Morue sacrée du Massachusetts

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La Morue sacrée du Massachusetts

La Morue sacrée du Massachusetts (en anglais : Sacred Cod of Massachusetts ou Sacred Cod) est une sculpture sur bois représentant une morue, qui est suspendue dans la salle où se tiennent les séances de la Chambre des représentants du Massachusetts, dans la Massachusetts State House, à Boston. La sculpture, qui symbolise l'importance historique de la pêche pour l'économie de l'État du Massachusetts, mesure environ un mètre et demi et est taillée dans une seule pièce de bois de pin. Il y a eu trois Morues sacrées successives, celle actuellement en place a été sculptée en 1784 et offerte à la Chambre une année plus tard par John Rowe, un marchand de Boston. Symbole du caractère sacré de celle-ci, l'exemplaire actuel a été dérobé pendant deux jours en 1933 par des étudiants d'Harvard, provoquant alors une panique locale et des recherches policières approfondies (incluant bateau et avion) avant qu'elle ne soit rendue[1].

Un maquereau en laiton, intégré au lustre central de la salle où se tiennent les débats du Sénat de l'État du Massachusetts, est appelé Saint Maquereau (Holy Mackerel) par analogie avec la Morue sacrée.

Contexte de création[modifier | modifier le code]

La morue et le Massachusetts sont reliés entre eux par différents biais, historiques comme humains. Cette espèce de poisson est abondante sur les côtes de cet État, ce qui explique le choix de Cape Cod, ou cap de la morue, par l'explorateur anglais Bartholomew Gosnold en 1602 pour baptiser cette région [2]. Jusqu'à la révolution industrielle, la pêche de la morue de l'Atlantique ou Gadus morhua est l'un des principaux secteurs d'activité de la façade côtière du Massachusetts[3]. Son importance est telle qu'en 1895 un rapport parlementaire de l’État le décrit comme la première source d'exportation de la région[4]. Dans les zones de Gloucester et de Boston, l'industrie de la morue mobilise à cette époque une flotte d'environ 400 navires et induit des activités dans le domaine de l'exploitation de mines de sel, de la récolte de glace, ainsi que dans la construction navale[3]. Dès le début de l'histoire des États-Unis, la morue est utilisée comme monnaie d'échange dans les premières transactions commerciales, et sert à acquérir des matériaux précieux en Europe ou du rhum ou de la mélasse dans les Antilles[4]. Cette activité atteint son apogée dans la région vers 1840 et mobilise alors 1 300 navires et 12 000 personnes[2]. En raison de la surpêche induite par la modernisation de cette activité, la morue de l'Atlantique a vu son statut de conservation passer au rang d'espèce vulnérable en 1996[5] et risquant d'être classée comme espèce menacée[3].

Une symbolique se développe autour de ce poisson en Nouvelle-Angleterre pendant plusieurs siècles. On désigne alors sous l’appellation d'« aristocratie de la morue » tout une classe aisée de la population dont la richesse est liée au commerce de ce poisson[6]. L'image de la morue apparait sur plusieurs pièces de monnaie ainsi que sur des timbres de la colonie de la baie du Massachusetts, montrant ainsi les liens existants entre la richesse et ce poisson dans les premières années de la colonisation de la Nouvelle-Angleterre. Cette imagerie est aussi visible dans la région chez plusieurs institutions politiques ou commerciales de cette époque, apparaissant ainsi que le sceau de la Plymouth Land Company, sur la version de 1776 du sceau du New Hampshire, ou sur l'un des premiers cimiers de la Salem Gazette[7]. Le poisson est aussi visible sur de nombreuses girouettes de la côte de la région, montrant ainsi son importance pour la population de l'époque[7]. Cette position particulière dans la société a valu à la morue d'être choisie en 1974 comme l'un des symboles officiels de l'État du Massachusetts[8].

