Molière

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Molière

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Molière dans le rôle de César dans La Mort de Pompée, peint par Nicolas Mignard (1658). Collection Comédie-Française de Paris.

Nom de naissance Jean-Baptiste Poquelin
Autres noms Molière
Activités Dramaturge, Comédien
Naissance Baptisé le 15 janvier 1622
Rue Saint-Honoré, Paris
Décès 17 février 1673 (à 51 ans)
Rue de Richelieu, Paris
Langue d'écriture français
Genres comédie, comédie-ballet
Fontaine Molière à Paris
Détail de la fontaine Molière, à Paris.
L'inscription que l'on peut lire aujourd'hui sur une façade au 31 rue du Pont-Neuf sous un buste de Molière est erronée. Molière n'est pas né dans cette maison. Wagner, qui a habité cette maison en 1839, le croyait et en était fier.

Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, né à Paris, baptisé le 15 janvier 1622 en l'église Saint-Eustache, et mort le 17 février 1673 à Paris, est un dramaturge auteur de comédies, mais aussi un comédien et chef de troupe de théâtre français qui s'est illustré au début du règne de Louis XIV.

Issu d'une famille de la riche bourgeoisie marchande parisienne (son père tient une boutique de tapissier qui vend mobilier, tissus et tapisseries à la haute bourgeoisie et à la riche aristocratie et il détient depuis 1631 la charge prestigieuse de « tapissier valet de chambre du Roi »), Jean-Baptiste Poquelin se consacre au théâtre à 21 ans après la rencontre de Madeleine et Joseph Béjart avec qui il fonde « l'Illustre Théâtre » ; il prend alors le pseudonyme de Molière. Après la faillite de la troupe, il quitte Paris avec eux et parcourt les provinces de l'ouest puis du sud de la France de 1646 à 1658 en écrivant ses premières petites comédies (Le Docteur amoureux, Le Médecin volant) puis ses premières comédies en cinq actes et en vers (L'Étourdi, créée à Lyon en 1655, et Le Dépit amoureux à Béziers à la fin de 1656).

De retour à Paris en 1658, il obtient la protection du frère du roi : sa troupe prend le nom de « Troupe de Monsieur » et représente ses deux premières comédies, des comédies de Scarron et de Thomas Corneille et des tragédies de Pierre Corneille (en particulier Nicomède et Cinna), de Rotrou et de Tristan L'Hermite[n 1]. Sa carrière d'auteur dramatique commence vraiment avec Les Précieuses ridicules, pièce qui remporte un grand succès en novembre 1659. Soutenu par le roi Louis XIV, marié avec la jeune comédienne Armande Béjart et jouissant d'une solide santé malgré sa fin brutale[n 2], Molière affronte les cabales et continue à jouer et à diriger sa troupe — devenue « Troupe du Roy » — tout en écrivant des comédies de genres variés : certaines proches de la farce comme Le médecin malgré lui (1666) ou Les Fourberies de Scapin (1671), d'autres plus psychologiques comme L'École des femmes (1662) ou L'Avare (1668), ainsi que des comédies-ballets comme Le Bourgeois gentilhomme en 1670 (avec Lully) ou Le malade imaginaire (avec Marc-Antoine Charpentier) en 1673, et des pièces plus élaborées approfondissant caractère et étude sociale, en vers comme Le Misanthrope (1665), Tartuffe (1664-1669), Les Femmes savantes (1672), ou en prose comme Dom Juan (1665).

Peintre des mœurs de son temps, surtout de la bourgeoisie dont il dénonce les travers (prétention nobiliaire, place des femmes, mariage d'intérêt…), Molière a créé en même temps des personnages individualisés emblématiques et approfondis dont la liste est longue : Monsieur Jourdain, Harpagon, Alceste et Célimène, Tartuffe et Orgon, Dom Juan et son valet Sganarelle, Argan le malade imaginaire…

Contrairement à la presque totalité des auteurs de comédie de son temps, l'invention dramatique de Molière s'appuie peu sur l'imitation de modèles antiques ou étrangers (italiens et espagnols) : après avoir commencé à adapter les Italiens (L'Étourdi, Le Dépit amoureux et Dom Garcie de Navarre) auxquels il reviendra de loin en loin (Le Festin de pierre en 1665, publié après sa mort sous le nom de Dom Juan, puis Les Fourberies de Scapin en 1671), il se tournera seulement à deux reprises la même année (1668) vers le théâtre latin de Plaute (L'Avare et Amphitryon). Pour le reste, il construit des intrigues originales en combinant divers schémas narratifs puisés ici et là, notamment dans le Décaméron de Boccace, les nouvelles de Straparole ou de Scarron et les fabliaux[n 3]… Cette conception originale de la création dramatique (seulement pratiquée jusqu'alors par les comédiens italiens dell'arte) explique que, dans un mémoire secret destiné à Colbert afin de dresser la première liste de gratifications aux gens de lettres du règne de Louis XIV, Jean Chapelain, qui fut le plus influent des critiques du temps (avant Boileau), ait pu présenter Molière de la manière suivante: « MOLIÈRE. Il a connu le caractère du comique et l’exécute naturellement. L’invention de ses meilleures pièces est inventée [sic], mais judicieusement. Sa morale est bonne et il n’a qu’à se garder de la scurrilité [bouffonnerie]. »[1]. De ce fait, son œuvre écrite sur près de vingt années (1655-1673) se révèle d'une très grande variété et se montre en même temps sous-tendue par une maîtrise efficace du jeu scénique et du texte de théâtre révélant l'homme de scène qu'il était avant tout et qui a continué à jouer malgré la maladie jusqu'à son dernier jour survenu à l'âge de 51 ans, le 17 février 1673.

Molière demeure depuis le XVIIe siècle le plus joué et le plus lu des auteurs de comédies de la littérature française, chaque époque trouvant en lui des thématiques modernes. Il constitue aussi un des piliers de l'enseignement littéraire en France. Signe de sa place emblématique dans la langue française, celle-ci est parfois désignée « la langue de Molière », tout comme l'anglais est « la langue de Shakespeare ».

Biographie

La jeunesse de Molière

Ancien plan du quartier de Paris où est né Molière
Molière est né au coin de la rue Sauval (anciennement des Vieilles-Étuves) et de la rue Saint-Honoré (maison détruite en 1802). Toute la famille habite le quartier des Halles (détail du plan de Turgot, 1739).

Sa famille

Jean-Baptiste Poquelin, que l’on appellera Molière, est né et est baptisé le 15 janvier 1622 en l'église Saint-Eustache, dans le quartier des Halles à Paris[n 4].

Il est né dans la maison no  1 sur le plan ci-contre[n 5], où son père, Jean Poquelin, marchand tapissier, avait installé son fonds de commerce deux ans plus tôt avant d’épouser sa mère Marie Cressé[2]. Son grand-père paternel et son grand-père maternel, tous deux marchands tapissiers, exercent leur métier dans le voisinage, rue de la Lingerie (2 et 3 sur le plan). Il est également le cousin du prêtre catholique Jean Poquelin.

Les Poquelin et les Cressé sont des bourgeois riches qui vivent à leur aise dans des demeures confortables et agréablement meublées, comme en témoignent les inventaires après décès. Le grand-père Cressé a une maison de campagne à Saint-Ouen. Un oncle de Molière, Michel Mazuel, est musicien, collabore à la musique des ballets de cour et est nommé en 1654 « compositeur de la musique des quatre-vingt violons de la chambre ». En 1631, le père de Molière rachète à son frère cadet un office de « tapissier ordinaire de la maison du roi[n 6] ».

Le petit Molière aura trois frères et deux sœurs, dont aucun ne lui survivra. À dix ans, il perd sa mère. Son père se remarie avec Catherine Fleurette, dont il a trois filles, mais qui meurt en 1636. En 1637, le père de Molière, qui ne se remarie pas, obtient la survivance de sa charge pour son fils qui a quinze ans.

Ses études

Sur ses études et sa formation littéraire, Molière n’a pas fait de confidence et il n’existe aucun document. Les témoignages sont tardifs, contradictoires et entachés de polémiques.

Dans une courte biographie en tête des Œuvres complètes parues dix ans après sa mort et attribuée à deux fidèles, La Grange et Vivot, on lit qu’il fit ses études secondaires au collège de Clermont (lycée Louis-le-Grand) chez les jésuites, un des meilleurs collèges de Paris, où « sa vivacité d’esprit le distingua de tous les autres ».

Grimarest, le premier à avoir écrit une Vie de Molière en 1705 en consultant sa famille[n 7] et en s’appuyant sur les confidences du seul Baron, qui était certes son comédien préféré, mais très mal informé[n 8], raconte qu’au collège il avait comme condisciples Bernier et Chapelle, fils naturel d’un riche conseiller au parlement de Metz[3]. Ce dernier avait comme précepteur Gassendi, philosophe sceptique et épicurien, qui aurait admis Molière parce qu’il avait remarqué chez lui des dispositions philosophiques, ainsi que Bernier et Cyrano de Bergerac. Mais toutes ces affirmations sont probablement inventées[n 9], comme une bonne part de cette Vie de Molière, que Boileau avait condamnée sans appel l'année suivant sa publication[n 10]. On peut seulement déduire de la lecture de ses pièces que Molière aurait été imprégné de gassendisme (philosophie atomistique mêlant épicurisme et scepticisme), et se serait plus particulièrement intéressé à la doctrine d'Épicure, exprimée sous sa forme la plus poétique, mais aussi la plus radicale, par Lucrèce, un auteur qu'il a d'ailleurs traduit[n 11] et dont il reprendra quelques vers dans Le Misanthrope[n 12].

À sa sortie du collège, il serait devenu avocat, selon un contemporain bien renseigné, Le Boulanger de Chalussay, qui publie en 1670 une comédie satirique contre Molière,

« En quarante, ou fort peu de temps auparavant, / Il sortit du collège, âne comme devant ;/ Mais son père ayant su que, moyennant finance, / Dans Orléans un âne obtenait sa licence, / Il l’endoctora moyennant sa pécune, / Et croyant qu’au barreau ce fils ferait fortune, / Il le fit avocat, ainsi qu’il vous l’a dit[n 13]. »

Grimarest est hésitant : « Molière a-t-il été avocat : On s’étonnera peut-être que je n’aie point fait M. de Molière avocat. Mais ce fait m’avait absolument été contesté par des personnes que je devais supposer en savoir mieux la vérité que le public… Cependant sa famille m’a positivement assuré du contraire »[4].

Molière ne s’est jamais paré de son titre et aucune mention de son nom n'est faite dans les registres de l'Université d'Orléans ou du barreau de Paris[5]: « Au point qu’on doit se demander, ce qui était impensable pour ses premiers biographes, qui le présentaient comme un nouveau Térence, si on a vraiment mis le fils Poquelin au collège de Clermont. A-t-il fait des études régulières ? A-t-on voulu masquer qu’au départ il n’a reçu qu’une formation de tapissier[6]? » L'hypothèse d'une absence totale d'études est cependant peu vraisemblable : le fait que dans sa violente comédie-pamphlet Élomire hypocondre ou les médecins vengés, Le Boulanger de Chalussay, bien renseigné par ailleurs, ne conteste pas que Molière ait pris ses licences de droit à Orléans, mais précise qu'il n'y est allé qu'un jour pour les acheter (ce que fit effectivement pour sa part Charles Perrault, qui l'avoue au commencement de ses mémoires), donne à penser que, si Molière a pu laisser croire cela dans son entourage (c'est-à-dire la possibilité d'être inscrit dans une faculté de droit), c'est parce que tout le monde savait qu'il avait au moins terminé ses études secondaires (avec leurs deux années de philosophie) dans un collège parisien. Rappelons que Racine arrêta lui aussi ses études après ses deux années de philosophie.

