Novlangue

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Novlangue
Newspeak
Auteur George Orwell
Date de création 1949
Parlée en Océania
Typologie Agglutinante SVO
Catégorie Langue imaginaire
Statut officiel
Langue officielle de l' Océania
Régi par Angsoc

Le novlangue (traduit de l'anglais Newspeak, masculin dans la traduction française d'Amélie Audiberti) est la langue officielle d’Océania, inventée par George Orwell pour son roman 1984 (publié en 1949).

Le principe est simple : plus on diminue le nombre de mots d'une langue et plus on fusionne les mots entre eux, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir en éliminant les finesses du langage, plus on rend les gens incapables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l'affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les gens stupides et manipulables par les instruments de propagande massifs tels que la télévision.

C'est donc une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l'expression des idées potentiellement subversives et à éviter toute formulation de critique de l’État, l'objectif ultime étant d'aller jusqu'à empêcher l'« idée » même de cette critique[1].

Le mot novlangue est depuis passé dans l'usage au féminin par analogie avec langue, lorsqu'il désigne péjorativement un langage destiné à déformer une réalité, hors du contexte du roman.

Ce concept illustre également un propos du logicien Bertrand Russell assurant que nul problème ne pourra être résolu, voire perçu, si l'on prend soin d'éliminer au départ toute possibilité de le poser[2].

Le novlangue dans 1984[modifier | modifier le code]

Le novlangue est utilisé dans la trame même du récit, mais il fait aussi l'objet d'un bref développement analytique à la fin du roman, dans une annexe fictive intitulée The Principles of Newspeak.

Langue officielle d’Oceania, le novlangue a été créé pour satisfaire les besoins idéologiques de l’Angsoc (pour English Socialism) : il doit favoriser la parole officielle et empêcher l'expression de pensées hétérodoxes ou critiques. En 1984, l’usage du novlangue n’est pas encore très répandu, seuls des spécialistes le maîtrisent à l’oral et à l’écrit ; mais il est destiné à remplacer totalement le Oldspeak (traduit ancilangue en français[3], ou anglais standard), un objectif fixé pour les années 2050. Son usage se répand constamment ; les membres du parti tendent à utiliser de plus en plus le vocabulaire et la grammaire novlangues.

Selon l'auteur de l'annexe, le novlangue utilisé en 1984 repose sur les neuvième et dixième éditions du Newspeak Dictionary, « des éditions provisoires et qui contiennent encore beaucoup trop de mots inutiles et de constructions archaïques destinées à être supprimées ultérieurement. ». Ce que réalise la 11e édition[4].

Vocabulaire[modifier | modifier le code]

Le lexique du novlangue fut très réduit. La réduction du lexique à un minimum est un but en soi. Le novlangue vise à restreindre l'étendue de la pensée[5]. Le vocabulaire est réorganisé en trois classes A, B et C. Très peu de mots sont communs aux trois classes.

  • Le vocabulaire A ne contient que les termes nécessaires au travail et à la vie quotidienne : manger, boire, travailler, etc. Il est formé sur des mots anciens. L'univocité des termes empêche désormais tout usage littéraire, politique ou philosophique.
  • Le vocabulaire B contient les mots composés construits à des fins politiques. Il est formé par des nom-verbes et contient une foule de néologismes.
  • Le vocabulaire C est spécialisé. Il est entièrement composé par des termes scientifiques et techniques.

Grammaire[modifier | modifier le code]

Les principes grammaticaux sont communs à toutes les classes lexicales. La grammaire se caractérise par deux particularités : l'interchangeabilité des parties du discours et la régularité (la règle grammaticale ne connaît plus d'exception).

Principes[modifier | modifier le code]

L’idée fondamentale du novlangue est de supprimer toutes les nuances d’une langue afin de ne conserver que des dichotomies qui renforcent l’influence de l’État, car le discours manichéen permet d'éliminer toute réflexion sur la complexité d'un problème : si tu n'es pas pour, tu es contre, il n'y a pas de milieu. Ce type de raisonnement binaire permet de favoriser les raisonnements à l'affect, et ainsi d'éliminer tout débat, toute discussion, et donc toute potentielle critique de l'État.

