Norman Manea

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Norman Manea

Norman Manea, né le 19 juillet 1936 à Suceava en Bucovine, est un écrivain roumain vivant aux États-Unis, auteur de nouvelles, de romans et d'essais sur la Shoah, la vie quotidienne dans un état communiste et l'exil.

Il est professeur "Francis Flournoy" de culture européenne et écrivain en résidence au Bard College. Son livre le plus célèbre, Le retour du hooligan (2003), est un journal romanesque original se déroulant sur une période de 80 ans environ, depuis l'avant-guerre, la Seconde Guerre mondiale, le régime communiste et le post-communisme contemporain. Norman Manea a été reconnu et salué comme un écrivain international important depuis le début des années 1990, et ses œuvres ont été traduites dans plus de 20 langues.

Biographie[modifier | modifier le code]

Né dans une famille juive en Bucovine (Roumanie), Norman Manea est déporté en 1941 avec sa famille et la moitié la population juive de la région en Transnistrie en Ukraine par le régime fasciste au pouvoir en Roumanie, allié de l'Allemagne nazie (voir Shoah en Roumanie). Il survit, ainsi que ses parents, grâce à l'aide des associations humanitaires œuvrant en Roumanie durant la guerre. Après la guerre, il devient ingénieur hydraulicien, métier qu'il abandonne en 1974 pour se consacrer exclusivement à la littérature. Il parle couramment roumain, latin, hébreu, yiddish, allemand, français et anglais et connaît très bien l'histoire et la littérature de ces cultures.

Il multiplie romans et nouvelles. Sa production est bien reçue par la critique littéraire d'autant qu'elle prend quelques distances avec les idéologues officiels. Il est considéré comme un des meilleurs écrivains de sa génération. En 1984, le pouvoir s'oppose à ce que lui soit remis le Prix de littérature de l'Union des écrivains roumains. En 1986, son dernier livre publié en Roumanie, Plicul negru (L'enveloppe noire) provoque une vive réaction de la censure. Classé dissident, Norman Manea réussit à quitter le pays et passe un an à Berlin-Ouest, avant de s'installer aux États-Unis. Il vit actuellement à New York où il poursuit son œuvre d'écrivain tout en enseignant la littérature européenne au Bard College dans l'État de New York. Norman Manea est l'un des auteurs roumains les plus connus dans le monde. Son œuvre est traduite en de nombreuses langues, dont le français.

Par son essai consacré à Mircea Eliade en 1991, dans lequel il révélait la jeunesse pro-fasciste de cet historien adulé, et par sa critique des réécritures de l’histoire, il jette un premier pavé dans la mare de l'historiographie roumaine actuelle. Il intervient ensuite dans le débat sur l'antisémitisme roumain, considéré par des auteurs comme Matatias Carp[1], Raul Hilberg[2], Marius Mircu[3] ou Raul Rubsel[4] comme une monstrueuse parenthèse, un hiatus d'inhumanité dans l'histoire du peuple roumain, tandis que d'autres auteurs, comme Radu Ioanid[5], Florence Heymann[6] ou Carol Iancu (de l'Université de Montpellier) affirment que l'antisémitisme fait partie intégrante de l'identité roumaine, s'accordant en cela avec les survivants du mouvement fasciste de la Garde de fer[7]. Sans trancher la question, Norman Manea souligne que la disparition de la démocratie et la légitimation de la violence comme moyen politique par les partis politiques nationalistes et par le régime Antonescu, ont rendu ces crimes possibles, tandis que la brutalité ainsi déchaînée d'abord contre les juifs et les roms a sévi ensuite, sous un autre régime, jusqu'au 22 décembre 1989, au détriment de l'ensemble du peuple roumain. Or l'histoire telle qu'elle est écrite et enseignée dans la Roumanie post-communiste occulte pudiquement ces questions.

En écho à Norman Manea, l'historien Neagu Djuvara, a estimé[8] que la première position (celle de l'hiatus) est cathartique, car elle suscite l'horreur chez les jeunes générations, et les incite à prendre des moyens pour que cela ne recommence pas, tandis que la deuxième position (celle de l'antisémitisme comme partie intégrante de l'identité) est génératrice de nouvelles formes d'antisémitisme, car le jeune lecteur se trouve accusé et culpabilisé d'être antisémite par le seul fait d'être né roumain, ce qui ne l'incite pas à ressentir de l'empathie pour les victimes, et peut le pousser à adhérer aux fantasmes des bourreaux; il ajoute que si l'on appliquait cette position à la France, il faudrait considérer Gobineau, Maurras, Darnand, Doriot et le régime Vichyste comme une part incontournable l'identité française.

Norman Manea a aussi dénoncé la dérive antisémite de l'ancien dissident Paul Goma et l’ignoble engrenage de la concurrence mémorielle en déclarant que si l’on ne fait pas siens tous les génocides, on n’en fait sien aucun[9]. La Roumanie a fini par accepter officiellement les conclusions de la Commission Wiesel sur la Shoah en Roumanie[10],[11] et celles de l'Institut de recherche historique sur les crimes du régime communiste[12], mais des efforts importants restent à faire pour que ces conclusions soient intégrées dans les programmes scolaires et pour que les lois punissant le négationnisme et les tentatives de réhabilitation des dictateurs Antonescu ou Ceaușescu soient correctement appliquées.