En 1642, selon Grimarest, Molière aurait exercé la charge de tapissier ordinaire du roi et suivi la cour de Louis XIII à Narbonne[7]. Il avait hérité cette charge de son père alors qu'il n'avait pas tout à fait 16 ans, en décembre 1637, mais aucun document ne prouve qu'il l'exerçait effectivement à cette époque[8].

Des débuts difficiles

L'Illustre Théâtre

Plaque commémorant l'emplacement du jeu de paume des Métayers à Paris
La nouvelle troupe transforme le jeu de paume des Mestayers en théâtre : une scène dans la largeur de la salle (environ 12 mètres), une galerie dans sa longueur (30 mètres), et des loges au-dessus.

À 21 ans, Molière s’engage dans la carrière théâtrale. Le 30 juin 1643, par devant notaire, il s’associe avec les trois Béjart[n 14](Joseph, l’aîné, et ses sœurs Madeleine, 25 ans, qui va partager sa carrière et sa vie, et Geneviève, 19 ans) et quelques amis, la plupart « fils de famille » comme lui, en tout six hommes et quatre femmes, pour constituer une nouvelle troupe de comédiens, « l’Illustre Théâtre ». C’est la troisième à Paris, après les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne et ceux de « la troupe du roi au Marais », à laquelle Pierre Corneille donnait toutes ses pièces depuis 1629.

Molière avait renoncé à la charge de tapissier du roi. Son père, qui devait trouver l’aventure collective hasardeuse, accepte néanmoins de l’émanciper, car il n’avait pas 25 ans. Molière reçoit en outre un faible acompte de 630 livres sur l’héritage maternel.

La nouvelle troupe s’installe au jeu de paume des Métayers sur la rive gauche au faubourg Saint-Germain (actuellement 10-12 rue Mazarine). Pendant les travaux d'aménagement, qui durèrent d'octobre à décembre 1643, la troupe joue dans divers jeux de paume et fait un séjour d'au moins trois semaines à Rouen, qui disposait de deux jeux de paume aménagés en théâtre et où se rendaient constamment des troupes de comédiens. Son répertoire est constitué majoritairement, semble-t-il, de tragédies et de tragi-comédies. Certains des auteurs les plus en vue de l'époque lui confient leurs nouvelles pièces, comme c'est le cas de Tristan l'Hermite, Desfontaines et Mareschal. Madeleine Béjart, qui vit librement depuis dix ans en fille entretenue, est la vedette de la troupe. Tallemant des Réaux écrit vers 1658, avant le grand succès des Précieuses ridicules : « Je ne l'ai jamais vu jouer, mais on dit que c'est la meilleure actrice de toutes. Elle a joué à Paris, mais ç'a été dans une troisième troupe qui n'y fut que quelque temps. Son chef-d'œuvre, c'était le personnage d'Épicaris à qui Néron venait de faire donner la question », faisant ainsi allusion à la pièce de Tristan l'Hermite, La Mort de Sénèque, créée par la troupe en 1644. Il ne sait pas encore grand-chose de Molière : « Un garçon, nommé Molière, quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre ; il en fut longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s'en mit et l'épousa[n 15]. »

À peine la salle ouverte, la troupe profite de l'incendie du théâtre du Marais, et il semble que durant plusieurs mois le public ait afflué sur la rive gauche, tandis que la troupe du Marais s'installait provisoirement dans des jeux de paume et faisaient des séjours dans les villes avoisinant Paris, faisant ainsi elle aussi un séjour à Rouen en 1644. Le fait que, le 18 juin 1644, la troupe de Molière embauche un danseur, puis d'autres acteurs, indique qu'elle a confiance dans l'avenir. Malheureusement, en octobre, le théâtre du Marais, entièrement reconstruit et doté d'une magnifique salle équipée de « machines » nouvelles, attire de nouveau le public, et il semble que la salle des Métayers ait alors commencé à se vider. C'est ce qui explique la décision, en décembre 1644, de déménager sur la rive droite au jeu de paume de la Croix-Noire (actuel 32, quai des Célestins), plus près des autres théâtres. Molière est seul à signer le désistement du bail, preuve qu'il en est bien devenu le chef[9]. Malheureusement, ce déménagement vient accroître les dettes de la troupe — les investissements initiaux de location et aménagement du local, puis d'aménagement d'un nouveau local, ont été coûteux et les engagements financiers pèsent lourd par rapport aux recettes — et, à partir de 1645, les créanciers entament des poursuites. Molière est emprisonné pour dettes au Châtelet en août 1645, mais peut se tirer d’affaire grâce à l'aide de son père. À l’automne 1645, il quitte Paris en direction de Nantes avec les restes de la troupe, qui se fond bientôt dans la troupe du duc d'Épernon, dirigée par Charles Dufresne[n 16].

Origine du pseudonyme « Moliere »

C'est dans l'acte d'embauche du danseur, en juin 1644, que Jean-Baptiste Poquelin signe simplement « De Moliere » (sans accent)[n 17], prenant pour la première fois son nom de théâtre. « Jamais il n'en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis », écrivit en 1705, son premier (et très peu fiable) biographe Grimarest[10]. Depuis le XIXe siècle, les biographes pensent que ce pseudonyme a pu être choisi en l’honneur de l’écrivain libertin François de Molière (1599–1624) ou du musicien Louis de Mollier qui a publié en 1640 des Chansons pour danser. Depuis le XXe siècle, les historiens du théâtre font remarquer que la presque totalité des acteurs prenaient alors des noms se référant à des fiefs imaginaires, tous champêtres : le sieur de Bellerose, le sieur de Montfleury, le sieur de Montdory, le sieur de Floridor, le sieur de Champmeslé — désignés au théâtre comme Bellerose, Montfleury, Montdory, Floridor, Champmeslé — et qu'il existe en France des dizaines de lieux-dits, appelés tantôt Meulière, tantôt Molière, servant à désigner des sites sur lesquels se trouvaient des carrières de pierres à meule. Il paraît donc très probable que Molière ait suivi leur exemple en choisissant à son tour un fief campagnard imaginaire, ce qui explique sans doute qu'il ait commencé par signer « De Molière » et qu'il soit ensuite régulièrement désigné comme « le sieur de Molière »[n 18].

Les tournées en province

Portrait de Molière par Pierre Mignard
Molière par Pierre Mignard (1658). « Il avait la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle. Il marchait gravement, avait l'air très sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnait lui rendaient la physionomie extrêmement comique. À l'égard de son caractère, il était doux, complaisant, généreux; il aimait fort à haranguer (Marie Du Croisy, comédienne de la troupe)[11] »
Carte de France où sont identifiés les divers lieux où a séjourné la troupe de Molière
Les séjours en province de la troupe de Molière entre 1645 et 1658[12].

Beaucoup de légendes ont circulé sur l’activité de Molière en province de 1645 à 1658. Une cinquantaine de documents administratifs ou notariés et quelques témoignages contemporains fournissent des informations rares, mais sûres. À la fin de 1645, la troupe quitte Paris. Elle s'unit en Guyenne à la troupe de duc d'Épernon ; puis elle est signalée en 1647 à Toulouse, Albi, Carcassonne ; en 1648, à Nantes ; en 1649, à Toulouse et à Narbonne : en 1650, à Narbonne et à Agen ; en 1651, sans doute à Vienne et à Carcassonne ; en 1652, à Grenoble et à Lyon. En 1653, elle quitte Lyon, pour aller jouer au château de la Grange des Prés, à Pézenas, résidence d'Armand de Bourbon, prince de Conti, gouverneur du Languedoc; puis à Montpellier, d'où en 1654 elle va à Lyon, et où elle revient à la fin de l'année pour les États. De Montpellier, en 1655, elle va à Lyon : c'est là que Molière fait jouer l'Étourdi. Il faisait aussi des farces, dont on a quelques titres : Le Docteur amoureux, les Trois Docteurs rivaux, le Maître d'école, Gros-René écolier, Gorgibus dans le sac, le Fagoteux, la Jalousie de Barbouillé, le Médecin volant. Des deux dernières on a des rédactions plus au moins authentiques. Molière revient de Lyon, par Avignon, à Pézenas pour les États de 1655-1656. En 1656, on le trouve à Narbonne, puis à Bordeaux, d'où il retourne à Béziers pour les États (1656-1657). En 1657, il quitte Béziers pour Lyon, d'où il va à Dijon et à Avignon. Nous le voyons en 1658 à Lyon, à Grenoble, puis pendant l'été à Rouen, d'où, à l'automne, il arrive enfin à Paris[13].

Au temps où Molière parcourt la province, la plupart des comédiens ambulants, qu'on évalue à environ un millier à l'époque, mènent une vie précaire. Dans bien des villes, l’Église pèse de tout son poids en faveur de l’interdiction des représentations théâtrales, malgré la politique de réhabilitation menée à Paris par Richelieu, puis Mazarin. Quelques compagnies cependant jouissent d’un statut privilégié lorsqu’un grand seigneur aimant les plaisirs, les fêtes et les spectacles les prend sous sa protection.

C’est le cas de la « troupe de Dufresne », appelée aussi « troupe du seigneur duc d’Épernon », que Molière et les Béjart rejoignent après leur échec à Paris. Bénéficiant de protecteurs puissants —le duc d'Épernon, gouverneur de Guyenne, le comte d’Aubijoux, lieutenant général du roi en Languedoc, qui introduit la troupe aux États du Languedoc, puis le prince de Conti, frère du grand Condé et marié à une nièce de Mazarin—, les comédiens peuvent donner de brillantes représentations en privé chez ces grands seigneurs et en public pendant les fêtes des États du Languedoc (trois fois à Pézenas, quatre à Montpellier, deux à Carcassonne, une à Béziers), avec de substantielles gratifications, ce qui leur permet de vivre confortablement. Ainsi les décors et costumes sont transportés en charrette ou par voie d'eau, mais Molière et les Béjart se déplacent en carrosse[14]. C’est une troupe polyvalente capable de monter des spectacles avec des parties parlées, de la musique et de la danse, et aussi (grâce à Molière ?) d’improviser pour se plier aux caprices des grands, d’écrire des textes conformes à leur attente en même temps que des pièces simples pour le public.

Molière réapparaît le 23 avril 1648 dans un document administratif comme « sieur Morlierre (sic), l’un des comédiens de la troupe du sieur Dufresne », alors qu'il se présente aux autorités de la ville de Nantes pour demander l’autorisation de représenter des comédies[15] : ce document montre bien qu'il n'a pas encore pris la tête de la troupe à laquelle les Béjart et lui se sont agrégés deux ans et demi plus tôt. D’autres documents permettent de le suivre dans ses déplacements (voir carte). Le musicien et poète d’Assoucy, qui passe plusieurs mois avec les comédiens en 1655, décrit une troupe accueillante où l’on fait bonne chère et qui jouit d’une large prospérité[n 19]. Molière a probablement mené joyeuse vie, sans grand souci de conformisme : comédien et trousseur de farces grossières, il a pu accessoirement être un homme d'affaires pour son père « tapissier valet de chambre du Roi », comme en témoigne le déplacement de la troupe à Lyon (capitale de la soie) en 1652, 1653, 1654, 1655 et 1657 et Grenoble (grand centre commercial du lin) en 1652[14]. En 1655, il écrit sa première « grande » comédie en cinq actes et en vers, L’Étourdi ou les contretemps. « Il a déjà dû prendre, écrit Roger Duchêne[16], sinon la direction, du moins une place privilégiée dans la troupe dont il est désormais un des acteurs vedettes, et l’écrivain. » Nouvelle pièce à Béziers à la fin de 1656, Le Dépit amoureux.

