Natalia Estemirova

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Natalia Khoussaïnovna Estemirova (en russe : Наталья Хусаиновна Эстемирова) ( - ) est une journaliste et activiste russe, engagée dans la défense des droits de l'homme, membre du Conseil d'administration de l'ONG russe en faveur des droits de l'homme, Memorial. Son travail a été distingué par l'attribution à cette association, en 2004, du Prix Nobel alternatif décerné par le Parlement suédois.

Natalia Estemirova a été enlevée à son domicile de Grozny, en Tchétchénie, le 15 juillet 2009 vers 8 h 30, alors qu'elle travaillait sur des cas « extrêmement sensibles » de violation des droits de l'homme en Tchétchénie[1]. Deux témoins ont vu Natalia Estemirova poussée dans une voiture, pendant qu'elle criait qu'on l'enlevait. Son corps a été retrouvé, portant des blessures par balles à la tête et dans la poitrine, à 16 h 30, dans un bois situé à 100 mètres de la route fédérale Kavkaz, près du village de Gazi-Yourt à proximité de Nazran[2], l'ancienne capitale de l'Ingouchie.

Biographie[modifier | modifier le code]

Née dans l'oblast de Saratov au sud de la Russie, et d'origine russe et tchétchène, Natalia Estemirova a fait des études d'histoire à l'Université de Grozny (en), avant de devenir enseignante dans la ville jusqu'en 1988[3].

Natalia Estemirova, mère d'une adolescente et veuve d'un policier tchétchène, avait rassemblé des preuves sur les violations des droits de l'homme en Tchétchénie depuis le début de la seconde guerre de Tchétchénie en 1999. Au cours de l'année 2000, elle devint déléguée à Grozny de l'ONG Memorial, qui lutte pour les droits de l'homme[4].

Elle reçut le Prix Nobel alternatif, le Right Livelihood Award, décerné en 2004 à son organisation Memorial, lors d'une cérémonie au siège du Parlement suédois en 2004. En 2005, elle et Sergueï Kovalev, président de Memorial, ont reçu la médaille Robert Schuman décernée par le Groupe du Parti populaire européen[5],[3]. En octobre 2007, elle reçut la récompense Reach All Women in War, au nom du Nobel Women's Initiative[6],[7].

Natalia Estemirova avait travaillé avec la journaliste d'investigation Anna Politkovskaïa et l'avocat des droits de l'homme Stanislav Markelov, tous les deux assassinés également, en 2006 et en 2009, respectivement.

Assassinat[modifier | modifier le code]

Natalia Estemirova a été enlevée le 15 juillet 2009 de son domicile à Grozny, en Tchétchénie. Selon Tanya Lokshina du bureau de Moscou de Human Rights Watch, quatre personnes inconnues, circulant dans une Lada blanche[8], ont enlevé Natalia Estemirova près de chez elle, à Grozny, le 15 juillet 2009 aux alentours de 8h30 du matin. Ses collègues ont donné l'alerte lorsqu'elle ne s'est pas présentée à une réunion prévue ce matin-là ; ils se rendirent alors chez elle, ont trouvé des témoins et les ont interrogés[9]. Deux témoins auraient déclaré avoir vu Natalia Estemirova être poussée dans une voiture en criant qu'on l'enlevait.

Tanya Lokshina a dit que Natalia Estemirova avait été enlevée parce qu'elle travaillait sur des cas « extrêmement sensibles » de violations de droits de l'homme en Tchétchénie. Tanya Lokshina affirme que Natalia Estemirova a été visée à cause de ses activités professionnelles. Human Rights Watch avait demandé au Kremlin et à Ramzan Kadyrov, le président tchétchène, auteur de menaces contre Natalia Estemirova[10], qu'elle soit ramenée chez elle saine et sauve[1].

Vladimir Markin, chargé des relations avec la presse pour le comité d'enquête du Procureur général de Russie, a déclaré que le corps d'une femme présentant des blessures par balles à la tête et dans la poitrine avait été retrouvé à 16h30 dans un bois à 100 mètres de la route fédérale Kavkaz, près du village de Gazi-Yurt, Nazran.

