Nikolaï Boukharine

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Nikolaï Boukharine en 1929

Nikolaï Ivanovitch Boukharine (en russe : Никола́й Ива́нович Буха́рин) (27 septembre/9 octobre 188815 mars 1938) est un intellectuel, révolutionnaire et homme politique soviétique, membre des bolcheviks puis du Parti communiste soviétique.

Membre du Bureau politique (1919-1929) et du Comité central du Parti bolchevik (1917-1937) ; chef de l’Internationale communiste (1926-1928) ; rédacteur en chef de la Pravda (1918-1929), de la revue Bolchevik (1924-1929) et des Izvestia (1934-1936) ; auteur de nombreux ouvrages (livres théoriques, rapports politiques, articles de toutes sortes), comme L’ABC du communisme (1919), l’Économique de la période de transition (1920), La Théorie du matérialisme historique (1921), etc. Il est le plus jeune des héritiers cités - et récusés - par Lénine dans son « testament » de 1922. Il choisit de soutenir Staline après la mort de Lénine.

Il échoue dans ses tentatives de résistance quand il prend conscience des orientations réelles de la politique de Staline. Malgré son respect formel des règles de la discipline du Parti, il est une des victimes de la Grande Purge de la fin des années 1930 et il est contraint d’avouer ses « crimes » dans une mise en scène judiciaire avant d’être exécuté.

Avant la révolution de 1917[modifier | modifier le code]

Boukharine est né à Moscou dans une école primaire où enseignaient ses parents[1]. Très bon élève, passionné d’histoire naturelle, de mathématiques, de littérature et de peinture, il est admis dans un des gimnaziya [lycées] de Moscou les plus réputés, comme le Premier lycée classique de Moscou. Sa vie politique commence à l’âge de seize ans (1904) dans des cercles de discussion proches des sociaux-démocrates. Il participe au mouvement révolutionnaire de 1905 avec les étudiants de l’université de Moscou. En 1906, il adhère au POSDR[2]. Il a presque dix-huit ans et il est déjà un révolutionnaire professionnel bolchevik. En 1907, avec Grigori Sokolnikov, il organise un congrès de la jeunesse et des étudiants sociaux-démocrates. Avec Ilya Ehrenbourg, il anime une grève dans une fabrique de papiers muraux. À vingt ans, en 1908, il est membre du Comité du parti de Moscou. Très actif à l’université et dans la ville de Moscou, il est rapidement pisté par la police politique et ses indicateurs. Arrêté deux fois, en 1909 et en 1910, il passe six mois en prison avant d’être envoyé en exil à Onéga, dans la province d’Arkhangelsk. Il s’en échappe le 30 août 1911 et réapparaît à Hanovre, où il reste quelque temps avant de se rendre à Cracovie en 1912 pour une première rencontre avec Lénine. Pendant son exil, il se marie avec une camarade de parti moscovite, Nadejda Mikhaïlovna Loukina, et poursuit ses études d’économiste à Vienne (il suit les cours de Böhm-Bawerk et Wieser) et il y écrit L’Économie politique du rentier, une critique logique et sociologique du marginalisme néo-classique. Au moment de la déclaration de guerre, en août 1914, il est expulsé vers la Suisse (il étudie Léon Walras à Lausanne). Il se rend ensuite en Suède et enfin aux États-Unis. Il participe ainsi pendant près de six ans aux débats et aux querelles des exilés russes.

Le premier contact direct avec Lénine est assez difficile car il ne parvient pas à le convaincre que Malinovski, chef de la fraction bolchevique des députés à la Douma, est en fait un policier qui espionne le parti, mais il sait vite se faire reconnaître comme un économiste marxiste et un critique compétent, publié régulièrement dans les journaux sociaux-démocrates. En 1913, c’est lui que Lénine sollicite pour aider un Géorgien de passage à Vienne, Joseph Staline, afin de rédiger un article sur Le Marxisme et la question nationale. Dans les premières années de la guerre mondiale des controverses multiples opposent Boukharine à Lénine. D’abord au cours de la conférence de Berne (où les bolcheviks débattent de la « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ») lorsque Boukharine pose à sa manière des questions politiques particulières (Quelle alliance tactique avec la petite bourgeoisie ? Qui peut-on rassembler dans une nouvelle internationale ? Etc.). La querelle s’envenime ensuite principalement sur l’importance de la question nationale (Boukharine, comme Karl Radek ou Rosa Luxemburg, ne voit aucune raison de soutenir le droit des nations à l’autodétermination quand la révolution mondiale est à l’ordre du jour) et sur la conception marxiste de l’État, car Boukharine, en travaillant sur l’État impérialiste, a redécouvert la nécessité révolutionnaire de « briser » l’État pour réussir la révolution. Lénine ne le rejoindra qu’en préparant son livre sur L’État et la Révolution, à la veille de la révolution d’Octobre. En attendant le « vieux » chef des bolcheviks condamne « l’économisme » et le « semi anarchisme » du jeune « Nota Bene ». La dispute est vive, mais elle n’empêche pas Lénine d’apprécier un essai comme L’Économie mondiale et l’impérialisme (achevé en 1916) pour lequel il écrit une préface et qu’il utilise dans son propre travail sur L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme.

À cette époque d’exil, d’errance et de difficultés incessantes, Boukharine est une figure typique de l’extrême-gauche européenne, internationaliste et anti-étatiste, très indépendant intellectuellement, ouvert aux idées nouvelles chez les marxistes (par exemple celles des austro-marxistes) ou chez les sociologues (Max Weber, Alexandre Bogdanov) et toujours prêt à confronter ses opinions à celles de ses camarades exilés. Ses relations avec Trotsky, qui est l’autre référence révolutionnaire de la gauche social-démocrate russe, ne sont pas plus faciles que celles qu’il a avec Lénine. Lorsqu’ils se rencontrent à New York en janvier 1917, Boukharine accueille chaleureusement Trotsky et sa famille. Il lui propose aussitôt de visiter une bibliothèque publique américaine qu’il trouve extraordinaire car elle reste ouverte tard le soir et ils éditent ensemble le journal Novy Mir. Mais ils s’affrontent en même temps sur la question de la participation des sociaux-démocrates russes au parti socialiste américain[3].

De la révolution de Février 1917 à 1923[modifier | modifier le code]

Boukharine veut retourner en Russie dès que la nouvelle de la Révolution de Février (mars 1917) parvient en Amérique. Le chemin est long et périlleux, par le Japon et la Sibérie, et il ne parvient à Moscou qu’au début du mois de mai. Immédiatement d’accord avec le choix radical de Lénine d’aller vers une seconde révolution donnant le pouvoir aux soviets, il devient un dirigeant national du parti, élu au Comité central par le Congrès d’août 1917, et il est un des chefs du Comité du parti à Moscou. Il participe activement à tous les moments de la révolution d’Octobre, notamment à l’insurrection moscovite qui conforte celle de Petrograd. C’est lui qui dirige la dispersion de l’Assemblée constituante en janvier 1918, et le parti lui confie la direction de son plus grand journal, la Pravda.