En 1656, le climat change. Aubijoux meurt. Le prince de Conti, malade du même mal qui a emporté Aubijoux, se convertit à une vie de chrétien authentique et devient très hostile au théâtre, accusé par les rigoristes « d'empoisonner les âmes » : à la fin de l'année 1656, il fait refuser par les députés des États du Languedoc de prolonger les subventions accordées aux comédiens durant la tenue des États, et il fait savoir à la troupe — qui se faisait appeler depuis deux ans « Troupe de son Altesse le Prince de Conti » — qu'elle doit cesser de « porter son nom ». À la fin de l'année 1657 ou au début de 1658, les comédiens, qui sont considérés désormais comme constituant la meilleure « troupe de campagne » de France[n 20], décident de tenter une nouvelle fois de s'implanter à Paris. Cette décision est explicitée au début de la vie de Molière parue en tête de la grande édition posthume des Œuvres de Molière en 1682 :

« En 1658, ses amis lui conseillèrent de s’approcher de Paris, en faisant venir sa troupe dans une ville voisine : c’était le moyen de profiter du crédit que son mérite lui avait acquis auprès de plusieurs personnes de considération, qui s’intéressant à sa gloire, lui avaient promis de l’introduire à la cour. Il avait passé le carnaval à Grenoble, d’où il partit après Pâques, et vint s’établir à Rouen. Il y séjourna pendant l’été, et après quelques voyages qu’il fit à Paris secrètement, il eut l’avantage de faire agréer ses services et ceux de ses camarades à Monsieur, frère unique de Sa Majesté, qui lui ayant accordé sa protection, et le titre de sa troupe, le présenta en cette qualité au Roi et à la Reine mère[17]. »

Autrement dit, pour pouvoir prendre pied à Paris, il fallait à Molière et à sa troupe un protecteur le plus haut placé possible, ainsi qu'un théâtre. S'installer dans une ville assez proche de Paris afin de pouvoir y faire de nombreux allers-retours pour avancer dans les négociations et rencontrer « les personnes de considération » qui appuyaient ces démarches était donc un choix stratégique. Ce séjour prolongé de six mois au jeu de paume des Bracques, rue du Vieux-Palais, à Rouen, a pu être l'occasion pour Molière de rencontrer Pierre et Thomas Corneille, ce qui a donné l'idée à Pierre Louÿs trois siècles plus tard de remettre en question la paternité des œuvres de Molière.

Ce choix de se rapprocher de Paris en séjournant à Rouen était d'autant plus logique que Rouen était alors constamment visitée par des troupes de comédiens qui y faisaient des séjours de plusieurs semaines, et pas seulement des troupes de campagne comme celle de Molière ; en 1674, Samuel Chappuzeau rapporte dans son ouvrage intitulé Le Théâtre françois que même la troupe du théâtre du Marais y faisait de fréquents séjours : « Cette troupe allait quelquefois passer l’été à Rouen, étant bien aise de donner cette satisfaction à une des premières villes du royaume. De retour à Paris de cette petite course dans le voisinage, à la première affiche le monde y courait, et elle se voyait visitée comme de coutume[18]. » C'est ainsi que le 19 mai 1658, Thomas Corneille écrit à un de leurs amis parisiens, le galant abbé de Pure, auteur d'un célèbre roman intitulé La Précieuse :

« Nous attendons ici les deux beautés que vous croyez pouvoir disputer cet hiver d’éclat avec la sienne [la beauté de Mlle Baron, actrice parisienne]. Au moins ai-je remarqué en Mlle Béjart grande envie de jouer à Paris, et je ne doute point qu’au sortir d’ici, cette troupe n’y aille passer le reste de l’année. Je voudrais qu’elle voulût faire alliance avec le Marais, cela en pourrait changer la destinée. Je ne sais si le temps pourra faire ce miracle[19]. »

L'abbé de Pure, et donc aussi les gens bien informés qui l'entourent à Paris, sait ainsi déjà que Molière et sa troupe ont annoncé leur intention de tenter de prendre pied à Paris durant l'hiver 1658-1659, et il en a informé Thomas Corneille, lequel lui confirme cette information après en avoir parlé avec Madeleine Béjart, arrivée avant le reste de la troupe —« les deux beautés », Catherine de Brie et Marquise Du Parc, étant restées en arrière parce que Marquise venait d'accoucher à Lyon. Madeleine Béjart commence par louer la salle du théâtre du Marais[20], alors fermée, sans doute pour négocier en force avec la troupe du Marais alors en difficulté —ce qui explique pourquoi Thomas Corneille rêvait d'une fusion entre les deux troupes pour assurer la pérennité de celle du Marais. Ce dernier projet, toutefois, échoue, tandis que les négociations entreprises par Molière pour trouver à la troupe une salle et un nouveau protecteur prestigieux réussissent.

Le début de la gloire

Le théâtre du Petit-Bourbon

Estampe représentant le théâtre du Petit-Bourbon en 1614
De 1658 à 1660, la troupe de Molière joue au théâtre du Petit-Bourbon, représenté ici lors des États généraux de 1614. Beaucoup plus vaste (80 mètres sur 8,5) que les jeux de paume, il est situé dans l’Hôtel de Bourbon qui longe le quai de la Seine entre le Louvre et l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, au niveau de l’actuelle Colonnade.

En 1658, Monsieur a 18 ans. Il faut lui donner un train de vie digne du frère d’un grand roi. On lui achète le château de Saint-Cloud. Il doit avoir une troupe de théâtre. Ce sera celle de Molière[n 21]. On offre à la troupe la gratuité du théâtre du Petit-Bourbon, une salle vaste et bien équipée, en alternance avec la troupe italienne de Scaramouche. Les Italiens jouent les « jours ordinaires de comédie », la troupe de Molière les « jours extraordinaires », soit les lundi, mercredi, jeudi et samedi. Durant l'été, les Italiens retournent dans leur pays, d'où ils ne reviendront que près de deux mois plus tard : désormais, Molière et ses compagnons peuvent jouer les jours ordinaires, comme toutes les autres troupes.

Molière va y jouer deux ans. La troupe est composée de Molière, des deux sœurs Béjart, des deux frères Béjart, du couple de Brie, du couple Du Parc et de Dufresne, soit dix acteurs. En 1659, Dufresne prend sa retraite, faisant de Molière le véritable directeur de la troupe. Entrent deux acteurs comiques, Jodelet et son frère dit l’Épi, ainsi que La Grange, qui va devenir l’homme de confiance de Molière. Méticuleux, celui-ci a laissé un registre personnel, conservé à la Comédie-Française, dans lequel il note les pièces jouées, la recette et ce qu’il juge important de la vie de la troupe. Ce document permet de suivre dans le détail le répertoire joué par Molière à partir de 1659[21].

Pendant dix mois, la troupe fait alterner des pièces anciennes — tragédies de Corneille surtout ainsi que de Rotrou et de Tristan l'Hermite, comédies de Scarron — avec ses deux premières comédies L'Étourdi et Le Dépit amoureux, qui étaient des nouveautés pour le public parisien. Selon La Grange, les recettes rapportées par ces deux pièces auraient été excellentes entre novembre et le relâche de Pâques. Mais à la reprise, les recettes ne sont plus très brillantes, malgré l'arrivée du célèbre Jodelet. Le 18 novembre 1659, Molière crée sa première pièce parisienne, Les Précieuses Ridicules, dans laquelle il joue Mascarille. Cette petite comédie en un acte, destinée au départ à être jouée après une tragédie et qui fait la satire du snobisme et des jargons de l’époque, remporte un très grand succès et crée un effet de mode : le sujet est copié et repris. Molière imprime sa pièce à la hâte parce qu’on tente de la lui voler. Il y ajoute une préface plutôt provocante car il aime la satire. C’est la première fois qu’il publie, il a désormais le statut d’auteur.

Plusieurs personnages de marque, tels des ministres et même Monsieur le Prince, invitent Molière à faire jouer sa pièce chez eux. De retour de la frontière espagnole où il est allé épouser l'Infante d'Espagne Marie-Thérèse et attendant au château de Vincennes de faire son entrée solennelle à Paris avec la jeune reine, Louis XIV voit les Précieuses le 29 juillet 1660, puis le 31 sa nouvelle pièce, Sganarelle ou le cocu imaginaire (4e pièce de Molière, qui joue Sganarelle), petite comédie en un acte reposant sur une suite de quiproquos. Les recettes de celle-ci n’atteignent pas les sommets de la précédente, toute la Cour étant à Saint-Jean-de-Luz pour le mariage du roi, au moment de la création de la pièce, mais il la jouera 123 fois dans son théâtre, plus souvent qu’aucune de ses autres pièces, tandis que les Précieuses, jouées 55 fois, ne le seront plus par sa troupe après 1661.

Molière a le vent en poupe, grâce à ses propres pièces, car les tragédies qu'il donne - y compris celles de Corneille - n'ont pas grand succès. Thomas Corneille reprochera dès lors, à la troupe de Molière, de mal jouer la tragédie, et ce sera l'attitude constante des ennemis de Molière : il est incapable de jouer correctement la tragédie, il ne réussit que dans des genres inférieurs, auprès de la partie des spectateurs la moins valable. En 1660, ses comédies constituent pour la première fois plus de la moitié des pièces jouées (110 sur 183)[22]. La troupe reçoit maintenant souvent des gratifications de la part du roi[n 22], ce qui compense le fait que la pension de 300 livres promise par Monsieur n'a jamais été versée, ainsi que le La Grange l'écrit au début de son Registre.

Le 6 avril 1660, le frère cadet de Molière meurt. La charge de tapissier et valet de chambre du roi lui revient de nouveau. Il la gardera jusqu'à sa mort. Elle impliquait qu'il se trouve chaque matin au lever du roi, un trimestre par an. Dans son acte d'inhumation, il sera dit « Jean-Baptiste Poquelin de Molière, tapissier, valet de chambre du roi », sans autre qualification : à cette époque, la charge était prestigieuse, alors que le métier de comédien ne l'était pas.

Le 11 octobre 1660, la troupe se trouve brusquement à la rue, car on démolit le théâtre du Petit-Bourbon pour bâtir la colonnade du Louvre. Mais Molière n’est pas en disgrâce. Le 21, le roi l’invite pour jouer l’Etourdi et les Précieuses. Le 26, il rejoue les mêmes pièces chez le cardinal Mazarin, malade, en présence du roi, qui lui attribue une nouvelle salle appartenant à la couronne, et donc gratuite elle aussi, celle du Palais-Royal.

Le théâtre du Palais-Royal

Le Palais-Royal vers 1679.
Le théâtre est à droite de l’entrée du palais. Molière s’installe en face dans un appartement au second étage de la troisième maison de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. On aperçoit les deux premières maisons de la rue à gauche de la gravure.