Description[modifier | modifier le code]

La Morue sacrée est une sculpture en bois peinte représentant une morue de l'Atlantique[9] ; la pièce actuelle est la troisième d'une série de représentations portant toutes le même nom. Dès sa première version, le poisson trouve sa symbolique dans l'importance que revêt l'industrie de la pêche dans le Massachusetts[10]. La sculpture la plus récente a été réalisée en 1784 a été offerte plus tard la même année par le marchant bostonien John Rowe (en)[11]. L'identité de l'artiste à l'origine de cette pièce gravée dans un bloc massif de pin long d'1,50 m n'est pas connue avec exactitude[9]. Cependant, un enregistrement de récits oraux de 1895 attribue sa paternité ou celle d'une des versions antérieures au sculpteur John Welch. Ce dernier étant né le 11 août 1711, et la réalisation la plus récente datant de 1784, son âge au moment de la création de cette version a été jugé incompatible par une commission de la Chambre des représentants en 1895 qui lui a attribué la paternité de la seconde sculpture[12]. En 1894, la surface de la Morue sacrée est peinte par Walter M. Brackett (en) dans un style réaliste[13].

Le poisson est actuellement visible dans la chambre des représentants du Massachusetts du Massachusetts State House à Boston où il est suspendu « à l'opposé de la chaise du speaker entre les deux rangées de colonnes centrales, entre les écriteaux « Motely » et « Parkman » », comme décrit par des parlementaires de cette chambre en 1984[9]. La sculpture est orientée vers la gauche lorsqu'observée depuis la position du speaker, en direction du groupe parlementaire du Parti Démocrate. Certains articles de presse suggèrent que le poisson est orienté de façon à faire face au parti politique au pouvoir[14] mais cette usage n'est pas attesté dans les enregistrements de 1895 retraçant l'histoire de la morue[15].

Histoire[modifier | modifier le code]

Pêche à la morue[modifier | modifier le code]

La morue sacrée devient à partir des années 1930 la cible du milieu étudiant de Boston. Le 26 avril 1933, des membres du journal Harvard Lampoon volent pour la première fois la statue, ce qui devient connu par la suite sous le nom de « cod-napping »[11],[16]. Avant d'effectuer celui-ci, les auteurs de ce vol commencent par détourner l'attention du journal rival, The Havard Crimson. Le Lampoon, publication humoristique de l'Université Harvard, et le Crimson, journal plus sérieux édité dans le même établissement, entretiennent alors une rivalité qui poussent leurs membres respectifs à tenter de vandaliser les locaux du journal concurrent[17]. Les auteurs du Lampoon planifient donc une intrusion dans les bureaux du Crimson, pour les empêcher de potentiellement découvrir leur projet de vol[17], à h 15 du matin pour tamponner des « Compliments of the Lampoon » sur l'édition du lendemain sur Crimson. Le stock de journal ne peut être trouvé au siège du journal, mais J.M. Boyd, l'un des trois membres du Crimson est capturé et amené dans un lieu secret à Wellesley Hills (en). Ses geôliers essaient d'obtenir de lui qu'il participe à une interview pour la station de radio WBZ, ce qu'il refuse. C'est alors un des membres du Lampoon, R.J.Walsh, qui l'imite sans que les gestionnaires de la radio ne soient mis courant de la supercherie. Boyd est finalement libéré et ramené au siège du Crimson le lendemain à h 30, après être passé par Boston et y avoir participé à une soirée[18]. Cette diversion permet de tenir occupés les membres du Crimson, ceux-ci étant concentrés sur la recherche de leur membre, ce qui laisse le champ libre aux membres du Lampoon pour mettre à exécution leur plan[17].

