Ordre de Grandmont

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L'Ordre de Grandmont est un ordre monastique catholique originaire du Limousin fondé vers 1076 et dissous en 1772, répandu de l’Angleterre à l’Espagne. Issu de l’érémitisme tout en y mêlant des traits cénobitiques, l’ordre est caractérisé par sa règle et la diffusion de son modèle architectural, conforme à la réforme grégorienne.

Chasse de Thomas Becket, émail grandmontain (XIIIe siècle).

Histoire de l’ordre[modifier | modifier le code]

Fondation[modifier | modifier le code]

Après un pèlerinage en Italie pendant lequel il aurait rencontré des ermites, Étienne, originaire de Thiers en Auvergne, s’installe au pied des monts d’Ambazac, à 20 km de Limoges, dans le duché d'Aquitaine. Il fonde l’ermitage de Muret, vers 1076. Cette période est marquée par la création de plusieurs communautés monastiques de réforme : ainsi, en 1084, Bruno fonde la Chartreuse et en 1098 Robert de Molesmes fonde l’abbaye de Cîteaux.

La Vita, écrite pour le dossier de canonisation d’Étienne au XIIe siècle, le présente comme un fondateur d’ordre. Cependant, il reste diacre : il ne revêt ni l’habit des moines, ni celui des chanoines. Étienne et ses premiers compagnons se distinguent par leur choix d’une vie d’excessive pauvreté. Il interdit toute possession de terres au-delà des bornes du domaine, tout animal hormis les abeilles. Muret est si peu étendu que les ermites vivent des dons suscités par leurs prières. Étienne et ses frères pratiquent les travaux manuels, les cultures de subsistance, sans règle, dans leur enclos, loin du monde. Son fidèle disciple Hugues de La Certa, né au château de Châlus en 1071, transmet son idéal de vie et sa doctrine fondée sur l’Évangile : c’est la base de la Règle de l’Ordre.

Installation à Grandmont et croissance[modifier | modifier le code]

Les premières communautés rassemblent dans un strict esprit d’égalité deux catégories très différentes. D’abord les frères lais (plus tard appelés convers) chargés de la gestion puis les frères prêtres ou clercs qui mènent une vie contemplative et dépendent des premiers : telle est l’originalité de Grandmont.

À la mort du fondateur, le 8 février 1124 (en fait, en 1125 dans le calendrier actuel, car le changement d'année se faisait le 25 mars dans le Limousin à cette époque), Pierre de Limoges, prêtre, devient responsable des frères (prieur). À la suite des chicanes avec leurs voisins bénédictins d'Ambazac et sans doute à la décision de l’évêque de Limoges, il décide de s’installer à Grandmont (commune de Saint-Sylvestre), à 5 km d’Ambazac. Le lieu se trouve en frontière des terres de l’évêque dans les domaines du comté de la Marche. Le seigneur du lieu, Amélius de Montcocu, leur ayant donné tout le terrain nécessaire, les moines ont alors entrepris d'y construire un oratoire et les cellules. Dès qu'ils furent bâtis, en 1125, les frères quittèrent Muret en procession, emmenant le corps d'Étienne de Muret, et s'établirent à Grandmont sous la direction du prieur Pierre de Limoges.

Vers 1150-1160, le quatrième prieur, Étienne de Liciac (1139-1163) condensa dans une règle les exemples et les enseignements du fondateur. Une première mouture de la règle de Grandmont serait acceptée par le pape en 1156. Le pape Alexandre III « confirme » la règle vers 1171. En 1188, le pape Clément III approuve ce texte, une des dernières fois où une nouvelle règle est acceptée. Autre fait notable, Étienne est canonisé en 1189.