Le théâtre, construit par le cardinal Richelieu vingt ans plus tôt, est délabré ; la salle doit être refaite. Philippe d'Orléans convainc le Roi de la restaurer et de l'attribuer à la troupe de Molière. Après des travaux effectués sous la direction d’Antoine de Ratabon, surintendant général des bâtiments, elle rouvre le 20 janvier 1661. Le 4 février, Molière donne une nouvelle pièce, une tragi-comédie, Dom Garcie, où il joue le rôle principal. Devant être arrêtée après seulement sept représentations, c’est un échec qui le ramène définitivement, comme auteur, sur le terrain de la comédie. Voltaire dans sa Vie de Molière dit qu'il « avait une volubilité dans la voix et une espèce de hoquet qui ne pouvait convenir au genre sérieux, mais qui rendait son jeu comique plus plaisant ». Son débit parlé n'était donc pas fluide[n 23]. Ses expériences dans le genre sérieux lui ont été le plus souvent néfastes.

Fin avril 1661, après les trois semaines de fermeture impérative de Pâques, on entame la nouvelle saison avec des reprises. Molière continue de mêler comédies et tragédies. La troupe compte maintenant sept acteurs et cinq actrices : Molière, les trois Béjart, les couples De Brie, Du Parc et Du Croisy, plus l’Epi et Lagrange. Molière demande deux parts au lieu d’une dans le partage, jusque-là égalitaire, de la recette. La troupe accepte, mais précise que s’il se marie avec une actrice, le ménage n’aura que deux parts[23].

À gauche, une vue des bâtiments actuels (aile orientale du Palais-Royal) avec, à droite, une plaque commémorative retraçant les événements survenus en ce lieu. À gauche, une vue des bâtiments actuels (aile orientale du Palais-Royal) avec, à droite, une plaque commémorative retraçant les événements survenus en ce lieu.
À gauche, une vue des bâtiments actuels (aile orientale du Palais-Royal) avec, à droite, une plaque commémorative retraçant les événements survenus en ce lieu.


Le 24 juin 1661, une nouvelle comédie en trois actes, L'École des maris (6e pièce de Molière, qui joue Sganarelle) est un succès. Succès qui amène le surintendant Fouquet à commander une pièce pour une fête qu’il organise pour le roi dans son château de Vaux-le-Vicomte. C’est la première fois que Molière crée une pièce pour la cour. Connaissant le goût de Louis XIV pour les ballets, il crée un nouveau genre, la comédie-ballet, intégrant comédie, musique et danse : les entrées de ballet sont placées au début et dans les entractes de la comédie et ont le même sujet. Le 17 août 1661, Les Fâcheux sont un succès. Le roi ayant observé qu’un fâcheux auquel Molière n’avait pas pensé méritait sa place dans la galerie, Molière modifie rapidement le contenu de sa pièce. C’est un tournant décisif pour lui : il a attiré l’attention de Louis XIV.

Le 4 septembre, Les Fâcheux sont donnés au théâtre du Palais-Royal avec « ballets, violons, musique » et en faisant « jouer des machines ». Les recettes montent en flèche. Fin décembre, le roi vient voir la pièce dans son adaptation parisienne. La saison est une des meilleures de la troupe. Les recettes viennent essentiellement des représentations publiques (90 % des bénéfices). Le roi n’a rien donné cette année-là. La troupe peut vivre de son seul public parisien : « Son succès, Molière le doit beaucoup à ceux qui viennent le voir jouer au Palais-Royal, un peu aux personnalités qui l’ont invité, nullement à Louis XIV. C’est sur sa réussite à Paris que s’est greffée l’invitation de Fouquet à Vaux-le-Vicomte et, par contrecoup, un début d’intérêt du roi »[24].

Le mariage de Molière

Contrat de mariage entre Molière et Armande Béjart, conservé aux Archives nationales de France (Paris), p. 1 coté MC/RS/386 (cote originelle MC/ET/XLII/152).

Le 23 janvier 1662, Molière signe son contrat de mariage avec Armande Béjart, acte conservé au Minutier central des notaires de Paris, département des Archives nationales (voir illustration)[n 24]. Il a quarante ans, elle en a vingt. Contrairement à l'usage du milieu, le mariage se fait dans la plus stricte intimité, avec un minimum de témoins[n 25]. La cérémonie religieuse a lieu le 20 février 1662 en l'église Saint-Germain-l’Auxerrois à Paris[n 26].

Sur le contrat de mariage, Armande est la sœur de Madeleine, l’ancienne maîtresse de Molière. L’opinion commune des contemporains va faire d’Armande la fille de Madeleine. Pendant la querelle de L’École des femmes, Montfleury, un comédien d’une troupe rivale, accuse Molière dans une requête au roi « d’avoir épousé la fille et d’avoir couché avec la mère » raconte Jean Racine[25] qui ajoute : « Mais Montfleury n’est pas écouté à la cour ». Grimarest, dans sa Vie de Molière, dit qu’Armande est une fille que Madeleine avait eue avant de connaître Molière. Mais il vise essentiellement à laver son héros de l’accusation d’inceste lancée par Le Boulanger de Chalussay dans sa comédie satirique que Molière essaiera de faire interdire[n 27]. L’extrait de baptême d’Armande, qui aurait pu mettre fin aux rumeurs, n’a jamais été fourni, ni même mentionné.

Pourquoi Molière a-t-il choisi une union dont il savait qu’elle allait faire scandale ? Selon Roger Duchêne, « Il y fallait une raison très forte, certainement pas l’amour. Sauf dans les comédies et les romans, il ne suffisait jamais, au XVIIe siècle, pour justifier un mariage. Molière n’avait pas besoin du notaire ni de l’Église pour coucher avec Madeleine et sans doute avec d’autres femmes. Il n’en avait pas davantage besoin pour coucher avec Armande (…) Le mariage de Molière est un mariage bourgeois. Un mariage dans lequel ont primé envers et contre tout, fût-ce le scandale, des considérations de famille et d’argent[26]. » Madeleine aurait fait pression pour qu’il épouse Armande afin que les biens des Béjart, comme ceux du grand-père Poquelin passent à leurs héritiers. Ce serait un mariage de raison.

Sur les rapports sentimentaux de Molière et d’Armande, on a raconté beaucoup de choses mais on en ignore tout. Ils auront un fils, Louis, dont le roi acceptera d’être le parrain, apportant ainsi sa caution à Molière, baptisé le 24 février 1664 et mort à huit mois et demi, une fille Esprit-Madeleine, baptisée le 4 août 1665, morte en 1723 sans descendance, et un autre fils, Pierre, baptisé le 1er octobre 1672 et mort le mois suivant.

Le temps des scandales

En mai 1662, la troupe est invitée à Saint-Germain et interprète huit comédies en moins d’une semaine devant le roi. En juin, elle fait un séjour de sept semaines à la cour et joue treize fois devant le roi. C’est la consécration. De mai à septembre, le roi assiste à vingt-quatre représentations de Molière, record qui ne sera jamais battu. Les gratifications royales représentent le tiers du bénéfice de la troupe pour la saison 1663-1664.

La querelle de L'École des femmes

Le 26 décembre 1662, Molière crée une grande comédie en cinq actes et en vers, L'École des femmes (8e pièce de Molière, qui joue Arnolphe), mettant en cause les idées reçues sur la condition de la femme et le statut du mariage chrétien. C'est un succès immédiat et éclatant, comme il n'en a encore jamais connu et qui le consacre grand auteur, mais une partie de l’opinion l’accuse d’immoralité et d’impiété. La scène du « il m’a pris…le… » (acte II, scène 5) est trouvée indécente, « rien de plus scandaleux », écrit Conti[27], « équivoque la plus grossière dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens » dira Bossuet[28]. On lui reproche de parodier un sermon dans les recommandations d’Arnolphe à Agnès et les commandements de Dieu dans les « Maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée, avec son exercice journalier » (acte III, scène 3). La querelle de L’École des femmes va durer plus d’un an et faire beaucoup de bruit, sous la forme d’une cabale mondaine et d’une querelle littéraire. Des pièces mettant en cause la moralité de l’auteur et l’attaquant sur sa vie privée sont jouées par la troupe concurrente de l’Hôtel de Bourgogne.

Molière réplique en juin 1663 au Palais-Royal par La Critique de l'École des femmes et en octobre en créant à Versailles L'Impromptu de Versailles, qui se présente comme « une comédie des comédiens », où se mêlent théâtre et réalité, dans l’improvisation et la parodie. La scène se passe à Versailles. C’est une répétition. Les acteurs de la troupe sont là avec leur propre nom et Molière leur donne ses instructions pour la pièce nouvelle qu’ils doivent jouer devant le roi et précise à l'adresse de ses ennemis les bornes à ne pas dépasser :

« Qu’ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j’en suis d’accord. Je leur abandonne de bon cœur mes ouvrages, ma figure, mes gestes, mes paroles, mon ton de voix et ma façon de réciter […] Mais ils doivent me faire la grâce de me laisser le reste [...] Voilà toute la réponse qu’ils auront de moi »[29].

Bref, qu’on ne l’attaque pas sur sa vie privée.

En juin, le roi accorde des gratifications aux gens de lettres ; Molière fait partie des bénéficiaires. Il écrit et publie son Remerciement au Roi. Sa gratification sera renouvelée tous les ans jusqu’à sa mort.

L’interdiction du Tartuffe

Tartuffe, frontispice de l’édition de 1682 par Pierre Brissart.
Pour désamorcer la bombe qu’était le premier Tartuffe (1664), Molière transforme en 1667 son dévot hypocrite en un dangereux escroc qui simule la dévotion. Il adoucit certaines tirades et met l’accent sur l’hypocrisie du personnage plus que sur son rôle de directeur de conscience. Mais la version définitive en 1669 le laisse escroc, tout en lui rendant ses habits semi-ecclésiastiques, comme on le voit sur cette gravure, créant ainsi une forte ambiguïté sur le personnage.

Le 29 janvier 1664, Molière présente au Louvre une comédie-ballet, Le Mariage forcé, dans laquelle il reprend son personnage de Sganarelle — un vieux Sganarelle à qui vient subitement le désir de se marier et qui entreprend une quête à la Panurge pour savoir s'il est promis au cocuage — et où le roi danse, costumé en Égyptien. Du 30 avril au 14 mai, la troupe est à Versailles pour les fêtes des Plaisirs de l'Île enchantée, qui sont en quelque sorte l’inauguration des jardins de Versailles. C’est un véritable « festival Molière ». La troupe de Molière contribue beaucoup aux réjouissances des trois premières journées de fête, qui portent le nom de Plaisirs de l'Île enchantée, et le clou de la deuxième journée (le 8 mai) consiste en « une comédie galante, mêlée de musique et d’entrées de ballet » de Molière avec la collaboration de Lully pour la musique et de Beauchamp pour les ballets, La Princesse d'Élide. Après le retour à Paris d'une partie de la cour, dans la nuit du 9 mai, Louis XIV décide de poursuivre les réjouissances durant quatre jours supplémentaires jusqu'à son départ pour Fontainebleau, prévu le 14, et demande notamment à Molière d'assurer les divertissements des soirées des 11, 12 et 13 mai. S'enchaînèrent ainsi les représentations des Fâcheux le 11 mai, d'une première version du Tartuffe le 12 mai, et de la petite comédie Le Mariage forcé le 13[n 28]. C'était la première représentation du Tartuffe, (13e pièce de Molière, qui jouait lui-même Orgon, le père de famille).