Après avoir mené leur raid dans les locaux du Crimson, trois des membres du Lampoon partent pour voler la Morue sacrée et visitent le parlement d'État en se faisant passer pour des touristes. Ils parviennent à faire rentrer des sécateurs et à couper les câbles retenant la statue, sans être vus, puis à sortir celle-ci dans une boite à fleurs. Un coup de fil anonyme prévient plus tard l'administration du parlement de la disparition de la morue[17],[19]. Le vol a un fort retentissement à l'époque, les parlementaires de la chambre des représentants faisant connaître leur refus de siéger tant que la morue ne serait pas rendue. Le Harvard Crimson établit assez rapidement la responsabilité du Lampoon dans le vol, et leur adresse un ultimatum dès le 26 avril. Ou ils acceptent de rendre la statue, leur journal et le Crimson étant présenté comme à l'origine des retrouvailles, ou le Crimson publie le résultat de son investigation[20]. N'ayant pas de réponse du Lampoon, le Crimson publie dans son édition du lendemain matin les détails de l'affaire[20].

La police d’État du Massachusetts est appelée en renfort pour enquêter sur l'affaire. Ils vont jusqu'à draguer la Charles River en espérant y retrouver la Morue[20]. Les autorités découvrent par ailleurs assez vite que l'un des membres du Lampoon a pris un vol à destination de Newark dans le New-Jersey. L'aéroport international de Logan d'où est parti l'étudiant est fouillé, de même que celui de Newark où l'étudiant est appréhendé, mais sans le moindre succès dans les deux cas[21]. Le secrétariat du maire de Boston reçoit par ailleurs un coup de téléphone disant que « la morue sera restituée emmaillotée dans le drapeau municipal actuellement présent sur la façade de l'hôtel de ville (…) essayez donc de nous arrêter au moment ou nous capturerons le drapeau[17] ».

Deux jours après le vol, la police de l'Université Harvard reçoit elle aussi un coup de fil anonyme leur expliquant comment retrouver la statue[17]. Ils sont amenés suite à ces informations à prendre en filature une voiture sans plaque à West Roxbury (en). Après 20 minutes d'observation, deux hommes en sortent, habillés de chemises colorées dont les cols relevés couvrent la nuque et de chapeau rabattu sur le visage, et rendent la morue à la police avant de prendre la fuite à vive allure[11],[17]. Contrairement aux menaces, celle-ci n'est pas enroulée dans le drapeau de la mairie[21].

Le 28 avril, la morue sacrée retrouve sa place dans la chambre des représentants, mais est pendue 6 pouces plus haut afin d’empêcher un nouveau vol[22]. Aucune poursuite n'est finalement engagée, et les détails concernant le traitement de la statue pendant ses 50 heures de captivité n'ont jamais été connus[17],[21].

Menaces ultérieures[modifier | modifier le code]

L'existence de la statue est de nouveau menacée en 1941, lorsqu'une agence chargée de collecter de l'aluminium pour participer à l'effort de guerre est informée à tort que la Morue est faite en partie de ce métal, et demande alors qu'elle lui soit donnée. Christian Herter, alors Speaker of the House rétorque à l'agence que la statue est antérieure de 43 ans à l'invention de l'aluminium. Il fait par contre suivre cette demande au sénat du Massachusetts où une autre statue de poisson, métallique celle-là, est exposée[23]

En 1968, la morue devient pour la seconde fois la cible d'étudiants, venant cette fois de la toute nouvelle université du Massachusetts à Boston (en). Le 14 novembre, afin de protester contre la décision du parlement qu'ils jugent arbitraire de délocaliser le campus principal de l'établissement à Columbia Point (en)[24]. L'un des étudiants participant au vol se justifie en disant que « nous sommes scandalisés que le législateur se permette de dépenser entre 6 et 8 millions de dollars pour un nouveau campus, alors qu'à peine 5 % d'entre eux ont pris la peine de se déplacer pour rendre visite à notre université[24] ». Un porte-parole anonyme du groupe d'étudiants fait par la suite savoir aux principaux journaux de la ville qu'ils n'entendent pas conserver la statue, et que celle-ci serait restituée sous deux mois[24]. Trois jours après le vol, elle est retrouvée derrière l'une des portes de la chambre de représentants[25].