Mais Boukharine est de ceux qui en appellent à la guerre révolutionnaire pour arriver à une révolution prolétarienne mondiale. Pendant quelques semaines il prend la tête du mouvement d’opposition à la ratification du traité de paix avec l’Allemagne signé à Brest-Litovsk. Il a le soutien de nombreux cadres du parti, il commence à dessiner les contours d’un « communisme de gauche » et il envisage même un instant de renverser le gouvernement de Lénine pour l’empêcher de trahir le radicalisme révolutionnaire[4] . Mais une fois le traité ratifié, Boukharine renonce rapidement à diriger l’opposition « de gauche ». Il se dissocie de Nikolaï Ossinski et de ceux qui contestent aussi la politique économique modérée préconisée alors par Lénine (il lui reproche seulement de parler de « capitalisme d’État » alors que le prolétariat exerce sa dictature et ne peut donc pas faire du « capitalisme »). Après une interruption entre février et mai - juin 1918, il reprend toutes ses fonctions dans le parti qui lutte pour garder le pouvoir dans les conditions d’une guerre civile d’une rare violence. Il joue dès cette époque un grand rôle international. En 1918, on le voit deux fois à Berlin, d’abord au cours de l’été, à l’occasion d’une commission chargée de négociations complémentaires au traité de Brest-Litovsk, puis en octobre, alors que l’espoir d’une révolution allemande est encore très fort. Il est rapporteur pour la « plate-forme » au premier Congrès de la Comintern (mars 1919) et il est élu membre de son Comité exécutif. Membre suppléant du Bureau politique, idéologue et propagandiste réputé, il est le spécialiste du programme du Parti et il publie des livres qui feront connaître dans le monde entier ce qu’est le nouveau mouvement révolutionnaire, en particulier L’ABC du communisme (1919), rédigé avec Evgueni Preobrajenski. Stimulé par quelques conflits théoriques avec Lénine et par les besoins de formation des cadres du parti dans l’Institut des professeurs rouges, il écrit et publie des ouvrages comme Économique de la période de transition (1920), qui contient une analyse économique du processus révolutionnaire que Lénine, en 1919, avait jugé impossible à mettre en forme, et La Théorie du matérialisme historique (1921), un Manuel populaire de sociologie qui a l’ambition de présenter la théorie marxiste sous une forme nouvelle.

Certains historiens du communisme pensent que ces textes écrits à l’époque du communisme de guerre reflètent nécessairement les illusions de cette période (illusion d’un passage direct au socialisme puisque l’État, pour les besoins de la guerre, tend à organiser la production et la répartition ; illusion de la mise en place d’une planification par l’État rendant inutile l’échange et la monnaie ; jusqu’à l’illusion d’un début de dépérissement de l’État, alors qu’il est seulement profondément désorganisé). Mais la réflexion de Boukharine sur la « transition » développe seulement l’idée que la crise révolutionnaire est, économiquement, la « désagrégation » des structures et de l’organisation du capitalisme d’État et que la révolution prolétarienne a pour tâche de reconstruire et recombiner tous ces éléments sous la direction d’un État socialiste. L’illusion propre à Boukharine, à ce moment de guerre civile d’une violence extrême, est qu’il s’imagine que l’État de la « dictature du prolétariat » peut rapidement «  organiser «  l’ensemble de l’économie à peu près comme cela s’est fait en Allemagne pendant la guerre, sous la direction de l’armée.

Au début de 1921, lorsque la guerre civile s’est conclue par la victoire nette des bolcheviks, la crise politique et sociale que connaissent la Russie soviétique et le PC(b)R remet tout en question. Boukharine, qui traverse cette crise en mécontentant tout le monde parce qu’il cherche à jouer le rôle de « tampon » entre Lénine et Trotsky sur la « question syndicale », est très vite un des partisans les plus convaincus de la « nouvelle politique économique » (la NEP) lancée par Lénine. Alors que beaucoup d’anciens « communistes de gauche » et de « vieux bolcheviks » ne reconnaissent plus le socialisme qu’ils avaient imaginé, Boukharine, dès 1921, donne son explication de ce qui s’est passé : l’État socialiste n’a pas pu maintenir une organisation rationnelle non marchande de l’économie reprenant les éléments donnés par le capitalisme d’État. L’État socialiste russe est encore incapable d’organiser intégralement l’ensemble de l’économie. Mais il reste vrai que la transition passe par des « formes socialistes qui sont dans un certain sens le prolongement, sous une forme différente, des formes capitalistes qui l’ont précédé »[5] . Pour aller au socialisme, le pouvoir soviétique doit partir d’un niveau d’organisation inférieur à celui qu’atteignait déjà le capitalisme d’État. Les formes capitalistes qui sont l’objet d’une « destruction-reconstruction » sont celles de la petite production marchande (dans l’agriculture) et de la concurrence monopoliste (dans la grande industrie et la finance). Par une ruse dont l’histoire a le secret on ira au socialisme par le marché, car les grandes unités économiques, dont l’État socialiste a le contrôle, sont plus rationnelles et plus efficaces, elles finiront donc par absorber les petites unités marchandes urbaines et rurales.

La NEP s’oppose certainement au « communisme de guerre » et aux « folies » (mot de Lénine et de Boukharine) qui ont pu être faites à cette époque héroïque, mais elle ne contredit pas le raisonnement théorique de Boukharine. Le passage de Boukharine de la « gauche » à la « droite » du parti signifie avant tout qu’il prend conscience des conséquences du niveau réel de développement de l’économie soviétique. Dans un contexte d’échec de l’expansion internationale de la révolution, il constate, avec Lénine et Trotsky, que l’État soviétique est, pour une période indéterminée, le seul bastion conquis par la « révolution mondiale ». Pour le renforcer et passer dans la mesure du possible à la « phase constructive » de la révolution, il faut être très réaliste et ne compter que sur les faibles moyens disponibles. Lénine, dans cette période de la NEP, jusqu’à l’attaque cérébrale qui le rendra muet en mars 1923, est ouvertement porteur d’un discours « réformiste » et « gradualiste » (dans le cadre d’un État tenu exclusivement par le parti du prolétariat) qui servira de modèle à Boukharine pendant toute la suite de sa carrière.

Il dirige l'École internationale Lénine.

La lutte pour le pouvoir (1924-1927)[modifier | modifier le code]

Après la mort de Lénine, en janvier 1924, Boukharine devient membre titulaire du Bureau politique. Dans la lutte pour le pouvoir entre Trotsky, Zinoviev, Kamenev et Staline, Boukharine se rallie à Staline qui se place au centre du Parti et soutient la poursuite de la NEP contre l’opposition trotskiste qui voudrait l’infléchir « à gauche » en accélérant l’industrialisation, en luttant plus énergiquement contre les paysans riches (les « koulaks ») et en développant un mouvement d’agitation révolutionnaire mondial. Dans ce débat, c’est Boukharine qui met en forme les arguments de la thèse du « socialisme dans un seul pays » avancée par Staline en 1924. En fait Boukharine dit seulement que le processus de transition peut se poursuivre en l’absence d’une révolution dans les pays européens plus développés que l’URSS (à condition de maintenir le cap de la NEP et de préserver l’alliance avec la paysannerie), mais l’opposition se souvient que les bolcheviks ont toujours dit que la révolution ne réussirait qu’en devenant mondiale et elle pense que cette théorie nouvelle revient à dire que la révolution n’a plus besoin d’être encouragée dans les pays capitalistes puisque la Russie peut et va réaliser le socialisme avec ses seules forces. Complètement imperméable à ces critiques, Staline se glorifiera jusqu’au bout de sa « théorie » du « socialisme dans un seul pays », mais, après le tournant de la collectivisation, elle lui donnera un contenu complètement opposé aux idées de Boukharine.

Dans la lutte pour le pouvoir, Staline est assez habile pour écarter ses rivaux les uns après les autres. Trotsky, la personnalité la plus forte de l’opposition de gauche, est défait le premier, avec l’aide de Zinoviev et Kamenev. Puis Staline utilise Boukharine pour éliminer Zinoviev et Kamenev de la direction du parti. Pendant presque deux ans (1926-1928) Boukharine semble ainsi accéder au plus haut niveau du pouvoir. Il est de facto le chef de file de l’aile droite du parti qui occupe de solides positions. La « droite » est à la tête du gouvernement (Alexei Rykov), des syndicats (Mikhaïl Tomsky), de la presse et de l’Internationale communiste (Nicolaï Boukharine). Les dirigeants de la droite sont populaires, et, après le XVe congrès du Parti communiste, en décembre 1927, ils ont en apparence la majorité au Bureau politique, là où tout se décide. Après être allés jusqu’au bout des affrontements avec l’opposition en l’excluant du Parti et en exilant Trotsky et son groupe, les chefs de la droite découvrent alors que Staline a déjà décidé de renverser l’orientation de sa politique. Pour surmonter la pénurie de céréales, le Secrétaire Général du Parti demande des mesures de réquisition « extraordinaires » et amorce un tournant vers une politique d’industrialisation rapide et de collectivisation accélérée dans l’agriculture. Se serait-il soudain converti aux idées politiques de la gauche qu’il vient d’éliminer ? Boukharine et ses amis ne refusent pas d’envisager une croissance plus rapide et plus planifiée des investissements (le premier plan quinquennal est en préparation), mais ils redoutent les « méthodes administratives » et ils préfèrent une approche plus modérée offrant aux paysans l’opportunité de s’enrichir et de consommer, donc respectant des proportions équilibrées entre les grands secteurs de l’économie. Boukharine dénonce depuis longtemps l’idée de prélever un « tribut » sur les paysans en faveur de l’industrie comme une forme d’« exploitation militaro-féodale » inadmissible. Boukharine pendant toute l’année 1928 tente d’organiser la résistance à Staline aux réunions du Bureau politique, aux sessions plénières du Comité central et au Congrès de l’Internationale. Sur ce terrain, il n’est pas de taille pour l’emporter.

