Nippur

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Nippur
Tell Nuffar
Image illustrative de l'article Nippur
Localisation
Pays Drapeau de l'Irak Irak
Province Al-Qadisiyya
Coordonnées 32° 07′ 23″ N 45° 14′ 06″ E / 32.123, 45.235 ()32° 07′ 23″ Nord 45° 14′ 06″ Est / 32.123, 45.235 ()  
Superficie 135 hectares

Géolocalisation sur la carte : Irak

(Voir situation sur carte : Irak)
Nippur
Nippur
Période d'Obeid c. 5300-4000
Période d'Uruk et Période de Djemdet Nasr c. 4000-3100 et 3100-2900 av. J.-C.
Période des dynasties archaïques c. 2900-2340 av. J.-C.
Empire d'Akkad c. 2340-2150 av. J.-C.
Troisième dynastie d'Ur c. 2112-2004 av. J.-C.
Période d'Isin-Larsa c. 2004-1764 av. J.-C.
Première dynastie de Babylone c. 1764-1595 av. J.-C.
Dynastie kassite de Babylone c. 1595-1155 av. J.-C.
Empire assyrien 728-626 av. J.-C.
Empire néo-babylonien 626-539 av. J.-C.
Empire achéménide 539-331 av. J.-C.
Empire séleucide 311-c. 141 av. J.-C.
Empire parthe c. 141 av. J.-C.-224 ap. J.-C.

La ville de Nippur (en sumérien NIBRU, en akkadien Nibbur) est l'une des villes mésopotamiennes connues les plus anciennes. C'est le lieu de culte principal du grand dieu sumérien Enlil, considéré comme le seigneur du cosmos. Dans l'écriture cunéiforme sumérienne, les mêmes signes peuvent se lire NIBRU et EN.LÍL.

De par la longévité et la grande qualité des recherches qui y ont été effectuées, le site de Nippur est l'un des mieux connus de tous ceux d'Irak pour la période antique, que ce soit par les édifices découverts ou par la quantité considérable de tablettes cunéiformes qu’ils ont livrées, d’une très grande variété documentaire pour une période couvrant toute l’histoire de la Mésopotamie.

Nippur était située de part et d'autre du canal Shatt en-Nil, un des anciens cours de l'Euphrate, entre le lit actuel de cette rivière et le Tigre, à environ 160 km au sud-est de Bagdad. Actuellement, il reste un grand complexe de ruines connues des habitants contemporains sous le nom de Nuffar (ou selon les premiers explorateurs Niffer), divisé en deux parties principales par le cours asséché du Shatt en-Nil. Le point culminant des ruines, une colline conique au nord-est du canal, s'élevant à une trentaine de mètres au-dessus de la plaine environnante, est appelée de nos jours Bint el-Amiror (« fille du prince »).

Localisation de Nippur et des principales villes de la Babylonie antique.

Fouilles[modifier | modifier le code]

Le site archéologique de Nuffar est repéré par certains des principaux redécouvreurs britanniques des anciens sites mésopotamiens au XIXe siècle : Henry Rawlinson, Austen Henry Layard et William Kenneth Loftus. Les premiers travaux de fouilles sur le site sont entrepris par une équipe d'archéologues de l'Université de Pennsylvanie en 1888. Nippur est d'ailleurs le premier site mésopotamien fouillé par des archéologues venus des États-Unis, et c'est resté le principal site de la région exploré par des spécialistes de ce pays. Les premières campagnes sont dirigées par John P. Peters, Hermann Hilprecht, et John H. Haynes, et durent jusqu'en 1900. Elles se concentrent d'abord sur la zone sacrée du tell oriental, puis sur Tablet Hill, au sud du même tell, ainsi qu'au sud-ouest du tell ouest. Ces campagnes sont donc avant tout l'occasion de faire une véritable moisson de tablettes (plus de 30 000).

En 1916 l'archéologue allemand Eckhard Unger, alors conservateur de musée du Musée archéologique d'Istanbul, identifia et décrivit un étalon de mesure de longueur retrouvé peu auparavant lors des fouilles à Nippur. Cette « coudée de Nippur[1] », datant du début du IIIe millénaire, est considéré aujourd'hui comme le spécimen le plus ancien d'un instrument de mesure gradué. Le système de mesure de longueur de l'Égypte ancienne en est déduit directement, ainsi que celui des Romains par intermédiaire des derniers. Il s'agit d'une trouvaille de premier plan pour la métrologie historique.

Après une interruption de près d'un demi-siècle, les fouilles reprennent en 1948 sous la direction de Donald E. McCown, dirigeant une équipe de fouilleurs de l'Université de Chicago associée à l'Oriental Institute de Chicago ainsi que l'Université de Pennsylvanie. Les fouilles se concentrent à nouveau sur Tablet Hill et la zone des temples, ainsi que sur le Temple Nord. McCown est remplacé par Richard C. Haines en 1953, qui est responsable du site jusqu'en 1962, quand la direction des fouilles incombe à l'Université de Chicago seule avec James E. Knudstad, qui entreprend d'explorer la forteresse d'époque parthe.

Les fouilles de Nippur sont interrompues de 1967 à 1972, puis recommencent avec une équipe de Chicago dirigée par McGuire Gibson[2]. Les campagnes se sont ensuite poursuivies jusqu'à la guerre du Golfe, en 1990. Elles se sont d'abord focalisées sur le tell ouest (zones WA, WB et WC), puis un peu sur tout le site, et pour différentes périodes. Des tranchées ont permis de faire des relevés archéologiques pour toutes les périodes d'occupation du site, et ont fourni de précieuses informations pour la périodisation de l'histoire mésopotamienne. Depuis que le site est inaccessible pour des fouilles, l'équipe de Chicago se consacre à l'exploitation des nombreuses données collectées[3].

Plan de la ville et développement urbain[modifier | modifier le code]

Plan du site de Nippur, avec les principales zones fouillées.

Les équipes ayant fouillé le site l'ont divisé en plusieurs secteurs. Deux tells principaux abritent les ruines de l'ancienne Nippur. Ils étaient à l'origine séparés par un bras de l'Euphrate ou un canal, aujourd'hui par le Shatt en-Nil, qui a un cours d'orientation nord-ouest/sud-est. Le tell ouest (en fait sud-ouest) comprend les zones appelées par les archéologues avec des sigles débutant par la lettre W (WA, WB, WC, etc.). Le tell est divisé lui-même en deux parties : la zone des temples principaux dans la partie centrale, et au sud la « colline des tablettes » (Tablet Hill, ou encore Scribal Quarter, le « quartier des scribes »), nommée ainsi du fait du grand nombre de tablettes exhumées sur place (sigles débutant par T : TA, TB et TC).

