Nietzsche (Gilles Deleuze)

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Nietzsche (Nietzsche, sa vie, son œuvre : avec un exposé de sa philosophie) est un livre de Gilles Deleuze paru en 1965 (13e édition en 2005) aux Presses universitaires de France (PUF), portant sur la pensée du philosophe Friedrich Nietzsche. Cette monographie (à ne pas confondre avec Nietzsche et la Philosophie du même auteur, PUF, 1962) est composée d'abord d'une partie biographique, suivie d'une analyse de la philosophie nietzschéenne, d'un dictionnaire des principaux personnages introduits par le philosophe allemand ainsi que des extraits de son œuvre choisis par Deleuze.

Les thèses de Deleuze sur Nietzsche, dans la mesure où elles reposent partiellement sur des extraits de La Volonté de puissance (elles précèdent l'édition de référence de Giorgio Colli et Mazzino Montinari qui ont rétabli le texte altéré par la sœur de Nietzsche), sont aujourd'hui contestées, notamment par Paolo D'Iorio [1]. Les métaphores animales sont au cœur du commentaire deleuzien : l'esprit devient chameau (il porte les valeurs et la culture dans le désert), puis lion (il détruit ces valeurs), enfin enfant (il les réinvente). Humain, trop humain correspond à l'âge du lion (1878).

L'idéal nietzschéen du philosophe : l'artiste-médecin, le législateur présocratique[modifier | modifier le code]

Le philosophe doit être à la fois médecin (il interprète les faits) et artiste (il les évalue), donc législateur. Tel est d'ailleurs le philosophe présocratique. Il y a unité de la pensée et de la vie : les modes de vie inspirent des façons de penser, les modes de pensée créent des façons de vivre. La vie active la pensée, la pensée affirme la vie. Cette unité est aujourd’hui oubliée, perdue : on a le choix entre des vies médiocres (Kant) et des penseurs fous (Hölderlin).

La révolution socratique[modifier | modifier le code]

Mais la philosophie est apparue masquée (le jeune philosophe grec a quelque chose du vieux prêtre oriental) et s'est laissée prendre à son masque. À partir de Socrate, la pensée s'oppose à la vie en la jugeant et en la dépréciant, ce qui met fin à l'unité présocratique entre la pensée et la vie. En séparant l'essence et l'apparence, Socrate invente la métaphysique et les valeurs supérieures (divin, vrai, beau, bien) qui jugent la vie.

La philosophie de Socrate à Hegel[modifier | modifier le code]

Les vertus du philosophe (législateur) consistent à critiquer les valeurs établies (c'est-à-dire les valeurs supérieures à la vie) et à créer de nouvelles valeurs : marteau et transmutation. Au lieu de cela, le philosophe devient le conservateur des valeurs admises ; d'un poète, il devient professeur public. Il se dit soumis aux exigences du vrai, de la raison ; mais sous ces exigences on reconnaît des forces qui ne sont pas tellement raisonnables : États, religions, valeurs en cours. La philosophie devient le recensement de toutes les raisons que l'homme se donne pour obéir. Le créateur est le contraire du porteur. Créer, c'est décharger la vie, inventer de nouvelles possibilités de vie.

La mort de Dieu apporte un changement (les valeurs qui étaient dans Dieu « descendent » dans l'homme), mais il s'agit toujours de nier la vie, de se soumettre : il ne suffit pas de tuer Dieu pour transmuter les valeurs.

Le sens[modifier | modifier le code]

L'interprétation consiste à déterminer le sens d'un phénomène. Le sens est un rapport de forces : certaines forces agissent, d'autres réagissent.

La volonté de puissance[modifier | modifier le code]

La volonté est le rapport de la force avec la force. La volonté de puissance ne consiste pas à prendre mais à créer et à donner. La puissance n'est pas ce que la volonté veut mais ce qui veut dans la volonté. La volonté de puissance est l'élément différentiel dont dérivent les forces en présence : c’est par la volonté de puissance qu'une force commande, mais c'est aussi par la volonté de puissance qu’une force obéit. Affirmation et négation sont les qualia de la volonté de puissance, comme actif et réactif sont les qualités des forces. L'affirmation est multiple et pluraliste, contrairement à la négation qui est lourdement moniste.

