Noms-du-Père

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le concept Noms-du-Père développé par Jacques Lacan envisage une situation œdipienne précoce, reformulant la vision freudienne du complexe d'Œdipe. Par cette formalisation structurelle, la nature et la fonction du père sont comprises sous l'angle symbolique.

Le Nom du Père[modifier | modifier le code]

Le père réel est ainsi pointé par Lacan comme nécessaire à la formation de la structure œdipienne, observation qui aurait résulté des cas de psychoses doubles mère-fille qu'il accompagna en tant que psychiatre, dans les premières années de sa carrière. Lacan ajoutera donc à la relation symbiotique entre le nourrisson et sa mère le phallus, comme élément d'introduction du langage. Il y a donc dès le départ, dans la structure psychologique du sujet, une triangulation, une relation à trois, entre la mère, l'enfant et le phallus, que le père réel personnifiera ou non.

Le phallus est alors à comprendre comme signifiant du désir de la mère. La dialectique première de cette triangulation sera vécue par l'enfant comme « être ou ne pas être le phallus » , d'où la fonction structurante du père en tant qu'il nomme l'interdiction œdipienne. Dans la culture française cette fonction sera portée comme marque par le sujet de façon encore plus évidente, dû au fait que son nom de famille sera ou non le « nom de son père ».

Anthony Wilden[1], pour faire référence à l'unité paradoxale, rappelle que le « Nom du Père » est aussi, et en même temps, le « Non du Père », soit, ce qui ordonne et interdit, simultanément. Il est bien démontré que, dans les sociétés patriarcales et patrilinéaires, le père est chargé de la détention et transmission du pouvoir, du savoir ainsi que du statut du sujet. Par contre, dans les sociétés matriarcales dites primitives, cette fonction paternelle sera assurée par le frère de la mère de l'enfant.

Développement du concept[modifier | modifier le code]

Claude Lévi-Strauss publie, en 1949, Les structures élémentaires de la parenté.

En 1951, Lacan emploie pour la première fois l'expression de Nom-du-père, dans le cadre du cas de l'Homme aux loups. Il l'applique peu après à l'Homme aux rats. Cette première apparition pointe sur la fonction du père, précisée par la suite en fonction du père symbolique (exercée par le père réel), pour laquelle Lacan adoptera l'expression de métaphore paternelle .

En 1956, apparait la formule Nom-Du-Père : Lacan traite le cas du président Schreber et théorise la forclusion du Nom-Du-Père dans la psychose.

Au cours de la pensée de Lacan, le Nom-du-Père, ou les Noms-du-Père seront remaniés bien des fois. Suivre l'évolution de cette théorie n'est pas évident.

L'Œdipe avant Lacan[modifier | modifier le code]

Meurtre freudien du père[modifier | modifier le code]

Dans Totem et Tabou, Sigmund Freud théorise des temps anciens dans lesquels une horde sauvage était dirigée par un patriarche tyrannique, qui possédait toutes les femmes. Les frères se rebellèrent et le tuèrent. Mais, pris de culpabilité, ils lui vouèrent ensuite un culte et fondèrent la religion, la culture même, sur le remords de ce meurtre.

Freud élabore ce mythe afin de fonder une phylogénèse du complexe d'Œdipe. Le complexe d'Œdipe serait enraciné dans ce meurtre historique d'un père tyran, dont l'inconscient garderait la trace. Cependant, Freud présente déjà cette théorisation comme un mythe.

Freud et la capacité de représentation[modifier | modifier le code]

L'interprétation que fit Freud du jeu de la bobine, ou jeu du fort-da, auquel se livrait un jeune enfant, est bien connue. Freud observe un enfant ramenant à lui une bobine, puis l'éloignant. L'enfant, quand il voit de nouveau la bobine, s'écrie « voilà », ou « da », en allemand. Quand la bobine disparait, il prononce « o-o-o-o », interprété comme l'allemand « fort », pouvant être traduit par « loin, parti ».