La plus ancienne phase d'occupation attestée sur le site de Nippur remonte à la période d'Obeid[4]. Elle est enceinte par une muraille bâtie à la période d'Ur III, qui englobe une surface de 135 ha. La partie orientale de la cité comportait les temples principaux, situés au centre : celui d'Enlil, l'Ekur, voisin de celui d'Inanna. On y trouve aussi un temple de Gula qu'il faut peut-être voir comme faisant partie d'un complexe cultuel dédié à Ninurta, divinité tutélaire de la cité dont le sanctuaire n'a pas été repéré. Dans la partie sud du tell est se trouvait la « colline des tablettes », le long du canal, qui était le quartier des scribes, comprenant plusieurs maisons servant d’écoles. La plupart des résidences y étaient de taille modeste, mais disposaient souvent de pièces d’eau assez élaborées. La partie occidentale, secondaire pendant toute la période antique, est généralement plutôt résidentielle ou artisanale, mais on y trouvait aussi des lieux de cultes. Le règne du roi Shulgi d'Ur voit également l’édification d’une ville nouvelle à proximité de Nippur, Puzrish-Dagan (Drehem), considérée comme un centre de redistribution du bétail, mais peut-être en fait destinée à être une résidence royale ; sa fondation à cet endroit est en tout cas liée à la proximité de Nippur, qui est alors très importante du fait de son rôle de capitale religieuse, et semble également servir de résidence aux rois de cette dynastie.

Nippur a connu plusieurs périodes d'abandon partiel ou complet. Avec la chute du royaume d'Ur III, l'habitat se replie considérablement, alors que le cours de l'Euphrate dévie pour longer la partie occidentale des murailles. Durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, la situation devient encore plus critique, et l'habitat se concentre seulement autour de l'Ekur, si on considère que le site n'est pas complètement déserté. La ville connaît un nouvel essor au XIVe siècle, quand les rois kassites soutiennent un vaste programme de construction, et remplacent l'ancien cours de l'Euphrate par un canal. Progressivement la ville reprend l'importance qu'elle avait à la fin du IIIe millénaire. Un plan de la cité retrouvé sur une tablette de cette période, assez fidèle à ce que l’on a pu identifier par l’archéologie, et apportant des précisions sur d’autres parties de la cité ; on y voit ainsi que l'angle sud-ouest de la cité était occupé par un jardin.

La crise que connaît la Babylonie à l'extrême fin du IIe millénaire et au début du Ier est une nouvelle épreuve pour Nippur, qui se dépeuple à nouveau, l'habitat étant limité à la partie orientale. La reprise que connaît la Babylonie au VIIIe siècle et l'intégration au royaume néo-assyrien contribuent au renouveau de la cité, qui devient un point d'appui pour les rois du nord mésopotamien dans la région. Nippur redevient une ville importante, et son expansion continue sous les empire néo-babylonien et achéménide (comme le montrent les archives de la famille Murashû), et la ville est prospère jusqu'à la première moitié du Ier millénaire de notre ère.

La période parthe voit des réaménagements se produire dans la zone principale de la cité, et notamment la ziggurat est remplacée par un grand palais. Nippur est encore une grande cité pendant la période sassanide. La partie occidentale de la cité devient progressivement la zone principale de l'habitat. Le recul de l'occupation débute sous la dynastie abbasside, à la fin de laquelle la cité est en grande partie abandonnée.

Le centre religieux de Mésopotamie sous les Empires d’Akkad et d’Ur III[modifier | modifier le code]

L'administration de Nippur sous les premiers Empires[modifier | modifier le code]

Nippur n'a jamais eu de dynastie royale importante à la période historique. On ne sait quasiment rien de sa situation politique avant les conquêtes du roi Sargon d'Akkad (c. 2340), en dehors de quelques inscriptions laissées sur des objets votifs par des personnes ayant dirigé cette ville, portant le titre d'ENSÍ qui est alors souvent utilisé pour désigner des rois de « cités-États » sumériennes, mais qui n'apportent aucune information sur leur situation politique[5]. La ville est peut-être dans l'orbite de Kish, qui est la plus puissante cité-État située dans son voisinage. Nippur a la particularité d'être localisée à la charnière entre la région où les Sumériens sont dominants, au sud, et celle où les Sémites (Akkadiens) sont majoritaires, au nord. C'est peut-être ce qui explique la présence d'un grand lieu de culte à cet endroit. Du fait de son importance religieuse, Nippur a une place à part dans les deux premiers Empires, celui d'Akkad (2340-2190) et celui d'Ur III (2110-2004). Les souverains embellissent la cité, construisent de grands monuments, font d'importantes offrandes. Ils surveillent étroitement son administration, et prennent le contrôle des grands organismes qui dominent l'économie locale. La transition entre la période des Dynasties archaïques et celle de l'Empire d'Akkad est documentée par des archives provenant d'un organisme lié au pouvoir royal[6]. Naram-Sîn d'Akkad place une de ses filles à la fonction de grande prêtresse du temple d'Enlil. A cette période, un gouverneur est chargé de l'administration de la province de Nippur et de l'entretien de ses temples, exception faite de l'Ekur, placé sous la direction d'un administrateur (SANGA) nommé par le roi. Plus tard, sous le roi Shulgi d'Ur, la ville de Puzrish-Dagan est créée à proximité de Nippur, pour servir dans l'administration d'un système de redistribution de différents produits prélevés dans des parties de l'Empire et réexpédiés ailleurs (système du BALA). Les temples de la ville de Nippur sont parmi les premiers à recevoir des produits pour le culte. Nippur et Puzrish-Dagan servent aussi de résidences royales sous cette dynastie.

La cité de Nippur est dominée par un ensemble de familles de notables qui sont placées dans l'administration de la province de Nippur et celle des temples de la cité. Certains de ces personnages sont attestés par les archives de la période d'Akkad, comme la famille de l'entrepreneur Enlile-maba[7]. La famille la mieux connue est celle des descendants d'Ur-meme, en activité principalement sous les rois d'Ur III[8]. L'ancêtre est à la tête de l'administration du temple d'Inanna au début de la domination des rois d'Ur. On ne sait pas s'il est originaire de la ville ou bien s'il a été « parachuté » là par le pouvoir central. Ses descendants se scindent en deux branches, une qui garde le contrôle de l'administration du temple d'Inanna, et une autre dont les chefs de famille sont gouverneurs (ENSÍ) de la province de Nippur, une des plus importantes de l'Empire. Cette famille est attestée aux plus hautes fonction dans la cité jusque après la chute d'Ur III en 2004. Ses membres perdent cependant le gouvernement de la province sous le règne d'Ibbi-Sîn, le dernier roi d'Ur III. L'activité de cette famille dans la cité de Nippur est bien connue grâce à un lot d'archives provenant du temple d'Inanna au temps où ce sont ses membres qui le dirigent[9]. De nombreuses personnes gravitent autour de ce temple, en plus de ses officiants. C'est un agent économique important, qui possède des champs, emploie des artisans (notamment des forgerons) et des marchands de la ville. Il est très intégré dans l'économie locale, puisque les personnes qu'il emploie travaillent également avec les autres temples, et le pouvoir central qui supervise l'activité des temples par l'intermédiaire du gouverneur. La société et l'économie de la Mésopotamie tournent ainsi autour de différents grands organismes.

