Conquête de la Tunisie par la France

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Conquête française de la Tunisie
Chasseurs français approchant Tunis
Chasseurs français approchant Tunis
Informations générales
Date 24 avril-28 octobre 1881
Lieu Tunisie
Casus belli Incursion de tribus kroumirs en Algérie
Issue Instauration du protectorat français de Tunisie
Belligérants
Drapeau de la France France Drapeau du bey de Tunis Régence de Tunis
Commandants
Forgemol de Bostquénard
Jules Aimé Bréart
Sadok Bey
Forces en présence
28 000 hommes
13 navires de guerre
Guerres coloniales françaises

La conquête de la Tunisie par la France commence au printemps 1881 lorsque les troupes françaises pénètrent le territoire tunisien qui était source de nombreuses intrigues entre puissances européennes. Le protectorat, instauré à la fin des combats et des répressions des révoltes, s'achève en 1956 avec l'indépendance de la Tunisie.

Contexte[modifier | modifier le code]

Premiers contacts[modifier | modifier le code]

La Tunisie est une province de l'Empire ottoman, depuis la conquête de Tunis en 1574, bien qu'elle dispose d'une importante autonomie sous l'autorité d'un bey[1]. En 1770, le comte de Broves, capitaine de vaisseau, agissant pour le compte de Louis XV, commande une flotte qui va bombarder les villes de Bizerte, Porto Farina et Monastir pour venger des actes de piraterie[2]. Au XIXe siècle, les contacts commerciaux tunisiens avec l'Europe sont nombreux ; une population d'expatriés français, italiens et britanniques vit dans le pays et y est représentée par des consuls. La France accorde par ailleurs un prêt important au milieu du siècle[3]. Le gouvernement tunisien est toutefois faible, avec un système fiscal inefficace qui lui rapporte seulement un cinquième des taxes prélevées. L'économie est également affectée par une série de sécheresses et l'élimination de la course par les flottes occidentales. Enfin, les Tunisiens ont peu de maîtrise sur leur commerce extérieur puisque des accords datant du XVIe siècle conclus avec les puissances européennes limitent les droits de douane à 3 %. Par conséquent, sa petite industrie est dévastée par les importations, notamment dans le secteur du textile[1].

Compétition coloniale[modifier | modifier le code]

À la suite de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, le prestige international de la France est sévèrement atteint ; le Royaume d'Italie et le Royaume-Uni tentent alors de renforcer leur influence en Tunisie. Le représentant italien échoue en raison de maladresses mais son homologue britannique, Richard Wood, rencontre plus de succès.

Dans le but de limiter l'influence française, Wood obtient la restauration de la Tunisie en tant que province de l'Empire ottoman en 1871, bien que son autonomie soit garantie dans le même temps[4] ; il tente d’accroître par ailleurs son influence à travers des partenariats commerciaux, une stratégie qui n'aboutit cependant pas[4]. Cette période est également marquée par diverses conflits liés à la propriété des terres entre les trois puissances européennes[5]. Quant aux Français, ils souhaitent naturellement prendre le contrôle de la Tunisie, voisine de leur colonie d'Algérie, mais aussi d'y mettre un terme aux influences italiennes et britanniques. Au Congrès de Berlin en 1878, organisé après trois ans de crise dans les Balkans, les Britanniques autorisent la France à occuper la Tunisie alors que le Royaume-Uni obtient le contrôle sur Chypre au détriment des Ottomans[4],[1]. La France attendra trois ans avant de se décider à créer l'incident de frontière qui devait justifier l'entrée de troupes sur le territoire de la Régence.

Première expédition[modifier | modifier le code]

Décision de l'intervention[modifier | modifier le code]

Vers la fin février 1881, suite à de nombreux différends entre les deux tribus, les Ouled Nahd algériens attaquent le campement des Kroumirs tunisiens. Cinq Algériens et trois Tunisiens sont tués. Pour éviter l'escalade, le caïd de Béjà et les autorités militaires en Algérie tentent de négocier une résolution du conflit par le paiement d'indemnités comme cela s'est toujours fait dans des cas similaires[6]. La négociation échoue et, pour venger leurs morts, les 30 et 31 mars 1881, 400 à 500 membres de la tribu nomade des Kroumirs attaquent à deux reprises la tribu des Ouled Nahed en territoire algérien mais se voient repoussés par les troupes françaises ; les combats font quatre morts parmi les soldats[7]. Au même moment, les tribus tunisiennes frontalières se soulèvent, encouragées par une rumeur affirmant que le Bey de Tunis revendique des territoires en terre algérienne[8]. C'en est trop pour le gouvernement français qui ne peut supporter une telle insécurité à sa frontière.

