Nuit et brouillard

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« Nuit et brouillard » (en allemand Nacht und Nebel, ou NN) est le nom de code des « directives sur la poursuite pour infractions contre le Reich ou contre les forces d’occupation dans les territoires occupés » (Richtlinien für die Verfolgung von Straftaten gegen das Reich oder die Besatzungsmacht in den besetzten Gebieten). Ils sont l'application d'un décret du 7 décembre 1941 signé par le maréchal Keitel et ordonnant la déportation de tous les ennemis ou opposants du Troisième Reich.

En application de ce décret, toutes les personnes représentant « un danger pour la sécurité de l'armée allemande » (saboteurs, résistants, opposants ou non adhérent à la politique ou aux méthodes du Troisième Reich) seraient transférées en Allemagne et disparaîtraient à terme dans le secret absolu.

Contexte[modifier | modifier le code]

Les dirigeants nazis considéraient que les résistants des pays qui avaient signé un armistice avec l'Allemagne[1], ou capitulé, n'étaient pas protégés par les Conventions de La Haye (la première en 1899 et la seconde conférence de La Haye en 1907) ; ces conventions définissaient des devoirs non seulement envers les membres des armées nationales, mais envers tous les belligérants qui portaient les armes ouvertement et respectaient eux-mêmes les lois et coutumes de la guerre[2].

Les Français ont leur point de vue : l'armistice n'est pas la paix[3], leur pays est toujours en guerre contre l'Allemagne[4] ; en France, l'occupant a, dès le départ, violé les stipulations de accords de Rethondes par la création de la zone interdite[5] et le rattachement au Reich de l'Alsace et de la Moselle[6],[7], avant l'envahissement de la zone libre. Les nazis ont cherché une base juridique de justification de mauvais procédés qui auraient été pratiqués de toute façon.[réf. nécessaire]

Le 7 décembre 1941, le chef des SS Himmler fait parvenir ces instructions à la Gestapo : « Après mûre réflexion, la volonté du Führer est de modifier les mesures à l'encontre de ceux qui se sont rendus coupables de délits contre le Reich ou contre les forces allemandes dans les zones occupées. Notre Führer est d'avis qu'une condamnation au pénitencier ou aux travaux forcés à vie envoie un message de faiblesse. La seule force de dissuasion possible est soit la peine de mort, soit une mesure qui laissera la famille et le reste de la population dans l'incertitude quant au sort réservé au criminel. La déportation vers l'Allemagne remplira cette fonction[8]. »

Le maréchal Keitel publie une lettre qui dit explicitement :

« A. Les prisonniers disparaîtront sans laisser de trace
   B. Aucune information ne sera donnée sur leur lieu de détention ou sur leur sort[8].
 »

Précédents en Allemagne[modifier | modifier le code]

Dès 1934, les Allemands sont exposés à trois mesures d'exception :

  • « Schutzhaft » (détention de sûreté) sans jugement pour une durée indéterminée dans une prison ou un camp ;
  • peine de prison à temps après une procédure devant des tribunaux spéciaux, les « Sondergerichte » ;
  • « mise au camp » pour une durée indéterminée au terme de la peine de prison à temps.[réf. souhaitée]

Contenu du décret NN[modifier | modifier le code]

Le décret NN stipule :

  • ne sont à juger dans les pays occupés que les crimes à coup sûr justiciables de la peine de mort et à condition que celle-ci puisse être appliquée dans un délai inférieur ou égal à huit jours ;
  • les inculpés qui ne rempliraient pas ces deux conditions sont à déporter en Allemagne sous le secret absolu. Ils seront isolés du monde et, soit jugés en Allemagne, soit internés dans un camp ;
  • la seule réponse à faire à des organismes étrangers ou allemands qui poseraient des questions sur ces disparus est : "l'état de la procédure ne permet de donner aucune information."

Application du décret NN[modifier | modifier le code]

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Pendant la guerre, au départ, les détenus NN tombent sous le coup d'une Schutzhaft aggravée par le strict isolement individuel (strenge Einzelhaft, mise au secret), jusqu'au jugement éventuel par un Sondergericht (tribunal d'exception) local ou par le 2e Sénat du Volksgerichtshof en tournée.

Majoritairement français, belges ou hollandais, les détenus ainsi marqués n'auront connaissance de leur statut qu'après la guerre. Ils voient bien qu'ils ne reçoivent ni courrier ni colis. Ils ignorent que les lettres qu'ils écrivent ne sont pas transmises. Tous les déportés ne sont pas NN, mais tous les NN sont déportés. Ils ne sont pas tous condamnés à mort; nombre d'entre eux sont sous le coup de condamnations à des peines de prison ou de travaux forcés. Les détenus en fin de peine sont "mis au camp" sans spécification de durée.

À l'automne 1944, devant l'échec manifeste de la politique NN (la dissuasion est nulle, le nombre d'insurgés augmentant sans cesse), le régime NN est partiellement levé. Les Allemands vident leurs prisons et leurs bagnes surpeuplés des détenus NN qui sont mis au régime commun dans les camps de concentration où les résistants sont envoyés sans procédure ni jugement. Du statut NN, seule subsiste la privation de colis et de courrier qui, dans bien des cas, sera fatale.[réf. nécessaire]

Origine de l'expression[modifier | modifier le code]

Selon certains, le statut Nacht und Nebel aurait été nommé ainsi par allusion à un passage de l'opéra de Wagner L'Or du Rhin, dans lequel Alberich, roi des Nibelungen, coiffé du casque magique, se change en colonne de fumée et disparaît tandis qu'il chante « Nacht und Nebel, niemand gleich » (« Nuit et brouillard, plus personne »).[réf. souhaitée]

En fait, « bei Nacht und Nebel » était, dès avant la création de cet opéra (1869), une expression allemande courante pour dire « à la faveur de la nuit »[9].