L’érémitisme disparait peu à peu de l’Église latine pour être remplacé par le cénobitisme. Certains, parmi les frères lais, appartiennent à la petite noblesse. Habitués à gérer les affaires familiales, la Règle leur confie le temporel, source de l’impression d’assujettissement des clercs. Le prieur les choisit aussi pour diriger les celles, ces petites dépendances. Les clercs « se trouvèrent par cette institution soumis aux laïques qu’ils auraient dû gouverner entièrement suivant la pratique de tous les autres religieux », d’où les crises dans l’ordre. Accusés de vouloir régler le spirituel, les frères lais perdent peu à peu tout pouvoir dans un monde qui met en avant les clercs. Pour ces derniers, la règle parait trop austère : les papes l’assouplissent.

Cette évolution a pour arrière-fond l’intérêt d’Henri II Plantagenêt pour Grandmont. Il s’en sert de base pour contrôler le Limousin et ses vassaux. Lui-même, ses fils participent à la construction des bâtiments à l’essor de l’ordre en Aquitaine, Poitou, Anjou, Normandie, Angleterre. Aux nouvelles implantations Plantagenêt répondent les fondations du roi de France : 159 celles entre 1124 et 1274. Plus de 80 % des actes de fondation se situent entre 1189, date de la canonisation du fondateur, et 1216.

Les nouvelles fondations reçoivent des rentes ou des dîmes, un domaine. Les Grandmontains qui bâtissent des monastères miniatures, autre spécificité, dans un carré d’une trentaine de mètres ne vivent plus dans le premier idéal de pauvreté. Les maîtres d’œuvre diffusent le savoir-faire de Grandmont dans les celles. L’art s’épanouit. Des bâtiments imposants s’élèvent à Grandmont. Les mécènes commandent des œuvres remarquables : orfèvrerie, vitraux, émaux, tissus, manuscrits.

Réorganisation du XIVe siècle, apogée et chute[modifier | modifier le code]

Cependant les dissensions persistent tout au long du XIIIe siècle. Par conséquent en 1317, le pape Jean XXII réorganise l’Ordre. Grandmont est érigé en abbaye chef d’ordre. Le pape conserve 39 maisons élevées au rang de prieurés, elles regroupent une quinzaine de frères chacune. Les autres deviennent de simples mini-monastères (des "celles"), domaines agricoles rattachés à un prieuré ou à la maison-mère. Pendant les Guerres de Cent Ans, l’autorité du roi d’Angleterre s’affaiblit à Grandmont. L’emprise du roi de France sur les abbés augmente.

En dépit des vicissitudes des guerres de Cent Ans, de la commende et des guerres de religion, les archives de Grandmont nous révèlent une seigneurie ecclésiastique qui se maintient. Elle a des droits de justice de banalité. Tout au long de son histoire, l’abbaye est exempte de tailles et autres droits et profite de la conjoncture pour accroître son patrimoine. C’est pendant le XVIIe siècle et grâce à l’endettement des tenanciers qu’elle rachète ou saisit des tènements jusque là laissés en emphytéose. On parle de ces « messieurs de Grandmont ». Les abbés s’accrochent aux idées de la Ligue, se rapprochent de la Contre-Réforme. Ils tentent sans succès de lutter contre le laisser-aller, s’attellent à de grands projets de reconstruction des bâtiments de l’abbaye.

Au XVIIIe siècle, Charles Frémon, abbé de Grandmont, propose une réforme de « stricte observance », mais seules quelques maisons l’adoptent. Le refus des autres religieux et la convoitise de l’évêque entraînent la suppression de l’Ordre par la commission des réguliers en 1772. Cela entraîne vite la dispersion totale de la centaine de religieux qui subsistaient. Les sites grandmontains sont vendus à la Révolution. Des entrepreneurs démolissent les bâtiments pour récupérer les matériaux. Les bâtiments de l’abbaye de Grandmont sont démolis en 1817.

Bilan[modifier | modifier le code]

Réconfort de générations d’hommes par son secours spirituel ou social, le monde grandmontain révèle le pouvoir sur les hommes de cénobites, habiles gestionnaires. S’il séduit par sa règle, souvenir de son origine érémitique, il vit constamment en symbiose avec le contexte politique et économique.

