Ordalie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Ordalie (homonymie).

L'ordalie est un ancien mode de preuve en justice, de nature religieuse, aussi appelé jugement de Dieu. Il consiste à soumettre les plaidants à une épreuve dont l'issue, déterminée par Dieu, désigne la personne bien-fondée.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Le mot est un emprunt savant au vieil anglais ordāl, ordēl (anglais moderne ordeal) par l'intermédiaire de l'anglo-latin ordālium, latin médiéval ordalium « jugement de Dieu »[1]. Il a la même racine germanique que l'allemand Urteil « jugement ».

Présentation[modifier | modifier le code]

L'ordalie consiste à faire passer à l'accusé une épreuve physique décidant de son sort. L'accusé était revêtu d'habits religieux pour se soumettre au « jugement de Dieu », l'épreuve se déroulant sous le regard de la divinité tutélaire de la justice, qui va sauver l'innocent et empêcher l'injustice. Le duel judiciaire est une ordalie bilatérale.

Appelant directement à la divinité, ce mode de preuve peut cependant être orienté discrètement par les juges, qui décident du type d'ordalie qui s'applique, plus ou moins risquée, et des circonstances de son exécution.

Le procédé est attesté dès les premiers temps historiques, dans le code d'Hammourabi. Il est très courant lors de la période franque du Moyen Âge européen, au côté du serment, l'écrit s'effaçant lors de la chute de l'Empire romain.

L'ordalie est apparentée à d'autres rituels consistant en une prise de risques arbitrée par le destin : exposition de nouveau-nés, combats singuliers opposant des champions pour décider d'une bataille, etc.

Typologie[modifier | modifier le code]

Il y a deux sortes d’ordalies : l'unilatérale et la bilatérale.

Dans l’ordalie unilatérale, c’est à l'accusé de prouver son innocence ou son bon droit par le biais d'une épreuve sous le regard de la divinité. Au Moyen Âge, existaient de nombreuses épreuves par les éléments :

  • l'ordalie par le fer rouge (ou ferrum candens) consistait à porter une barre de fer rougie sur neuf pas (ou marcher sur des socs de charrue chauffés à blanc). La main était par la suite bandée dans un sac de cuir scellé par le juge. Pour savoir si l'accusé était coupable ou innocent, on regardait trois jours plus tard l'évolution de la plaie. Si la plaie était « belle », donc bien cicatrisée, cela prouvait l'innocence. Une vilaine plaie prouvait la culpabilité, la sentence étant proportionnelle à son état. C'est de cette pratique que viendrait l'expression « mettre sa main au feu » lorsqu'on est sûr de son fait ;
  • l'ordalie par l'eau bouillante (ou aqua fervens), variante de celle de l'épreuve du fer rouge. L'accusé devait plonger son bras dans un chaudron bouillant, et ramener le caillou (ou plus souvent l'anneau béni) qui s'y trouvait. Une fois de plus, on bandait le bras brûlé et on vérifiait l'état de la plaie quelques jours plus tard ;
  • l'ordalie par le feu. L'accusé devait traverser deux bûchers entrecroisés sans se brûler, afin de prouver son innocence ;
  • l'ordalie par l'eau froide (ou aqua frigida). L'accusé (épreuve souvent appliquée aux sorcières) était plongé dans une eau froide bénite (souvent une rivière). S'il coulait c'est qu'il était « reçu » par l'eau bénite et donc était innocent, si le corps flottait cela prouvait sa culpabilité[2]. Montesquieu rapporte que la plupart des femmes accusées de sorcellerie étaient âgées, frêles, voire squelettiques car vivant en marge de la société. Elles avaient donc tendance à flotter. Cette épreuve était déjà appliquée en Mésopotamie où on l'appelait « jugement du fleuve » ;
  • l’ordalie du fromage et du pain. On gavait l’accusé de fromage et de pain. S’il n’arrivait pas à avaler, s’étouffant, il était coupable, d’où l’expression « rester en travers de la gorge »[réf. nécessaire]. Le fromage peut être remplacé par l’hostie : en 868, le concile de Worms recommande aux évêques de remplacer le fromage par une hostie consacrée lorsqu'il s'agit de prêtres accusés[3].