La chute du pouvoir (1928-1929)[modifier | modifier le code]

Au début de 1928, Boukharine est populaire à la base du Parti (et peut-être dans la population soviétique, largement paysanne), mais il n’a pas le soutien de beaucoup de cadres supérieurs du Parti en dehors de quelques-uns des élèves de son école (l’Institut des professeurs rouges) qui sont tous des spécialistes des questions idéologiques et non des « organisateurs ». Seul le comité du Parti de la ville de Moscou est dirigée par des boukhariniens sûrs. L’Internationale communiste, qui aurait pu devenir son bastion puisqu’il la dirige, n’apporte que des déceptions (la grève des mineurs anglais en 1926) ou des catastrophes (la déroute des communistes en Chine en 1927) qui le fragilisent. Le soutien de Boukharine à la poursuite de la NEP n’enthousiasme pas les cadres du Parti. Son slogan à l’intention des paysans, « Enrichissez-vous ! » et l’idée que la construction du socialisme ira « à pas de tortue » sont mal accueillis et n’ont pas été défendus avec ardeur quand Zinoviev les a attaqués. Staline et ses partisans reprendront les mêmes attaques contre la « déviation droitière » en la présentant comme une menace pour la révolution à un moment où il faut accélérer l’industrialisation de la manière la plus énergique.

Face à un secrétaire général dont il a renforcé le pouvoir en l’aidant contre les oppositions de gauche, Boukharine est assez facilement mis en difficulté et finalement écarté de tous ses postes dans la direction du Parti. La nouveauté est que plus rien ne se passe au grand jour. Boukharine est d’abord affaibli par la trahison de deux membres du Bureau politique (Mikhaïl Kalinine et Kliment Vorochilov) qui lâchent la majorité de droite lorsqu’il est question de censurer les « excès » commis par Staline[6]. Au plenum du Comité central de juillet, puis au Congrès de l’IC, en août, les chefs de la droite constatent que là aussi ils ont perdu la majorité dans la direction et que les staliniens les harcèlent de plus en plus ouvertement. Boukharine et ses amis cependant se laissent berner par Staline qui, n’ayant pas encore de programme bien défini, accepte des compromis successifs apparemment favorables à la droite. Publiquement, la droite joue le jeu de l’unité presque jusqu’à la fin de 1928, alors que pendant ce temps Staline et ses partisans utilisent leur contrôle de la machine du parti pour remplacer les soutiens de Boukharine dans leurs bastions de Moscou, des syndicats et de la Comintern.

Effaré par la tournure des événements[7], Boukharine essaie d’obtenir le soutien ou la neutralité de ses anciens adversaires. Il prend des contacts avec le groupe Zinoviev-Kamenev et cherche à joindre Trotsky. Une rencontre discrète avec Kamenev, à son domicile, le 11 juillet 1928, est particulièrement importante. Kamenev prend la mesure de l’inquiétude de son visiteur et de la peur que lui inspire Staline, ce « Genghis Khan » qui « ne craint pas de trancher les gorges » et qui « conduit le pays à la famine et à la ruine ». Boukharine hésite encore à rendre la discorde publique et il donne à Kamenev l’impression d’être « un homme qui se sait condamné ». Boukharine ne tire aucun avantage de ces démarches interdites par la discipline du parti. Les trotskistes exilés en Sibérie n’envisagent pas de rallier le camp de Staline, mais ils excluent catégoriquement de se joindre à Boukharine. Ils font cependant circuler le mémorandum établi par Kamenev dans le Bulletin de l’opposition, si bien qu’il est publié à Paris, en janvier 1929, par un journal menchevik. Cette révélation d’une activité fractionnelle du chef de la droite arrive alors que Boukharine s’est enfin décidé à intervenir sur le fond du débat (sans nommer son adversaire réel) en publiant quelques articles et elle donne à Staline une occasion de l’accuser pour un motif disciplinaire. Le débat final, très vif, est tranché en avril par un Plenum du Comité central, mais dans le secret le plus complet. Les textes des vaincus ne seront pas publiés. Les décisions prises sont même cachées à la XVIe Conférence du Parti, réunie fin avril. Staline lancera d’abord ses « brigades théoriques » dans une campagne virulente contre la « déviation de droite » pour annoncer petit à petit son exclusion des syndicats, de l’Internationale, de la presse, etc. Le 17 novembre 1929, Boukharine est enfin démis officiellement du Bureau politique.

Boukharine, qui ne peut rien dire publiquement pour se défendre, est contraint de signer avec Rykov et Tomsky une déclaration de soumission datée du 25 novembre 1929. Un an plus tard il signera une nouvelle déclaration personnelle[8] . La « droite » est ainsi éliminée, aussi bien dans le Parti communiste d’Union Soviétique que dans l’Internationale. Les partisans de Boukharine (l’Américain Lovestone, les Allemands Brandler et Thalheimer, etc.) sont exclus ou quittent le Comintern. Ils tentent un moment de former une alliance internationale, une Opposition Communiste Internationale (les trotskistes de l’Opposition de Gauche la désigneront toujours comme l’Opposition de Droite).

De la collectivisation à la veille de la Grande Purge (1930-1935)[modifier | modifier le code]

Staline dispose maintenant d’une autorité sans égal dans la direction du Parti (en novembre 1930, par exemple, Syrtsov et Lominadzé veulent corriger la politique de collectivisation et ils sont aussitôt punis). Cependant, vers 1932-1933, il y a des signes que des modérés parmi les partisans de Staline songent à mettre fin à la terreur officielle et à apporter un changement général de politique, maintenant que la collectivisation de masse est largement réalisée et que le pire est passé. Ils protègent Boukharine, directement, en lui offrant des emplois de directeur de recherche au Conseil économique suprême, puis au Commissariat à l’industrie lourde[9], et indirectement, lorsqu’un groupe de ses anciens partisans, autour de Martemyan Rioutine, rédige et fait circuler clandestinement une plate-forme anti-stalinienne. Staline, « le mauvais génie de la révolution russe » selon Rioutine, réagit en voulant appliquer la peine de mort à tous ces comploteurs, malgré la recommandation de Lénine, suivie jusqu’ici[10], de ne pas faire couler le sang entre les membres du Parti. Les modérés de la direction du Parti refusent d’aller aussi loin et limitent à un minimum le nombre des victimes emprisonnées ou exclues. Plus important encore : Sergueï Kirov, le dirigeant du Parti à Leningrad, apparaît de plus en plus comme le chef populaire des modérés. Kirov lui-même est totalement loyal envers Staline, mais il est favorable à un relâchement général de la tension et à une réconciliation avec les anciens opposants. Au Congrès du Parti en 1934, Kirov est le candidat au Comité central le mieux élu avec seulement trois votes négatifs, alors que Staline en enregistre deux cent quatre-vingt-douze.