Le triomphe historique du nihilisme[modifier | modifier le code]

Historiquement, la négation l'emporte dans la volonté de puissance. Cette victoire des forces réactives et de la volonté de nier, Nietzsche l'appelle « nihilisme », ou triomphe des esclaves. Les faibles ne triomphent pas par addition de toutes leurs forces, mais par diminution de celle des forts. Les faibles triomphent en rendant toutes les forces réactives (c'est-à-dire par la dégénérescence). La sélection naturelle favorise les faibles et les réactifs, les « secondaires », et ce à plus forte raison dans l'histoire humaine. Les forces réactives, en l'emportant, ne cessent pas d’être réactives : le faible au pouvoir est toujours un faible. Quand le nihilisme triomphe, alors seulement la volonté de puissance signifie désirer dominer (accepter les valeurs établies et vouloir l’honneur, le pouvoir, etc.) : c’est la volonté de puissance de l’esclave.

Étapes du triomphe du nihilisme[modifier | modifier le code]

1) Ressentiment : « c'est ta faute ». La réaction n'est plus « agie » mais ressentie : le faible ne se bat plus, il se plaint. La vie est accusée, séparée de sa puissance. L'agneau dit : « je pourrais faire tout ce que fait l’aigle ; j'ai du mérite à m'en empêcher ; qu'il fasse comme moi ! »
2) Mauvaise conscience : « c'est ma faute ». Les forces réactives reviennent à elles-mêmes, mais ainsi elles donnent l'exemple et deviennent contagieuses.
3) Idéal ascétique : La vie faible ou réactive veut finalement la négation de la vie : sa volonté de puissance est volonté de néant. On juge la vie d'après des valeurs dites supérieures qui s'opposent à elle, la condamnent, la nient.

Ces premières étapes du nihilisme correspondent au judaïsme puis au christianisme, ce dernier étant préparé par la philosophie grecque (i.e., la dégénérescence de la philosophie en Grèce).

4) Mort de Dieu : Les valeurs divines sont remplacées par des valeurs « humaines, trop humaines » (utilité, progrès, histoire). Mais avec cet avènement de l'humanisme, rien n'est changé : c'est la même vie réactive, le même esclavage, le même poids qui s'exerce par les valeurs humaines.
5) Le dernier homme et l'homme qui veut périr : C'est l'aboutissement du nihilisme : les forces réactives prétendent se passer de volonté, et le dernier homme dit : « Tout est vain, plutôt s'éteindre passivement ! Plutôt un néant de volonté qu’une volonté de néant ! » Mais la volonté de néant se retourne contre les forces réactives et inspire à l'homme l'envie de se détruire activement : c'est l'homme qui veut périr.

À ce point, tout est prêt pour une transmutation de toutes les valeurs.

La transmutation de toutes les valeurs[modifier | modifier le code]

La transmutation de toutes les valeurs se définit par un devenir actif des forces, un triomphe de l'affirmation dans la volonté de puissance. L'affirmation devient l'essence ou la volonté de puissance elle-même. La négation subsiste, mais elle est au service de celui qui affirme et crée. Le « oui » signifie créer et non plus porter, tandis que le « non » traduit l’agressivité créatrice et non plus le ressentiment.

La transmutation n'est possible qu'à l'issue du nihilisme, quand la négation, se retournant enfin contre les forces négatives, devient elle-même une action et passe au service d’une affirmation supérieure. Le nihilisme est vaincu par lui-même.

L'affirmation du multiple et du devenir[modifier | modifier le code]

Ce que le nihilisme nie, ce n'est pas tant l'être (qui ressemble au néant) que le multiple, le devenir. La première figure de la transmutation fait du multiple et du devenir l'objet d'une affirmation. L'affirmation du multiple recèle la joie pratique du divers. La valorisation des sentiments négatifs ou des passions tristes, voilà la mystification sur laquelle le nihilisme fonde son pouvoir (Lucrèce et Spinoza partagent ce point de vue et conçoivent la philosophie comme affirmation).

L'affirmation de l'affirmation[modifier | modifier le code]

Le devenir et le multiple sont eux-mêmes des affirmations. L'affirmation de l'affirmation, le dédoublement, le couple divin Dionysos-Ariane, cela constitue la deuxième figure de la transmutation. La véritable opposition n'est pas entre Socrate (juge la vie) et Dionysos (dit que la vie n’a pas à être jugée), mais entre Dionysos (affirmation la vie) et le Crucifié (négation de la vie).