L’Ekur, le grand temple du dieu Enlil[modifier | modifier le code]

Article connexe : Enlil.
Sommet des ruines de la ziggourat d'Enlil sur le site de Nuffar de nos jours.

Nippur n'a jamais été la capitale d'un État d'une quelconque importance politique à l'époque historique. Elle doit son prestige à son rang de capitale religieuse de Basse Mésopotamie, dû au fait qu'il s'agissait de la cité tutélaire d'Enlil, le roi des dieux mésopotamiens. Cette situation a déjà cours à l'époque des dynasties archaïques.

Le temple d'Enlil, É.KUR (« Maison-montagne »), était situé au cœur de Nippur[10]. C'était le centre religieux de la basse Mésopotamie jusqu'à ce qu'Enlil soit supplanté par Marduk, dieu de Babylone, durant la seconde moitié du IIe millénaire. Les rois voulant dominer la Mésopotamie venaient s'y faire consacrer, ce qui symbolisait qu'ils avaient été choisis par le dieu garant de la royauté. La lutte pour la possession de la cité dans la première partie de la période paléo-babylonienne (voir plus bas) montre comment la domination sur Nippur est quelque chose de déterminant du point de vue symbolique. On considérait que les dieux se réunissaient en assemblées présidées par Enlil, leur roi, dans l'enceinte de l'Ekur, pour y prendre des décisions déterminantes pour l'avenir de l'humanité. Elles avaient peut-être lieu sous la forme d'un rassemblement de statues divines, considérées comme étant les garantes de la présence divine sur Terre.

Les niveaux de l'Ekur remontant au-delà de la Troisième dynastie d'Ur (2112-2004) n'ont pu être dégagés. La phase la plus ancienne que l'on connaisse remonte à la reconstruction de ce temple par le premier roi de cette même dynastie, Ur-Nammu. Le temple remontait sans doute à la moitié du IIIe millénaire, comme on l'apprend par une inscription de Mesannepadda, roi d'Ur, qui y fit faire des travaux.

Par la suite, Naram-Sin d'Akkad entreprend des travaux pour l'agrandir, et son fils Shar-kali-sharri mène le gros de l'ouvrage. Un lot d'environ 600 tablettes datant de son règne a été retrouvé dans l'Ekur, où elles avaient été réutilisées pour servir de remblai entre la ziggurat et l'enceinte du complexe religieux[7]. Une partie nous renseigne sur la reconstruction du temple par ce roi : mobilisation d'artisans venant de tout l'empire, entretenus aux frais du temple, et mise au point de nombreux objets en métaux précieux. L'autre partie concerne la gestion des biens du temple (terres, troupeaux, rations de subsistance) par l'administrateur de celui-ci, le SANGA. L'Ekur exerçait une fonction sociale en assurant l'entretien de personnes démunies (veuves, orphelins), en échange d'un travail. Un autre lot concerne l'administration du temple de Ninurta, qui est quant à lui rattaché au domaine royal. Les rapports entre Naram-Sîn et Nippur sont ambigus. Certes il débute la reconstruction de l'Ekur, mais la tradition garde en mémoire le fait qu'il lui ait nui (notamment dans le texte dit de la Malédiction d'Akkad). On ne sait pas si cela fait référence au fait qu'il ait détruit l'ancien temple dans le but de le reconstruire, choquant les partisans locaux de la tradition sumérienne, ou bien au fait que ce roi se soit fait déifier, ce qui aurait pu être perçu comme un sacrilège.

Ur-Nammu remania l'ensemble, en faisant construire une ziggurat, nommée É.DUR.AN.KI, « Maison-lien du Ciel et de la Terre », ayant une base de 57 × 39,40 mètres, et dont le premier étage mesurait au moins 6 mètres de haut. On l'escaladait par un escalier perpendiculaire de 15 mètres de long pour 6,50 de large. Un temple situé dans une cour juste au pied de la ziggurat avait un aspect particulier. Ses murs étaient épais, et il était organisé autour de deux grandes salles. On y a retrouvé du matériel destiné à la cuisson, qui a fait penser qu'il s'agissait du lieu où l'on préparait les offrandes rituelles destinées à Enlil. Ces bâtiments étaient situés dans une cour protégée par un vaste mur, donnant sur plusieurs pièces. Ce premier ensemble constituait le cœur de l'Ekur, nommé Esharra. On y accédait par une première grande cour située sur son flanc sud-ouest, dans laquelle se trouvait un petit temple, l'Ekiur, destiné à la déesse Ninlil, parèdre d'Enlil, et considéré comme le lieu où se tenait l'assemblée des dieux. Le tout constituait donc un très vaste ensemble religieux, à la hauteur de son prestige.

Les autres temples[modifier | modifier le code]

Ville religieuse majeure, Nippur comptait d'autres temples d'importance à côté de l'Ekur, compensant l'absence de lieux de pouvoir politique. Une tablette cunéiforme prétend qu'on y trouvait cent temples.

Il semble que la divinité tutélaire d'origine de cette cité ait été Ninurta, et non son père Enlil comme la fait penser l'importance de son temple. La déesse appelée « Dame de Nippur » (NIN.NIBRU) est sa parèdre, et c'est en son nom à lui que sont prêtés les serments dans la cité. Le temple de Ninurta, l'Eshumesha, n'a pas été dégagé. Il se situait peut-être à proximité d'un complexe architectural dégagé dans la partie occidentale de la ville, mais il est possible qu'il se trouve dans le tell ouest, dans la zone sacrée.

Un autre complexe cultuel se situait au nord de la partie orientale de la cité, dont la divinité tutélaire n'a pas été identifiée. Il a été nommé « Temple Nord » par les fouilleurs. Sa construction remonte au moins à la période des Dynasties archaïques I (2900-2750), et il est abandonné vers la fin de l'Empire d'Akkad, remplacé par des bâtiments aux fonctions non cultuelles. Ce temple à un plan similaire à celui des temples de la même période, avec une cour entourée des magasins et des cuisines, ouvrant sur le sanctuaire où se trouvaient un autel avec une table d'offrandes.

