nord (où les Romains exploitaient des salines et des orpaillages) comme en témoignent de nombreuses monnaies,
  • de toute façon, de nombreux sites archéologiques au nord du Danube témoignent de l'usage du latin après l'évacuation de 271 : des inscriptions (par exemple, « Ego Zenovius votum posui ») montrent que le latin vulgaire a pu servir de lingua franca aux commerçants, aux orpailleurs, aux sauniers, et entre les populations sédentaires (Daces romanisés ou non) et de passage (Gépides, Goths, Avars, Slaves, etc.): en effet, le roumain présente des caractères linguistiques propres aux langues "pidgin" qu'il partage avec les autres langues balkaniques, aussi bien slaves qu'albanaise et grecque moderne.

En raison de ces controverses et incertitudes, les ouvrages historiques actuels tendent à occulter l'existence des langues romanes orientales entre la fin de l'Empire romain et l'émergence des principautés médiévales de Moldavie et Valachie (soit pendant plus d'un millénaire), ce qui est considéré comme absurde par la plupart des historiens roumains : dans une interview de 2008, l'historien Neagu Djuvara disait avec humour : « Les arguments des thèses antagonistes peuvent tous être contestés, mais ils ont le mérite d'exister, tandis qu'aucun fait archéologique et aucune source écrite n'étayent l'hypothèse d'une disparition pure et simple des roumanophones pendant mille ans, qu'ils se soient envolés avec les hirondelles pour migrer en Afrique, ou qu'ils soient allés hiberner avec les ours dans les grottes des Carpates ou des Balkans... »[26]. A moins d'adopter la théorie d'un Vladimir Jirinovski (qui n'est pas historien) selon laquelle les locuteurs des langues romanes orientales proviendraient d'un « mélange de colons italiens venus sur les nefs génoises et de Tziganes danubiens, qui a envahi des terres appartenant légitimement à la Bulgarie, à la Hongrie et à la Russie »[27]...

Références[modifier | modifier le code]