Selon certains historiens, « Nacht und Nebel » serait une interprétation surajoutée (éventuellement par les nazis eux-mêmes) à l'abréviation NN de Nomen nescio (latin signifiant « je ne connais pas le nom »), utilisée en allemand (et en néerlandais) pour désigner une personne qu'on ne veut pas ou ne peut pas nommer. C'est dans le sens de Nomen Nescio que l'administration des camps aurait d'abord utilisé les lettres NN[10]. D'après Jean-Luc Bellanger[11], on trouve dès le 25 novembre 1942 l'expression « Nacht und Nebel-Erlass » (« ordonnance Nacht und Nebel ») pour désigner l'ordonnance de Keitel, mais l'ordonnance elle-même ne contient ni l'abréviation « NN » ni les mots « Nacht und Nebel ».

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • FNDIR-UNADIF, Leçons de ténèbres, Paris, Stock, 2004
  • FNDIR-UNADIF, Jusqu'au bout de la Résistance, Paris, Perrin, 1997
  • FNDIRP, Joseph de La Martinière, Le décret et la procédure NN, Orléans, 1988
  • Archives Joseph de La Martinière (Musée de la Résistance et de la déportation de Besançon)

Notes et références[modifier | modifier le code]

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  1. Voir par exemple le point 10 de l'armistice du 22 juin 1940 entre la France et l'Allemagne: « Art. 10. — Le gouvernement français s’engage à n’entreprendre à l’avenir aucune action hostile contre le Reich allemand avec aucune partie des forces armées qui lui restent ni d’aucune autre manière. Le gouvernement français empêchera également les membres des forces armées françaises de quitter le territoire français et veillera à ce que ni des armes ni des équipements quelconques, ni navires, avions, etc., ne soient transférés en Angleterre ou à l’étranger. Le gouvernement français interdira aux ressortissants français de combattre contre l’Allemagne au service d’États avec lesquels l’Allemagne se trouve encore en guerre. Les ressortissants français qui ne se conformeraient pas à cette prescription seront traités par les troupes allemandes comme francs-tireurs. » Consultable sur le site de l'université de Perpignan et sur Wikisource
  2. « Article Premier. Les lois, les droits et les devoirs de la guerre ne s'appliquent pas seulement à l'armée, mais encore aux milices et aux corps de volontaires réunissant les conditions suivantes :
    1. d'avoir à leur tête une personne responsable pour ses subordonnés ;
    2. d'avoir un signe distinctif fixe et reconnaissable à distance ;
    3. de porter les armes ouvertement et
    4. de se conformer dans leurs opérations aux lois et coutumes de la guerre. » (Premier article de la Convention de La Haye de 1907 [PDF])
  3. « L'armistice n'est pas la paix : la mission de l'armée d'armistice est de préparer l'encadrement et l'armement de futures unités de combat et plus encore d'entretenir la flamme de la revanche qu'il ne faut à aucun prix laisser s'éteindre »

    — Général Weygand, cité in Christine Jordis, Une vie pour l'impossible, Gallimard, 455 p. (ISBN 9782072473814, lire en ligne)

    .
  4. Renaud de Rochebrune et Jean-Claude Hazera, Les patrons sous l'Occupation, Odile Jacob,‎ 1er janvier 1995, 874 p. (ISBN 9782738103284, lire en ligne), p.51 :

    « Il est formellement rappelé aux chefs d'entreprise, écrit M. Noël, que l'armistice n'est pas la paix, et que cela ne constitue qu'une suspension des hostilités, que, juridiquement, la guerre continue [...] »

    .
  5. Gilles Gauvin, Bénédicte Vergez-Chaignon et Eric Alary, Les Français au quotidien: 1939-1949, EDI8 - Plon,‎ 30 mai 2013, 516 p. (ISBN 9782262039073) :

    « Si la ligne de démarcation principale de la France est contraignante, les Allemands en ont tracé d'autres à l'intérieur de la zone occupée, ce qui est une violation manifeste de la convention d'armistice signée à Rethondes »

    .
  6. Jacques Le Groignec, Pétain et les Allemands, Nouvelles Éditions latines,‎ 1997, 459 p. (ISBN 9782723319959, lire en ligne), pp.361-362 :

    « [...] le gouvernement français élève une protestation solennelle contre les mesures prises, en violation de la Convention d'Armistice, à l'égard des départements alsaciens et lorrains [...] »

    .
  7. Michel Catala, Les relations franco-espagnoles pendant la Deuxième Guerre mondiale : rapprochement nécessaire, réconciliation impossible, 1939-1944, L'Harmattan,‎ 1997, 383 p. (ISBN 9782738457158, lire en ligne), note 2, p.131 :

    « Cette zone occupée n'est pas uniforme : les départements du nord sont rattachés au commandement militaire de Bruxelles, l'Alsace et la Lorraine sont de facto incorporées au Reich, en violation de l'armistice, et une large zone interdite couvre l'essentiel des départements du nord-est. »

    .
  8. a et b Le décret Nuit et brouillard
  9. Mozin's Hand-Wörterbuch, revu par Hölder, 1e partie, Stuttgart et Augsbourg, 1858, art. Nebel, p. 300
  10. François Delpech, « La persécution nazie et l'attitude de Vichy », Historiens et Géographes, revue de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie de l’enseignement public (APHG), n° 273, mai - juin 1979. En ligne sur le site du Cercle d'étude de la déportation et de la Shoah.
  11. Jean-Luc Bellanger, « Comment les NN sont-ils devenus 'Nuit et Brouillard' ?  », Le Patriote résistant, février 2005 (rééd. d'un article publié dans la même revue en septembre 1995).