Le temple le plus important après l'Ekur qui ait été dégagé est celui dédié à la déesse Inanna/Ishtar, situé au sud-ouest du temple d'Enlil. Il remonte à la période d'Uruk moyen (milieu du IVe millénaire), période à laquelle le bâtiment n'a apparemment pas de fonction cultuelle. Il a connu par la suite une dizaine de reconstructions, jusqu'à l'époque parthe. Le niveau IX s'étale sur une longue période ; sa cella était peut-être à ciel ouvert. Les niveaux VIII et VII (fin du dynastique archaïque) voient l'agrandissement de l'édifice : sont édifiés un ensemble de salles, de cours assez complexe, menant à une cour à portique qui ouvrait sur deux cellae, dont une précédée d'une antichambre, excentrée par rapport à l’organisation de l’édifice. De nombreuses offrandes de cette période y ont été trouvées, enfouies dans le sol. L'analyse du matériel archéologique de cette période a permis de revoir la périodisation du IIIe millénaire en basse Mésopotamie. Le temple fut reconstruit par le roi Shulgi d'Ur, au début du XXIe siècle, qui correspond au niveau archéologique IV de l'édifice : on détruisit une partie de l'ancien temple pour constituer un grand bâtiment rectangulaire de 100 × 50 mètres, organisé autour de plusieurs cours ; la cella de cette période a été détruite lors d'un autre réaménagement effectué bien plus tard, sous les Parthes, qui rend également impossible l'analyse du bâtiment aux périodes intermédiaires. C'est de ce niveau IV que datent les archives du temple dont il a été question plus haut. Leur mise en relation avec les plans de l'édifice ont permis de tenter de retrouver le fonctionnement spatial du sanctuaire. La partie nord-est semble ainsi être la « chancellerie » du temple.

Un dernier temple important est construit à la période d'Ur III sur le tell ouest, dans la zone WA, mais il est surtout connu pour la période néo-babylonienne (VIIe ‑ VIe siècles, voir plus bas). Les offrandes retrouvées datant de cette dernière période ont permis de l'identifier comme un sanctuaire de la déesse Gula. Ce temple constitue peut-être une partie du temple de Ninurta recherché par les fouilleurs du site, étant donné que Gula est parfois considérée comme sa parèdre, et que les anciens mésopotamiens avaient l'habitude d'associer les couples divins dans les sanctuaires (le temple de Gula dans sa cité d'Isin comprend d'ailleurs une chapelle de Ninurta).

Nippur à la période des dynasties amorrites[modifier | modifier le code]

Nippur dans le jeu politique de la période Isin-Larsa[modifier | modifier le code]

À partir du règne d'Ibbi-Sîn, le royaume d'Ur III entre dans une phase de déclin rapide. Une crise économique grave touche le pays de Sumer durant la seconde moitié du XXIe siècle. Profitant de ce contexte, le gouverneur de la cité d'Isin, Ishbi-Erra, se rend indépendant d'Ur, et réussit à s'emparer de Nippur, alors que Ibbi-Sîn est vaincu et déporté par une armée venue d'Élam en 2004, ce qui marque la fin du royaume d'Ur. Nippur reste alors sous la domination des rois d'Isin, qui tentent de reprendre l'héritage d'Ur III, mais se heurtent à des nouveaux rivaux, les souverains de la cité de Larsa[11]. Sumu-El, roi de cette dernière, réussit à soustraire temporairement Nippur à Bur-Sîn d'Isin durant la première moitié du XIXe siècle. La ville sainte passe définitivement sous le contrôle de Larsa suite à la conquête menée par Warad-Sîn (1834-1823), au moment où Isin est en déclin. Mais Larsa doit alors faire face à un nouveau rival, Babylone. Sîn-muballit de Babylone réussit à prendre Nippur momentanément, avant que le nouveau roi de Larsa, Rim-Sîn, ne la reprenne. C'est son successeur Hammurabi qui réussit à détruire le royaume de Larsa, et à s'emparer de Nippur vers 1764.

La situation politique de Nippur entre la fin du royaume d'Ur III et la fin de la rivalité des premières dynasties dites amorrites (Isin, Larsa, puis Babylone) a donné lieu à plusieurs interprétations. Il est probable que Nippur ne souffre pas beaucoup de ces rivalités : les pouvoirs locaux restent en place, et changent seulement de maître. Chacun des souverains dominant Nippur s'en sert pour sa légitimité, la possession de la cité étant le signe que l'on a été choisi par le grand dieu Enlil pour exercer une domination sur la basse Mésopotamie. En retour, les rois gratifient les temples de la cité sainte d'offrandes. Les archives retrouvées à Nippur pour cette période ne montrent pas de bouleversement dans les structures sociales et économiques par rapport aux siècles précédents. Reste à savoir quelle a été l'attitude des élites locales. L'opinion la plus couramment admise est qu'elles ont subi les événements, et ont changé de maître en fonction des victoires politiques, la cité étant alors une « récompense » très prisée[12]. Mais il est possible qu'elles aient cherché à profiter de la situation, et appuyé volontairement certains rois à des moments précis, en tirant profit du prestige de la cité et de sa richesse. Selon ce scénario, les rois n'auraient donc jamais conquis la cité, ce seraient ses élites qui les auraient choisis au gré des luttes de factions internes[13].

Administration et société[modifier | modifier le code]

Les fouilles de Nippur ont livré une documentation abondante datant du début de la période paléo-babylonienne (2004-1720), notamment de la période d'Isin-Larsa (précédant la domination babylonienne). Il s'agit de textes administratifs issus de grands organismes (surtout des temples), mais aussi d'archives privées, nous informant notamment sur les pratiques juridiques de la période (contrats de vente, adoptions, procès). Les textes littéraires et scolaires sont également nombreux, ce qui montre que Nippur est un foyer culturel majeur de la basse Mésopotamie à cette période (voir plus bas).

L'administration de la cité de Nippur est très floue. La documentation de la période nous montre qu'un personnage nommé GÚ.EN.NA/guennakkum dispose d'une administration importante, constituant un « grand organisme », et il se pourrait qu'il s'agisse du gouverneur de la ville, car à la période kassite ce titre lui est dévolu (voir plus bas). Mais les sources paléo-babyloniennes laissent planer le doute[14]. Il demeure évident que les élites de la ville disposent du pouvoir au niveau local, même si les souverains dominant la cité doivent y exercer un contrôle. Les temples demeurent des structures économiques importantes, très actives, et autour desquelles gravitent de nombreuses personnes, profitant notamment des redistributions liées au culte[15]. Les structures sociales et économiques restent donc similaires à celles des périodes précédentes.

Un groupe social particulier joue un rôle important à Nippur, celui des nadītum/LUKUR, des religieuses vouées par leurs familles au dieu de la cité Ninurta, et qui ne peuvent se marier[16]. Leur condition leur offre plus d'autonomie que les femmes restées dans les maisonnées, car elles peuvent posséder leurs propres biens et les gérer, même s'il semble que leur famille d'origine cherche à conserver une tutelle sur leurs activités. Souvent une même famille a l'habitude de vouer plusieurs de ses filles au dieu. Ce groupe social est cependant moins bien connu à Nippur qu'il ne l'est à Sippar pour la même période.