Freud remarque ce jeu de présence et d'absence, qu'il développe, en 1920. Si l'enfant, dans la réalité, doit subir (donc passivement) les départs de sa mère, le délaissant nécessairement, cela l'amène à s'approprier symboliquement ce fait. L'enfant renverse donc la situation, il se dédommage. La situation originelle de détresse permet donc le développement des fonctions symboliques.

L'Œdipe archaïque chez Klein[modifier | modifier le code]

Melanie Klein inspira Lacan par son travail quant au complexe d'Œdipe. Si, dans le modèle freudien, il y a un avant le père et un après, dénotant deux phases bien différenciées, Klein s'y oppose de par son étude de l'archaïque. Elle étudie la position schizo-paranoïde, fonctionnement psychique présent chez le nourrisson mais demeurant influent par la suite.

Le lien à la mère, est décrit comme une symbiose troublante plutôt que comme satisfaction sans faille. Le nourrisson la vit sur un mode persécutif et ses angoisses sont vives, ce qui peut déboucher sur une position psychopathologique. Il n'y a pas tant d'opposition entre avant et après le père, l'essentiel étant ce vécu psychique très précoce.

Structure œdipienne[modifier | modifier le code]

Lacan s'appuie sur la conception freudienne du complexe œdipien et la revisite. D'une part, l'archaïque désigné par Klein correspondra chez Lacan à une compréhension de l'Œdipe comme très précoce. D'autre part, la capacité de représentation décelée par Freud dans le jeu de la bobine sera entendue par Lacan selon l'approche structuraliste, pour instituer la distinction entre le réel, le symbolique et l'imaginaire.

Lacan décrit pourtant une structure œdipienne très précoce.

Manques et symbolisme[modifier | modifier le code]

Lacan s'appuie sur la conception structuraliste ; il distingue trois manques de l'objet que sont le manque réel, symbolique et imaginaire. Ainsi, la castration ne doit pas être confondue avec le manque imaginaire, qui est manque d'un objet réel. Car il n'y a pas de réel dans la castration, dans la réalité la fille dispose tout comme le garçon d'un appareil génital. Le psychanalyste doit donc reconnaître la castration comme manque symbolique, ce manque visant l'objet imaginaire qu'est le phallus.

C'est dans ce cadre théorique que Lacan étudie le développement de la capacité de représentation. Cette dernière a bien à voir avec le réel : "Il faut que la chose se perde pour pouvoir être représentée". Comme Freud l'indiquait dans son interprétation du jeu de la bobine, c'est un dommage que subit l'enfant qui l'amène à avoir recours à la symbolisation. Mais Lacan va plus loin : "Si on ne peut avoir la chose (l'objet perdu), on la tue en la symbolisant par la parole"

L'objet symbolisé est donc tué, et le symbolisme s'ancre dans le langage. Ces deux points sont la racine essentielle de la conception des Noms-du-Père : "La parole est le meurtre de la chose". Le meurtre du père, décrit par Freud comme un acte mythique inscrit dans l'inconscient, se comprend donc comme fonction symbolique. L'Œdipe est langage.

Noms-du-Père et refoulement originaire[modifier | modifier le code]

Le signifiant phallique (également signifiant du désir de la mère) est désigné par S1, car il gouverne toute chaîne de signifiants. Le désir de la mère est le premier signe linguistique. La métaphore paternelle modifie ce signifiant : le processus métaphorique consiste à mêler deux signes linguistiques.

S1, le signifiant phallique, est d'abord associé à s1, le concept de phallus. Ce signe linguistique est celui du désir de la mère ; il se note S1/s1.

Le nourrisson se représente une raison des absences de sa mère. Il se figure une loi symbolique, concept dont le signifiant est S2. Ce signifiant S2 est le Nom-du-Père. Il y a donc un deuxième signe linguistique, lequel se note S2/s2.

Vient ensuite la substitution métaphorique. C'est cette substitution qui sera fondatrice de la structure œdipienienne. Le signifiant S2 ne sera plus associé au concept s2, mais il sera associé au signe linguistique S1/s1. Ainsi, on aura S2/S1/s1.