C’est dans ce contexte d’une courte période de dégel qu’en 1934-1936 Boukharine est politiquement réhabilité. Il a préalablement reconnu une fois de plus ses « fautes » en janvier 1933. Il y a mis plus de bonne volonté, parce qu’il pense qu’il faut resserrer les rangs face aux famines et aux révoltes qui ravagent les campagnes russes et aussi face à l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne. La direction lui confie en 1934, après le Congrès, le poste de rédacteur en chef du journal quotidien du gouvernement, Izvestia. Dans ses nombreux articles, conformes aux règles journalistiques de cette époque du culte de Staline, il met plus particulièrement l’accent sur les dangers des régimes fascistes en Europe et développe ses idées sur « l’humanisme prolétarien ». Il est aussi nommé à la commission qui prépare le texte de la Constitution soviétique de 1936, un texte qui promet les libertés de parole, de la presse, de réunion, de religion, et le respect de la sphère privée de la personne, de son domicile et de sa correspondance. Boukharine renforce autant que possible le camp des modérés et ceux-ci lui rendent un peu d’influence politique.

Mais l’esprit de modération est bien menacé depuis que Kirov a été assassiné à Leningrad en décembre 1934. Ce crime, dont sont accusés les membres de l'Opposition Ouvrière, profite à Staline pour déclencher du processus de la « Grande Purge » par laquelle il fera éliminer toutes les oppositions à sa ligne politique, par le biais de milliers d’exécutions. Après le meurtre de Kirov, le NKVD travaille à la mise en accusation successive de groupes toujours plus nombreux d’anciens opposants, en commençant par le groupe de Zinoviev et Kamenev. Il leur impute rituellement une participation à l’assassinat de Kirov et y ajoute d’autres actes de trahison, de terrorisme, de sabotage et d’espionnage.

Les nœuds se resserrent (1936)[modifier | modifier le code]

Peu avant que la purge ne s’accélère, Staline envoie Boukharine à Paris pour y négocier l’achat d’archives de Marx et Engels appartenant au Parti social-démocrate allemand (SPD), qui a pu les faire sortir d’Allemagne après l’arrivée au pouvoir des nazis. Après un périple européen (Prague, Vienne, Copenhague, Amsterdam), Boukharine est à Paris pendant six semaines (mars-avril 1936). En marge de ses rencontres avec Boris Nicolaevski, un vieux menchevik qui représente le SPD, il fait une conférence à la salle de la Mutualité sur Les Problèmes fondamentaux de la culture contemporaine (3 avril) et sa jeune épouse[11], Anna Mikhaïlovna Larina, vingt deux ans, enceinte de huit mois, le rejoint le 6 avril.

Les témoignages sur ce séjour sont contradictoires. Les premiers qui ont été reçus par les historiens sont moins fiables qu’on l’a d’abord cru. Nicolaevski, à la fin des années 1950 et au début des années 1960[12], a raconté longuement ses rencontres avec Boukharine. Selon Nicolaevski, Boukharine profite de son séjour à Paris pour confier ce qu’il pense réellement de Staline et de sa politique à des personnes qu’il connaît de longue date (Fedor I. Dan) ou qui sont des parents de ses amis (Nicolaevski est le frère d’un beau-frère de Rykov). Il leur parle par exemple de la « déshumanisation » des membres du Parti qui ont pris part à la campagne de collectivisation et à ses massacres et qui, « pour ne pas devenir fous, ont accepté la terreur comme une méthode administrative normale ». Il dit encore beaucoup d’autres choses, sur les dirigeants du Parti, sur l’affaire Rioutine ou sur Kirov, que Nicolaevski utilise pour rédiger une Lettre d’un vieux bolchevik, publiée à partir de décembre 1936 par Le Messager socialiste, la revue menchevik parisienne qui avait déjà révélé en 1929 la rencontre de Boukharine et Kamenev. Ce document anonyme a immédiatement été beaucoup utilisé pour comprendre ce qui se passait en URSS et Stephen Cohen s’est appuyé sur le témoignage de Nicolaevski pour rédiger sa biographie de Boukharine (parue en 1971). Mais Nicolaevski ignorait encore au début des années 1960 qu’Anna Mikhaïlovna Larina avait survécu à Staline.

Lorsqu’elle a pris connaissance de ces récits, elle a eu le sentiment que Nicolaevski avait tout inventé et réécrit l’histoire comme s’il n’avait pas été, en réalité, un adversaire de Boukharine. Selon Anna Larina, son mari lui dit avant de partir à Paris et lui redit quand elle le rejoint qu’il ne peut pas envisager de parler sans témoin avec ceux qui ont édité le mémorandum de Kamenev. Elle ne l’entend faire aucune confidence, même à une vieille amie de la famille Larine qu’elle rencontre avec lui. Elle note que Nicolaevski raconte comment Boukharine lui a parlé plusieurs fois d’un voyage dans le Pamir, alors, nous dit-elle, qu’il n’est allé dans ces montagnes que quatre mois plus tard. Anna Larina, quand elle rédige ses mémoires[13], n’est pas loin de penser que la Lettre de Nicolaevski a été publiée pour nuire à Boukharine qui était alors l’objet d’une enquête du NKVD (et elle a, en effet, été utilisée pour le procès). Anna Larina conclut que ce voyage n’est qu’une provocation de la machine infernale stalinienne, dont le but est de rendre crédible les accusations d’espionnage et de trahison qui sont en préparation. Reste le témoignage d’André Malraux, qui organise la conférence du 3 avril et révise la traduction du texte imprimé. Il se souvient, trente-cinq ans plus tard, d’un Boukharine se promenant place de l'Odéon, distrait, et disant, en passant, « Maintenant, il va me tuer[14] ».

Boukharine, même lorsque sa femme le rejoint à Paris, n’envisage pas d’émigrer parce qu’il ne « prévoit pas sa perte[15] » et parce qu’il n’est plus un « opposant ». Quand il parle devant sa femme, il reconnaît invariablement que Staline a gagné, il vante les réalisations de l’industrie lourde soviétique[16], etc. Il se surveille lui-même et il sait bien qu’on le surveille. Mais Boukharine a toujours le souci de protéger les siens. On ne peut pas exclure complètement qu’il se cache aussi de sa femme, pour ne pas la compromettre. Les critiques et les doutes d’Anna Larina mettent en lumière les reconstructions laborieuses des témoignages de Nicolaevski ou de Dan.

L’arrestation et le procès (1937-1938)[modifier | modifier le code]

Boukharine est en voyage dans le Pamir quand s’ouvre le procès de Zinoviev et Kamenev, entourés de quelques vieux bolcheviks de l’ancienne Opposition de gauche. Ils témoignent publiquement contre Boukharine, Rykov et Tomski et ils sont promptement exécutés. D’août 1936 jusqu’au 27 février 1937, Boukharine est soumis à une première arrestation avec l’ouverture d’une instruction par la Procurature de l’URSS : il est coupé de presque toutes ses relations, toutes ses activités sont suspendues, il est confronté à une série de faux témoins et il comparait devant Staline ou Kaganovitch qui font alterner le chaud et le froid. Boukharine veut « tenir bon »[17] , mais il est désespéré. Il décide finalement d’engager une grève de la faim, et il interpelle ses tourmenteurs du Comité Central : « Je ne peux pas me tuer d’une balle de revolver, parce qu’on dira que je me suis suicidé pour nuire au Parti ; par contre si je meurs pour ainsi dire de maladie, que perdez-vous ?… Mais dites-moi ce que vous perdez. Si je suis un saboteur, un fils de chienne, etc., à quoi bon me plaindre ? ». Comme il se heurte à un mur de haine et de ricanements, il s’écrie : « Mais comprenez qu’il m’est difficile de vivre ! »[18] . Il ne défend pas une politique comme en 1929, mais sa dignité d’homme qui n’a pas trahi, qui ne veut rien faire qui puisse nuire politiquement à son Parti et pour qui il est maintenant « impossible de vivre ». « Certes, si je ne suis pas un homme, alors il n’y a rien à comprendre »[19] Boukharine fait ses adieux à sa famille. Il cherche pendant les treize mois suivants, enfermé à la Loubianka, comment répondre comme un homme aux questions qu’il inscrit, dès le début de son emprisonnement, sur un morceau de papier : « (c) Si tu meurs, qu’emportes-tu avec toi ? Au nom de quoi ? Spécialement à l’étape actuelle (d) Si tu vis – comment vivre et pourquoi ? (e) Tout ce qui est personnel est en train d’être écarté (f) Dans les deux cas il n’y a qu’une seule conclusion »[20] . Il redit ces questions dans sa dernière déclaration du procès et dit quelle est cette conclusion. Les « faits positifs qui resplendissent en Union Soviétique » l’ont « désarmé définitivement », il peut mourir au nom de l’URSS, comme il pourrait vivre pour elle.