Le 7 avril, le président du Conseil Jules Ferry obtient du parlement, par 474 voix sur 475[6], un crédit de 5,7 millions de francs pour rétablir l'ordre à la frontière algéro-tunisienne[9]. Un corps expéditionnaire de 24000 hommes placé sous le commandement du général Forgemol de Bostquénard est alors réuni à la frontière pour punir les tribus kroumirs. Il est décidé d'attaquer la Kroumirie de trois côtés à la fois par le Nord, l'ouest et le sud.

Attaque côté nord : Prise de Tabarka[modifier | modifier le code]

Le 25 avril, le fort de l’île de Tabarka est bombardé et presque détruit par la frégate cuirassée La Surveillante. Les soldats tunisiens l’abandonnent et il est occupé par 1300 soldats français.

Le lendemain, le débarquement a lieu. Le deuxième fort de Tabarka – Bordj Jedid – est pris aussi. Tous les gourbis sont incendiés malgré les quelques coups de feu tirés par les Kroumirs. Des coups de canon revolver tirés sur les quelques Tunisiens qui ne se sont pas enfuis achèvent de libérer le terrain.

Le 27 avril, le débarquement des navires et des munitions est achevé[10].

Attaque côté sud : Division Logerot[modifier | modifier le code]

Le 24 avril, les 5000 hommes du général Logerot passent la frontière à Sakiet Sidi Youssef. Le 26 avril, ils viennent mettre le siège devant le Kef. Si Rechid, le gouverneur de la ville, veut résister. Les tribus lui ont promis leurs secours. L'armée tunisienne d'Ali Bey n'est qu'à quelques dizaines de kilomètres. Mais la ville ne reçoit aucun des secours promis. Et les canons hors d'usage ne sont d'aucune utilité pour défendre la ville. A 11 heures du matin, il fait ouvrir les portes de la citadelle[8].

Le 27 avril, Logerot quitte le Kef, passe sans incidents par Nebeur et occupe Souk-el-Arba le 29 avril. C’est là qu’il recevra Ali Bey qui campe à peu de distance avec l’armée tunisienne. Il lui ordonne de repartir pour Tunis, ce qu’il fait.

Le 30 avril, premiers combats près de la gare de Ben Bechir. L’artillerie française fait la différence et laisse 150 tués sur le terrain. La colonne Logerot repart alors vers Fernana qu’ils atteignent le 6 mai pour appuyer la Division Delebecque[10].

Attaque côté ouest : Division Delebecque[modifier | modifier le code]

A l’ouest, la Division Delebecque composée des brigades Vincendon, Galland et Ritter est chargée d’attaquer le massif montagneux occupé par les Kroumirs. Face à des Tunisiens qui pratiquent la guérilla, les combats sont très durs. Le 5 mai, les trois brigades font leur jonction à El Mana. Le 8 mai, le marabout de Sidi Abdallah, lieu saint des tribus locales et réputé imprenable est atteint. Le 13 mai, Beni Métir est occupé. Les tribus sont dispersées en petits groupes qui continuent à se battre. Les derniers combats auront lieu le 26 mai dans les dunes près du Cap Negro[10].

Signature du Traité du Bardo[modifier | modifier le code]

Le cuirassé Colbert qui prend part à l'invasion de la Tunisie
French occupation of Tunis, The Graphic, 1881

Dès que la nouvelle de la reddition du Kef parvient à Paris, ordre est donné au commandant du cuirassé La Galissionnière d'appareiller pour Bizerte en emmenant avec lui la canonnière Le Léopard et les cuirassés La Surveillante et L'Alma. Le 1er mai, les quatre navires arrivent devant Bizerte qui n'oppose aucune résistance au débarquement des troupes françaises[8].

Le 2 mai, le général Jules Aimé Bréart arrive de Toulon et prend le commandement des troupes françaises. Le 8 mai, il quitte Bizerte pour Tunis à la tête d'une colonne de 6000 hommes[6].Il passe par Gournata, Zhana, Sidi Thabet et arrive à Jedeida le 11 mai. Le 12 mai, il va camper à La Manouba, non loin du Palais du Bardo[10].

