Opération Northwoods

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Mémorandum du 23 mars 1962 sur l'opération Northwoods.

L'opération Northwoods est un projet d'opérations militaires clandestines sous fausse bannière destinées à manipuler l'opinion publique. Il s'agissait de blesser ou tuer des citoyens américains pour ensuite accuser les Cubains et envahir leur pays.

Conçu par des chefs de l'état-major américain de leur propre initiative, ce projet d'opération fut proposé à l'exécutif américain en 1962 (Administration Kennedy), qui le rejeta. Il ne fut jamais mis à exécution.

L'opération consistait, dans le contexte de la guerre froide, en l'organisation d'une série d'actions d'intoxications pour justifier aux yeux de l'opinion américaine une intervention militaire contre Cuba et obtenir l'appui diplomatique, voire militaire, des nations occidentales, le Royaume-Uni en particulier[1]. La commission d'attentats sur des cibles situées aux États-Unis par les forces armées américaines elles-mêmes de manière à en imputer la responsabilité au régime cubain, était envisagée.

Contexte : l'hostilité anti-castriste[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Guerre froide.

L'opération Northwoods est élaborée dans le contexte de la guerre froide.

Au début des années 1960, deux événements majeurs contrarient la puissance américaine :

Ces deux échecs de la politique extérieure américaine dans un intervalle de temps réduit conduisent de nombreux responsables politiques et militaires à accuser le président Kennedy de passivité et d'incapacité à gérer la crise.

L'élaboration du plan[modifier | modifier le code]

Peu après ces deux événements, Kennedy met en place un « Groupe spécial élargi »[réf. souhaitée] chargé de concevoir et d'organiser la lutte anti-castriste. Il est composé de :

  • Robert, frère du président (attorney général) ;
  • Général Maxwell Taylor (conseiller militaire) ;
  • McGeorge Bundy (conseiller national pour la sécurité) ;
  • Dean Rusk (secrétaire d'État) ;
  • Alexis Johnson (conseiller assistant) ;
  • Robert McNamara (secrétaire à la défense) ;
  • Roswell Gilpatric (conseiller assistant) ;
  • John McCone (directeur de la CIA) ;
  • Général Lyman L. Lemnitzer (chef d'état-major interarmes).

Le général Lemnitzer, spécialiste des actions secrètes et le général Lauris Norstad, commandant des forces américaines en Europe protestent contre la "passivité" du président et tiennent la CIA pour responsable du fiasco cubain. Ils imaginent alors un stratagème capable de forcer la main au président Kennedy et de le contraindre à une intervention armée à Cuba. Ils décident alors de présenter le plan, œuvre du général de brigade William H. Craig, intitulé « Northwoods », au « Groupe spécial élargi ».

Le contenu du plan[modifier | modifier le code]

Le plan conçu par Craig consistait à faire subir des dommages aux biens et personnels américains civil et/ou militaire, suffisamment importants pour susciter une forte indignation dirigée contre Fidel Castro et son régime. Ainsi, il était prévu[3] de :

  • lancer des rumeurs en utilisant des radios clandestines,
  • faire entrer des Cubains alliés en uniforme dans la base de Guantanamo,
  • simuler des émeutes près de l'entrée de la base,
  • faire exploser des munitions à l'intérieur de la base et provoquer des incendies,
  • saboter un avion et des navires de la base de Guantanamo,
  • bombarder la base avec des obus de mortier,

Il était par ailleurs envisagé[4] de :

  • couler un navire de guerre américain dans les eaux territoriales cubaines avec la présence proche de navires ou avions cubains aux fins d'imputation[5],
  • simuler des funérailles pour les fausses victimes,
  • mener une campagne terroriste communiste cubaine contre les exilés cubains de Floride en organisant des attentats contre eux « en allant même jusqu'à leur infliger des blessures dans les cas à publiciser largement »; couler, réellement ou en simulation, une embarcation de réfugiés fuyant le régime castriste. De faux agents cubains auraient été arrêtés et contraints aux aveux afin d'exhiber des preuves, des bombes auraient explosé dans des endroits bien choisis. De faux documents compromettants préétablis auraient été diffusés,
  • violer l'espace aérien d'États voisins avec de faux avions cubains.
  • simuler la destruction d'un avion charter, d'une compagnie aérienne détenue en sous-main par la CIA, dont les passagers, des étudiants en vacances, auraient été transférés sur un avion similaire puis le drone serait allé exploser vide sur Cuba tout en envoyant des messages radio indiquant une attaque par un chasseur cubain[6].

En plus de ces projets, le ministère de la Défense avança plusieurs idées d'opérations, telle l'opération Coup vicieux, partie d'un ensemble de projets baptisé « opération Mongoose »[7], qui envisageait un possible accident du vol Mercury devant envoyer dans l'espace John Glenn et prévoyait d'en rendre les Cubains responsables à l'aide de preuves préfabriquées établissant des interférences électroniques.

Conscient de la difficulté dans un État démocratique comme les États-Unis de maintenir le secret de telles opérations, l'état-major interarmes insistait sur la nécessité de limiter la participation aux personnes de totale confiance[8][réf. incomplète].