  1. André et Jean Sellier, Atlas des peuples d'Europe centrale, La Découverte, Paris, 1991, ISBN 2-7071-2032-4, page 12
  2. « nunc se Romanos vocant » A. Verress, Acta et Epistolae, I, p. 243
  3. "...si dimandano in lingua loro Romei...se alcuno dimanda se sano parlare in la lingua valacca, dicono a questo in questo modo: Sti Rominest ? Che vol dire: Sai tu Romano,..." Cl. Isopescu, Notizie intorno ai romeni nella letteratura geografica italiana del Cinquecento, in Bulletin de la Section Historique, XVI, 1929, p. 1- 90
  4. “Anzi essi si chiamano romanesci, e vogliono molti che erano mandati quì quei che erano dannati a cavar metalli...” in Maria Holban, Călători străini despre Țările Române, vol. II,p.158 – 161
  5. Voyage fait par moy, Pierre Lescalopier l’an 1574 de Venise a Constantinople, fol. 48 in Paul Cernovodeanu, Studii și materiale de istorie medievală, IV, 1960, p. 444
  6. "Ex Vlachi Valachi, Romanenses Italiani,/Quorum reliquae Romanensi lingua utuntur.../Solo Romanos nomine, sine re, repraesentantes./Ideirco vulgariter Romuini sunt appelanti", Ioannes Lebelius, De opido Thalmus, Carmen Istoricum, Cibinii, 1779, p. 11 – 12
  7. "qui eorum lingua Romini ab Romanis, nostra Walachi, ab Italis appellantur" St. Orichovius, Annales polonici ab excessu Sigismundi, in I. Dlugossus, Historiae polonicae libri XII, col 1555
  8. „...Valacchi, qui se Romanos nominant...„ “Gens quae ear terras (Transsylvaniam, Moldaviam et Transalpinam) nostra aetate incolit, Valacchi sunt, eaque a Romania ducit originem, tametsi nomine longe alieno...“ De situ Transsylvaniae, Moldaviae et Transaplinae, in Monumenta Hungariae Historica, Scriptores; II, Pesta, 1857, p. 120
  9. « Valachos...dicunt enim communi modo loquendi: Sie noi sentem Rumeni: etiam nos sumus Romani. Item: Noi sentem di sange Rumena: Nos sumus de sanguine Romano » Martinus Szent-Ivany, Dissertatio Paralimpomenica rerum memorabilium Hungariae, Tyrnaviae, 1699, p. 39
  10. "am scris aceste sfente cǎrți de învățături, sǎ fie popilor rumânesti... sǎ înțeleagǎ toți oamenii cine-s rumâni creștini" "Întrebare creștineascǎ" (1559), Bibliografia româneascǎ veche, IV, 1944, p. 6 "...că văzum cum toate limbile au și înfluresc întru cuvintele slǎvite a lui Dumnezeu numai noi românii pre limbă nu avem. Pentru aceia cu mare muncǎ scoasem de limba jidǎveascǎ si greceascǎ si sârbeascǎ pre limba româneascǎ 5 cărți ale lui Moisi prorocul si patru cărți și le dăruim voo frați rumâni și le-au scris în cheltuială multǎ... și le-au dăruit voo fraților români,... și le-au scris voo fraților români" Palia de la Orǎștie (1581 – 1582), Bucuresti, 1968 " În Țara Ardealului nu lăcuiesc numai unguri, ce și sași peste seamă de mulți și români peste tot locul...", Grigore Ureche, Letopisețul Țării Moldovei, p. 133-134
  11. Stelian Brezeanu, Romanitatea Orientalǎ în Evul Mediu, Editura All Educational, București, 1999, p. 229-246
  12. Dans son testament littéraire Ienăchiță Văcărescu écrit : « Urmașilor mei Văcărești!/Las vouă moștenire:/Creșterea limbei românești/Ș-a patriei cinstire ». Dans une Istoria faptelor lui Mavroghene-Vodă și a răzmeriței din timpul lui pe la 1790 un Pitar Hristache versifie : « Încep după-a mea ideie/Cu vreo câteva condeie/Povestea mavroghenească/Dela Țara Românească »
  13. Așa și neamul acésta, de carele scriem, al țărâlor acestora, numele vechiŭ și mai direptŭ ieste rumân, adecă râmlean, de la Roma. Acest nume de la discălicatul lor de Traian, și cât au trăit (....) tot acest nume au ținut și țin pănă astăzi și încă mai bine munténii decât moldovénii, că ei și acum zic și scriu țara sa rumânească, ca și românii cei din Ardeal. (...) Și așa ieste acestor țări și țărâi noastre, Moldovei și Țărâi Muntenești numele cel direptŭ de moșie, ieste rumân, cum să răspundŭ și acum toți acéia din Țările Ungurești lăcuitori și munténii țara lor și scriu și răspundŭ cu graiul: Țara Românească. Dans De neamul moldovenilor.
  14. "Hronicon a toată Țara Românească (care apoi s-u împărțit în Moldova, Munteniască și Ardealul) ...", D. Cantemir, Hronicul vechimei româno-moldo-vlahilor, in Operele Prinipelui Dimitrie Cantemir, Academia Română, Bucuresti, 1901, p.180
  15. Le religieux et homme de lettres grec Dimitrie Daniel Philippide publie à Leipzig l’Histoire de Roumanie, suivi d'une Géographie de Roumanie. Il semble toutefois, que le nom était déjà entré dans le langage courant au début du XIXe, puisque sur la pierre tombale de Gheorghe Lazăr à Avrig en 1823 on peut lire « Precum Hristos pe Lazăr din morți a înviat/Așa tu România din somn ai deșteptat ».
  16. Actuellement (2011) le parti des communistes de la République de Moldavie est le plus fortement représenté au parlement de Chișinău, avec près de la moitié des sièges.
  17. [1]
  18. Cornelia Bodea, Ștefan Pascu, Liviu Constantinescu : România : Atlas Istorico-geografic, Académie roumaine 1996, ISBN 973-27-0500-0, chap. II, "Repères".
  19. T.J. Winnifruth : Badlands-Borderland, 2003, page 44, Romanized Illyrians & Thracians, ancestors of the modern Vlachs, ISBN 0-7156-3201-9
  20. Le dialecte aujourd'hui slave des Valaques de Moravie comprend des mots roumains comme bača (roum. „baci”: berger), brynza (roum. „brânză”: fromage, mot passé aussi en slovaque et en tchèque), cap (roum. „țap”: bouc), domikát (roum. „dumicat”: produit laitier), galeta/geleta (roum. „găleată” : baratte), pirt’a (roum. „pârtie”, chemin de transhumance), kurnota (roum. „cornută”: cornue) ou murgaňa/murgaša (roum. „murgașă”: brebis noire).
  21. Jan Pavelka, Jiří Trezner (dir.): Příroda Valašska, Vsetín 2001, ISBN 80-238-7892-1.
  22. D'autant que les chroniques du moine russe Nestor y font allusion : Jean-Pierre Arrignon, Chronique de Nestor, Naissance des mondes russes, ed. Anacharsis, 2008 (ISBN 2-914777-19-1) cite :