On ne connaît pas le texte de la version du Tartuffe jouée le 12 mai 1664, car le lendemain ou le surlendemain Louis XIV se résigna, à la demande de l'archevêque de Paris, son ancien précepteur, à défendre à Molière de la représenter en public —ce qui ne l'empêcha pas de la revoir, en privé avec une partie de la Cour, chez Monsieur, qui était officiellement le patron de la troupe de Molière, à Villers-Cotterêts, en septembre. On connaît seulement la version considérablement remaniée pour la rendre acceptable, que Molière publiera cinq ans plus tard en 1669, aussitôt après avoir obtenu permission de la jouer.

Les critiques et les historiens ont essayé de préciser ce qu’était le premier Tartuffe de 1664. Longtemps induits en erreur par la note de présentation due à La Grange dans l'édition posthume de 1682[n 29], ils ont cru jusqu'à une date récente que la pièce jouée en mai et en septembre 1664 était une version incomplète qui ne comportait que les trois premiers actes: elle se serait donc terminée sur le triomphe de Tartuffe, qui s'apprête à épouser la fille de la maison, à disposer de tout le bien de la famille —le fils ayant été chassé par le père, Orgon, aveuglé par la fausse dévotion et la feinte humilité de Tartuffe— et à recevoir même le don de la demeure familiale de la main d'Orgon. En fait, depuis une cinquantaine d'années, les historiens de la littérature et du théâtre[30] sont parvenus à montrer sans ambiguïté que le premier Tartuffe était une pièce complète en trois actes, qui mettait en scène une histoire connue depuis le Moyen Âge par de nombreuses versions narratives, celle « du religieux impatronisé qui tente de séduire la femme de son hôte et qui est démasqué et chassé grâce à la ruse de celle-ci[31] ». Ils expliquent que la version définitive de Tartuffe laisse encore clairement voir la trame initiale, qui se déroulait en trois temps correspondant aux trois actes :

« (I) un mari dévot accueille chez lui un homme qui semble l’incarnation de la plus parfaite dévotion ; (II) celui-ci, tombé amoureux de la jeune épouse du dévot, tente de la séduire, mais elle le rebute tout en répugnant à le dénoncer à son mari qui, informé par un témoin de la scène, refuse de le croire ; (III) la confiance aveugle de son mari pour le saint homme oblige alors sa femme à lui démontrer l’hypocrisie du dévot en le faisant assister caché à une seconde tentative de séduction, à la suite de quoi le coupable est chassé de la maison[31]. »

On conçoit que cette satire de la dévotion ait plu au roi, excédé par les admonestations des dévots à l'égard de sa conduite et, en particulier de ses amours adultères[n 30]. Même si l’on sait aujourd’hui que l’influence de la Compagnie du Saint-Sacrement —dont les membres se recrutaient dans l’aristocratie (Conti), la bourgeoisie parlementaire (Lamoignon) et le haut clergé (Bossuet)— a été considérablement exagérée par les historiens anticléricaux de la fin du XIXe et du début du XXe siècles[32], il n’en reste pas moins que les dévots étaient toujours présents à la Cour où ils critiquaient le libertinage des mœurs, le luxe, les fêtes, la politique de prestige et même la politique extérieure du royaume.

On comprend donc que cette satire de la dévotion ait scandalisé les milieux dévots, et que Louis XIV, qui venait de confier à l’archevêque de Paris, un de leurs principaux représentants, le soin de mener une guerre totale contre « la secte janséniste », se soit laissé convaincre par lui qu’il devait apparaître comme le défenseur de la Religion et de l’Église face à l’hérésie et donc renoncer à autoriser Molière à monter Tartuffe. Molière ne se laissa pas démonter : quelques semaines plus tard, il sut retourner à son avantage la violente attaque d’un dévot extrémiste, le curé Roullé qui l’avait traité, dans un ouvrage intitulé Le Roi glorieux au monde, de « Démon vêtu de chair » et le menaçait du feu : il en appela au roi dans un premier « Placet » (été 1664), où il adoptait une posture de victime face aux hypocrites et à ceux qu’il appelait les faux dévots et qu’il opposait aux « vrais dévots », et où il prétendait que, loin d’avoir fait la satire de la dévotion, il n’avait fait que remplir sa fonction d’auteur de comédie, invoquant — pour la première fois de sa carrière — le traditionnel but moral de la comédie[n 31] :

« Le Devoir de la Comédie étant de corriger les Hommes en les divertissant, j’ai cru que dans l’emploi où je me trouve je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon Siècle ; et comme l’Hypocrisie sans doute en est un des plus en usage, des plus incommodes, et des plus dangereux[33]… »

Louis XIV invite Molière à partager son souper par Jean-Léon Gérôme (1862). Cette anecdote sans fondement historique illustre la faveur réelle dont jouissait Molière auprès du roi.

Il entreprit alors de remanier sa pièce pour la mettre en conformité avec son argumentation défensive, tout en procurant un nouveau spectacle à son théâtre, Le Festin de pierre, qui sera rebaptisé Dom Juan après sa mort. Il transforma son personnage, en lui retirant sa qualité de directeur de conscience laïc et son habit d’homme d’Église —grand chapeau, cheveux courts, petit collet, vêtements austères[n 32]— afin d'en faire un aventurier louche qui se fait passer pour un homme du monde dévot à seule fin de s’introduire dans une famille sous couleur de la religion, en mettre le chef sous tutelle, en courtiser la femme, en épouser la fille et en détourner le bien à son profit. On sait par une lettre du duc d’Enghien datant de la fin d’octobre 1665 que Molière était en train d’ajouter un quatrième acte à sa pièce (qui correspond au cinquième acte de la version définitive), de façon à créer un rebondissement : Tartuffe, devenu un escroc habile, ne se laissait plus chasser piteusement comme dans la version initiale, mais se révélait maître de la maison d’Orgon et de ses papiers compromettants. Du coup, Molière peut produire à la dernière scène le coup de théâtre qui rétablit l’ordre familial bafoué par l’intrusion et les menées malhonnêtes de l’imposteur. L’intervention royale, telle que la décrit l’officier qui exécute ses ordres (v. 1904-1944), n’est pas simplement celle d’un deus ex machina, d’un dieu de théâtre descendu « de la machine » pour dénouer une action sans issue. Le roi est en effet présenté par l’Exempt qui arrête Tartuffe — au moment où celui-ci lui demandait d’arrêter Orgon — en garant de la véritable justice qui ne se laisse pas prendre aux apparences[34]. Autrement dit, Molière avait transformé sa pièce en une pièce politique dans laquelle le roi intervenait à ses côtés pour condamner les hypocrites. Il ne lui restait plus qu’à intercaler un deuxième acte, consacré aux amours malheureuses de la fille de la famille (promise au nouveau Tartuffe devenu faux homme du monde) et de son amoureux (absents de la version primitive)[n 33].

À la fin de juillet 1667, Molière profite d’un passage du roi chez son frère et sa belle-sœur (Madame) à Saint-Cloud pour lui arracher l’autorisation de représenter cette nouvelle version. La pièce s’appelle désormais L’Imposteur et Tartuffe est devenu Panulphe. Elle est créée le 5 août au Palais-Royal devant une salle comble. Mais l’interdiction est immédiate et il n’y a pas de seconde représentation. Le président du Parlement Lamoignon (chargé de la police en l’absence du roi, qui mène campagne en Flandres et fait le siège de Lille) fait rappeler à la troupe par huissier que Le Tartuffe est interdit. L’archevêque de Paris fait défense, sous peine d’excommunication, de représenter, lire ou entendre la pièce incriminée. Molière tente des démarches inutiles auprès du roi (deux comédiens font le voyage jusqu’à Lille pour apporter de sa part un second Placet au Roi), car l’intervention de l’archevêque lui a lié les mains.

Il faudra attendre encore un an et demi et la fin de la guerre contre les jansénistes, qui permit à Louis XIV de retrouver les coudées franches en matière de politique religieuse. L’autorisation définitive de Tartuffe — désormais intitulé Le Tartuffe ou l’Imposteur — intervient au moment exact de la conclusion définitive de la Paix de l’Église, aboutissement de longues négociations entre d’un côté les représentants du roi et le nonce du pape et de l’autre les représentants des Messieurs de Port-Royal et des évêques jansénistes. La coïncidence est frappante : l’accord étant conclu en septembre 1668, c’est le 1er janvier 1669 qu’une médaille commémorant la Paix de l’Église fut frappée. Et c’est le 3 février, deux jours avant la première du Tartuffe, que le nonce du pape remit à Louis XIV deux « brefs » dans lesquels Clément IX se déclarait entièrement satisfait de la « soumission » et de « l’obéissance » des quatre évêques jansénistes[35].

Le Tartuffe définitif fut ainsi créé le 5 février 1669. C’est le triomphe de Molière, sa pièce le plus longtemps jouée (72 représentations jusqu’à la fin de l’année), son record de recettes (2 860 livres le premier jour, six recettes de plus de 2 000 livres, 16 de plus de 1 000, une moyenne de 1 337 livres contre 940 pour L’École des femmes). L’affaire du Tartuffe est aussi une affaire d’argent.

Triomphe et oubli de Dom Juan

Le dimanche 15 février 1665, Dom Juan (14e pièce de Molière, qui joue Sganarelle) est représenté pour la première fois sous le titre Le Festin de pierre. Ce fut un véritable triomphe, qui dépassa même celui de L'École des femmes et qui s'accrut encore durant les deux semaines suivantes ; ce n'est qu'à compter du début du mois de mars que les recettes commencèrent à diminuer progressivement pour arriver à un chiffre moyen, lors de la dernière représentation avant le relâche de Pâques, le vendredi 20 mars. Pour expliquer le choix de ce sujet peu dans la manière de Molière et les raisons pour lesquelles il a donné lieu à une comédie à grand spectacle, les historiens du théâtre ont récemment fait observer que si Molière et ses compagnons, qui avaient besoin d'un succès du fait de l'interdiction du Tartuffe, ont songé à donner leur propre version d'un sujet très populaire connu sous le nom de Festin de pierre (Convitato di pietra) que les Italiens, qui jouaient quatre jours par semaine dans la même salle du Palais-Royal, reprenaient presque chaque année à l'occasion du Carnaval, c'est que ces mêmes comédiens italiens étaient retournés depuis l'été de 1664 en Italie et que la voie était libre au Palais-Royal pour un Festin de pierre dû à la plume de Molière[32]. La troupe consentit à des dépenses importantes pour offrir à son public une pièce à grand spectacle avec machines et surtout décors magnifiques, agrémentés de six changements à vue.

Au bout de six semaines de succès, le théâtre ferma pour le relâche de Pâques. À la réouverture, la pièce avait disparu. Le texte d'origine ne sera plus joué avant 1841, un siècle et demi plus tard. Les critiques de la fin du XIXe et du XXe siècles ont estimé que Molière avait dû recevoir le conseil, sans doute du roi, de renoncer à sa pièce, comme si, pour pouvoir sauver Tartuffe, il fallait sacrifier Dom Juan. Le fait qu'à partir de la deuxième représentation la scène du pauvre (acte III, scène 11) ait été amputée des sept dernières répliques, sans doute jugées un peu trop provocatrices, a semblé longtemps corroborer cette hypothèse. Les recherches des dix dernières années ont conduit les historiens du théâtre à revenir sur cette interprétation[36].