Le refus de Kennedy[modifier | modifier le code]

Le 13 mars 1962, le plan est présenté au « Groupe spécial élargi », siégeant au Pentagone, par le général Lemnitzer en personne[9].

Malgré les menaces proférées par ce dernier[réf. nécessaire], Robert McNamara rejette le projet dans sa totalité.

Le président Kennedy refuse également d'autoriser la mise en œuvre du projet. Il perçoit le général Lemnitzer comme un anti-communiste hystérique, soutenu par le complexe militaro-industriel. Il tient ferme la ligne définie par son prédécesseur, lequel avait mis en garde Kennedy lors de son discours de fin de mandat :[réf. nécessaire]

« Dans les conseils de gouvernement, nous devons prendre garde à l'acquisition d'une influence illégitime, qu'elle soit recherchée ou non, par le complexe militaro-industriel. Le risque d'un développement désastreux d'un pouvoir usurpé existe et persistera. Nous ne devrons jamais laisser le poids de cette conjonction menacer nos libertés ou les processus démocratiques. Nous ne devons rien considérer comme acquis. Seules une vigilance et une conscience citoyennes peuvent garantir l'équilibre entre l'influence de la gigantesque machinerie industrielle et militaire de défense et nos méthodes et nos buts pacifiques, de sorte que la sécurité et la liberté puisse croître de pair. »

— Dwight Eisenhower, Farewell adress, 17 janvier 1961


Des compte-rendus de réunion de haut niveau du 16 mars montrent un rejet net de la part du président[10].

Suivent six mois de relations hostiles entre l'état major interarmes et l'administration Kennedy. Lemnitzer est finalement remplacé par Kennedy en septembre 1962 et nominé en remplacement de Norstad[11]. Avant de rejoindre son nouveau poste, il donne l'ordre de détruire toute trace du projet. Robert Mcnamara, qui conserve son exemplaire en ses archives, a pu préserver une connaissance documentée de ce projet.

La déclassification[modifier | modifier le code]

Le document central, « Justifications pour une intervention militaire à Cuba », est un ensemble -classifié top secret- de mémos rédigés par les représentants du département de la Défense des États-Unis et du chef d'état-major interarmes, membres de l'équipe d'étude des Caraïbes[12]. Il a été déclassifié le 18 novembre 1997 par le John F. Kennedy Assassination Records Review Board[13], chargé de les mettre à disposition du public comme d'autres documents militaires inclus dans ce dossier et jusqu'alors tenus secrets. Le document contenant les propositions d'actes terroristes, « Annexe à l'Appendice du Document joint A », ainsi que l'Appendice lui-même, a été publié sur Internet le 6 novembre 1998 par le National Security Archive[14]. L'ensemble des documents relatifs à cette opération était disponible le 30 avril 2001.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) James Bamford, Body of secrets, Anatomy of the Ultra-Secret National Security Agency from the Cold War to the Dawn of a New Century, Doubleday ed., 2001, (ISBN 0-385-49907-8)[15]
  • (en) Jon Elliston, Psy War on Cuba, The declassified History of US Anti-Castro Propaganda, Ocean press ed., 1999, (ISBN 1-876175-09-5)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. James Bramford, ch.4.
  2. (en) Turner Learning
  3. mémorandum de l'opération, p10 du pdf
  4. mémorandum de l'opération, p11 du pdf
  5. Non sans rappeler la destruction de l'USS Maine à La Havane en 1898 (qui fit 266 morts, victimes, en réalité, d'un accident), utilisée pour justifier l'intervention militaire menée alors pour déposséder l'Espagne de sa colonie.
  6. voir John Elliston, Psy War on Cuba, The declassified History of US Anti-Castro Propaganda, Ocean press ed., 1999, ISBN 1-876175-09-5.
  7. (en) web.archive.org
  8. voir James Bamford, Body of secrets, Anatomy of the Ultra-Secret National Security Agency from the Cold War to the Dawn of a New Century, Doubleday ed., 2001, ISBN 0-385-49907-8.
  9. (en) David Ruppe, U.S. Military Wanted to Provoke War With Cuba, ABC News, 1er mai 2001
  10. [1] Lansdale Memo of 16 Mar 1962 : "General Lemnitzer commented that the military had contingency plans for US intervention. Also it had plans for creating plausible pretexts to use force, with the pretext either attacks on US aircraft or a Cuban action in Latin America for which we could retaliate. The President said bluntly that we were not discussing the use of military force, that General Lemnitzer might find the U.S so engaged in Berlin or elsewhere that he couldn't use the contemplated 4 divisions in Cuba."
  11. (en) arlingtoncemetery.net
  12. (en) gwu.edu
  13. (en) archives.gov National Archives and Records Administration
  14. (en) gwu.edu National Security Archive
  15. Étude évoquée par Nafeez Mosaddeq Ahmed dans son livre La Guerre contre la vérité, éditions Demi-Lune, 2006, p. 460-463.