Une étude menée par Elizabeth Stone combine le contenu de textes et les découvertes archéologiques effectués dans la zone résidentielle de Tablet Hill, dans les secteurs TA et TB[17]. Elle a notamment pu repérer à partir des relevés effectués autour ce certaines résidences les traces de réaménagement de l'espace interne de celles-ci au gré des changements de propriétaires, lesquels sont connus par des tablettes exhumées sur place. On peut ainsi savoir à quel propriétaire correspond un état d'une de ces résidences attestées par les fouilles archéologiques. Ces habitations ont livré un abondant matériel domestique, notamment des céramiques. On distingue deux types de maisons : celles qui ont un plan linéaire, organisées suivant une successions de salles ; et celles qui sont de forme carrée, organisées autour d'un espace central, dont on ne sait pas s'il était couvert. Elles sont généralement de taille modeste, avec un petit nombre de pièces, mais peuvent comporter des aménagements assez sophistiqués, notamment des pièces d'eau. L'identification des fonctions des pièces reste difficile. Les plus grandes salles, comprenant parfois un foyer, sont sans doute des pièces de réception. Les habitats de la zone TA sont plus modestes que ceux de la zone TB, où résident des personnes occupant des fonctions dans l'administration des grands organismes de la ville.

D'autres résidences ont été fouillées dans d'autres zones du site. Sur le tell occidental, dans la zone WB, les fouilleurs ont mis au jour la résidence d'un boulanger, dont une partie faisait office de boutique, alors que le pain était cuit à l'extérieur de la maison. Les textes retrouvés sur place montrent que le boulanger travaillait pour l'administration de la ville, des temples, ainsi que des individus à titre personnel[18].

Culture et enseignement à Nippur[modifier | modifier le code]

Les résidences de Tablet Hill, d'abord identifiées par erreur par l'un des premiers fouilleurs du site comme une bibliothèque du temple d'Enlil, ont livré une abondante documentation relative à la littérature et au cursus scolaire des scribes paléo-babyloniens[19]. Dans le quartier TA, des tablettes scolaires ont été retrouvées dans des maisons, une d'entre elle en livrant plus de 1 400. Ces tablettes ont pu être classées selon leur forme en quatre types selon leur taille, leur forme et leur formulaire.

Nippur était un important centre intellectuel (réputé notamment pour le droit, en plus de la religion), qui avait de nombreuses dynasties de scribes, dont un certain nombre vivait dans le même quartier (Tablet Hill a aussi été surnommé Scribal Quarter, le « Quartier des scribes »). Ils évoluaient notamment dans le milieu des temples, dont les prêtres étaient également des lettrés. La plupart des grands textes littéraires mésopotamiens, en particulier ceux issus de la tradition sumérienne, ont été retrouvés sur le site de Nippur, ainsi que divers types de textes religieux et techniques. Leur contexte de découverte est très spécifique, puisqu'il s'agit de tablettes scolaires reprenant des œuvres littéraires, rédigées comme exercices par des apprentis scribes sous la direction et la surveillance des « maîtres » (UM.MI.A) possédant les résidences où ont été trouvées les tablettes (donc des membres du clergé). On ne peut pas de ce fait considérer les corpus de textes découverts comme des bibliothèques.

L'enseignement se faisait dans un cadre privé, souvent au domicile du maître. Aucun bâtiment dédié spécifiquement à l'enseignement n’a pu être identifié. Le cursus scolaire des apprentis scribes a pu être reconstitué à partir des sources de Nippur, couplées à celles d'Ur datant approximativement de la même époque. Un premier niveau permettait aux élèves d’apprendre les bases de l’écriture cunéiforme, à partir de listes énumératives de signes qu’ils devaient mémoriser et apprendre à tracer. Les tablettes destinées à cet enseignement sont divisées en 2 ou 3 colonnes, le maître inscrivant dans celle de gauche les signes que l’élève doit tenter de reproduire dans la partie droite. Les élèves commencent à apprendre des textes plus longs. Au niveau supérieur, ils s’exercent sur des compositions littéraires, et font des exercices numériques et géométriques[20]. L’enseignement de ce niveau se fait beaucoup à l’aide de listes lexicales (syllabaires, vocabulaires, listes métrologiques et numériques, etc.). L'apprentissage du sumérien, ainsi que celui de la rédaction de contrats débutent. Les élèves peuvent ensuite se spécialiser dans un domaine plus précis, une fois les bases acquises.

L’abandon de Nippur[modifier | modifier le code]

Sous le règne du successeur de Hammurabi, Samsu-iluna, les cités du pays de Sumer se soulèvent contre Babylone. Entre 1740 et 1739, le roi babylonien réussit à reprendre le dessus sur les insurgés, et réprime la révolte. Les années qui suivent voient une grave crise économique et peut-être même écologique survenir dans le sud de la basse Mésopotamie. Le cours de l'Euphrate semble se déplacer et ne plus irriguer Nippur. Quoi qu'il en soit, la ville est abandonnée après 1720 : il n'y a plus de traces d'occupation, plus de tablettes rédigées après cette période. La cité devient donc un désert. Ce phénomène se retrouve dans plusieurs autres grandes villes voisines (Uruk, Ur, Girsu).

La période kassite[modifier | modifier le code]

Réoccupation et reconstruction du site[modifier | modifier le code]

La fin du XIVe et le début du XIIIe siècle voient le repeuplement de Nippur, sous le règne de la dynastie kassite de Babylone[21]. Ce phénomène s'observe également dans les autres grandes villes de basse Mésopotamie qui ont été dépeuplées au XVIIe siècle. Les souverains de la nouvelle dynastie jouent un rôle important dans cette reprise, comme en attestent les inscriptions de fondation retrouvées sur le site. Nippur a alors une taille a peu près équivalente à celle qu'elle avait du temps de son apogée sous la Troisième dynastie d'Ur. Un document exceptionnel de cette période nous montre les grands traits de l'organisation de l'espace dans la ville : il s'agit d'une carte inscrite sur une tablette d'argile. La reproduction semble assez fidèle. Bien qu'elle soit dans un état fragmentaire, on y distingue les murailles de la cité, les différentes portes de la ville sont nommées, ainsi que certains de ses principaux monuments (Temple d'Enlil et Ninlil), et des espaces verts. Un canal coupe la ville en deux, alors que l'Euphrate coule en bas de l'enceinte occidentale.

Les réseaux d'irrigation de la région de Nippur sont remis en état de fonctionnement à cette période, et la cité est à nouveau alimentée en eau, et le désert recule. Les reconstructeurs de la cité relèvent les anciens monuments sacrés de la ville, ce qui signifie qu'ils n'avaient pas été oubliés, ou bien qu'ils les ont retrouvés en fouillant sur place et en mettant la main sur les anciennes inscriptions de fondation. Les principaux temples de la période paléo-babylonienne sont reconstruits, comme celui d'Enlil, Inanna, le Temple Nord, ainsi que d'autres bâtiments publics. Au sud du tell ouest, un palais de la période a été mis au jour (zone WB). Bien que mal conservé, il a été le lieu de trouvailles d'archives, qui ont indiqué qu'il s'agissait de la résidence du gouverneur de la ville. Plus à l’ouest, dans la zone WC, des résidences ainsi qu’un pan de la muraille ont été fouillés[22].