Œuvres traduites[modifier | modifier le code]

  • Le Bonheur obligatoire : nouvelles (titre original : Fericirea obligatorie), traduit par Alain Paruit et André Vornic, Albin Michel, coll. « Les Grandes traductions », 1991, 254 p. (ISBN 978-2-226-05261-2) (traduction en anglais, allemand, français, italien, néerlandais, espagnol, mexicain, grec, norvégien)
  • Le Thé de Proust : et autres nouvelles (titre original : Octombrie Ora Opt), traduit par Marie-France Ionesco, Alain Paruit et André Vornic, Albin Michel, coll. « Les Grandes traductions », 1990, 245 p. (ISBN 978-2-226-04028-2) (traduction en anglais, français, hébreu, espagnol, italien, néerlandais, turc, polonais)
  • Le Retour du hooligan : une vie (titre original : Întoarcerea huliganului), traduit par Nicolas Véron, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2006, 447 p. (ISBN 978-2-02-083296-0) (traduction en anglais, allemand, italien, espagnol, grec, polonais, tchèque, hongrois, portugais, hébreu, chinois, néerlandais)
  • Les Clowns : Le dictateur et l'artiste (titre original : Despre clovni: dictatorul și artistul), traduit par Marily Le Nir et Odile Serre, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2009, 395 p. (ISBN 9782020965538) (traduction en anglais, allemand, français, italien, espagnol, hongrois, chinois, polonais, grec, estonien)
  • L'Enveloppe noire (titre original : Plicul negru), traduit par Marily Le Nir, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2009, 353 p. (ISBN 9782020965521) (traduction en anglais, allemand, italien, espagnol, français, chinois, norvégien, néerlandais, grec, hébreu, mexicain)
  • Parler la pierre (titre original: Vorbind pietrei) (traductions en anglais, français, allemand, hébreu, suédois, italien, espagnol, tchèque, hongrois, polonais)
  • La Tanière (titre original : Vizuina), trad. par Marily Le Nir, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2011, 366 p. (ISBN 9782021021950)
  • La Cinquième Impossibilité, trad. par Odile Serre et Marily Le Nir, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2013, 366 p. (ISBN 978-2-02-102198-1)

Prix et Récompenses[modifier | modifier le code]

Distinctions[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Matatias Carp, Le livre noir, Bucarest, 1948
  2. Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, Gallimard, collection Folio, 2006
  3. Marius Mircu, Ce qui est arrivé aux juifs de Roumanie, Glob, Bat Yam et Papyrus, Holon 1996
  4. Raul Rubsel, Enfer sur Terre, Paris 1951
  5. Radu Ioanid, La Roumanie et la Shoah, MMSH Paris 2002, ISBN 2-7351-0921-6
  6. Florence Heymann, Alexandra Laignel-Lavastine et Georges Bensoussan (dir.) : L’horreur oubliée : la Shoah roumaine, numéro spécial de la Revue d’histoire de la Shoah n° 194, janvier-juin 2011, 714 p.
  7. Site de la Garde de fer : [1]
  8. Conférence-débat à l'initiative de l'institut Erudio, le 11 novembre 2009, au Novotel Rive droite de Paris
  9. Paul Goma et Norman Manea : Le témoignage littéraire dans l'engrenage de la concurrence mémorielle, par Nicolas Trifon
  10. En 1952, selon Raul Hilberg La destruction des juifs d'Europe, Gallimard, collection Folio, 2006, TII, p.1408, seuls 53 % des juifs roumains de 1938 (près de 790.000 personnes) y vivaient encore. En 2003, le président de la Roumanie Ion Iliescu a mis sur pied une commission d'enquête présidée par Elie Wiesel pour faire le jour sur l'histoire de la persécution et l'extermination des juifs sous le régime Antonescu : selon les conclusions de cette commission, les 47 % manquants (près de 380.000 personnes) avaient soit émigré vers la Palestine de Roumanie (environ 90 000 personnes) ou des régions ex-roumaines de l'URSS (36 000 personnes), soit été victimes du régime Horthyste après la cession de la Transylvanie du nord à la Hongrie (130 000 personnes dont 120 000 furent déportés vers l'Allemagne), et du régime Antonescu lors de l'Opération Barbarossa (250 000 personnes devenues soviétiques par la cession à l'URSS des territoires où elles vivaient, dont plus de 120 000 périrent en Transnistrie ; à cela il faut ajouter environ 4 000 autres juifs devenus soviétiques qui s'étaient enfuis vers l'est lors de l'attaque germano-roumaine, et qui furent rattrapés par les Einsatzgruppen et tués en Ukraine). Au total, parmi les 380.000 personnes manquantes, il y aurait 290 000 victimes et 126 000 déplacés ou émigrés
  11. en: International Commission on the Holocaust in Romania (Commission Wiesel), Final Report of the International Commission on the Holocaust in Romania,Yad Vashem (The Holocaust Martyrs' and Heroes' Remembrance Authority), 2004, [2]
  12. Plus de deux millions de victimes ont été officiellement reconnues par l'Institut national de recherche historique sur les crimes du régime communiste, créé par la loi n° 1.724 du 21 décembre 2005: voir sur [3].
  13. (de) Norman Manea - Seit 2006 Mitglied der Akademie der Künste, Berlin, Sektion Literatur sur le site de l'Akademie der Künste

Lien externe[modifier | modifier le code]

Bard College - informations sur Norman Manea