Il a en sa possession le texte d'un traité, établissant un protectorat. Le 12 mai, Bréart et le consul général Théodore Roustan , accompagnés par un escadron armé, présentent au bey de Tunis, résidant à Ksar Saïd, les clauses du traité. Surpris, Sadok Bey demande quelques heures de réflexion et rassemble immédiatement son cabinet: le Premier Ministre Mustafa ben Ismaïl, le ministre conseiller Mohamed Khaznadar, le ministre de la Guerre, Ahmed Zarrouk, le conseiller au ministère des Affaires Etrangères, Mohammed El Baccouche, le président de la Municipalité, Larbi Zarrouk et le ministre de la plume, Aziz Bou Attour. Seul Larbi Zarrouk tente de dissuader le Bey. Mais l'armée tunisienne est inexistante et le frère du Bey, Taïeb, est prêt à signer pour prendre sa place. A 19 heures, Le traité du Bardo[11] est signé par Sadok Bey, Mustafa ben Ismaïl, Bréart et Roustan[10]. La France est appelée à contrôler la sécurité et la politique étrangère du pays "jusqu'à ce que les autorités militaires française et tunisienne auront reconnu, d'un commun accord, que l'administration locale est en état de garantir le maintien de l'ordre".

Cependant, le bey prie Bréart de ne pas faire entrer ses troupes dans Tunis de peur des troubles qui pourraient s'ensuivre, la ville étant sous le coup d'une profonde émotion après les événements qui viennent de se produire. Bréart fait part de ce désir au gouvernement français qui donne l'ordre de ne pas occuper la ville immédiatement. Le 15 mai, il se rend avec une faible escorte à la maison de France à Tunis où il est reçu par Roustan qui vient d'être nommé résident général de France et ministre plénipotentiaire par son gouvernement. De retour à La Manouba, il passe en revue les troupes campées aux abords de la localité et ce, au milieu d'une foule d'Européens venus accueillir les nouveaux conquérants.

Le Traité du Bardo sera ratifié par la Chambre des Députés français par 430 voix sur 476[6].

Deuxième expédition[modifier | modifier le code]

Avant le soulèvement[modifier | modifier le code]

Tableau sur la prise de Sfax

Les crédits avaient été votés pour une simple expédition punitive. C’est pourquoi, dès la fin des combats, il est décidé de rapatrier en France le Corps Expéditionnaire. Seuls 15000 hommes sont laissés sur place pour tenir le pays. Ces forces sont réparties en huit points, tous situés dans le nord du pays : La Manouba, Bizerte, Mateur, Aïn Draham, Fernana, Tabarka, Ghardimaou, Le Kef.

Le pays commence à bouger. Les achats d’armes se multiplient, les pillages aussi. Des réunions enflammées se tiennent sur les souks hebdomadaires. Les caïds n’osent plus rejoindre leurs postes et se réfugient dans les villes. Beaucoup de soldats de l’armée beylicale désertent, humiliés de n’avoir pu défendre leur pays. Bientôt le sud et le nord du pays vont se soulever.

Insurrection dans le sud[modifier | modifier le code]

Le 27 juin, la ville de Sfax se soulève. Les Européens évacuent la ville en catastrophe pour se réfugier sur la canonnière Le Chacal qui était arrivée la veille pour vérifier la situation dans la ville. Pendant que les notables de la ville tentent de raisonner les habitants, le caïd des Neffat, Ali ben Khlifa prend la tête de l'insurrection, tout en restant en dehors de la ville. De nombreux navires de combat arrivent peu à peu devant la ville pour mater la révolte : l'escadre de la Méditerranée, sous les ordres du vice-amiral Garnault, composée des navires Colbert, Revanche, Friedland, Trident, Surveillante et Marengo; la division de l'escadre du Levant, sous les ordres du contre-amiral Conrad, composée de La Galissonnière et des cuirassés Reine Blanche et Alma, les transport Sarthe et L'Intrépide et les canonnières Hyène, Chacal et Léopard[6]. La ville est bombardée pendant plusieurs jours.

Le 16 juillet, à 6 heures, 1200 fusiliers marins débarquent sur la plage de Sfax et prennent d'assaut les ruines des fortifications derrière lesquelles se sont retranchés les défenseurs tunisiens. Plus de 2000 soldats français débarquent en renfort par la suite. Après 4 heures de combats acharnés dans les rues de Sfax, le drapeau français est amené sur la Kasbah. A 11 heures, la totalité de la ville est sous le contrôle des soldats. Le bilan des victimes chez les Français est de 11 morts (dont 7 marins) et de 25 blessés. Les victimes tunisiennes n'ont pas été comptabilisées[6].

Le 24 juillet, l'escadre du Levant arrive devant Gabès qui a rejoint l'insurrection. La ville est bombardée et les fusiliers marins débarquent. En trop faible nombre pour tenir la zone conquise, ils doivent rembarquer. Les derniers combats cesseront le 30 juillet[6].