Le procès spectacle dans lequel Boukharine joue le premier rôle entouré de vingt autres accusés, dont Rykov et l’ancien chef de la police Guenrikh Iagoda, est longuement préparé pour être le sommet de la série commencée avec les zinovievistes et poursuivie avec Radek, Gueorgui Piatakov et quelques anciens trotskistes. Le procès du « bloc des droitiers et des trotskistes » doit démontrer que tous les « vieux bolcheviks » qui s’étaient si peu que ce soit opposés à Staline avaient comploté dès 1918 pour assassiner Lénine et Staline ; qu’ils avaient tué Kirov, empoisonné Maxime Gorki, et qu’ils étaient des espions de toutes les puissances étrangères pour le compte desquelles ils s’apprêtaient à dépecer l’URSS et à partager ses territoires entre l’Allemagne, le Japon et la Grande-Bretagne.

L’absurdité des accusations et l’invraisemblance des aveux de tous ces vieux révolutionnaires n’empêchent pas cette opération de réussir jusqu’à un certain point. Pour quelques communistes et anciens communistes américains ou européens (Bertram Wolfe, Jay Lovestone, Arthur Koestler, Heinrich Brandler ou Charles Rappoport) le procès de Boukharine provoque leur rupture définitive avec le communisme et même, pour les trois premiers, leur conversion à un anti-communisme fervent. Une petite partie des observateurs de la presse comprend aussitôt que tout ici est mensonge, mais sur les masses soviétiques et sur une bonne part de l’opinion publique dans le reste du monde, le spectacle mis en scène atteint son but : anéantir les accusés et les faire sortir de l’histoire comme des criminels qu’il faut oublier pour toujours. La clé de la réussite relative de cette imposture est que l’accusation est portée par les accusés eux-mêmes. Et Boukharine s’est prêté à cette mise en scène.

Anastase Mikoyan et Molotov ont affirmé, longtemps après, que Boukharine n’avait jamais été torturé. Les documents disponibles sur son séjour en prison ne donnent pas d’indication de torture allant au-delà de conditions d’enfermement extrêmement dures. Mais Boukharine se plaint de souffrir d’hallucinations et il craint évidemment tout ce qui peut menacer ses proches. Il résiste trois mois aux enquêteurs, puis, à partir de juin 1937, il rédige avec eux, en plusieurs étapes, des aveux qu’il s’efforce encore de limiter mais qu’il promet de ne pas retirer publiquement[21] . Cependant, comme il présente lui-même sa défense, il a une « tactique » (qui met en rage le procureur Vychinski) : il reconnaît la « somme totale de ses crimes » et sa responsabilité pour tout ce qui est imputé au « bloc des droitiers et des trotskistes », mais il nie avoir eu connaissance de la plupart des « crimes » particuliers. Il refuse aussi d’avouer à l’audience sa participation à de prétendus complots contre Lénine, et d’autres affaires d’espionnage, qui n’étaient pas inscrites dans l’instruction. De ce fait, il donne aux observateurs quelques exemples de l’incohérence de l’ensemble du procès[22] . Boukharine, consciemment, laisse des indices pour ceux qui voudraient la vérité, et, pour ceux qui n’auraient pas encore compris, il dit, tout à la fin de sa dernière déclaration, que pour aboutir à leur condamnation par le tribunal, « les aveux des accusés ne sont pas obligatoires. L’aveu des accusés est un principe juridique moyenâgeux »[23] . Le procès qui s’achève étant entièrement basé sur un tissage d’aveux et de dénonciations de repentis, il repose donc sur peu de chose, mais ces aveux, dit-il, sont importants car ils signifient ce que Boukharine appelle : « la défaite intérieure des forces de la contre-révolution ». Cela sonne bien comme une déclaration de renoncement, d’autant plus forte qu’il ajoute : « il faut être Trotsky pour ne pas désarmer », et qu’il le dénonce immédiatement – c’est la seule dénonciation apparente de ce dernier discours – comme « le principal moteur du mouvement », celui qui a été à la source des « positions les plus violentes ». Il fait lors de ce procès des déclarations contradictoires.

L’étude des documents qui ont petit à petit revu le jour (message verbal transmis par sa femme, manuscrits, lettres, bouts de papier, etc.) ne réduit pas l’impression d’ambivalence que donne le comportement de Boukharine. Elle dessine les traits d’un homme qui a peur et qui souffre (moins pour lui-même que pour ses proches). Il a un sentiment de culpabilité qui affleure toujours et qui ne s’atténue que lorsqu’il exprime sa foi dans l’idéal du socialisme. Pendant les trois premiers mois à la Loubianka, il résiste aux enquêteurs en même temps qu’il écrit recto verso, sans aucune rature, seize folios constituant les douze chapitres d’un livre, Le Socialisme et sa culture. Ce livre, qui n’a été lu que par Staline jusqu’en 1992, semble être une tentative pour influencer le développement du socialisme soviétique (par le truchement de son chef) en direction d’une utopie où se réaliseraient quelques-unes des espérances des socialistes. Boukharine écrira ensuite quarante chapitres d’Arabesques philosophiques, où il fait le tour de la philosophie pour prouver enfin à Lénine qu’il a étudié la dialectique. Boukharine s’apaise plus lorsqu’il écrit des poèmes (il y en a 173) et un roman autobiographique, Vremena (Comment tout a commencé) qui restera inachevé. Il envoie une lettre à Staline le 10 décembre 1937. Cette lettre contient des idées incohérentes sur ce qu’il ferait s’il vivait et des aveux sur ce qu’il regrette vraiment (la rencontre avec Kamenev en 1928) ou sur sa préférence pour une exécution par une injection de morphine. Le message qu’il a fait apprendre par cœur à Anna, en février 1937, est une adresse A la génération future des dirigeants du parti. Il y dit avec beaucoup de lucidité ce qu’est « la machine infernale » qui le tue et il rejette toutes les accusations dont on l’accable, mais le message, destiné à une génération qui devra « dénouer l’incroyable écheveau de crimes » qui « étouffe le Parti », ne donne aucune indication politique particulière  : son auteur, « depuis sept ans », n’avait « plus l’ombre d’un désaccord avec le Parti » et il ne présente qu’une seule requête  : la réhabilitation de sa mémoire et sa réintégration posthume dans le Parti. « Ne me jugez pas plus sévèrement que Vladimir Ilitch ne l’a fait », voilà une phrase qui exprime de quelle manière Boukharine reste jusqu’au bout en quelque sorte enfermé dans l’expérience humaine de la révolution qu’il a faite « avec » et « contre » Lénine.

L’exécution (1938)[modifier | modifier le code]

Romain Rolland, juste après l’arrestation de Boukharine, écrit à Staline un appel à la clémence : « Une intelligence de l’ordre de celle de Boukharine est une richesse pour son pays ; … Depuis un siècle et demi que le Tribunal révolutionnaire de Paris condamna à mort le génial chimiste Lavoisier, nous avons toujours en France, nous les plus ardents Révolutionnaires, les plus fidèles au souvenir de Robespierre et du grand Comité du salut public, un amer regret et un remords de cette exécution. », et il ajoute «  Au nom de Gorki, je vous demande sa grâce. Quelque coupable qu’il ait pu être, un tel homme n’est pas de l’espèce de ceux du procès précédent »[24] . Staline lit la lettre et griffonne : « on ne doit pas répondre ». L’exécution de Boukharine est annoncée le 15 mars 1938, mais la nouvelle de sa mort est éclipsée par l’entrée des nazis en Autriche (l’Anschluss) qui a lieu le même jour.