    « Depuis longtemps, les Slaves s'étaient installés sur les rives du Danube où vivent aujourd'hui les Bulgares et les Hongrois. [...] Venant de l'est, ils [les Magyars] traversèrent difficilement les grandes montagnes et commencèrent à affronter les Valaques voisins et les Slaves, car les Slaves s'y étaient installés les premiers mais les Valaques s'étaient emparés du territoire des Slaves »

     ; voir aussi Alexandru Madgearu dans The Romanians in the Anonymous Gesta Hungarorum: truth and fiction, Romanian Cultural Institute, Center for Transylvanian Studies, 2005b (ISBN 973-7784-01-4), Victor Spinei dans The Great Migrations in the East and South East of Europe from the Ninth to the Thirteenth Century, 2003 (ISBN 973-85894-5-2) p. 52 et The Romanians and the Turkic Nomads North of the Danube Delta from the Tenth to the Mid-Thirteenth century, Koninklijke Brill NV, 2009 (ISBN 978-90-04-17536-5) p.73.
  23. Théophane le Confesseur et Cédrène, in : Nicolae Iorga, Teodor Capidan, Constantin Giurescu : Histoire des Roumains, ed. de l'Académie Roumaine.
  24. Eduard Robert Rösler (2.3.1836 à Olmütz/Olomouc – † 19.8.1874 à Graz) : Romänische Studien : untersuchungen zur älteren Geschichte Rumäniens”, Leipzig, 1871, développant les théories de Franz Josef Sulzer, Josef Karl Eder et Johann Christian von Engel.
  25. Béla Köpeczi (dir.), Histoire de la Transylvanie, Akadémiai Kiado, Budapest, 1992, ISBN 963-05-5901-3
  26. Neagu Djuvara sur [2]
  27. Vladimir Jirinovski cité sur : [3] et [4]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Gilles Veinstein et Mihnea Berindei : L'Empire ottoman et les pays roumains. EHESS, Paris, 1987
  • Demetrie Cantemir : Chronique de l'ancienneté des Romano-Moldo-Valaques (Berlin, 1708, réédité Bucarest 1901).
  • Georges Castellan : Histoire des Balkans. Fayard, Paris 1991.
  • Georges Castellan : Histoire des Roumains. PUF, Paris (plusieurs rééditions).
  • Neagu Djuvara : Les Pays roumains entre Orient et Occident. PUF, Paris, 1989.
  • Catherine Durandin : Histoire des Roumains. Fayard, Paris. (ISBN 2-213-59425-2).
  • Jean-François Gossiaux : Valaques et/ou Aroumains en Bulgarie. CNRS-IDEMEC, Aix, 2003.
  • Nicolas Trifon : Les Aroumains. Un peuple qui s'en va. Paris. (ISBN 2-909899-26-8).
  • Nicolae Iorga : Histoire des Roumains et de la romanité orientale. Université de Bucarest, 1945.
  • Nicolae Iorga : Histoire des (A)roumains de la péninsule des Balkans. Université de Bucarest, 1919.
  • Claude Karnoouh: L'Invention du peuple, chroniques de la Roumanie. Arcantère, Paris, 1990; seconde édition revue, corrigée, et augmentée d'une longue postface traitant des années 1989-2007, L'Harmattan, Paris, 2008.
  • Jules Michelet : Légendes démocratiques du Nord. PUF, Paris, 1968.
  • Gilles de Rapper et Pierre Sintès : Valaques, Aroumains, Sarakatsanes. CNRS-IDEMEC, Aix, 2003.
  • Karl Sanfeld : Linguistique balkanique. Klincksieck, Paris, 1930.
  • Tom Winnifruth : Romanized Illyrians & Thracians, ancestors of the modern Vlachs. Badlands-Borderland, 2006 (ISBN 0-7156-3201-9)
  • Alexandre Xenopol : Histoire des Roumains de la Dacie Trajane. Cartea Româneasca, Bucarest 1925.

Voir aussi[modifier | modifier le code]