Une reviviscence de l’esprit insufflé par Saint Étienne a eu lieu en 1979, en Indre-et-Loire, sur la commune de Villeloin-Coulangé près de Loches. Dans un ancien ermitage grandmontain fondé par Henri II Plantagenêt, 3 frères vivent de "l’évangile et de la croix" en communion avec toute l’Église au sein du Prieuré Notre-Dame et Saint-Étienne de Villiers.

Maintenant[modifier | modifier le code]

L'église du prieuré Saint-Michel de Grandmont

Le prieuré Saint-Michel (XIIe siècle) existe toujours au domaine de Grandmont (juste à côté de Soumont, près de Lodève). Il a encore son église et son cloître. Passé entre plusieurs mains, il fut possédé par des vignerons après la disparition de l’Ordre ; ses actuels propriétaires, la famille Bec, lui ont rendu son aspect, malgré quelques traces de modifications de leurs prédécesseurs.

Il possède enfin des vestiges encore plus anciens : des « sarcophages wisigothiques », donc antérieurs au prieuré, et un dolmen du IIe millénaire av. J.-C., le dolmen de Coste-Rouge, d’où l’on a une superbe vue sur les environs.

Liste des prieurs et abbés[modifier | modifier le code]

Prieurs

  • 1076-1124 : saint Étienne Ier de Muret
  • 1124-1137 : Pierre Ier Limousin
  • 1137-1139 : Pierre II de Saint-Christophe
  • 1139-1163 : Étienne II de Lissac
  • 1163-1170 : Pierre III Bernard de Boschiac
  • 1170-1187 : Guillaume Ier de Treignac
  • 1187-1198 : Gérard Ithier
  • 1198-1216 : Adémar Ier de Friac
  • 1216-1229 : Pierre IV Jaucelin de Noulac
  • 1229-1238 : Elie Ier Arnaud
  • 1239-1242 : Jean Ier de L’Aigle
  • 1242-1245 : Adémar II de La Vergne
  • 1245-1248 : Guillaume II d’Ongres
  • 1248-1260 : Ithier Merle
  • 1260-1269 : Guy Ier L’Archer
  • 1269-1281 : Foucher de Grimoard
  • 1282-1291 : Pierre V de Caussac
  • 1291-1291 : Bernard de Gandalmar
  • 1291-1306 : Guy II Foucher
  • 1306-1312 : Guillaume III du Puymaurel
  • 1312-1316 : Jourdain de Rabastens
  • 1316-1317 : Elie II Adhémar de Monteil

Abbés

  • 1317-1336 : Guillaume IV Pellicier d'Albence
  • 1336-1347 : Pierre V Aubert
  • 1347-1355 : Jean II Chabrit
  • 1355-1378 : Adémar III du Bec-Crespin
  • 1378-1385 : Aimery Fabry
  • 1385-1388 : Ramnulfe Ithier
  • 1388-1437 : Pierre VI Redondeau
  • 1437-1470 : Guillaume V de Fumel
  • 1471-1477 : cardinal Charles Ier de Bourbon
  • 1477-1495 : Antoine Ier Lallemand
  • 1496-1507 : cardinal Guillaume VI Briçonnet du Plessis-Rideau
  • 1507-1513 : cardinal Sigismond de Gonzague-Mantoue (1)
  • 1513-1515 : cardinal Charles II de Carrect de Final
  • 1515-1519 : cardinal Nicolas de Fiesque
  • 1519-1525 : cardinal Sigismond de Gonzague-Mantoue (2)
  • 1525-1561 : François Ier de Neuville de Magnac
  • 1561-1596 : François II de Neuville de Magnac
  • 1596-1603 : François III de Maran
  • 1603-1631 : Rigaud de Lavaur
  • 1631-05/07/1635 : François IV de Tautal de Chanterelles
  • 06/07/1635-03/10/1635 : Étienne III Talin
  • 04/10/1635-1654 : Georges Barny
  • 1654-1677 : Antoine II de Chavaroche
  • 1678-1687 : Alexandre Frémont
  • 1687-1715 : Henri de La Marche de Parnac
  • 1716-1744 : René-François-Pierre de La Guérinière
  • 1744-1748 : Raymond Garat
  • 1748-1787 : François-Xavier Mondain de La Maison-Rouge