Les enquêteurs ont trouvé des articles appartenant à Natalia Estemirova dans le sac à main de la femme. Ces articles se trouvaient être un passeport, l'identité de l'expert tchétchène du Commissariat de Russie aux Droits de l'Homme, et le mandat du comité public de supervision pénitentiaire[11].

Menaces reçues[modifier | modifier le code]

Natalia Estemirova était menacée par le président tchètchène, Ramzan Kadyrov, depuis des mois. Le 31 mars 2008, Natalia Estemirova se rend, sans porter le foulard imposé aux femmes, à une convocation de Kadyrov ; il l'accueille alors en lui disant : « Tu dois te comporter comme une femme respectable, pas comme une pute […] Tu me provoques, tu m'excites avec tes cheveux »[8]. Les menaces redoublent à partir de décembre 2008, et, peu avant sa mort, elle reçoit l'appel téléphonique d'un fonctionnaire tchètchène, qui lui déclare : « Tu n'en as plus pour longtemps, tes jours sont comptés »[8].

Moins d'un mois après la mort de Natalia Estemirova, le président tchètchène explique qu'il est impensable qu'il soit impliqué dans son assassinat, car « pourquoi Kadyrov aurait-il tué une femme dont personne ne voulait ? Elle n'avait ni honneur ni dignité […] Elle ne racontait que des bêtises »[8].

Réactions[modifier | modifier le code]

Rupert Wingfield-Hayes, de la BBC, dont le poste est à Moscou, a rapporté que Natalia Estemirova travaillait sur « des affaires très importantes et très dangereuses », enquêtant sur des centaines de cas d'enlèvements, de torture et d'assassinats présumés par des troupes gouvernementales russes ou des milices en Tchétchénie[9].

La Memorial society — fondée en 1988 par Andreï Sakharov — a déclaré que la Russie souffrait de terrorisme d'état. Le président de Memorial, Oleg Orlov, a affirmé que Ramzan Kadyrov avait menacé Natalia Estemirova et que Dmitry Medvedev, le président de la Russie, n'avait pas d'objections à ce que Kadyrov, lui-même président de la Tchétchénie, soit un meurtrier[12]. Oleg Orlov a formellement accusé Ramzan Kadyrov, le président pro-russe de Tchétchénie, disant :

« Je sais, je suis sûr de l'identité du coupable, nous le connaissons tous, son nom est Ramzan Kadyrov[13]. »

Le président du Groupe du Parti populaire européen au Parlement européen, Joseph Daul, a condamné les auteurs de l'attentat et demandé l'ouverture d'une enquête pour que les coupables soient amenés devant la justice[14].

Selon Anne Le Huérou, de la Fédération internationale des droits de l'homme, « tout le monde savait que Natalia Estemirova était menacée, elle la première ». Exerçant son activité pour la défense des droits de l'homme en Tchétchénie depuis dix ans, elle était de plus en plus menacée, en particulier depuis le départ des troupes russes de Tchétchénie[10].

Ce départ a en effet laissé tout le pouvoir à Ramzan Kadyrov, le président tchétchène, dont elle avait reçu des menaces directes. Car « Ramzan Kadyrov a alors mis en place une véritable terreur d'État, un règne de la peur », précise la Fédération internationale des droits de l'homme[10].

Suite aux accusations de Memorial, l'avocat de Ramzan Kadyrov a déclaré que son client porterait plainte auprès de la Direction de la police de Moscou contre les propos « diffamatoires » et « calamiteux » du président de l'association, Oleg Orlov, auquel Ramzan Kadyrov a rappelé la notion de présomption d'innocence[15].

L'enquête sur l'assassinat de Natalia Estemirova piétine, et a été prolongée de deux mois le 15 septembre 2009. La partie civile n'a pas accès au dossier[8].

Funérailles[modifier | modifier le code]

Natalia Estemirova a été « enterrée mardi, conformément à la tradition musulmane, avant le coucher du soleil, dans un cimetière du village de ses ancêtres, Kochkeldy, dans le district de Gudermes en Tchétchénie »[16],[17].

