Noblesse tongienne

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La noblesse tongienne[1] constitue une classe aristocratique, très restreinte et principalement héréditaire, au Royaume des Tonga, État polynésien. Elle a été forgée par une longue histoire de stratification sociale, puis par les spécificités de l'unification du royaume au dix-neuvième siècle, mais aussi par son adaptation à des titres de noblesse d'inspiration britannique.

Histoire[modifier | modifier le code]

Le roi George Tupou Ier, fondateur de l'aristocratie tongienne moderne.

Les Tonga étaient gouvernées depuis des siècles par des chefs aux pouvoirs quasi-absolus. Des années 1830 au début des années 1850, l'archipel tongien fut unifié, par le biais d'alliances et de conquêtes, sous l'autorité du grand chef de Haʻapai, Taufaʻahau, converti au christianisme et ayant adopté le nom de George Tupou Ier. Ayant assis son autorité, il proclama un Édit d'Émancipation, abolissant ce qu'il qualifiait de 'servage' et réduisant grandement les pouvoirs des chefs à l'encontre de leurs sujets. À la fin des années 1860, il demanda au missionnaire australien Shirley Baker, devenu son conseiller privilégié, de préparer une constitution pour le nouveau royaume, dont il s'était proclamé le monarque. Avec l'aide de Sir Henry Parkes, le premier ministre de Nouvelles-Galles du Sud, Baker rédigea une ébauche de Constitution qu'il présenta au roi. Le roi approuva le texte, et le soumit à son Parlement, qui l'adopta le 4 novembre 1875. Les Tonga avaient désormais une Constitution - aujourd'hui la plus ancienne Constitution toujours en vigueur dans un pays d'Océanie[2].

La Constitution participa à la formalisation d'une noblesse tongienne. La noblesse consistait dès lors en vingt grands chefs nommés membres à vie de l'Assemblée nationale par le roi, et dotés d'un titre de noblesse héréditaire. Il y eut neuf nobles nommés parmi les chefs de Tongatapu, cinq parmi ceux de Haʻapai, quatre parmi ceux de Vavaʻu, un de Niuafoʻou et un de Niuatoputapu. Le roi ne pouvait démettre ces nobles de leur fonction législative, sauf en cas de trahison, ni nommer de nobles supplémentaires à l'Assemblée, sauf à la demande du peuple. Les vingt nobles siégeaient à l'Assemblée, aux côtés de vingt députés roturiers élus au suffrage universel masculin[3].

Les titres de noblesse étaient désormais héréditaires, selon un principe simple de primogéniture masculine. Ce principe constituait une modification conséquente des pratiques coutumières ; jusque lors, les titres des chefs étaient attribués par les chefs eux-mêmes lors du décès de l'un d'eux, à l'un des prétendants. Cette coutume ayant généré des conflits armés au cours des décennies précédentes, le roi espérait garantir la stabilité en lui substituant une pratique fondée sur une certitude rigide. Les titres de chefs qui n'étaient pas associés aux nouveaux titres de noblesse ne furent pas abolis, mais leur prestige et leur autorité étaient désormais moindres que ceux des nobles. Légalement, leur statut n'était plus distinct de celui des roturiers. En outre, les nouveaux titres de noblesse étaient associés à des titres fonciers. Toute terre dans le royaume était la propriété du roi, qui accordait des terres (tofiʻa) aux vingt nobles[3],[4].

Certains de ces vingt premiers nobles étaient sinoʻiʻeiki, chefs de très haut rang de par leur naissance, ayant des liens de famille proches avec la dynastie des Tuʻi Tonga, la première grande dynastie de chefs suprêmes des Tonga, remontant au dixième siècle. D'autres n'étaient pas les héritiers des plus grands titres de chefs, mais des chefs de plus bas rang commandant à une population de taille importante, dont le roi se devait de se concilier la bienveillance[4].

Au fil du temps, le nombre de titres de noblesse héréditaires fut accru, jusqu'à atteindre trente-trois aujourd'hui. (George Tupou Ier nomma dix nobles supplémentaires en 1880, George Tupou II en nomma deux autres, et Salote Tupou III un de plus[5]). En réponse à cet accroissement, un amendement constitutionnel en 1914 stipula que la totalité des nobles ne pourraient plus siéger à l'Assemblée ; ils éliraient, parmi eux, sept nobles pour les représenter. Le nombre de députés élus par le peuple fut donc également réduit à sept[6]. Aujourd'hui, les trente-trois nobles élisent neuf de leurs pairs pour les représenter à l'Assemblée, aux côtés de dix-sept représentants du peuple élus au suffrage universel[7],[8].