Dans l'ordalie bilatérale, les épreuves opposaient les personnes aux prétentions contradictoires :

  • le combat judiciaire. Les deux parties (ou leurs champions respectifs) s'opposaient dans un duel à mort. Le vainqueur de l'épreuve prouvait par ce jugement divin le bien-fondé de sa prétention. Ce combat mortel, allant toujours à son terme, était courant pour les affaires de crimes. Le choix des armes se faisant selon la classe sociale, seuls les nobles pouvaient se battre à l'épée ou la lance. Se généralisant au XIe siècle, ce duel se poursuivra sous la dynastie capétienne, les institutions religieuses voulaient l'interdire mais finalement le toléraient car la divinité de référence, supposée bonne, ne pouvait pas laisser triompher le mauvais et mourir le bon. Ce combat pouvait opposer un homme à un animal, comme celui du chevalier Macaire et le chien de Montargis ;
  • ordalie de la croix. Instituée par Charlemagne, elle consistait pour les personnes impliquées à se placer en forme de croix, être ligotées à un poteau et réussir à tenir le plus longtemps les bras levés à l'horizontale. Le premier à baisser les bras abandonnait, d'où l'expression « baisser les bras »[4]. Louis le Pieux prohiba cette épreuve en 819, l'accusant de parodier la Passion du Christ[5].

Histoire[modifier | modifier le code]

L'ordalie au temps des pharaons[modifier | modifier le code]

Cette section ne cite pas suffisamment ses sources (mai 2009). Pour l'améliorer, ajouter en note des références vérifiables ou les modèles {{Référence nécessaire}} ou {{Référence souhaitée}} sur les passages nécessitant une source.

L'ordalie était connue des Égyptiens. Il s'agissait de s'en remettre aux dieux lorsqu'une décision de justice échappait aux hommes. Par exemple, lorsqu'il fallait déterminer le degré de noblesse d'un bébé né d'un père inconnu, l'enfant était jeté dans le Nil. Si celui-ci pouvait se réclamer d'une famille noble, il était sauvé par le dieu du Nil. Mais s'il ne l'était pas, alors il se noyait. C'est un rituel qui ne se réalisait qu'une seule fois car pour les Égyptiens, les dieux ne peuvent pas se tromper.

Europe[modifier | modifier le code]

Pierre Barthélemy subissant l'ordalie par le feu, Gustave Doré.

En Europe, ce mode de jugement est utilisé à l'époque franque de nombreuses manières jusqu'au milieu du Moyen Âge. À cette époque la justice était tenue par chaque seigneur sur son territoire, qui déléguait généralement à un prévôt accompagné d'une cour féodale (tribunal féodal appelé mallus). Il y avait comme aujourd'hui plusieurs degrés de juridiction ; le 1er degré était le tribunal du prévôt, et l'équivalent de la cour d'appel moderne était le sénéchal ou le bailli en fonction des régions. Un appel pouvait être formé devant la Curia regis, où l'on parle des cas avant de les décider, et qui deviendra plus tard le Parlement.

L'ordalie a un caractère religieux et magique très marqué, mais en un sens préchrétien ; en outre, d'un point de vue théologique, l'ordalie représente un test de la bonté divine, ce que la Bible condamne sans appel (« Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Luc IV, 12). C'est ce qui explique que l'Église fut clairement défavorable à ces ordalies, préférant de loin le serment. Le second Concile de Valence condamne le duel judiciaire dès 855.

Le duel judiciaire apparaît dès le VIe siècle chez les Burgondes, puis chez les Francs. Il est utilisé lorsque le serment est traité de faux[6]. Il reste relativement rare avant l'an mil. Ce duel judiciaire se pratiquait en présence du roi ou de l'autorité territoriale concernée. Des champions, spécialistes du combat, représentaient le camp des plaignants.

On assiste à une multiplication des épreuves à partir du Xe siècle, du fer rouge à l'eau glacée. Ces différentes épreuves sont interdites en France dès le XIe siècle grâce aux institutions de paix mises en place sous l'influence de l'Église. En 1215, le Concile de Latran rappelle la condamnation de l'Église vis-à-vis de cette pratique. Finalement, Saint Louis promulgue un édit en 1258 interdisant l'ordalie et remplace le recours à cette pratique par le serment purgatoire et le témoignage oral. Contrairement à l'idée répandue par la légende noire de l'Inquisition, celle-ci interdisait formellement la pratique de l'ordalie[7].

