Opération Tchétchévitsa

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L’opération Tchétchévitsa (en russe, Чечевица, littéralement Lentilles) est le nom de code pourtant parlant pour la déportation par les Soviétiques des Tchétchènes et des Ingouches, accusés faussement[1] de collaboration avec l'Allemagne , vers l’Asie centrale du 23 au 28 février 1944, pendant la Seconde Guerre mondiale. Selon l'amendement adopté le 26 février 2004 par la plénière du Parlement européen, « la déportation de l’ensemble du peuple tchétchène ordonnée par Staline le 23 février 1944 a, en vertu de la 4e Convention de La Haye de 1907 et selon la Convention sur la prévention et la répression du crime de Génocide adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU de 1948, constitué un acte de génocide »[2]. Ce nettoyage ethnique est sans précédent dans l’URSS par l’ampleur des moyens déployés et des contingents à déporter en un temps record : au moins 120 000 soldats et officiers fut mobilisés, 150 millions de roubles affectés, des centaines de trains réquisitionnés pour rafler et déporter en une semaine un demi-million de personnes.

Déroulement[modifier | modifier le code]

Le 23 février 1944, aux premières heures du jour, 150 000[3] militaires soviétiques (120 000 ou 200 000, selon d’autres sources) encerclèrent toutes les localités de la République de Tchétchénie-Ingouchie. Sous le prétexte fallacieux d’une collaboration avec les troupes allemandes qui, en réalité, n’atteignirent même pas le territoire de la Tchétchénie, et malgré ou grâce[4] au fait qu’une grande partie des adultes mobilisables de la république fut envoyée au front[5], un demi-million de Tchétchènes-Ingouches fut entassé dans des camions de marque Studebaker fournis par les États-Unis au titre du lend-lease, et emmené vers les gares les plus proches, où il fut réparti dans les milliers de wagons à bestiaux et transporté, sans eau ni nourriture, vers le Kazakhstan et la Kirghizie. Des centaines, peut-être des milliers de déportés qui ne pouvaient être acheminés dans les délais impartis aux points d'embarquement dans les convois ferroviaires, furent sommairement liquidés[6] : noyés, brûlés vifs – comme dans le village de Khaïbakh, le 27 février 1944 – ou exterminée à la grenade[7]. 50 % des déportés – quelque 200 000 vieillards, femmes, enfants – périssent durant le transfert ou en déportation[8].
La République autonome de Tchétchénie-Ingouchie fut dissoute, son territoire partagé entre d’autres républiques, les biens des exilés accaparés par des occupants russes, la toponymie changée, les monuments nationaux rasés, les tombes dans les cimetières détruits, les archives historiques, scientifiques et littéraires brûlées, toute mention de l’existence même d’une nationalité tchétchène supprimée des documents et de la mémoire collective[9],[10],[11].
Ce n’est qu’en 1957, avec la déstalinisation, que la République de Tchétchénie-Ingouchie fut rétablie, et les « déplacés spéciaux » « réhabilités » et autorisés à rentrer dans leur patrie. De nombreuses tensions, incidents, émeutes anti-tchétchènes émaillèrent cependant le retour des rescapés.

Perpétuation[modifier | modifier le code]

Dans les années 1990, fut construit à Grozny le Mémorial qui rend hommage aux victimes de la Tchétchévitsa. Sur son mur frontal, il était écrit : « Nous ne pleurerons pas, nous ne plierons pas, nous n’oublierons pas. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf., par exemple, l’article « Tchétchènes » in Le Petit Larousse. Paris : Larousse, 2011, p. 1716.
  2. L'Européen. Le blog d'Olivier Dupuis. http://www.leuropeen.eu/sample-page/
  3. Степан Кашурко. Кровавое зарево Хайбаха. In Дош, 2003, no  2 (2), p. 8.
  4. « L’opération [Tchétchévitsa] est facilitée, dit Nikolaï Svanidze, historien et présentateur de télévision russe, par le fait que la population masculine se trouve dans les rangs de l'Armée rouge et dans les détachements de partisans » («Исторические хроники» с Николаем Сванидзе. 1944 год. Константин Рокоссовский, реж. Роман Масло, Россия, 2005). Idem déclare, par exemple, Jean-Jacques Marie, spécialiste de l’Union soviétique : « Ainsi au lieu de se battre contre les troupes allemandes les 120 000 hommes de troupes de NKVD étaient dès 1942 mis en réserve pour les opérations de ratissage ultérieures et protégés de tout contact avec l’ennemi susceptible d’affaiblir leur puissance de feu. Elles pourront ainsi préparer tranquillement l’expulsion de deux peuples [Tchétchènes et Ingouches] sans hommes en âge de porter les armes. » (Jean-Jacques Marie. Les peuples déportés d’Union Soviétique. Bruxelles : Éditions Complexe, 1995, p. 77.)
  5. Mariel Tsaroïeva. Mythes, légendes et prières ancestrales des Ingouches et Tchétchènes. Paris : L’Harmattan, 2009, p. 14.
  6. Nicolas Werth. Les déportations des populations suspectes en Russie/URSS. In Communisme, 2004, no  78/79, p. 34.
  7. Michel Gurfinkiel & Vladimir Fedorovski. Le Retour de la Russie. Paris : Éditions Odile Jacob, 2001, p. 215.
  8. Ibid.
  9. Nicolas Werth. Les déportations des populations suspectes en Russie/URSS. In Communisme, 2004, no  78/79, p. 35.
  10. Joël Kotek (dir.). L’Europe et ses villes-frontières. Éditions Complexe, 1996, p. 133.
  11. Para Partchieva & Françoise Guérin. Parlons Tchétchène-Ingouche. Langue et culture. Paris : L’Harmattan, 1997, p. 22.