Administration[modifier | modifier le code]

Les archives médio-babyloniennes de Nippur constituent un lot très massif, de près de 12 000 tablettes, soit une source de première importance pour une période peu documentée[23]. Cependant, seulement 10 % de ces archives ont été publiées. Elles nous montrent l'administration provinciale kassite, notamment le rôle du gouverneur de Nippur, qui porte le titre particulier de GÚ.EN.NA/guennakku ou šandabakku, et non le titre ordinaire des autres gouverneurs provinciaux du royaume, šaknu[24]. Il semble donc disposer d'un régime particulier, et possède un vaste domaine foncier, de nombreux dépendants connus par les textes de rations (membres de l'administration, gardes, artisans, personnel de temples, etc.). Il a peut-être un pouvoir et une juridiction plus vastes que les autres gouverneurs du royaume kassite. D'autres textes offrent des informations sur l'élevage des chevaux, qui semblent avoir été l'objet de nombreuses attentions : ils étaient nommés dans les textes et disposaient de rations au même titre que les hommes. Ils étaient décrits par leur pedigree, la manière avec laquelle on les élevait est décrite, le vocabulaire emploie de nombreux termes empruntés à la langue kassite, témoignant de la maîtrise que ce peuple avait acquise dans l'élevage des chevaux, et qui faisait sa renommée dans tout le Moyen-Orient. Notons aussi que des tablettes scolaires de la période kassite ont été exhumées, certaines étant destinées apparemment à la préparation de futurs scribes de l'administration[25]. Cela montre que Nippur continue sa tradition de centre scolaire.

Un nouveau déclin[modifier | modifier le code]

La période kassite s'achève au XIIe siècle, moment à partir duquel la basse Mésopotamie connaît une nouvelle période de déclin marqué. Le site de Nippur est à nouveau investi par les dunes, qui recouvrent une grande partie de son ancienne surface. Mais il reste probablement des espaces habités, au moins dans la moitié est du site.

Nippur dans les Empires du Ier millénaire[modifier | modifier le code]

Le renouveau de Nippur[modifier | modifier le code]

Vers le milieu du VIIIe siècle, Nippur entame une nouvelle phase de croissance[26]. Cela est probablement lié à un changement du cours de l'Euphrate, qui coule à nouveau à côté de la ville. Cela se fait dans un contexte de reprise de l'activité en basse Mésopotamie. Mais le paysage ethnique de la région a bien changé depuis la fin du IIe millénaire. Des mouvements migratoires ont amené des tribus d'Araméens et de Chaldéens dans la campagne environnant Nippur, où les premiers se livrent surtout à une activité d'élevage semi-nomade, tandis que les seconds sont des agriculteurs sédentaires ayant leurs propres agglomérations. La région est alors très hétérogène sur le plan politique, puisque les rois de Babylone n'ont pas réussi à y rétablir leur autorité de façon durable, du fait d'une instabilité politique chronique qui mine les bases de leur pouvoir. La ville de Nippur, ainsi que les tribus chaldéennes voisines, jouissent donc d'une autonomie importante, voire d'une indépendance vis-à-vis du pouvoir central traditionnel de la basse Mésopotamie.

Une série de 128 tablettes retrouvées dans la tombe d'un enfant où elles avaient été mises au rebus nous informe sur les activités de la personne dirigeant l'administration de Nippur au milieu du VIIIe siècle, Kudurru, probablement le gouverneur (šandabakku) de la ville, qui étend son autorité sur la campagne environnante[27]. Il correspond avec le roi de Babylone de l'époque, Nabonassar (747-734), en l'appelant « mon frère », ce qui signifie qu'il se considère comme son égal, et qu'il est indépendant. Il correspond également avec Mukin-zeri, un chef chaldéen qui monte sur le trône de Babylone après la période couverte par les archives, en 732. Ces tablettes concernent surtout les activités économiques menées par la maison du gouverneur, qui étend ses relations jusqu'en Assyrie ou en Élam, faisant le commerce du fer, de textiles, etc. Il possède un grand domaine agricole, employant de nombreux dépendants. Un texte indique également que les temples de Nippur sont dirigés par une assemblée (UKKIN/kiništu) collégiale de prêtres, comme c'est courant en Babylonie à cette période. L'image qui ressort de la ville à cette période est celle d'une prospérité économique évidente, alors que la cité conserve son rôle de ville sainte qui attire pèlerins et offrandes, notamment lors des grandes fêtes religieuses.

Entre Babylone et l'Assyrie[modifier | modifier le code]

Depuis la fin du Xe siècle, les rois de Babylone sont rentrés dans une série de luttes contre le royaume dominant le nord de la Mésopotamie, l'Assyrie. Les offensives assyriennes dans le sud mésopotamien se font de plus en plus pressantes, et impliquent finalement toutes les composantes politiques de la région, à commencer par les tribus chaldéennes qui deviennent des rivaux de plus en plus coriaces pour les Assyriens. Au VIIe siècle, la domination assyrienne est devenue directe, et les gouverneurs de Nippur dépendent alors du pouvoir assyrien[26]. Mais la résistance de la Babylonie est quasiment permanente, et Nippur participe à plusieurs révoltes contre les rois assyriens, notamment sous Assarhaddon et Assurbanipal. À partir du règne de ce dernier, la ville devient en revanche favorable aux Assyriens, et bénéficie d'un privilège de franchise (zakūtu).

Quand le chaldéen Nabopolassar réussit à chasser les Assyriens de Babylonie avant de les attaquer dans leur propre pays à partir de 626, Nippur ne se rallie pas à lui, et continue à reconnaître l'autorité assyrienne. Elle est assiégée par Nabopolassar, qui est devenu roi de Babylone, mais elle lui résiste. C'est sans doute de ce siège que date un lot d'archive retrouvé dans une cachette, qui montre notamment que des parents ont vendu leurs enfants comme esclaves à des notables pour éviter qu'ils ne meurent de faim, la ville subissant sans doute une famine[28]. Nippur ne passe probablement sous la domination babylonienne que quand le royaume assyrien est détruit, en 612.

La période néo-babylonienne et la domination achéménide[modifier | modifier le code]

La prospérité de Nippur se poursuit du VIIe siècle au IVe siècle av. J.-C., d'autant plus que la paix règne durablement en basse Mésopotamie. La prospérité de la ville vient avant tout de sa riche campagne agricole qui l'entoure, et qui permet l'affirmation de notables faisant des affaires lucratives en lien avec les grands organismes locaux et le pouvoir central dominant la région, successivement les monarques de l'empire néo-babylonien (612-539), puis les souverains Perses achéménides (539-330).