Un rythme élevé de syllabes est aussi visé, avec l’espoir que la vitesse des mots empêche la réflexion.

De plus, si la langue possède le mot « bon », il est inutile qu’elle ait aussi le mot « mauvais », car cela suppose l'existence de nuances entre ces deux termes. Le concept « mauvais » est donc détruit pour être remplacé par le « non bon », fabriqué en ajoutant un préfixe marquant la négation (cela donnera « inbon »).

La grammaire est aussi très simplifiée ; ainsi le pluriel est toujours marqué par un s (on dit « des chevals » et « des genous ») ; les verbes se conjuguent tous de la même manière.

Un verbe doit toujours dériver du nom correspondant quand il existe. Dans la version anglaise, to cut (couper) est ainsi remplacé par to knife (sachant que knife signifie couteau).

Les caractéristiques du novlangue existent dans des langues agglutinantes comme le japonais, le turc ou dans une langue construite comme l’espéranto. Sa critique du remplacement de tous les termes équivalents « mauvais, répugnant, dégoûtant, exécrable, infect… » par un simple « inbon » manque de souplesse pour un anglophone, mais le procédé est utilisé dans les langues agglutinantes en communication quotidienne, et parfois en poésie. Le novlangue surprend surtout un anglophone s’adressant à d’autres anglophones disposant eux aussi d’un vocabulaire de 30 000 mots et plus. Orwell connaissait l’espéranto via son long séjour chez sa tante Ellen Kate Limouzin, femme d’Eugène Lanti, l’un des fondateurs et principaux moteurs du mouvement espérantiste ouvrier. Le novlangue caricature les langues anglaises simplifiées, en particulier l'anglais basic.

L’idée sous-jacente au novlangue est que si une chose ne peut pas être dite, cette chose ne peut pas être pensée durablement faute de renforcement par l’échange du dialogue. La question soulevée par cette supposition est de savoir si c'est notre pensée qui donne un sens à la langue (indépendamment de celle-ci), ou si c'est la langue (comme institution ou structure) qui constitue et façonne notre pensée. Par exemple, peut-on ressentir l’idée de « liberté » si nous ignorons ce mot ?

S'il est fort probable que les deux phénomènes s'articulent entre eux (la maîtrise de la langue augmente la pensée, qui à son tour va venir compléter la langue lorsque son degré d'abstraction sera suffisant), cette théorie est liée à l’hypothèse Sapir-Whorf et à la formule de Ludwig Wittgenstein : « Les limites de ma langue sont les limites de mon monde ». Elle fait également écho à l'ouvrage Le Cru et le Cuit de Claude Lévi-Strauss.

Double pensée[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Doublepensée.

Outre la suppression des nuances, le novlangue est une incarnation de la double-pensée.

La double signification des mots possède le mérite (pour ses créateurs) de dispenser de toute pensée spéculative, et donc de tout germe de contestation future. Puisque les mots changent de sens selon qu’on désigne un ami du parti ou un ennemi de celui-ci, il devient évidemment impossible de critiquer un ami du parti, mais aussi de louer un de ses ennemis.

Prenons pour exemple le mot « noirblanc ». Quand il qualifie un ennemi, il exprime son esprit de contradiction avec les faits, de dire que le noir est blanc. Mais lorsqu’il qualifie un membre du Parti, il exprime la soumission loyale au Parti, l’aptitude à croire que le noir est blanc, et plus encore, d’être « conscient » que le noir est blanc, et d’oublier que cela n’a jamais été le cas (grâce au principe de « doublepensée »).