Autres symboles du parlement[modifier | modifier le code]

Le sénat du Massachusetts dispose lui aussi d'une représentation de poisson dans ses locaux. Celui-ci est fait de laiton, et est intégré au chandelier central de la chambre du sénat[11]. Cette représentation est surnommée le « maquereau sacré » en référence à la Morue sacrée[10], mais ne présente pas une histoire aussi riche que son alter ego de la chambre des représentants[16].

Le bâtiment qui abrite les chambres comporte d'autres représentations artistiques symboliques, comme par exemple un cône qui orne la lanterne qui occupe la partie supérieure de son dôme. Il rappelle l'importance qu'a occupée la sylviculture dans l'économie de la colonie du Massachusetts[16].

Sources[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Mark Kurlansky, Cod: A Biography of a Fish that Changed the World, Walker & Co.,‎ 1997 (lire en ligne)
  2. a et b (en)The Sacred Cod, Celebrate Boston, consulté sur www.celebrateboston.com le 7 mai 2009
  3. a, b et c (en)« Brief history of the groundfishing industry of New England », dans Northeast Fisheries Science Center, 24 novembre 2004, consulté sur www.nefsc.noaa.gov le 7 mai 2009
  4. a et b (en)Nilsson, Casey, « COD ALMIGHTY: The history and industry of state’s most celebrated fish », dans Taunton Gazette, 13 août 2011, consulté sur www.tauntongazette.com le 13 août 2011
  5. Modèle:IUCN2010
  6. Committee 1895, pp. 20–21
  7. a et b (en)« The "Sacred Cod" », dans The Miami News, 21 octobre 1929, consulté sur news.google.com le 4 avril 2012
  8. Massachusetts General Laws, Ch. 2, § 13
  9. a, b et c Committee 1895, p. 20
  10. a et b (en)The Massachusetts State House Today. Citizen Information Service, Massachusetts Secretary of the Commonwealth, consulté sur www.sec.state.ma.us le 8 avril 2009
  11. a, b, c et d (en)The "Sacred" Cod Moves to the New State House, Massachusetts Foundation for the Humanities, Mass Moments, 2009, consulté sur www.massmoments.org le 8 avril 2009
  12. Committee 1895, pp. 18–19
  13. Committee 1895, pp. 8–9
  14. (en) Mary Lou Healy, « State Symbols Are Many and Varried », dans The Lewiston Journal, 11 septembre 1982, consulté sur news.google.com le 12 avril 2012
  15. Committee 1895
  16. a, b et c (en) « House of Representatives », Massachusetts Secretary of the Commonwealth
  17. a, b, c, d, e, f, g et h Alex Boese, « Theft of the Sacred Cod », Museum of Hoaxes
  18. « Canny Crimson Captive Claimed From Crass Commercialized Comic Cut-ups », dans The Harvard Crimson, 27 avril 1933, consulté sur www.thecrimson.com le 15 mai 2012
  19. « Massachusetts Sacred Cod vanishes from State House », The New York Times,‎ 26 avril 1933, p. 1 (lire en ligne)
  20. a, b et c « Sacred Cod theft laid to 'Lampoon' », The New York Times,‎ 28 avril 1933, p. 19 (lire en ligne)
  21. a, b et c « 'Sacred Cod' back in Honored Place », New York Times,‎ 29 avril 1933 (lire en ligne)
  22. Gellerman 2005, p.  5
  23. « Sacred Cod Escapes Defense Melting Pot », The Evening Independent, St. Petersburg, Floride,‎ 16 juillet 1941 (lire en ligne)
  24. a, b et c (en) « OUR OPINION: Sacred Cod and not so Sacred Students », dans Mass Media, édition Boston, 19 novembre 1968, consulté sur newspaperarchive.com le 1er avril 2012
  25. « Codfish Still In Old Haunts », Toledo Blade,‎ 18 novembre 1968 (lire en ligne)

Bibliographie[modifier | modifier le code]