La population de la région de Nippur à cette période est encore plus marquée par la présence de populations ouest-sémitiques qu’auparavant. Les Araméens sont toujours un groupe numériquement important, dont la langue et l'écriture se diffusent constamment (on trouve des caractères araméens sur certaines tablettes). A la période achéménide, l'araméen est probablement la langue la plus pratiquée. Les tablettes de la période achéménide (Ve siècle) montrent également la présence de populations juives, identifiées par certains noms comprenant une invocation du dieu Yahweh, par exemple Yigdal-Yaw (« Yahweh est grand »)[29]. Mais certains ont des noms faisant référence à des dieux babyloniens (un certain Yadi-Yaw a ainsi pour fils Shamash-ladin). Il s’agit donc de populations venues dans la région lors de la déportation de Nabuchodonosor II, mais qui ne sont pas rentrées en Judée au début de la période du Second Temple. Les archives de Nippur mentionnent d’ailleurs la présence d’un canal appelé Kebaru, qui correspond probablement à la rivière Chebar mentionnée dans le Livre d'Ézéchiel. Les Juifs de la région de Nippur semblent bien intégrés dans l’économie et la société locale, et rien en dehors de leurs noms ne les différencie des autres groupes ethniques.

L’économie locale est toujours marquée par la forte présence des temples. La documentation indique que la gestion de ceux-ci est sans doute centralisée dans l’administration d’un seul temple, le plus important, l'Ekur[30]. C’est lui qui organise la distribution des denrées nécessaires au culte des différents temples de la ville, qui sont couramment fournies par des mêmes personnes travaillant avec différents sanctuaires, avec un statut de prébendier. Il est encore restauré par Nabuchodonosor II, et reste en activité sous les Achéménides et les Séleucides, avant d’être transformé en forteresse sous les Parthes (voir plus bas). Les temples les plus importants après l'Ekur sont toujours l’Eshumesha de Ninurta, l’Ebaragurdara d'Ishtar (sous l’épithète Šarrat-Nippuri, « Reine de Nippur »), et l'Eurusagga de Gula, parèdre de Ninurta (qui porte l’épithète Belēt-Nippuri, « Dame de Nippur »). Ce dernier a été identifié sur le tell ouest (zone WA) grâce aux niveaux archéologiques de cette période, dans lesquels on a retrouvé de nombreux dépôts votifs dédiés par des personnes à cette déesse, qui est une divinité guérisseuse. Nombre d’entre eux étaient des statuettes de chiens, l’animal symbolisant Gula. Un fragment d’un objet en lapis-lazuli portant une inscription votive mentionnant cette déesse confirma définitivement l’identification du temple[31]. Il s’agit d’un bâtiment mesurant environ 100 × 40 mètres, de plan classique.

Le lot d’archives le plus important de cette période date de la domination achéménide, durant la seconde moitié du Ve siècle (règnes d’Artaxerxès Ier et de Darius II) : il s’agit des archives de la famille des descendants de Murashû, qui forment ce qui a pu être qualifié comme une « firme » familiale d’entrepreneurs. Ces quelque 800 tablettes retrouvées à la fin du XIXe siècle ap. J.-C. sur le tell ouest permettent de reconstituer l’organisation de l’administration de Nippur et sa région à cette période[32]. Le pouvoir achéménide avait réorganisé l'attribution des terres agricoles pour ses besoins militaires. Des terres étaient classées en fonction du service militaire à pourvoir par les personnes auxquelles elles étaient attribuées : il y avait ainsi des « domaines d'arc » (bīt qašti), les plus petites et les plus courantes, des « domaines de chevaux » (bīt sisî) et enfin des « domaines de char » (bīt narkabti), les plus grandes. Les personnes responsables de ces terres étaient groupées dans des unités plus importantes appelées haṭru, placées sous la direction d'un officier (šaknu), et qui devaient former une troupe de combat. Si en temps de guerre ils devaient fournir des soldats avec leur équipement (payé grâce aux produits du domaine attribué), le service (ilku) des tenanciers consistait plus souvent en des taxes versées au pouvoir central, en argent ou en nature. La perception des revenus d’un nombre croissant de ces domaines fut concédée à des dignitaires de la famille royale perse ou à des nobles, bien que la propriété de la terre soit toujours théoriquement pour le roi. La politique achéménide étant de mettre en valeur de plus en plus de terres, il en résulta une chute du prix des terres agricoles sous l'effet d'une croissance de l'offre, tandis qu'à l'inverse les prix du matériel agricole connurent une forte croissance. Les possesseurs de domaines d'arc eurent de plus en plus de mal à les mettre en valeur eux-mêmes, et concédèrent leur gestion à des fermiers qui avaient plus de moyens.

Les descendants de Murashû (« Chat sauvage ») faisaient partie de ces derniers. Les deux premiers à diriger la « firme » sont les fils de Murashû, Enlil-khatin (de 454 à 437) et Enlil-shum-iddin (445-437). Leurs fils prirent la suite des affaires. Les membres de cette famille prenaient en charge de nombreux domaines d’arc, en s'acquittant en retour des taxes pesant sur elles et en reversant une redevance régulière à leurs détenteurs théoriques. Ils disposaient d’un matériel agricole important, avec des bêtes et des travailleurs, et purent ainsi mettre en valeur de nombreuses terres. A un certain moment, ils purent même louer au pouvoir royal la gestion de portions de canaux d'irrigation, collectant les taxes dues par les usagers de ceux-ci. Quand une guerre de succession survint après la mort d'Artaxerxès Ier, les détenteurs de terres militaires durent rendre un service effectif, ce dont ils n’avaient souvent pas les moyens. Certains empruntèrent donc de l’argent aux Murashû, donnant leurs terres en gage antichrétique. Les membres de la firme connurent alors une période faste, prenant en gage jusqu’à 70 terres par an. Les archives de la famille s’arrêtent brutalement vers 413, quand le pouvoir de Darius II est stable. Il semble que les Murashû aient payé leur fortune, et aient été stoppés par le pouvoir royal qui démantèle progressivement leur pouvoir économique.

Dernières occupations[modifier | modifier le code]

De nombreuses ruines d'habitations ainsi que des trouvailles de monnaies dispersées sur tout le site montrent que Nippur est toujours une ville importante à la période hellénistique/séleucide (330-125 en basse Mésopotamie)[33]. Le tell Ishan al-Sahra, situé au sud-est de Nippur, devient un point de peuplement important à cette période, et continue sa croissance aux suivantes. À l'époque parthe (125 av. J.-C.-224 ap. J.-C.), surtout durant les premiers siècles de notre ère, Nippur devient l'une des plus importantes villes de basse Mésopotamie. Le monument le plus important de cette période est la forteresse qui est élevée sur les ruines de la ziggurat de l'Ekur, qui dans son dernier niveau (le III) comprend dans sa partie nord une vaste cour bordée par quatre iwans. Le temple d'Ishtar a été remanié : c'est un vaste édifice de 66 × 95 mètres, organisé autour d'une salle carrée ouvrant sur deux cellae parallèles. Cette dernière phase du temple conclut l'incroyable continuité de cet édifice qui est attesté sur environ 3 500 ans, ce qui en fait la plus longue séquence connue pour un bâtiment mésopotamien. Une cour à colonnes a été dégagée sur le tell ouest (zone WA). La ville devient un centre important du christianisme dans la région, et est élevée au rang d'évêché.