« Koba, quel besoin as-tu de ma vie? ». Boukharine, disait-on en URSS, dans les années 1980[25] , avait écrit ces mots avec son sang sur le mur de sa cellule (Koba était le nom utilisé dans la clandestinité par Staline à l'époque où Boukharine l’avait connu et aidé, en 1913). Selon une autre légende, la question était inscrite sur un billet que Staline conserva sur son bureau jusqu’à sa mort en 1953[26] . Staline, en 1935, portait ainsi un toast à Boukharine devant une assemblée d’officiers  : « Tout le monde l’aime ici, tout le monde le connaît. Mais celui qui se risquera à remuer le passé, gare à lui ! »[27] . Anna Larina elle-même peut en témoigner  : Staline a aimé Boukharine, qui a été longtemps très proche de lui et de sa famille. Pour obtenir qu’il joue son rôle, Koba ne s’est pas contenté d’autoriser Boukharine à écrire, il lui a sans doute promis d’épargner les siens.

Le sort des proches[modifier | modifier le code]

Ivan, son père, est mort en 1940. Staline lui a fait d'abord supprimer sa pension, mais il est mort avant d'avoir été inquiété autrement. Anna Larina a été exilée peu après l'arrestation de son mari, puis arrêtée. Elle a passé près 20 ans de sa vie dans les prisons internes du NKVD, les isolateurs politiques, les camps et la relégation. Son fils, nommé Iouri Larine, âgé alors de moins de 2 ans, a été envoyé par le NKVD en orphelinat sous un pseudonyme, Gusman, le nom de sa tante maternelle. Il a retrouvé sa mère en 1956 seulement. Svetlana, sa fille née en 1924, n’a pas échappé aux camps (elle est arrêtée en 1949). Vladimir, le frère de Boukharine, a passé dix-huit ans dans les camps et en exil, et il a vécu jusqu’à quatre-vingt-neuf ans. Par contre sa cousine et première épouse, Nadejda Loukina et son cousin ont été fusillés. Certains se sont demandé si ce destin relativement clément pour une famille "d’ennemi du peuple" n'était pas dû à la sollicitude de Béria qui aurait veillé à leur survie[28].

Réhabilitation[modifier | modifier le code]

Le Parti a très longtemps déçu l’espérance de réhabilitation de Boukharine. Ni la mort de Staline, ni la première dénonciation du culte de la personnalité, ni sa seconde dénonciation et encore moins la chute de Khrouchtchev, n’ont été l’occasion de réhabiliter Boukharine. Il a fallu attendre la fin de la période Gorbatchev pour que Boukharine obtienne satisfaction : être réintégré (à titre posthume, il aurait eu cent ans…) dans le Parti.

La stature politique et l’œuvre[modifier | modifier le code]

De Boukharine, les acteurs politiques qui l’ont connu ont dit beaucoup de choses négatives ou faussement positives : il manque de « fermeté intérieure » (Lukacs), il est une « cire molle » (Kamenev), il n’est que le « médium » de l’autorité d’un maître (Trotsky). Il a été qualifié de « brave », incapable de « mettre du venin dans ses attaques » (Lénine). Il incarnerait ce que Stephen Cohen propose d’appeler le « bon bolchevik ». Ce n’est pas vraiment un compliment. Pourtant tout le monde l’aime, Staline le premier, et tout le monde a reconnu au moins une fois qu’il est le meilleur théoricien du Parti.

Selon le « testament » de Lénine du 24 décembre 1922, Boukharine est « un théoricien des plus marquants et de très haute valeur », mais « ses vues théoriques ne peuvent qu’avec la plus grande réserve être tenues pour pleinement marxistes ». Il y a « quelque chose de scolastique » chez lui, car « il n’a jamais étudié et, je le présume, il n’a jamais compris entièrement la dialectique »[29] . Ces propositions n’ont de sens que s’il n’y a aucun « bon » théoricien dans le Parti. Lénine le pense peut-être, car aucun de ses « héritiers » désignés dans le « testament » n’est épargné. Ils ont tous un défaut majeur et, au fond, il les récuse tous. Le sens de ce fameux « testament », que tout le monde citait et qui n’était jamais publié, est plutôt d’intervenir au point de départ de la compétition entre les héritiers en chargeant chacun de son handicap. Faut-il accorder de l’importance au fait que Lénine n’évoque pas du tout le défaut « politique » majeur du benjamin du Bureau politique ? Il ne dit rien des « erreurs » qui l’ont précipité dans l’opposition en 1918, alors qu’il assomme Zinoviev et Kamenev pour leur attitude à la veille d’octobre 1917 et qu’il reproche allusivement à Trotsky les débats de 1921, au moment où éclate la crise de l’après-guerre civile (Staline, lui, a de très graves défauts de caractère).

Peut-être Lénine ne voyait-il en Boukharine qu’un théoricien et peut-être pensait-il que son rayonnement dans le Parti, dont il était « légitimement » le « favori », ne tenait qu’à cette qualité particulière qui avait pu s’épanouir dans le « travail idéologique » de la presse et de l’édition. « Le théoricien de très haute valeur » du parti était certainement un « spécialiste » des idées, mais aussi un chef de file politique qui avait une image politique auprès de ses pairs et rivaux. Cette image était plutôt paradoxale. La principale qualité politique que lui trouve son ami non boukhariniste le plus fidèle, Sergo Ordjonikidzé, est, dit-il, un « trait de caractère admirable » : il a « le courage, non seulement d’exprimer ses idées mais aussi de reconnaître publiquement ses erreurs, lorsqu’il en prend conscience ». « Cette magnifique qualité », si « nos » dirigeants la possédaient, rendrait plus facile la résolution des litiges, déclare ainsi Sergo devant le XIVe Congrès du Parti, en 1925[30] . Boukharine lui-même a dit à un ami qu’il avait été, dans sa jeunesse, le pire des « organisateurs » du Parti. Il n’était certainement pas un grand stratège et ses fausses manœuvres ont été multiples.

La question de savoir s’il existe une position politique propre à Boukharine, et s’il s’agit d’un apport digne d’intérêt à l’histoire mondiale du socialisme ne peut être envisagée que parce que Boukharine a une œuvre intellectuelle, et c’est dans cette œuvre qu’il survit. Mais la méconnaissance de l’œuvre de Boukharine est une des grandes réussites du stalinisme. Rien n’est remonté à la surface avant les années 1960 et 1970 et sa lecture a d’abord été complètement brouillée par les stéréotypes répandus partout pour le calomnier. Une vue d’ensemble sur l’œuvre de Boukharine, de 1912 à 1938 (ou 2009, date de publication de l’ensemble de ses poèmes écrits en prison) se résume ainsi :