On observe en effet que la publication, quelques semaines plus tard, d'un violent libelle émanant des milieux dévots (Observations sur une comédie de Molière intitulée le Festin de pierre[37]) — qui accuse Molière d'avoir « fait monter l'athéisme sur le théâtre » (« L’impiété et le libertinage s’y présentent à tous moments à l’imagination » peut-on lire aussi) et qui s'en prend autant au Festin de pierre qu'à Tartuffe[n 34] — n'a nullement empêché qu'un privilège pour l'impression de la pièce ait été accordé par la Chancellerie au cours des semaines suivantes, et que deux réponses successives au libelle, émanant de milieux favorables à Molière[38], ne laissent pas entendre que la pièce ait été étouffée et font même allusion à l'approbation du roi au sortir de la pièce, semblant inviter Molière à monter à nouveau le spectacle. Les auteurs de la récente édition de la Pléiade font valoir en outre que, trois ans plus tard, une autre pièce à grand spectacle de Molière (Amphitryon), créée elle aussi avec succès à l'occasion du Carnaval, n'a pas été reprise non plus après le relâche de Pâques : un parallélisme d'autant plus frappant qu'en 1665 la troupe était en mesure de proposer une nouveauté après la réouverture du théâtre (Le Favori de Mlle Desjardins), alors qu'en 1668 elle n'avait sous la main aucune nouvelle création et dut se contenter de vivre de reprises, ne remontant finalement Amphitryon qu'à l'extrême fin du mois de juin. Or, selon les mêmes historiens, si Le Festin de pierre n'a pas été rejoué à la fin du printemps comme devait l'être Amphitryon trois ans plus tard, c'est que les comédiens italiens venaient de rentrer à Paris, alternant de nouveau chaque jour avec la troupe de Molière sur la scène du Palais-Royal : sur cette scène encore mal équipée pour les machines, cette alternance quotidienne rendait impossible la reprise d'une pièce qui nécessitait un système complexe de décorations, avec près de cinquante châssis à manœuvrer.

Par la suite, tandis que les Italiens reprirent leur propre Convitato di pietra sur la même scène et que le Théâtre du Marais décidait en 1669 d'en donner à son tour une version française (Le Nouveau Festin de pierre dû au comédien Rosimond), Molière semble avoir oublié la pièce dans ses cartons : sa rupture en 1666 avec le groupe de libraires qui avait assuré la publication de ses œuvres précédentes, parmi lesquels Louis Billaine qui avait fait enregistrer le privilège d'impression du Festin de pierre, le dissuada de donner à celui-ci une version revue et corrigée de sa pièce, qui ne fut dès lors pas publiée de son vivant.

Au mois de février 1677, quatre ans après la mort de Molière, le théâtre de l'Hôtel Guénégaud, issu de la fusion de l'ancienne troupe de Molière et de la troupe de l'ancien Théâtre du Marais, mit à l'affiche — sous le nom de Molière — une version versifiée et édulcorée de la pièce, due à la plume de Thomas Corneille, qui collaborait depuis plusieurs années avec la nouvelle troupe pour produire des pièces à grand spectacle. Quinze ans plus tard, en publiant la pièce dans le cadre de l'édition de ses propres œuvres, Thomas Corneille expliqua à sa manière ce qui s'était passé, sans toutefois préciser qu'Armande Béjart, veuve de Molière, lui avait payé 1 100 livres ce travail de réécriture :

« Cette Pièce, dont les comédiens donnent tous les ans plusieurs Représentations, est la même que feu M. de Molière fit jouer en Prose peu de temps avant sa mort. Quelques personnes qui ont tout pouvoir sur moi, m'ayant engagé à la mettre en vers, je me réservai la liberté d'adoucir certaines expressions qui avaient blessé les Scrupuleux. J'ai suivi la Prose dans tour le reste, à l'exception des Scènes du troisième et du cinquième Acte, où j'ai fait parler des Femmes. Ce sont des Scènes ajoutées à cet excellent Original, et dont les défauts ne doivent point être imputés au célèbre Auteur, sous le nom duquel cette Comédie est toujours représentée. »

Effectivement cette version versifiée, édulcorée et légèrement transformée du Festin de pierre continua d'être représentée sous le nom de Molière jusqu'au XIXe siècle.

Cinq ans plus tard, en 1682, la version en prose de Molière fut enfin publiée au tome VII de l'édition dite définitive des Œuvres de Monsieur de Molière. C'est alors que, pour distinguer cette version en prose de la version en vers toujours à l'affiche, la pièce changea de titre et devint Dom Juan ou le Festin de pierre. Les éditeurs et leurs conseillers (en particulier La Grange) se sentirent obligés d'amender certains passages délicats du texte. Mais cela ne parut pas suffisant pour la censure. Les exemplaires déjà imprimés furent « cartonnés » (des feuilles sont réimprimées et collées sur les pages d'origine) pour faire disparaitre les passages incriminés. Mais cela ne suffit pas encore aux censeurs, et, comme les coupes devaient être beaucoup plus importantes, il fallut cette fois réimprimer entièrement plusieurs cahiers avant de les coudre au reste[n 35]. C'est grâce à une édition pirate parue quelques mois plus tard à Amsterdam (1683) sous le titre de Le Festin de pierre que nous connaissons l'intégralité du texte qui a été créé le 15 février 1665.

La pièce reprend les composantes essentielles des scenari italiens de la tradition du Convitato di pietra, en s’efforçant de les distribuer dans les cinq actes d’une comédie française. Comme les spectacles de la commedia dell’arte ne comportaient que trois actes, cela nécessita la création de plusieurs scènes inédites.

Dom Juan[n 36], jeune noble qui accumule les conquêtes féminines en contractant des mariages à répétition, puis en abandonnant ses victimes une fois l’union consommée, se voit rejoint par une de ses anciennes amantes, Done Elvire, qui s’est lancée à sa poursuite (acte I). Il parvient à se tirer de cette situation embarrassante et, indifférent aux remontrances de son valet Sganarelle, se met en route dans l’espoir de nouvelles aventures amoureuses. Un naufrage l’amène à proximité d’un village campagnard, ce qui lui fournit l’occasion de séduire deux jeunes paysannes (acte II). L’acte III le montre en train d’échanger, avec Sganarelle, puis avec un pauvre qui lui demande l’aumône, des propos attentatoires à la religion, avant de le confronter aux frères de Done Elvire partis à sa recherche pour venger l’honneur de leur sœur. Ayant échappé provisoirement au règlement de compte, il trouve sur son chemin le tombeau d’un commandeur qu’il a tué récemment. Par bravade, il invite la statue de son ancienne victime à venir souper avec lui. L’homme de pierre relève le défi, se rend chez Dom Juan et lui fixe un nouveau rendez-vous dans son propre tombeau (acte IV). En se rendant auprès de la statue, Dom Juan est arrêté par cette dernière et entraîné en enfer (acte V).

L'apogée de sa carrière

Contrairement à une idée reçue depuis le XXe siècle, on ne voit pas que Molière ait eu à souffrir des scandales occasionnés par ses trois pièces les plus provocatrices. C'est justement dans les mois qui ont suivi Le Festin de pierre (Dom Juan) qu'il a reçu la plus haute manifestation du soutien du roi, qui décida à la fin du printemps 1665 (décision entérinée au mois d'août) que la Troupe de Monsieur serait désormais la Troupe du Roi. Comédies-ballets créées à la Cour et comédies unies créées à la Ville alternèrent avec un succès qui ne se démentit pas jusqu'à la mort brutale de Molière en février 1673. Et tous les critiques qui ont cru que Le Misanthrope (créé en juin 1666) manifestait le désarroi de Molière face aux difficultés rencontrées par Le Tartuffe et aux attaques des dévots n'ont pas pris garde au fait que, selon des témoignages convergents, Le Misanthrope a été entrepris dès la fin de 1663 ou au commencement de 1664, c'est-à-dire parallèlement au Tartuffe[39]; de la même manière Le Misanthrope ne témoigne pas de l'amertume causée par de prétendues infidélités d'Armande, ignorées des contemporains immédiats et dont il ne fut pour la première fois question que dans un violent pamphlet largement postérieur à la mort de Molière[n 37].

Certes, Molière dut patienter cinq ans avant que son Tartuffe reçoive enfin l'autorisation d'être représenté en public et il lui fallut transformer sa pièce pour en gommer le côté trop manifeste de satire de la dévotion et la faire passer comme une dénonciation de l'hypocrisie ; mais le remaniement n'était que superficiel et il ne s'agissait nullement d'une forme d'autocensure. L'Église et les dévots ne furent d'ailleurs pas dupes et continuèrent de juger la pièce dangereuse. Si Molière n'a jamais voulu renoncer à cette pièce, quoique interdite, c'est qu'il se savait soutenu par les personnages les plus puissants de la Cour, à commencer par le Roi lui-même, et qu'il était certain qu'une comédie qui ridiculisait les dévots attirerait la foule dans son théâtre[n 38].

Parallèlement, Molière put donner l'impression de s'orienter vers des sujets en apparence inoffensifs : c'est du moins ainsi que l'interprétèrent les critiques du XXe siècle qui prêtèrent à Molière une conception de « l'engagement » propre à leur siècle[n 39]. En fait, il passa d'une satire à une autre, en apparence plus inoffensive et moins dangereuse : celle de la médecine et des médecins — dont plusieurs chercheurs ont montré les liens avec la satire anti-religieuse[40].

La maladie ou les maladies de Molière ?

Molière, portrait par Charles-Antoine Coypel.
De la maladie va procéder une série de pièces qui mettent en scène les médecins et leurs malades. En 1668, il a lui-même intégré son mal dans son jeu comique en écrivant L’Avare. « Votre fluxion ne vous sied pas mal, dit Frosine à Harpagon, et vous avez bonne grâce à tousser. »

Du 29 décembre 1665 au 21 janvier 1666, le théâtre ferme. Le gazetier Robinet écrit dans une lettre du 28 février : « Molière qu’on a cru mort se porte bien[41]. » Le 16 avril 1667, le même Robinet écrit : « Le bruit a couru que Molière / Se trouvait à l’extrémité / Et proche d’entrer dans la bière[42]. » Le théâtre reste fermé sept semaines au lieu de trois pour le relâche de Pâques. Ensuite, jusqu'à la mort de Molière, il ne sera plus jamais question de quelque maladie, au point que tous les contemporains sont frappés par la brutalité de l'événement, comme le correspondant parisien de la Gazette d'Amsterdam qui s'écriera en février 1673: « Il est mort, mais si subitement qu’il n’a presque pas eu le loisir d’être malade[43]. »

C'est en fait depuis le XIXe siècle que médecins et biographes ont cherché à interpréter la mort de Molière et ont estimé que, depuis la fin de 1665 ou le début de 1666, il devait être malade des poumons. En l'absence de tout témoignage sur ses maladies —à une époque où la moindre fièvre coûtait des semaines de lit—, on doit s'en tenir à ce qui est dit dans le registre de La Grange et dans la notice biographique de 1682, où il n’apparaît pas comme un malade chronique de la poitrine ou affecté de ce que nous appellerions une tuberculose. C’est un homme solide, sujet à des « fluxions sur la poitrine », que l'on désignerait aujourd’hui comme un gros rhume suivi d'une bronchite ; en ce mois de février 1673, la bronchite dut dégénérer en pneumonie ou en pleurésie[44]. Enfin, on observe que seules les interruptions du début de 1666 et de la fin de l'hiver 1667 sont directement imputables aux maladies de Molière. Pour le reste, toutes les interruptions interprétées depuis le XIXe siècle comme dues à la santé de Molière peuvent avoir toutes sortes de causes : indisposition passagère d’un acteur important (ainsi Armande Béjart qui jouait Psyché et qu'on crut mourante en septembre 1671), graves obligations familiales inopinées (ainsi la mort du second fils de Molière et d'Armande le 11 octobre 1672, qualifiée dans le registre de compte de la troupe par les termes « quelques indispositions »), fêtes religieuses, séjour à la Cour, décision collective de la troupe… Sans oublier les périodes troublées, comme cette fermeture de six semaines qui intervint au lendemain de l'interdiction du second Tartuffe (L'Imposteur), le 5 août 1667. Le théâtre ne rouvrit que le 25 septembre et le gazetier Robinet célébra la reprise quelques jours plus tard en soulignant les raisons du long relâche du Palais-Royal : « J'oubliais une nouveauté / Qui doit charmer notre cité. / Molière, reprenant courage, / Malgré la bourrasque et l’orage, / Sur la scène se fait revoir: / Au nom des Dieux, qu'on l'aille voir. »[45]

La troupe

En août 1665, le roi veut que la troupe prenne le titre de Troupe du roi au Palais-Royal et reçoive une pension de 6 000 livres par an. Pour Molière, c’est une extraordinaire promotion.