La croissance du site atteint son maximum à la période sassanide (224-651 ap. J.-C.), surtout sur le tell ouest et Ishan al-Sahra. Des canaux importants datant de cette époque ont été repéré. Nippur est toujours une cité prospère aux débuts de la période islamique et sous les premiers califes abbassides, jusqu'à la fin du VIIIe siècle ap. J.-C. La ville connaît ensuite un déclin marqué, et l'occupation se réduit à un petit village. Une bourgade existe encore à la période des Ilkhanides (XIVe siècle ap. J.-C.). Le site est abandonné au début du XVe siècle ap. J.-C., et il n'y a plus d'habitat dans les alentours de Nippur avant la période des Ottomans, à partir du XVIe siècle ap. J.-C..

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Dessin et valeurs de la coudée de Nippour sur FlorenceTime.net
  2. (en) McG. Gibson, Nippur - Sacred City Of Enlil, Supreme God of Sumer and Akkad, 1992
  3. http://oi.uchicago.edu/research/projects/nip/
  4. (en) McG. Gibson, « Patterns Of Occupation At Nippur », dans M. de J. Ellis (dir.), Nippur at the Centennial, Philadelphie, 1992 (mis en ligne sur le site de l'OIC)
  5. D. Frayne, Pre-Sargonic Period (2700-2350 BC), Royal Inscriptions of Mesopotamia, Early Periods 1, Toronto, Buffalo et Londres, 2008, p. 349-356
  6. (en) A. Westenholz, Old Sumerian and Old Akkadian Texts in Philadelphia Chiefly from Nippur, part. 1: Literary and Lexical Texts and the Earliest Administrative Documents from Nippur, Malibu, 1975
  7. a et b (en) A. Westenholz, Old Sumerian and Old Akkadian Texts in Philadelphia, part II: The 'Akkadian' Texts, the Enlilemaba Texts, and the Onion Archive, Copenhague, 1987
  8. (en) W. W. Hallo, « The House of Ur-Meme », dans Journal of Near Eastern Studies 31/2, 1972, p. 87-95
  9. (en) R. Zettler, The Ur III Temple of Inanna at Nippur, The Operation and Organization of Urban Religious Institutions in Mesopotamia in the Late Third Millennium B.C., Berlin, 1992
  10. F. Joannès, « Ekur », dans F. Joannès (dir.), Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne, Paris, 2001, p. 270-272
  11. Sur les événements politiques de cette période, D. Charpin, « Histoire politique du Proche-Orient amorrite », dans D.Charpin, D. O. Edzard et M. Stol, Mesopotamien : die altbabylonische Zeit, Fribourg et Gröningen, 2004, p. 25-480
  12. (de) F. R. Kraus, « Nippur und Isin nach altbabylonischen Rechtsurkunden », dans Journal of Cuneiform Studies 3, 1951, p. 37-39
  13. M. Sigrist, « Nippur entre Isin et Larsa de Sin-iddinam à Rim-Sin », dans Orientalia Nova Series 46, 1977, p. 363-374
  14. (en) J. F. Robertson, « The Internal Political and Economic Structure of Old Babylonian Nippur: The Guennakkum and His "House" », dans Journal of Cuneiform Studies 36/2, 1984, p. 145-190
  15. Sur le culte religieux à Nippur à la période paléo-babylonienne et son contexte social, voir notamment M. Sigrist, Les sattukku dans l'Esumesa durant la période d'Isin et Larsa, Malibu, 1984
  16. (en) E. C. Stone, « The Social Role of the Nadītu Women in Old Babylonian Nippur », dans Journal of the Economic and Social History of the Orient 25/1, 1982), p. 50-70
  17. (en) E. C. Stone, Nippur Neighborhoods, Chicago, 1987 [1]
  18. (en) M. Gibson et al., Excavations at Nippur, Twelfth Season, Chicago, 1978
  19. (en) S. Tinney, « Texts, Tablets, and Teaching: Scribal Education in Nippur and Ur », dans Expedition 40, 1998, p. 40-50 ; (en) E. Robson, « The Tablet House: A Scribal School in Old Babylonian Nippur », dans Revue d’Assyriologie 95, 2001, p. 39-66
  20. C. Proust, Tablettes mathématiques de Nippur, Istanbul, 2007
  21. Sur les fouilles concernant cette période voir notamment : (en) M. Gibson et al., Excavations at Nippur, Twelfth Season, Chicago, 1978 ; (en) M. Gibson et al., « Nippur 1975, A Summary Report », dans Sumer 34, 1978, p. 114-121
  22. (en) R. L. Zettler, Nippur, Volume 3: Kassite Buildings in Area WC-1, Chicago, 1993
  23. (en) W. Sommerfeld, « The Kassites of Ancient Mesopotamia », in J. M.Sasson (dir.), Civilizations of the Ancient Near East, New York, 1995, p. 917-950
  24. (en) J. A. Brinkman, « The Monarchy in the Time of Kassite Dynasty », dans P. Garelli (dir.), Le Palais et la Royauté, Paris, 1974, p. 406-407
  25. (de) L. Sassmannshausen, « Mittelbabylonische Runde Tafeln aus Nippur », dans Baghdader Mitteilungen 28, 1997, p. 185-208 ; (en) N. Veldhuis, « Kassite Exercises: Literary and Lexical Extracts », dans Journal of Cuneiform Studies 52, 2000, p. 67-94
  26. a et b (en) S. Cole, Nippur in Late Assyrian Times, c. 755-512 B.C., Helsinki, 1996
  27. (en) S. Cole, The Early Neo-Babylonian Governor's Archive from Nippur, Chicago, 1996 En ligne
  28. (en) A. L. Oppenheim, « "Siege Documents" from Nippur », dans Iraq 17, Londres, 1955, p. 69-89
  29. (en) M. D. Coogan, « Life in the Diaspora, Jews at Nippur in the Fifth Century B.C. », dans The Biblical Archaeologist 37/1, 1974, p. 6-12
  30. (en) P.-A. Beaulieu, « The Brewers of Nippur », dans Journal of Cuneiform Studies 47, 1995, p. 85-96
  31. (en) McG. Gibson, « Nippur, 1990: Gula, Goddess of Healing, and an Akkadian Tomb », site de l'OIC, 1990
  32. (en) M. Stolper, Entrepreneurs and Empire: the Murašû Archive, the Murašû Firm, and Persian rule in Babylonia, Istanbul, 1985. (en) Id., « Fifth-Century Nippur: Texts of the Muraåûs and from their Surroundings », dans Journal of Cuneiform Studies 53, 2001, p. 83-133
  33. Sur les dernières périodes d'occupation du site : (en) McG. Gibson, « Patterns Of Occupation At Nippur », dans M. de J. Ellis (dir.), op. cit.

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) M. de J. Ellis (dir.), Nippur at the Centennial, Philadelphie, 1992.
  • (en) R. Zettler, « Nippur », dans E. M. Meyers (dir.), Oxford Encyclopaedia of Archaeology in the Ancient Near East, Volume 4, Oxford et New York, 1997, p. 148-152