L’axe principal de son travail est la théorie économique du capitalisme moderne (de son temps) qu’il analyse comme un « capitalisme d’État », c’est-à-dire un capitalisme dont l’État a pris le contrôle en organisant la production et qui peut éliminer les crises du marché. Cette conception du capitalisme moderne est constante de 1914 à 1929. Elle sous-tend l’explication de l’impérialisme et de la guerre (par la concurrence dans l’économie mondiale entre les « trusts capitalistes d’État »), l’analyse économique de la crise révolutionnaire (la désagrégation des structures du capitalisme d’État au cours de la « crise » qu’est la guerre), la première théorie de la transition (le socialisme est, économiquement, une reconstruction et une nouvelle combinaison des structures du capitalisme d’État) et la seconde version de la théorie de la transition (la construction du socialisme s’appuie sur la rationalité supérieure des grandes entreprises monopolistes contrôlées par l’État ; de même que leur développement a conduit le capitalisme jusqu’au capitalisme d’État, sous la dictature du prolétariat il conduira au socialisme). En 1929, cependant, Boukharine découvre (en apparence dans la littérature économique) que les grandes entreprises monopolistes peuvent être irrationnelles, contre-productives et régressives. Il n’en tire aucune conclusion explicite, mais il s’agit objectivement d’une remise en question de toute la base de son raisonnement. Les outils théoriques dont Boukharine se sert pour étudier l’économie sont tirés d’une connaissance profonde et fine du Capital et des Théories sur la plus-value de Marx, enrichie par les travaux des austro-marxistes (Hilferding, Bauer) et ceux des meilleurs auteurs « bourgeois » (surtout les marginalistes et l’école historique allemande, Sombart par exemple). Les ouvrages les plus importants de la veine économique de Boukharine sont au nombre de six ou sept : L’Économie politique du rentier (1914), L’Économie mondiale et l’impérialisme (1915-1916), Vers une théorie de l’État impérialiste (1916), Economique de la période de transition (1920), L’Impérialisme et l’accumulation du capital (1924-1925), La Théorie du désordre économique organisé (1929) et on peut y ajouter L’Enseignement de Marx et son importance historique (1933), mais il s’agit d’une synthèse où il réussit à préserver l’essentiel des apports de Marx en effaçant toute trace de ses propres travaux sociologiques et économiques pour introduire quelques-uns des dogmes estampillés par le Maître.

Le deuxième axe, probablement constamment présent dans son esprit, est son projet d’établir philosophiquement et scientifiquement une conception marxiste de la sociologie dont il donne un exposé longuement développé dans La théorie du matérialisme historique, manuel populaire de sociologie marxiste (1921). Il s’agit d’une synthèse extrêmement ambitieuse visant une sorte de théorie générale de la société. L’idée la plus originale, pour aller à l’essentiel, est que le capitalisme, l’une des formes historiques de la société humaine, peut être défini comme un système de rapports sociaux dont les uns, ceux qui séparent les sujets économiques, sont des rapports « marchands » portés par la classe dominante, tandis que les autres, ceux qui réunissent les sujets et les font coopérer, sont des rapports « non marchands » portés par la classe dominée. Il y a donc, à l’arrière plan du conflit entre les bourgeois et les prolétaires, un conflit entre ces deux types de rapports sociaux (c’est une manière d’exprimer l’idée que le communisme est déjà inscrit dans les structures mêmes du capitalisme et que le développement de cette opposition prend la forme d’un conflit entre le « marché » et « l’organisation »). La critique marxiste de l’économie politique, comme l’économie politique elle-même, considère exclusivement les rapports de production marchands et ne donne que les lois économiques du capitalisme. Les lois du changement social (i. e., la théorie du matérialisme historique) dépendent des évolutions et des contradictions des rapports « marchands » et « non marchands ». Dans cette optique les rapports sociaux non marchands (les rapports d’organisation) jouent un rôle crucial pour le progrès des forces productives, dans le capitalisme comme dans la transition vers le socialisme. L’organisation tend vers la rationalisation de la production en même temps qu’elle la socialise. Un sujet économique plus « organisé » est plus « rationnel » et plus productif, donc plus compétitif qu’un autre sujet moins « organisé », etc. La recherche que propose Boukharine part ainsi dans des directions novatrices et se poursuit en examinant surtout les relations qu’entretiennent les infra-structures et les super-structures (y compris les arts). Toutes ces idées nouvelles méritent la discussion (Lukacs et Gramsci ont critiqué le livre) mais sa démarche l’amène à tenir compte, dans toute son œuvre, de « l’organisation » et des « organisateurs », à s’intéresser au rôle des « cadres » dans le capitalisme moderne qui est déjà largement « organisé », et enfin à identifier, dès 1921, le risque que les « organisateurs » de la transition au socialisme (les membres du parti qui exerce la dictature du prolétariat) se développent en une nouvelle classe dominante.

À l’intersection des deux axes de sa pensée, Boukharine aborde les problèmes politiques plus concrets en essayant toujours de réfléchir. On ne peut pas dire, naturellement, que c’est toujours une démarche rationnelle qui le détermine, mais ces contributions aux décisions de politique économique sont argumentées. Dans les débats des années 1920 sur la construction du socialisme ou sur la politique de l’Internationale, il présente ses idées et il discute celles des autres. Jusqu’à sa chute du sommet du pouvoir, son œuvre théorique et ses travaux politiques, en particulier ses brochures de popularisation du programme du communisme, sont intellectuellement cohérents même s’il expose souvent des thèses qui ne sont pas exactement les siennes mais celles qui ont été adoptées par le Parti. Dans cette catégorie, les œuvres principales sont L’ABC du communisme (1919), les divers Projet de programme de l’internationale communiste (1922, 1924 et 1928), Révolution prolétarienne et culture (1923), Lénine marxiste (1924), les articles critiques de la « plate-forme économique de l’opposition » (1925), Le Chemin du socialisme et le bloc ouvrier et paysans (1925), les articles du débat avec Staline : Remarques d’un économiste (1928), Le Testament politique de Lénine (1929). Les choses changent dans les années 1930 dans la mesure où une forte censure, encore plus fortement intériorisée, contraint l’expression de la moindre idée. Jusqu’à son emprisonnement Boukharine est réduit à une activité discrète. S’il dit un mot de trop, il est immédiatement rappelé à l’ordre. En prison, par contre, l’autorisation d’écrire semble l’avoir engagé dans une œuvre nouvelle. Il ne choisit pas un thème économique, mais la philosophie et la sociologie.

Boukharine a écrit sur beaucoup d’autres choses encore, y compris sur la littérature et sur les arts. Lui-même s’est maintenu en vie en prison en écrivant un roman sur son enfance et un cycle de poèmes sur la transformation du monde.

Le caricaturiste[modifier | modifier le code]

Boukharine a dessiné des caricatures. Ceux à qui il les donnait les ont souvent conservées (en particulier Vorochilov), ce qui a permis leur publication[31] .

Mais Boukharine a aussi peint. Constantin Yuon lui a dit une fois : « Oubliez la politique. Vous n’avez pas d’avenir en politique. Peindre est votre vraie vocation. »[32] . Les tableaux de Boukharine n’ont pas bien résisté à la répression stalinienne. Une dizaine seulement ont été retrouvés.

Ouvrages[modifier | modifier le code]

Principaux titres en français :

  • L'Économie politique du rentier — critique de l'économie marginaliste, 1914. trad. Paris, EDI, 1966 - réédition, avec un avant-propos de Michel Husson, Éditions Syllepse, 2010.
  • L'Économie mondiale et l'impérialisme 1915. trad. Paris, Anthropos, 1977.
  • Le Programme des communistes (Bolchéviks), Imprimerie coopérative, La Chaud-de-Fond 1918.
  • L'ABC du communisme- écrit avec E. Préobrajenski 1919. trad. Paris, Maspero, 1971. (2 vol.). Réédition (Tome I), avec une nouvelle présentation et postface d'A. Hasard. Paris, Les Nuits rouges, 2008.
  • Économique de la période de transition, 1920. trad. Paris, EDI, 1976.
  • La Théorie du matérialisme historique, 1921. trad. Paris, Anthropos, 1977, réédition, Le Sandre, 2008.
  • L'Impérialisme et l'accumulation du capital — critique de Rosa Luxembourg, 1925. trad. Paris, EDI, 1977
  • Le Socialisme dans un seul pays, recueil de publications 1925-1927, Paris, U.G.E, coll. 10-18, 1974.
  • Le Léninisme et le problème de la révolution culturelle, 1928, Dialectiques, n°13, 1976, pp. 109-128.
  • Œuvres choisies en un volume (textes de 1919 à 1929, plus un choix de lettres), Moscou, 1990.
  • Théorie et pratique du point de vue du matérialisme dialectique, 1931,Dialectiques, n°13, 1976, pp. 89-107.
  • Les Problèmes fondamentaux de la culture contemporaine, 1936, Nouvelles Fondations, n°6, 2007, pp. 156-168.
  • Six lettres de Boukharine, 1936-1937, Communisme, n°61, 2000, pp. 7-40.
  • À la future génération des dirigeants du Parti, 1937.
  • Boukharine, Ossinski, Radek, Smirnov, La Revue Kommunist (Moscou, 1918) – Les communistes de gauche contre le capitalisme d'État, Toulouse, Collectif d'édition Smolny, 2011.