La troupe est d’une stabilité exemplaire. À Pâques 1670, elle compte encore trois acteurs du temps de l’Illustre Théâtre : Molière, Madeleine Béjart et sa sœur Geneviève. Sept en faisaient partie lors des débuts à Paris (les mêmes plus Louis Béjart et le couple De Brie). Neuf y jouent depuis le remaniement de 1659 (les mêmes plus La Grange et Du Croisy).

Les nouveaux sont La Thorillière (1662), Armande (1663) et André Hubert (1664). Un seul départ volontaire dans la concurrente de l’hôtel de Bourgogne : celui de la Du Parc, maîtresse de Jean Racine, qui va faire d’elle la vedette d’Andromaque. Un seul départ à la retraite : celui de l’Epi. En 1670, Louis Béjart demande à son tour à quitter le métier. Il a 40 ans. Les comédiens s’engagent à lui verser une pension de 1 000 livres aussi longtemps que la troupe subsiste. Le 28 avril, ils recrutent le jeune Baron alors âgé de dix-sept ans : Molière, tenant absolument à l’avoir dans sa troupe, obtient une lettre de cachet du roi pour l’enlever, malgré son contrat, à la troupe de campagne dont il faisait partie[n 40]. Ce dernier a une part et le couple Beauval, comédiens chevronnés, une part et demie. La compagnie compte désormais huit comédiens et cinq comédiennes, pour douze parts et demie.

Madeleine Béjart meurt le 17 décembre 1671. Elle est inhumée sans difficulté. Avant de recevoir les derniers sacrements, elle a signé la renonciation suivante : « Je soussignée promets de renoncer et renonce dès à présent à la profession de comédienne. » Elle jouissait d’une très large aisance. Son testament favorise largement sa sœur (ou sa fille) Armande.

Pour les comédiens de Molière, c’est l’aisance. Pour les cinq dernières saisons (1668-1673), le bénéfice total annuel de la troupe — revenus du théâtre, gratifications pour les représentations privées données à des particuliers, gratifications du roi et pension du roi— s'élève en moyenne à 54 233 livres, contre 39 621 livres les cinq saisons précédentes, à répartir en 12 parts environ[46].

Molière est riche. Roger Duchêne a calculé que, pour la saison 1671-1672, Molière et sa femme ont reçu 8 466 livres à eux deux pour leurs parts de comédiens, plus ce que Molière a eu de la troupe comme auteur et ce que les libraires lui ont versé pour la publication de ses pièces. Il s’y ajoute les rentes des prêts qu’il a consentis et les revenus qu’Armande tire de l’héritage de Madeleine, soit au total plus de 15 000 livres, l’équivalent, ajoute-t-il, du montant de la pension que verse Louis XIV au comte de Grignan pour exercer sa charge de lieutenant général au gouvernement de la Provence[47].

Les dernières saisons théâtrales

Les saisons théâtrales commencent après la clôture de Pâques, qui dure environ trois semaines.

Saison 1665-1666 : Le 15 septembre 1665, Molière donne à Versailles une comédie-ballet, L'Amour médecin, où il raille les médecins. La pièce a été « proposée, faite, apprise et représentée en cinq jours »[48]. Le 4 décembre, la troupe joue avec succès Alexandre le Grand de Jean Racine qui, dix jours plus tard, confie sa pièce à l'Hôtel de Bourgogne, ralliant ouvertement le camp de ceux qui jugent les comédiens de Molière incapables de jouer la tragédie.

Saison 1666-1667 : Le 4 juin 1666, c’est la première du Misanthrope (16e pièce de Molière, qui joue Alceste). La pièce sera jouée 299 fois jusqu’à la fin du règne de Louis XIV. Les liens entre le climat de la pièce et l’humeur de l'auteur sont probables, si l’on tient compte du contexte : Tartuffe interdit, Dom Juan étouffé, la campagne de calomnies se développant contre lui. Le 6 août, Molière crée au Palais-Royal une farce, pleine de verve, Le Médecin malgré lui. Le 1er décembre 1666, la troupe part à Saint-Germain pour de grandes fêtes données par le roi qui mobilisent tous les gens de théâtre de Paris et dureront jusqu’au 27 février 1667. Elle est employée dans le Ballet des Muses et donne trois comédies (Pastorale comique, Mélicerte, Le Sicilien). Le poète de la cour Benserade écrit à cette occasion:

Le célèbre Molière est dans un grand éclat
Son mérite est connu de Paris jusqu’à Rome.
Il est avantageux partout d’être honnête homme
Mais il est dangereux avec lui d’être un fat[49].

Mais cette fois, Molière n’a rien écrit qui fasse penser. Ses ennemis aussi peuvent secrètement triompher.

Saison 1667-1668 : Le 13 janvier 1668, la première d’Amphitryon est donnée au Palais-Royal. Le roi et la cour assistent à la 3e représentation aux Tuileries.

Saison 1668-1669 : C’est une saison faste. On a beaucoup joué au théâtre du Palais-Royal : 192 représentations, 47 507 livres de bénéfice pour le théâtre, 60 247 livres de bénéfice total pour onze parts. Sur 22 pièces mises à l’affiche, 12 sont de Molière. Pour la paix d’Aix-la-Chapelle (2 mai 1668), le roi donne à sa cour des fêtes splendides. Plus de deux mille personnes assistent au Grand Divertissement royal, pastorale avec chants et danse. La musique est de Lully, les paroles de Molière. La comédie George Dandin est enchâssée dans la pastorale. L’Avare (22e pièce de Molière, qui joue Harpagon) est joué pour la première fois le 9 septembre au Palais-Royal. Molière y dénonce l’omniprésence de l’argent dans la société de son temps. Il ne la jouera que 47 fois dans son théâtre. Le public boude la pièce, qui deviendra après sa mort, l’un de ses plus grand succès. La pièce est en prose, ce qui a choqué pour une grande comédie en cinq actes. La pièce est sérieuse, car Harpagon n’est pas un personnage directement comique. Cependant, le triomphe du Tartuffe, enfin joué librement le 5 février 1669 va faire oublier L’Avare.

Saison 1669-1670 : La troupe a suivi la cour à Chambord du 17 septembre au 20 octobre 1669. C’est là qu’est joué Monsieur de Pourceaugnac (23e pièce de Molière, qui joue Pourceaugnac), agrémentée de ballets et de musique. Lully a écrit la musique. Molière-Pourceaugnac échappe à l’engrenage médical qui le happe. La pièce est plus dure pour les médecins que Le Malade imaginaire, aussi âpre que L’Amour médecin. Le public parisien voit la pièce à partir du 15 novembre. Le succès est très vif. Pour le carnaval, un ballet est commandé à Molière, Les Amants magnifiques. La musique est de Lully. Il est dansé à Saint-Germain en février 1670.

Saison 1670-1671 : Le roi, qui vient de recevoir l’ambassadeur ottoman à Versailles, veut donner à sa cour une comédie-ballet où des Turcs apparaissent sur la scène. Molière écrit les paroles, Lully la musique. Le Bourgeois gentilhomme (25e pièce de Molière, qui joue M. Jourdain) est interprété sept fois devant la cour en octobre 1670, puis est donné aux parisiens le 23 novembre. C’est un grand succès. En janvier 1671, dans la grande salle des Tuileries, construite par Le Vau et capable d’accueillir 7 000 spectateurs, mais avec une très mauvaise acoustique, Psyché, tragi-comédie et ballet (la comédie-ballet est en train d’évoluer vers l’opéra) est dansé devant le roi. Le livret est de Molière. La musique de Lully.

Saison 1671-1672 : Les Fourberies de Scapin, jouées le 24 mai 1671, sont un échec. La pièce connaitra le succès après la mort de Molière : 197 représentations de 1673 à 1715. En décembre 1671, le roi commande pour l’arrivée de la nouvelle épouse de Monsieur un ballet, La Comtesse d'Escarbagnas joué plusieurs fois devant la cour. Le 11 mars 1672, Les Femmes savantes (29e pièce de Molière, qui joue Chrysale) sont données au Palais-Royal. La pièce, sans ornement musical, poursuit la lutte contre la préciosité. Ce n’est pas un franc succès. Le roi la voit deux fois, la dernière fois le 17 septembre 1672 à Versailles, sans doute la dernière fois que Molière joue à la cour.

Le 1er octobre 1672, Molière s’installe bourgeoisement et somptueusement rue de Richelieu dans une vaste maison à deux étages avec entresol[n 41].

Le conflit avec Lully

Estampe représentant la scène de Versailles
Le Malade imaginaire à Versailles. Par suite du conflit de Molière avec Lully, le roi ne verra la pièce de Molière qu’en 1674 à Versailles, devant la grotte de Thétis. Gravure de Jean Le Pautre

Pendant neuf ans, Molière et Lully, le musicien préféré du roi, ont collaboré avec succès, Lully faisant la musique des comédies de Molière pour les grandes fêtes royales. Comme Molière, il pensait jusqu’alors l’opéra en français impossible. Le succès de Pomone, premier opéra français, le fait changer d’avis. Il décide de créer un opéra à sa manière et d’en avoir le monopole.

Le roi accorde alors à Lully l’exclusivité des spectacles chantés et interdit de faire chanter une pièce entière sans sa permission. La troupe de Molière proteste, une bonne partie de son répertoire étant constituée de comédies-ballets. Le 29 mars 1672, le roi lui accorde la permission d’employer 6 chanteurs et 12 instrumentistes, à peu près l’effectif utilisé par son théâtre. Le 8 juillet 1672, La Comtesse d'Escarbagnas est donnée au Palais-Royal avec une musique nouvelle de Charpentier. En septembre, un nouveau privilège accorde à Lully la propriété des pièces dont il fera la musique : le musicien voulait ainsi éviter à l'avenir d'être dépouillé de ses droits, comme c'était le cas chaque fois que Molière reprenait Psyché dans son théâtre.