Cette substitution métaphorique se rapporte au refoulement originaire, la première opération de refoulement. Par la suite, tout refoulement est considéré, selon la métapsychologie freudienne, provenir d'une association avec l'inconscient. La métaphore paternelle, faisant advenir le Nom-Du-Père comme signifiant du désir de la mère, désigne le refoulement originaire comme formation de la structure œdipienne.

Lacan maintient néanmoins l'idée que si le garçon sort de l'œdipe par l'angoisse de castration, la fille entre dans le complexe d'Électre en raison de cette même menace.

La métaphore paternelle inaugure l'accès à la dimension symbolique mais aussi le statut de sujet désirant. Par le refoulement originaire et la métaphore paternelle, le désir se voit désigner un médiateur : le langage. Il s'agit là de la métonymie du désir. Le sujet n'est autre que le sujet de l'énonciation, sujet de l'inconscient.

Les Noms du Père : au pluriel[modifier | modifier le code]

Le Nom du Père fut abandonné, comme n'étant pas un terme correct, puisque aucun signifiant particulier n'a cette fonction : on ne peut situer un signifiant en particulier qui serait le Nom-du-Père. Les Noms du Père correspondent à une inscription dans la chaîne des signifiants, suite à un appel.

Il s'agit donc d'une notion structurelle, renvoyant au développement de l'enfant et à l'élaboration du registre symbolique faisant suite à la triangulation imaginaire, comme le signifie le schéma R.

Noms-du-Père et stade du miroir[modifier | modifier le code]

Article connexe : Stade du miroir.

L’identification au père conduit à la rivalité mimétique des semblables ou des doubles (le désir mimétique et le modèle-obstacle de René Girard) et le "stade du miroir" est plutôt une différenciation où le jeune enfant de six à dix-huit mois se découvre lui-même comme "autre" qu'un prolongement quelconque ou comme "opposition" (Anthony Wilden, Système et structure, p. 460-465) à quiconque, avec l'image spéculaire renvoyée par le miroir.

Noms-du-Père et vie de Lacan[modifier | modifier le code]

Lacan met au monde son quatrième enfant en 1941, une fille dont la mère est Sylvia Bataille, épouse de Georges Bataille. La fille reçut le patronyme de sa mère et Lacan indiqua la culpabilité qu'il en ressentit.

Dans son séminaire sur l'identification (1961-1962), Lacan, issu d'une famille catholique, qualifie son grand-père paternel, Émile Lacan, d' "horrible personnage grâce auquel j'ai accédé à un âge précoce à la fonction fondamentale de maudire Dieu".

Forclusion du Nom-du-Père[modifier | modifier le code]

La théorisation des Noms-du-Père est indissociable de l'intérêt de Lacan pour la psychose.

Le psychotique ne réussit pas l'opération de refoulement originaire (d'autres mécanismes de défense, plus massifs, remplacent le refoulement). Quelque chose fait échec au refoulement originaire, et la métaphore paternelle n'advient pas.

Ainsi, les non dupes errent : les psychotiques souffrent de ne pas accéder à la métaphore paternelle, bien que celle-ci tient d'un jeu de dupes.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Système et structure. Essais sur la communication et l'échange, Montréal, Boréal Express, 1983, p. 285-306

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir (1920), Paris, Payot, coll. "Petite Bibliothèque Payot", 2010 (ISBN 2-228-90553-4)
  • Sigmund Freud, Totem et Tabou, Paris, Payot, coll. "Petite Bibliothèque Payot", 2001 (2-228-89407-9)
  • Jacques Lacan, Séminaire, III, Les psychoses, 1955-1956, Seuil 1981
  • Jacques Lacan, Séminaire XXI, Les non-dupes errent, 1973-1974
  • Jacques Lacan, D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose in écrits.
  • Jacques Lacan, Les formations de l'inconscient
  • Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté
  • Anthony Wilden, 1983, Système et structure. Essais sur la communication et l'échange, Montréal, Boréal Express
  • Maleval, J.-C., La forclusion du Nom-du-Père : le concept et sa clinique, Paris: Seuil, 2000.
  • Marie-Claude Defores, Yvan Piedimonte, La constitution de l'être, Bréal, Paris, 2009.