Les manuscrits de la prison ont été traduits en anglais :

  • Socialism and its Culture, 1937, Seagull Books, 2006.
  • Philosophical Arabesques, 1937, Monthly Review Press, 2005.
  • The Prison Poems, 1937, Seagull Books, 2009.
  • How it All Began : The Prison Novel, 1938, Colombia University Press, 1999.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. On trouve un récit vivant de son enfance dans le roman inachevé Vremena (Comment tout a commencé, en anglais, How it All Began) qu'il écrivait en prison peu avant son exécution.
  2. Parti ouvrier social-démocrate de Russie, le parti dont la fraction bolchevique se transformera en Parti communiste en 1917.
  3. Pierre Broué, Trotsky, Fayard, 1988, p.163.
  4. Il refuse dès qu'il entend la proposition d'arrêter Lénine pendant vingt quatre heures que lui font les chefs des Socialistes Révolutionnaires de gauche, ses alliés dans la lutte contre le traité de Brest-Litovsk. Staline, au moment du procès de 1938, essaiera d'utiliser ces faits pour accuser Boukharine d'avoir tenté d'assassiner Lénine. Il ne réussira pas à le lui faire avouer.
  5. Cf. La correspondance Internationale, 4 janvier 1923, supplément donnant le compte-rendu du IVe Congrès de l'IC. Rapport de Boukharine sur le Programme. La formule choisie par Boukharine exprime assez bien la dimension réformiste de sa pensée : il parle de "prolongement".
  6. Voir Stephen Cohen, Nicolas Boukharine, la vie d’un bolchevik, édition française, Maspéro, Bibliothèque socialiste, 1979, p. 343. Stephen Cohen cite le mémorandum de Kamenev relatant sa rencontre avec Boukharine le 11 juillet 1928.
  7. S. Cohen op. cit., p. 343
  8. Robert Service, Stalin : A Biography rapporte que Staline faisait enregistrer les conversations privées de Boukharine et qu’il ne croyait pas à la sincérité de ses déclarations de repentir, ni à celle des lettres personnelles appelant au pardon et à la réhabilitation qu’il avait reçu de lui.
  9. Il participe alors à la commission qui prépare le second plan quinquennal (Cf. Stephen Cohen, op. cit., p. 430).
  10. À condition de ne pas tenir compte des suicides, comme ceux de Joffé ou de Lominadzé.
  11. C’est le troisième mariage de Boukharine, qui avait eu, en 1924, une fille, Svetlana, avec une économiste membre du Parti, Esfir Issaevna Gourvitch. Boukharine a conservé toute sa vie des relations avec sa cousine et première compagne, Nadejda Mikhailovna Loukina, qui était gravement handicapée par une maladie l’obligeant à porter un corset médical, et il la logeait dans son appartement du Kremlin. Arrêtée le 1er mai 1938, elle a été fusillée le 8 mars 1940.
  12. Textes et entretiens rassemblés dans : Boris I. Nicolaevski, Les Dirigeants soviétiques et la lutte pour le pouvoir : essai, Paris, Collection Dossiers des Lettres nouvelles, Denoël, 1969.
  13. Anna Larina Boukharina, Boukharine ma passion, Paris, Gallimard, 1990 (édition russe, L’inoubliable, dans la revue Znamia en 1988, aux éditions de l’Agence de Presse Novosti en 1989).
  14. André Malraux, Les Chênes qu’on abat, Paris, Gallimard, 1971.
  15. A. Larina, op. cit., p. 288.
  16. Idem, p. 271.
  17. C’est ce que lui recommande son ami Ordjonikidzé, par l’intermédiaire d’Anna Mikhaïlovna. Mais Sergo se suicide (ou est « suicidé », on ne sait pas) le 18 février 1937.
  18. Staline répond spontanément : « Et pour nous c’est facile ? ».
  19. Extraits du compte rendu du Plenum du CC du PC(b)US du 23 février 1937, cité par Mikhaïl Guefter, dans la post-face, Le dit de la dignité, du livre d’Anna Larina, op. cit., p. 388-389. Staline fait une fausse promesse (« personne n’a l’intention de t’exclure », affirme-t-il) pour obtenir l’arrêt la grève de la faim.
  20. Note citée par Svetlana Gourvitch-Boukharina dans l’adresse Au lecteur qui introduit le premier manuscrit écrit par Boukharine dans sa prison, Le socialisme et sa culture. La note est conservée dans les Archives du Président de la Fédération de Russie, collection 3, liste d’inventaire 24, article 431, feuille 12.
  21. Cf. la lettre de Boukharine à Staline du 10 décembre 1937, dans la revue Communisme, n°61, 2000, p. 32-36. Cette promesse faite à Staline est tenue et le sort fait à N. Krestinski au début du procès montre ce qu’il en coûte de tenter de dire la vérité. Krestinski se déclare non coupable le premier jour, mais il avoue tout le lendemain après avoir été torturé.
  22. L’ambassadeur britannique, le vicomte Chilston, note à l’intention du vicomte Hallifax, son ministre (rapport n°141, Moscou, 21 mars 1938) que Boukharine a « réussi à démolir, ou plutôt montré qu’il pouvait très facilement démolir toute l’affaire ». Tous les observateurs ne sont pas aussi perspicaces.
  23. Le procès du « bloc des droitiers et des trotskistes » antisoviétiques, reproduction en fac simile de l’édition soviétique de 1938, réédité par les Éditions d’Aujourd’hui, 1983, p. 826.
  24. Cf. "Lettre de Romain Rolland à Staline du 18 mars 1937", Nouvelles Fondations, revue de la Fondation Gabriel Péri, n°3-4, 2006, p. 273. Romain Rolland, on le voit, n’imagine pas ce que seront les accusations et il concède la possibilité d’une culpabilité. Il était difficile d’être totalement lucide quand on voulait influencer Staline.
  25. Cf. Mikhaïl Guefter, postface à Anna Larina Boukharina, Boukharine ma passion, op. cit., , p. 374.
  26. Cf. Jaurès et Roy Medvedev, Staline inconnu, chap 14, p. 296 [en anglais].
  27. Anna Larina Boukharina, Boukharine ma passion, op. cit., p. 55.
  28. Anna Larina Boukharina, Boukharine ma passion, op. cit., p. 208-209.
  29. Lénine, Œuvres, t. 36, p. 607.
  30. Anna Larina Boukharina, Boukharine ma passion, op. cit., p. 346.
  31. Dessine-moi un bolchevik, les caricaturistes du Kremlin, 1923-1937, édité par Alexandre Vatline et Larissa Malachenko, Paris, Taillandier, 2007.
  32. Entretien avec Iouri Larine, 7 août 2008, Russkiy Mir. Iouri Larine est peintre.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Stephen Cohen, Nicolas Boukharine : la vie d'un bolchevik (1888-1938), Paris, Maspero, 1979.
  • Anna Larina Boukharina, Boukharine ma passion (contient la Lettre à la génération future des dirigeants du Parti, de 1937), Paris, Gallimard, 1990
  • Boris I. Nicolaevski, Les dirigeants soviétiques et la lutte pour le pouvoir : essai, Paris, Collection : Dossiers des Lettres nouvelles, Denoël, 1969
  • Christian Salmon, Le Rêve mathématique de Nicolaï Boukharine, Paris, Le Sycomore, 1980.
  • Charles Bettelheim, Les luttes de classes en URSS , (vol.1: 1917-1923, vol.2: 1924-1930) Paris, Seuil-Maspero, 1974 et 1977.
  • Wladislaw Hedeler, N. I. Bucharin, Bibliographie seiner Schriften und Korrespondenzen, 1912-1938, Berlin, Akademie Verlag, 2005.

Liens externes[modifier | modifier le code]

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