En août, des vétérans de l'armée beylicale, 1 500 soldats d'infanterie et de cavalerie, auquel se sont joint des régiments de cavalerie irrégulière des tribus Zlass et Riah, se regroupent près d'Hammamet et coupent la route à la colonne française du colonel Frédéric Corréard. Le choc a lieu dans la nuit du 28 au 29 août à la bataille d'El Arbaïn, au sud-ouest de la ville. Les forces françaises se replient à Hammam Lif, laissant des pertes conséquentes, ainsi qu'armes et bagages. Le commandant Bordier témoigne qu'il faudra l'intervention de plusieurs autres régiments et de la marine militaire pour prendre Hammamet, où se sont retranchés les résistants, en octobre.

Pendant ce temps, les 6 et 7 octobre, le général Logerot fait occuper la colline du Belvédère à Tunis, où il installe une batterie d'artillerie qui tient la ville sous ses canons. Il fait occuper également les forts de Sidi Belhassen (Borj Ali Raïs), commandant l'entrée sud de Tunis, et de La Rabta, situé entre Tunis et Le Bardo. Le 10 octobre, un bataillon d'infanterie installe son camp sur l'avenue de la Marine et à proximité de la résidence générale de France, tandis que la kasbah, principal fort turc et caserne de Tunis, est occupée par deux bataillons d'infanterie et qu'une batterie d'artillerie pénètre dans la citadelle par les portes occidentales donnant sur la sebkha Séjoumi ; le drapeau français est alors hissé sur la kasbah, symbole du pouvoir militaire.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Le Royaume-Uni et l'Empire allemand approuvent en silence l'invasion du territoire alors que l'Italie proteste en vain[5]. La Tunisie devient alors un protectorat français avec une large partie des pouvoirs conférés au résident général de France en Tunisie qui garde la haute main sur le gouvernement, les finances et les forces armées[5]. En 1882, Paul Cambon tire parti de sa position de résident pour laisser le bey quasiment sans pouvoir et pour administrer dans les faits la Tunisie comme une nouvelle colonie française[5]. Les Français établissent ensuite une importante base navale à Bizerte en 1898.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Paul d'Estournelles de Constant, La conquête de la Tunisie. Récit contemporain couronné par l'Académie française, éd. Sfar, Paris, 2002 (ISBN 2951193696)
  • Hachemi Karoui et Ali Mahjoubi, Quand le soleil s'est levé à l'ouest, éd. Cérès Productions, Tunis, 1983 (ISBN 2-85703-011-8)
  • Camille Mifort, Combattre au Kef en 1881 quand la Tunisie devint française, éd. MC-Editions, Tunis, 2014 (ISBN 978-9938-807-77-6)
  • François Broche, L'expédition de Tunisie, Presses de la Cité, 1996 (ISBN 2-258-03969-X)
  • Ministère de l'Armée, L'expédition militaire en Tunisie, Editeur militaire Henri-Charles Lavauzelle, 1898?
  • Général Forgemol de Bostquénard, Opérations militaires en Tunisie (d'avril à juillet 1881), Edition Constantine, 1882
  • Général Ch. Philebert, La 6e brigade en Tunisie, Editeur militaire Henri-Charles Lavauzelle, 1895

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c (en) Robert Aldrich, Greater France : a history of French overseas expansion, éd. Palgrave Macmillan, Londres, 1996, p. 29 ([lire en ligne])
  2. (en) Martijn Theodoor Houtsma, E.J. Brill's First Encyclopaedia of Islam, 1913-1936, vol. II, éd. Brill, Leyde, 1987, p. 64 et 735 ([lire en ligne])
  3. (en) Robert Aldrich, op. cit., p. 28 ([lire en ligne])
  4. a, b et c (en) Jean Ganiage, « North Africa », The Cambridge history of Africa, éd. Cambridge University Press, Cambridge, 1975, p. 179
  5. a, b, c et d (en) Robert Aldrich, op. cit., p. 30
  6. a, b, c, d, e, f et g Ministère de l'Armée, L'expédition militaire en Tunisie, Editeur militaire Henri-Charles Lavauzelle, 1898?
  7. Paul d'Estournelles de Constant, La conquête de la Tunisie. Récit contemporain couronné par l'Académie française, éd. Sfar, Paris, 2002, p. 122
  8. a, b et c Combattre au Kef en 1881 quand la Tunisie devint française, Camille Mifort, éd. MC-Editions, Tunis, 2014
  9. Paul d'Estournelles de Constant, op. cit., p. 126-127
  10. a, b, c, d et e Hachemi Karoui et Ali Mahjoubi, Quand le soleil s'est levé à l'ouest, éd. Cérès Productions, Tunis, 1983
  11. Texte du Traité du Bardo.

(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « French occupation of Tunisia » (voir la liste des auteurs)

Voir aussi[modifier | modifier le code]