De par la Constitution, seuls des hommes peuvent hériter de titres de noblesse - bien qu'une femme puisse devenir reine[9]. Auparavant, il était possible (quoique rare) qu'une femme puisse accéder à un titre de chef très influent ; Kerry James argue que « [l]a pratique de ne permettre qu’à des hommes d’hériter de titres de noblesse confirmait un biais masculin clairement inhérent aux pratiques tongiennes relatives aux chefs, mais elle reflétait davantage encore la nécessité perçue par Tupou Ier, influencé par son principal conseiller le missionnaire méthodiste Shirley Baker, de se conformer aux idées européennes de ce que doit être une monarchie constitutionnelle moderne[4] ».

En juillet 2008, le roi George Tupou V introduisit la pratique inédite de créer des titres de noblesse non-héréditaires, conférés à des roturiers, tongiens ou même étrangers, pour services rendus au pays. Le gouvernement estime que le monarque dispose de cette prérogative en vertu de l'article 44 de la Constitution, qui permet au roi de conférer des « titres honorifiques[10],[11] ». Ces nouveaux nobles peuvent voter parmi les nobles lors des élections législatives, mais -à l'inverse des pairs héréditaires- ne peuvent être élus députés représentant la noblesse. Aucune terre n'est associée à ces titres[12],[7],[8].

Fonctions et prérogatives[modifier | modifier le code]

Le territoire du royaume est divisé en terres attribuées aux nobles. Chaque homme tongien reçoit une parcelle de terre du noble sur les terres duquel il réside. En tant que grand chef d'un territoire (tofiʻa) regroupant plusieurs villages, chaque noble doit se soucier du bien-être des roturiers sous sa responsabilité. Il est de son devoir de répondre à leurs questions et à leurs attentes. Un noble préside des réunions mensuelles dans son tofiʻa, reçoit les rapports des activités des villages, avalise tout projet et gère la résolution de problèmes[13],[14],[15].

Le respect attendu du peuple à l'égard des nobles se manifeste notamment dans le langage, avec l'emploi de termes et de tournures spécifiquement employés par un roturier s'adressant à un noble[16].

Titres de noblesse[modifier | modifier le code]

Héréditaires[modifier | modifier le code]

Les trente-trois titres de la noblesse héréditaire sont les suivants. Leurs tenants sont appelés "Lord" (adoption du terme britannique), suivi de leur titre. Ainsi, Siale ʻAtaongo Kaho devint Lord Tuʻivakano lorsqu'il hérita ce titre de son père en 1986. Parmi ces titres, onze sont actuellement tenus par des membres de la famille royale. Trois titres sont vacants, et deux personnes sont détentrices de deux titres simultanément (Tupoutoʻa/ʻUlukalala, et Kalaniuvalu/Fotofili)[8].

Lorsqu'un titre devient vacant, suite au décès d'un noble sans descendance légitime, le titre revient à la Couronne, qui le réattribue, généralement à un membre de la famille du défunt. Un titre peut néanmoins demeurer vacant durant plusieurs années[17].

Il est possible pour un lord d'être promu baron. À présent, un seul lord a le titre de baron, il s'agit de Lord Fielakepa, auquel le roi conféra ce titre en février 2008, à l'occasion de sa nomination au Conseil privé en qualité de lord juridique[12],[18]. Le premier noble à obtenir le titre de baron fut ʻAlipate Tupou, Lord Vaea, pour qui le roi Taufaʻahau Tupou IV créa le titre en juin 1970, le nommant baron Vaea, et l'élevant ainsi à un rang de prééminence supérieur à celui de tous les autres nobles (hormis les membres de la famille royale)[19].

Les terres associées aux trente-trois titres de noblesse sont divisées en circonscriptions électorales, correspondant aux groupes d'îles formant le pays. Les nobles élisent leurs représentants parmi leurs pairs de leur circonscription. Avant 2010, les nobles pouvaient voter -et recevoir des voix- dans plusieurs circonscriptions ; un amendement de la loi électorale, applicable à partir des élections législatives de novembre 2010, stipule que chaque noble ne peut être inscrit que dans une circonscription, où il exerce son droit de vote et dont il peut être élu député. À présent, quatorze titres de la noblesse héréditaire sont associés à la circonscription conjointe de Tongatapu et ʻEua, élisant trois députés ; huit à la circonscription de Vavaʻu, élisant deux députés ; sept à Haʻapai, élisant deux députés ; et quatre à la circonscription conjointe de Niuatoputapu et Niuafoʻou (les "Niuas"), élisant un député[20].