Source : Dictionnaire d’Histoire et de Géographie Ecclésiastique

Bibliographie et sources[modifier | modifier le code]

  • Gilles BRESSON, " Monastères de Grandmont, guide d'histoire et de visite" éditions d'Orbestier, 2000
  • Gilles BRESSON, " La malédiction des Grandmontains''" édition d'Orbestier, 2002
  • Groupe d'Études et de REcherches sur les Grandmontains (GEREG) "Les Cahiers Grandmontains'" no 1 à no 45 (février 2012)
  • Scriptores Ordinis Grandimontensis, édité par J.BECQUET, Turnhout, 1968. Vita Stephani, ch.XXIII et XXVI, XXVIII, XXXII. Disciple ch. XX. Vita Hugonis, ch. 11-12. Règle : ch. 4, 9, 54, 59 Liber de Doctrina, ch. 1.
  • J. Becquet, « Grandmont et le droit », Études Grandmontaines, Musée du Pays d’Ussel, 1998.
  • R. P. Jean Fouquet, Frère Philippe-Étienne, Histoire de l’ordre de Grandmont, Chambray, C.L.D., 1985.
  • Robert Chanaud, L'abbaye et l'ordre de Grandmont. Entre ascétisme et opulence, XIe ‑ XVIIIe siècles, Limoges, Culture et patrimoine en Limousin, 2012, 104 p.
  • Martine Larigauderie- Beijeaud, Grandmont, de l’ermitage à la seigneurie ecclésiastique, XIIe ‑ XVIIIe siècles, sous la direction de Jacques Péret, thèse de l’université de Poitiers, G.E.R.H.I.C.O, 2004, 4 volumes. Arch. dep. de la Haute-Vienne, I SEM 10, f° 52. f° 39. Fonds de Grandmont 5 HH…
  • « Le Bullaire de l’Ordre de Grandmont », édité par dom J. Becquet, revue Mabillon, 1956-1962., no 5, 1156 ; no 6, 1171 ; no 24, 1188.
  • (en) G. Conklin, « Law, church and reform : Stephen of Tournai and Grandmont », 9th International Congress of Medieval Canon Law, Munich, 13-18 July 1992.
  • Vita Stephani, Scriptores, op. cit., ch. XXXII. Étienne a étudié le mode de vie des moines, des chanoines et des ermites avant de se retirer, ch. XI. Enseignements et Sentences, traduction de R. Bernier, Paris, Limoges, 1989, ch. 1, p. 13. Règle, op. cit., ch. 4 et 9; ch.54, 59 (clercs et convers).
  • J. Nadaud, Nobiliaire du diocèse et de la Généralité de Limoges, publié par A. Lecler, Limoges, 1882, t. I, p. 255 ; t. III, p. 79. J. Nadaud, I SEM 10, f° 52, f) 39.
  • Le Bullaire de l’Ordre de Grandmont, édité par dom J. Becquet, revue Mabillon, 1956-1962., no 5, 1156 ; no 6, 1171 ; no 24, 1188.
  • B. Legrand, Die Klosteranlagen der Grammontenser - Studien zur französischen Ordensbaukunst des 12. und 13. Jahrhunderts. Thèse de l’université de Fribourg en Brisgau (Allemagne), 2006 (Texte complet en allemand)
  • A. Duval, Dictionnaire du christianisme, Encyclopédia Universalis.
  • Christine Brousseau, Les Vies de Saint Étienne de Muret - Histoires anciennes, fiction nouvelle, Harmattan, Coll. Religions et Spiritualité, 2008, 276 p.
  • Nougaret, L'Ordre De Grandmont Art et Histoire, Imp Jean, 1992, 220 p.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]