Environ 150 personnes ont assisté à une veillée tenue place Pouchkine à Moscou, 9 jours environ après le meurtre, selon la tradition orthodoxe russe. Après qu'il ne restait plus qu'une vingtaine de personnes, la police a arrêté l'organisateur de cette veillée, Viktor Sotirko de l'organisation Memorial (à laquelle appartenait Natalia Estemirova). Il a été retenu pendant deux heures, et accusé d'avoir perturbé l'ordre. La police affirme que trente personnes seulement ont été sanctionnées pour avoir assisté à la veillée, mais beaucoup plus y ont en réalité assisté[18].

Assassinats ultérieurs[modifier | modifier le code]

Moins d'un mois plus tard, la responsable d'une organisation caritative pour les enfants, Sauvons les générations, Zarema Sadulayeva (en) et son mari Alik Dzhabrailov ont été trouvés dans le coffre d'une voiture, tués par balle à Grozny[19],[20].

Documentaire[modifier | modifier le code]

Tchétchénie, qui a tué Natacha ?, documentaire de Milène Sauloy, (2010) Ce documentaire a reçu le Grand Prix de l’Organisation mondiale contre la torture décerné dans le cadre du 9e festival du Film et Forum International sur les Droits Humains de Genève.

Écrits[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Un défenseur des droits de l'homme enlevée en Tchétchénie, Reuters, reportage de Amie Ferris-Rotma et Aydar Buribayev, sous la direction de Robin Pomeroy, 15 juillet 2009
  2. Une femme qui défendait les droits de l'homme enquête sur des meurtres et des enlèvements et est elle-même enlevée à Grozny et trouvée morte en Ingouchie., Newsru.com, 15 juillet 2009 (computer translation)
  3. a et b « Notice nécrologique : Natalia Estemirova », BBC News,‎ 2009-07-15 (consulté le 15 juillet 2009)
  4. Biographie de Natalia Estemirova sur Caucasian Knot par l'association Memorial, computer translation
  5. La médaille Robert Schuman décernée à Natalia Estemirova and Sergey Kovalev, Groupe du Parti populaire européen au Parlement européen, à Strasbourg, le 13 janvier 2005
  6. Mairead Maguire décerne le Reach All Women in War Anna Award à Natalia Estemirova, Nobel Women's Initiative, 5 octobre 2007
  7. « Nous voulons la justice pour Natasha », site RAW in WAR, 15 juillet 2009
  8. a, b, c, d et e Le Monde du samedi 26 septembre 2009, page 9
  9. a et b Une activiste russe trouvée assassinée, BBC News, 15 juillet 2009
  10. a, b et c Le Monde, 16 juillet 2009, « Natalia Estemirova ou la mort à petit feu des droits de l'homme en Tchétchénie » sur lemonde.fr (consulté le 17 juillet 2009)
  11. Une femme qui défendait les droits de l'homme enquête sur des meurtres et des enlèvements et est elle-même enlevée à Grozny et trouvée morte en Ingouchie., Newsru.com, 15 juillet 2009 (computer translation)
  12. Déclaration de la Memorial society au sujet du meurtre de Natalia Estemirova, 15 juillet 2009, computer translation
  13. Le Nouvel Observateur, le 16 juillet 2009 sur nouvelobs.com (consulté le 17 juillet 2009)
  14. Le meurtre de Natalya Estemirova déploré et condamné, Joseph Daul MEP, président du Groupe du Parti populaire européen, Antoine Ripoll, porte-parole du président 15 juillet 2009.
  15. Meurtre de Mme Estemirova: Kadyrov attaque Mémorial pour diffamation. Dépêche de RIA Novosti. Le 17/07/2009
  16. BBC Compte-rendu de l'assassinat de Natalia Estemirova
  17. Russia Today.com Compte-rendu de l'assassinat de Natalia Estemirova
  18. La veillée pour l'activiste russe se termine par des heurts et des arrestations, The Washington Post, 24 juillet 2009
  19. Head of children's charity shot dead in Chechnya, Conor Humphries, Reuters, August 11, 2009
  20. La responsable d'une organisation caritative retrouvée morte en Tchétchénie, sur Al Jazeera English, 11 août 2009

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]