Titre Date d'élévation du titre aux rangs de la noblesse[21] Tenant actuel Famille royale ?[22] Député ?
(suite aux élections de 2010)
Circonscription[20]
Lavaka Lavaka: 1875 Sa Majesté le roi Tupou VI oui ; roi non Tongatapu
Tupoutoʻa &
ʻUlukalala
Tupoutoʻa: 1924
ʻUlukalala: 1875
S.A.R. le prince Siaosi Manumataongo ʻAlaivahamamaʻo ʻAhoʻeitu Konstantin Tukuʻaho oui ; prince héritier (fils aîné du roi) non Haʻapai (pour Tupoutoʻa)
Vavaʻu (pour ʻUlukalala)
Ata 1875 S.A.R. le prince Viliami ʻUnuaki-ʻo-Tonga Mumui Lalaka-Mo-e-ʻEiki Tukuʻaho oui ; fils cadet du roi non Tongatapu
Tuʻipelehake 1875 S.A.S. le prince Viliami Tupoulahi Mailefihi Tukuʻaho oui non Haʻapai
Tungi 1875 S.A.S. le prince Tungi oui non Tongatapu
Tuita 1880  ? oui non Vavaʻu
Kalaniuvalu & Fotofili Kalaniuvalu: 1875
Fotofili: 1875
 ? oui non Tongatapu (pour Kalaniuvalu)
Niuas (pour Fotofili)
Fusituʻa 1880  ? non oui Niuas
Fakafanua 1875  ? oui oui Haʻapai
Tuʻivakano 1875 Siale ʻAtaongo Kaho non oui ; Premier ministre Tongatapu
Fakatulolo 1880  ? non non Vavaʻu
Tuʻi Haʻangana 1875 Havea Tuʻihaʻangana non non Haʻapai
Nuku 1875  ? non non Tongatapu
Maʻafu 1875 Siosaia Lausiʻi non oui ; ministre des Terres, des Ressources naturelles, de l'Environnement et du Changement climatique Tongatapu
Fielakepa 1880  ? non non Tongatapu
Fulivai 1880  ? non non Vavaʻu
Malupo 1875  ? non non Haʻapai
Tuʻiʻafitu 1875 Tonga Tuʻiʻafitu non oui Vavaʻu
Tuʻi Haʻateiho 1880 Viliami Veasiʻi Veikune non oui Haʻapai
Niukapu 1875  ? non non Haʻapai
Lasike 1894  ? non oui Tongatapu (ʻEua)
Tangipa 1880  ? non non Niuas
Tuʻilakepa 1880 Malakai Fakatoufifita non oui Vavaʻu
Vaea 1875 ʻAlipate Tuʻivanuavou Vaea non oui ; ministre de l'Agriculture, de l'Alimentation, des Forêts et des Pêcheries Tongatapu
Veikune 1903  ? oui non Vavaʻu
Vahaʻi 1880  ? oui non Tongatapu
Veʻehala 1875  ? non non Tongatapu
Luani 1875  ? non non Vavaʻu
Maʻatu 1875 vacant - - Niuas
ʻAhomeʻe 1875 vacant - - Tongatapu
Fohe 1880 vacant - - Tongatapu

Non-héréditaires[modifier | modifier le code]

Feleti Sevele, ancien premier ministre, nommé pair à vie en décembre 2010.

Les titres de noblesse non-héréditaire sont une nouveauté aux Tonga, les premiers ayant été décernés en 2008. Leurs tenants sont officiellement des Life Peers (pairs à vie), terme emprunté à la noblesse britannique. Les premiers à obtenir ce titre, conférés en juillet 2008 par le roi George Tupou V, furent Tevita Poasi Tupou (ancien juge et ancien ministre de la Justice), Ramsay Robertson Dalgety (britannique, ancien juge de la Cour suprême des Tonga), et Taniela Tufui, ancien juge et membre de la haute administration. Tevita Tupou devint Lord Tupou de Kolofoʻou ; Ramsay Dalgety, Lord Dalgety de Sikotilani Tonga ; et Taniela Tufui, Lord Tufui de Talaheu. En outre, tous les trois furent nommés (avec Lord Fielakepa, noble héréditaire) au titre de Law Lords (lords juridiques), créé pour l'occasion et emprunté également au Royaume-Uni. En tant que lords juridiques, ils seraient les quatre premiers membres du tout nouveau Comité judiciaire du Conseil privé, conseillant le roi dans l'exercice de ses pouvoirs judiciaires[23],[18],[24].