Les duels judiciaires perdurent en France jusqu'au règne de Philippe le Bel, car l'aristocratie y trouve le moyen de démontrer son habileté aux armes : le dernier a lieu le 10 juillet 1547, connu sous le fameux Coup de Jarnac. Ils disparaissent complètement bien plus tard avec Richelieu.

Dans certaines sociétés traditionnelles[modifier | modifier le code]

En Afrique, cette pratique subsiste traditionnellement sous forme d’ordalies collectives par le poison (depuis la colonisation, elle est de plus en plus rarement donnée à la personne, mais à un poulet qui s'y substitue), ordalie à l'eau bouillante[8] ; en Inde sous forme d'ordalie par les crocodiles. Ce phénomène tend même à se développer dans des économies de pénurie ou de crise et est étudié par l'anthropologie du droit[9].

Représentations modernes[modifier | modifier le code]

De nombreux romans et films de cape et d'épée ont rendu populaire le jugement de Dieu sous forme de duel, qui aboutit toujours à la victoire du bien (droit et juste) sur le mal (fourbe et lâche).

Dans leur film Sacré Graal !, les Monty Python ironisent sur la logique « magique » qui se cache derrière le concept d'ordalie : un raisonnement en cascade abscons aboutit à condamner une femme comme sorcière parce qu'elle pèse le même poids qu'un canard.

Jean-Claude Guillebaud, dans son livre intitulé La Trahison des Lumières, au chapitre VII, présente le débat et l'interview télévisuelle comme la reprise moderne des deux types d'ordalie.

Article détaillé : Ordalie (comportement).

On applique également le terme à certains comportements volontaires de prise de risques, notamment le duel d'honneur apparu au XVe siècle ou le comportement de nombreux adolescents (usages de stupéfiants, prise de risques routiers, etc.) ; toutefois, le fait que la prise de risque soit volontaire, hors de tout cadre légal (et même en rupture avec le cadre légal), et dépourvue de but, fait une différence essentielle avec l'ordalie stricto sensu.

Référence[modifier | modifier le code]

  1. Site du CNRTL : étymologie et définition du mot « ordalie »
  2. « Études de droit celtique », 1895, de D’Arbois de Jubainville.
  3. Nadeije Laneyrie-Dagen,Les grands procès. Le jugement de Dieu, Éditions Larousse, p. 74 et 75, 1995.
  4. cf Claire Lovisi, Introduction historique au droit, Dalloz.
  5. Y. Bongert, Recherches sur les cours laïques du Xe au XIIIe siècles, Paris, 1948, p. 211.
  6. Harouel, Barbey, Bournazel, Thibaut-Payen, Histoire des institutions de l'époque franque à la Révolution, PUF, 7e édition, 1996, §22
  7. Père Bernard Gui o.p., Practica Inquisitionis heretice pravitatis, XIVème siècle
  8. Maryse Raynal, Justice traditionnelle, justice moderne : le devin, le juge et le sorcier, Éd. L'Harmattan, 1994, p. 248
  9. Puissances de la Nature - Justices de l'Invisible : du maléfice à l'ordalie, de la magie à sa sanction, Colloque pluridisciplinaire organisé à Paris-Ouest Nanterre le 2 décembre 2010 par le Centre d'Histoire et d'Anthropologie du Droit

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Dominique Barthélemy :
    • q.v., Dictionnaire du Moyen Âge, s.dir. Claude Gauvard, A. de Libera et M. Zink, PUF, coll. « Quadrige », Paris, 2004 (2e édition) (ISBN 2-13-054339-1) ;
    • « Diversité des ordalies médiévales », Revue historique, 280 (1988), p. 3–25 ;
  • (en) R. Bartlett, Trial by Fire and Water. The Medieval Justice Ordeal, Clarendon Press, Oxford, 1986 (ASIN 0198219733) ;
  • J. Gaudemet, « Les ordalies au Moyen Âge : doctrine, législation et pratique canonique », Recueil de la Société Jean-Bodin, XVIIe siècle av. J.-C. : la preuve 2, Bruxelles, 1965, p. 99–135 ;
  • R. Jacob, « La parole des mains. Genèse de l'ordalie carolingienne de la croix », Les Rites de la justice. Geste et rituels judiciaires au Moyen Âge, s.dir. C. Gauvard et R. Jacob, Le Léopard d'or, Paris, 2000.