L'Être et l'Un prennent un nouveau sens : l'Un se dit du multiple en tant que multiple, l'Être se dit du devenir en tant que devenir : c'est la troisième figure de la transmutation. On n'oppose plus le devenir à l'Être, le multiple à l'Un (ces oppositions sont les catégories du nihilisme) ; on affirme l'Un du multiple, l'Être du devenir, la nécessité du hasard.

L'éternel retour[modifier | modifier le code]

Revenir est précisément l'Être du devenir, l'Un du multiple, la nécessité du hasard. Ce n'est pas le Même qui revient (car le Même ne préexiste pas au divers), c'est le revenir qui est le Même de ce qui devient.

L'éternel retour est sélectif, et doublement :

  1. Pensée sélective : l'éternel retour donne une loi pour l'autonomie de la volonté dégagée de toute morale : quoi que je veuille, je « dois » le vouloir de telle manière que j'en veuille aussi l'éternel retour. Cela élimine les « demi-vouloirs » qu'on ne veut qu'une fois.
  2. Être sélectif : seule revient l'affirmation, la joie. La négation est expulsée par le mouvement même de l'éternel retour, comme une force centrifuge qui chasse le négatif.

Mais dans beaucoup de textes de Nietzsche l'éternel retour est un cycle où tout revient, où le Même revient. En fait, l'éternel retour est l'objet de deux exposés : dans l'un Zarathoustra est malade, justement à cause de l'idée du cycle, l'idée que tout revienne, ce qui n’est qu'une hypothèse banale et terrifiante (car elle implique le retour de la mesquinerie et du nihilisme) ; dans l'autre, Zarathoustra est convalescent et presque guéri, car il comprend le caractère sélectif de l'éternel retour.

Le Surhomme[modifier | modifier le code]

Le quatrième et dernier aspect de la transmutation est qu'elle implique et produit le Surhomme. L'homme est un être réactif, mais l'éternel retour expulse le nihilisme. Le Surhomme désigne le recueillement de tout ce qui peut être affirmé, le type qui représente l'Être sélectif. D'une part, il est produit dans l'homme, par l'intermédiaire du Dernier homme et de l'homme qui veut périr, mais au-delà d'eux, comme une transformation de l'essence humaine. D'autre part, il n'est pas produit par l'homme : il est le fruit de Dionysos et d'Ariane.

Ainsi, les figures de la transmutation sont : Dionysos ou l'affirmation ; Dionysos-Ariane, ou l'affirmation dédoublée ; l'éternel Retour, ou l'affirmation redoublée ; le Surhomme, ou le type et le produit de l'affirmation.

Table des matières[modifier | modifier le code]

  • La vie
  • La philosophie
  • Dictionnaire des principaux personnages de Nietzsche
  • L'œuvre
  • Extraits :
-- Qu'est-ce qu'un philosophe ?
-- Dionysos philosophe
-- Forces et volonté de puissance
-- Du nihilisme à la transmutation
-- L'éternel retour
-- Sur la folie
  • Bibliographie

Éditions[modifier | modifier le code]

  • Nietzsche, sa vie, son œuvre : avec un exposé de sa philosophie, 1re éd., Paris, Presses universitaires de France, « Philosophes », 1965.
    • Nietzsche, 5e éd., Paris, Presses universitaires de France, « Philosophes », 1977.
    • Nietzsche, 9e éd., Paris, Presses universitaires de France, « Philosophes », 1992, (ISBN 213-0-45-1039)
    • Nietzsche, 12e éd., Paris, Presses universitaires de France, « Philosophes », 1999. (ISBN 213-0-45-1039)
    • Nietzsche, 13e éd., Paris, Presses universitaires de France, « Philosophes », 2005. (ISBN 978-2-13-055112-6)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Ces fragments posthumes (regroupés sous le titre La Volonté de puissance), sur lesquels reposent les interprétations les plus importantes de Deleuze relatives à des notions fondamentales comme la Volonté de puissance et l'éternel retour, ont été, selon Paolo D'Iorio, faussement attribués à Nietzsche.