Lord Tupou, Lord Dalgety et Lord Tufui purent voter dans les circonscriptions des nobles lors des élections législatives de novembre 2010. Les deux premiers s'inscrivirent dans la circonscription de Tongatapu, et Lord Tufui dans celle de Haʻapai[20].

Le 30 décembre 2010, le roi nomma trois nouveaux Life Peers : Feleti Sevele, ancien premier ministre, qui devint Lord Sevele de Vailahi ; le docteur Viliami Tangi, ancien vice-Premier ministre et ministre de la Santé, qui devint Lord Tangi de Vaonukonuka ; et Afuʻalo Matoto, ancien ministre des Finances, qui devint Lord Matoto de Tuʻanekivale[12].

Le 4 janvier 2011, deux titres supplémentaires furent conférés, portant leur nombre à huit - et donc le nombre total de titres de noblesse dans le pays à quarante et un. Sonatane Tuʻa Taumoepeau-Tupou, ancien ambassadeur auprès des Nations unies, fut nommé Lord Taumoepeau Tupou de Toula et Kotu ; et Ratu Joni Madraiwiwi, ancien vice-président de la République des Fidji, et grand chef dans l'aristocratie fidjienne, devint Lord Madraiwiwi Tangatatonga[10].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Tongien(ne) ou tongan(e), les deux adjectifs cohabitent en français pour qualifier la la langue et les habitants des Tonga.
  2. (en) "The History of the Tongan Constitution", Sione Latukefu, gouvernement des Tonga, 14 juillet 2008
  3. a et b (en) "The History of the Tongan Constitution", Sione Latukefu, gouvernement des Tonga, 14 juillet 2008
  4. a, b et c Kerry James, "Rank and Leadership in Tonga", in Geoffrey M. White & Lamont Lindstrom (éds.), Chiefs Today: Traditional Pacific Leadership and the Postcolonial State, 1997, Stanford University Press, ISBN 0804728496, p.55
  5. Kerry James, op.cit., p.54
  6. (en) Sione Latukefu, "History of our Constitution", gouvernement des Tonga
  7. a et b (en) "Law Lords vote for Nobles Reps", Matangi Tonga, 25 novembre 2010
  8. a, b et c (en) "Nobles", gouvernement des Tonga
  9. (en) "Elections and Political Participation", gouvernement des Tonga
  10. a et b (en) "His Majesty grants Investiture of 5 more new Life Peerages", gouvernement des Tonga, 30 décembre 2010
  11. (en) Constitution du Royaume des Tonga (version amendée en 1988)
  12. a, b et c (en) "New Life Peers appointed", Taimi Media Network, 30 décemebre 2010
  13. (en) Steve Francis, "Fonua in Contemporary Tonga", in Thomas Reuter (éd.), Sharing the Earth, Dividing the Land: Territorial Categories and Institutions in the Austronesian World, Université nationale australienne, 2006, ISBN 1-920942-69-6
  14. (en) "Royal Tongan Celebration", National Film and Sound Archive (Australie), 1994
  15. (en) Biographie officielle du Lord Tuʻivakano sur le site du gouvernement tongien
  16. Martin Daly, Tonga: a new bibliography, 2009, University of Hawaiʻi Press, ISBN 978-0-8248-3196-7, p.109
  17. Kerry James, op.cit., pp.62-63
  18. a et b (en) "Appointment of Four Law Lords", gouvernement des Tonga, 28 juillet 2008
  19. (en) "The Kingdom of Tonga Pays Tribute to its 12th Prime Minister, Baron Vaea of Houma", gouvernement des Tonga
  20. a, b et c (en) Nobles prepare for Elections of district electoral representatives", gouvernement des Tonga, 17 novembre 2010
  21. George E. Marcus, "The nobility and the chiefly tradition in the modern Kingdom of Tonga", Journal of the Polynesian Society, supplément au vol.87, 1978, pp.36 & 41.
  22. (en) "The Royal Family", governement des Tonga
  23. (en) "New Life Peers appointed", Taimi Media Network, 30 décembre 2010
  24. (en) "Law lords to vote in Nobles’ election", Taimi Media Network, 17 novembre 2010