Une autre idée du novlangue est d’associer deux termes différents en un seul mot afin que la pensée de l’un soit irrémédiablement associée à la pensée de l’autre : « crimesex »…

Exemples[modifier | modifier le code]

  • Ancipensée : terme englobant l'ensemble des mots groupés autour des concepts d'« objectivité » et de « rationalisme ».
  • Biensex : chasteté (désigne le rapport sexuel entre homme et femme à la seule fin de mettre des enfants au monde.)
  • Canelangue : qualifiant un opposant : verbiage ; qualifiant un membre orthodoxe du parti : éloquence.
  • Crimepensée : terme englobant l'ensemble des mots groupés autour des concepts de « liberté » et d'« égalité en droit ».
  • Crimesex : activité sexuelle pratiquée sans but de reproduction (inclut la fornication, l'adultère, l'homosexualité et la sexualité pratiquée uniquement pour le plaisir qu'elle procure).
  • Doublepensée : capacité à accepter simultanément deux points de vue opposés et ainsi mettre en veilleuse tout esprit critique.
  • Miniver : Ministère de la vérité, qui est en fait celui de la propagande.
  • Bon : Bon
  • Plusbon : Très bon.
  • Doubleplusbon : Excellent.
  • Inbon : Pas bon, mauvais.
  • Plusinbon : Vraiment pas bon, très mauvais.
  • Doubleplusinbon : Détestable.

Exemple de piège par les mots[modifier | modifier le code]

« J’ai été frappé de me heurter au fait que les mêmes interlocuteurs qui, en situation de bavardage, faisaient des analyses politiques très compliquées des rapports entre la direction, les ouvriers, les syndicats et leurs sections locales, étaient complètement désarmés, n’avaient pratiquement plus rien à dire que des banalités dès que je leur posais des questions du type de celles que l’on pose dans les enquêtes d’opinion — et aussi dans les dissertations. C’est-à-dire des questions qui demandent qu’on adopte un style qui consiste à parler sur un mode tel que la question du vrai ou du faux ne se pose pas. Le système scolaire enseigne non seulement un langage, mais un rapport au langage qui est solidaire d’un rapport aux choses, un rapport aux êtres, un rapport au monde complètement déréalisé. »

— Pierre Bourdieu, Intervention au Congrès de l’AFEF, Limoges, 30 octobre 1977[6]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dans 1984, Syme, un fonctionnaire mettant au point le novlangue, explique précisément la notion de novlangue :

    « "Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées [...]. Le processus continuera encore longtemps après que vous et moi nous serons morts. Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n’y a plus, dès maintenant, c’est certain, d’excuse ou de raison au crime par la pensée. C’est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. [...] Vers 2050, plus tôt probablement, toute connaissance de l’ancienne langue aura disparu. Toute la littérature du passé aura été détruite. Chaucer, Shakespeare, Milton, Byron n’existeront plus qu’en versions novlangue. Ils ne seront pas changés simplement en quelque chose de différent, ils seront changés en quelque chose qui sera le contraire de ce qu’ils étaient jusque-là. Même la littérature du Parti changera. Même les slogans changeront. Comment pourrait-il y avoir une devise comme « La liberté c’est l’esclavage » alors que le concept même de la liberté aura été aboli ? [...] En fait, il n’y aura pas de pensée telle que nous la comprenons maintenant. Orthodoxie signifie non-pensant, qui n’a pas besoin de pensée, l’orthodoxie, c’est l’inconscience." »

    1984, Chapitre V
  2. Bertrand Russell, Science et religion, Folio.
  3. En traduisant de cette façon, Amélie Audiberti ajoute une résonnence bien venue qui n'existe pas en anglais : ancilangue est à la fois ancienne langue et langue ancillaire (de domestique, mot péjoratif en français).
  4. (en) Nineteen-Eighty Four, Penguin Books, p. 343
  5. (en) Nineteen-Eighty Four, Penguin Books, p. 344
  6. Paru dans Le français aujourd’hui, no 41, mars 1978, p. 4-20 et Supplément au no 41, p. 51-57. Repris dans Questions de sociologie, Les éditions de Minuit, 1980, p. 95- 112

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]

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