Le goût du roi va à l’opéra, au détriment de ce que pratique Molière, attaché à l’importance du texte parlé et à la primauté de l’écrivain sur le musicien. Molière sait que, si le roi a accordé à Lully le monopole des spectacles en musique, ce n’est pas pour confier à un autre le soin des prochaines fêtes. Mais le roi aime aussi la comédie. La création au Palais-Royal du Malade imaginaire (30e pièce de Molière, qui joue le rôle-titre), comédie mêlée de musique (de Charpentier) et de danses, est la réponse de Molière. Son pari est que le roi va souhaiter voir sa pièce. Le succès du Bourgeois gentilhomme — pièce qui annonce à beaucoup d'égards Le Malade imaginaire — et le triomphe de Psyché au Palais-Royal lui ont aussi confirmé que la troupe peut gagner de l’argent en jouant des pièces avec ballets et parties chantées pour le seul public parisien.

Le 17 février 1673, à la 4e représentation du Malade imaginaire, où il joue le rôle principal, qui est long et commence par un grand monologue, Molière se sent plus fatigué par sa fluxion qu’à l’ordinaire, mais il refuse de supprimer la représentation. Il meurt quelques heures après être sorti de scène. Il ne saura jamais qu'il avait gagné son pari : un an et demi plus tard, sa troupe sera invitée à donner Le Malade imaginaire dans les jardins de Versailles à l'occasion des fêtes pour la conquête de la Franche-Comté.

La mort de Molière

Les circonstances

Fauteuil utilisé par Molière lors de sa dernière représentation et dans lequel il serait mort exposé à la salle Richelieu de la Comédie-Française. Il est de tradition qu'au jour anniversaire de sa naissance, ce fauteuil descende des cintres au milieu de la troupe au grand complet de la Comédie française[50].
La page du registre de La Grange qui relate la mort de Molière. « Ce même jour après la comédie, sur les 10 heures du soir, M.de Molière mourut dans sa maison rue de Richelieu, ayant joué le rôle du Malade imaginaire… »

Il existe quatre récits de la mort de Molière, le 17 février 1673, plus ou moins détaillés et plus ou moins convergents[n 42]:

Le premier récit est fourni par la requête de sa veuve, datée du lendemain de la mort, à l’archevêque de Paris pour obtenir une sépulture chrétienne. En effet, Molière, comédien, n’ayant pas signé, comme Madeleine Béjart, de renonciation à sa profession, est automatiquement excommunié. Sa veuve, Armande, veut montrer qu’il est mort en bon chrétien tout en sachant par ailleurs que l’archevêque va faire enquêter sur la vérité de ses allégations : « Vendredi, 17 du présent mois de février, sur les 9 heures du soir, ledit feu sieur Molière s’étant trouvé mal de la maladie dont il décéda environ une heure après, il voulut témoigner des marques de repentir de ses fautes et mourir en bon chrétien. » Il envoya chercher un prêtre. Deux refusent de venir. « Toutes ces allées et venues tardèrent plus d’une heure et demie. » Un troisième arrive trop tard. « Comme ledit sieur Molière est décédé sans avoir reçu le sacrement de confession dans un temps où il venait de représenter la comédie, M. le curé de Saint-Eustache lui refuse la sépulture. » Le désir de son mari de se confesser est témoigné par deux dames religieuses demeurant dans la maison et un gentilhomme nommé Couton entre les bras de qui il est mort.

Une autre version est donnée par le registre où La Grange a conté le drame quelques jours plus tard : « Vendredi 17, part 39 livres. Ce même jour après la comédie, sur les 10 heures du soir, M. de Molière mourut dans sa maison rue de Richelieu, ayant joué le rôle du Malade imaginaire, fort incommodé d’un rhume et fluxion sur la poitrine qui lui causait une grande toux, de sorte que, dans les grands efforts qu’il fit pour cracher, il se rompit une veine dans le corps et ne vécut pas demi-heure ou trois quarts d’heure depuis ladite veine rompue, et est enterré à la paroisse Saint-Joseph, aide de la paroisse Saint-Eustache. Il y a une tombe élevée d’un pied de terre. »

La notice biographique des Œuvres de Molière, de La Grange et de Vivot publiées en 1682 : Le 17 février, « il fut si fort travaillé de sa fluxion qu’il eut de la peine à jouer son rôle. Il ne l’acheva qu’en souffrant beaucoup, et le public connut aisément qu’il n’était rien moins que ce qu’il avait voulu jouer (…) La comédie étant faite, il se retira promptement chez lui, et à peine eut-il le temps de se mettre au lit que la toux continuelle dont il était tourmenté redoubla de violence. Les efforts qu’il fit furent si grands qu’une veine se rompit dans ses poumons. Aussitôt qu’il se sentit dans cet état, il tourna ses pensées du côté du Ciel ; un moment après, il perdit la parole, et fut suffoqué en demi-heure par l’abondance du sang qu’il perdit par la bouche. »

Le récit de Grimarest dans sa Vie de Molière, éditée en 1705. Grimarest, qui n’aime pas Armande, a fondé son récit sur les confidences de Baron dont il amplifie souvent le rôle : La représentation commence à 4 heures. En prononçant le juro de la cérémonie finale, il est pris d’une convulsion. Les spectateurs s’en aperçoivent. Il cache « par un ris forcé » ce qui lui est arrivé. « Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fut dans la loge de Baron, et il lui demanda ce que l’on disait de sa pièce. » Il a froid. Baron lui trouve les mains glacées et s’en inquiète. Il le fait ramener chez lui en chaise à porteurs. Une fois Molière dans sa chambre, Baron veut lui faire prendre du bouillon. Il n’en veut point. Il le trouve trop fort. « Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan. » Au bout d’un moment, il est pris d’une forte crise de toux. Baron, voyant le sang qu’il rend s’en effraie. Il demande à Baron de faire venir sa femme. « Il resta assisté de deux sœurs religieuses. » Elles quêtaient pour le Carême et il les hébergeait chez lui. « Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l’on pouvait attendre de leur charité. » Il rendit l’esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs. « Le sang qui sortait par sa bouche en abondance l’étouffa. Ainsi quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. » Grimarest a omis la plupart des détails contenus dans la requête d’Armande à l’archevêque de Paris : la recherche d’un prêtre, les allées et venues qui ont duré plus d’une heure et demie, la présence à son chevet de Couton entre les bras duquel il est mort. « Aussitôt que Molière fut mort, Baron fut à Saint-Germain en informer le roi; Sa Majesté en fut touchée et daigna le témoigner. » Grimarest ne dit pas en quels termes.

L’inhumation

Molière n’a pas signé la renonciation à sa profession de comédien. Le rituel du diocèse de Paris subordonne l’administration des sacrements à cette renonciation. Il ne peut donc recevoir une sépulture religieuse.

Vu la notoriété du mort, l’Église est embarrassée. Le curé de Saint-Eustache ne peut, sans faire scandale, l’enterrer en faisant comme s’il n’avait pas été comédien. Et, de l’autre côté, refuser une sépulture chrétienne à un homme aussi connu du public risquait de choquer. Le seul moyen est de s’adresser à l’archevêque qui a seul pouvoir d’interpréter son règlement en montrant que le comédien est mort en bon chrétien, qu’il avait l’intention de se confesser, qu’il en a été empêché par des contretemps. L’archevêque, après enquête, « eu égard aux preuves » recueillies, permet au curé de Saint-Eustache d’enterrer Molière, à deux conditions « sans aucune pompe et hors des heures du jour ».

Molière est enterré le 21 février dans le cimetière de la chapelle Saint-Joseph[51]. Il n'y a pas de récit contemporain des faits. Selon Grimarest, « il s’amassa ce jour-là une foule incroyable de peuple devant sa porte » et « le convoi se fit tranquillement à la clarté de près de cent flambeaux. » On procéda par la suite à un inventaire de ses biens au mois de mars 1673, document conservé au Minutier central des notaires de Paris et consultable sous la forme d'un microfilm coté MC/MI/RS/409[52]. Son tombeau, ainsi que celui de Jean de La Fontaine, inhumé au même endroit, furent transporté au musée des monuments français, lors de la démolition de la chapelle et du cimetière au commencement de la Révolution française.

La fin soudaine, presque sur scène, d'un comédien célèbre et controversé provoqua dans la presse un déferlement d’épitaphes et de poèmes (on en compte une centaine), le plus souvent hostiles, telle l'épitaphe du poète les Isles-le-Bas[53] :

Tombeau de Molière au cimetière du Père-Lachaise

Jean-Baptiste Poclin son baptesme renverse
Et, tout chrestien qu’il est, il devient un payen.
Ce céleste bonheur enfin n’estoit pas sien,
Puisqu’il en fist vivant un infâme commerce.
(…)
O le lugubre sort d'un homme abandonné !
Molière, baptisé, perd l'effet du baptême
Et dans la sépulture il devient un mort-né.

D'autres célèbrent ses louanges, comme l’épitaphe de La Fontaine :

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence,
Et cependant le seul Molière y gît :
Leurs trois talents ne formaient qu’un esprit,
Dont le bel art réjouissait la France.
(…)
Ils sont partis, et j’ai peu d'espérance
De les revoir, malgré tous nos efforts,
Pour un long temps, selon toute apparence.

Le 6 juillet 1792, désireux d’honorer les cendres des grands hommes, les révolutionnaires exhumèrent les restes présumés de Molière et de La Fontaine. L’enthousiasme retombé, ils restèrent de nombreuses années dans les locaux du cimetière, puis furent transférés en l'an VII au musée des monuments français. À la suppression de ce musée en 1816, on transporta les cercueils au cimetière de l’Est, l'actuel Père-Lachaise, où ils reçurent une place définitive le 2 mai 1817.

Épilogue

Une semaine après la mort de Molière, les comédiens recommencent à jouer, Le Misanthrope d'abord, dont Baron reprend le rôle principal, puis Le Malade imaginaire, La Thorillière jouant le rôle de Molière. Le 21 mars, c'est la clôture de Pâques. Baron, La Thorillière, le couple Beauval quittent la troupe pour rejoindre l'Hôtel de Bourgogne et, un mois plus tard, le roi reprend la salle qu'il prêtait gratuitement à Molière pour la donner à Lully, afin d'y représenter ses spectacles d'opéra.

Armande Béjart, qui a 31 ans, et La Grange, ancien bras droit de Molière, vont sauver l'existence de la troupe de Molière. Ils commencent par recruter le comédien Rosimond, jusqu'alors au Marais, pour reprendre les rôles tenus par Molière, et ils louent rue Guénégaud le théâtre où avait été joué Pomone, le premier opéra français en 1669 ; c'est Armande et son beau-frère qui prêtent à la troupe les sommes nécessaires pour racheter le droit au bail et une partie du coût des décors et des machines, que réclament le marquis de Sourdéac et son associé pour leur céder la salle. Grâce à la dissolution de la troupe du Marais, tous les acteurs doivent rejoindre par décret royal l'ancienne troupe de Molière, dite depuis 1665 Troupe du Roi, et désormais forte de 19 comédiens et comédiennes. Le 9 juillet 1673, « la troupe du roi en son hôtel de la rue Guénégaud » ouvre la nouvelle saison avec Tartuffe puis joue le répertoire de Molière. Armande figure la première dans la liste des comédiennes. La troupe compte dix-sept parts et demie, certains comédiens et comédiennes n'ayant que des demi-parts. En 1677, Armande commande à Thomas Corneille une adaptation en vers, tout à fait purgée de ses audaces, du Festin de pierre de Molière (qui ne s'appellera Dom Juan qu'à partir de 1682). La Comédie-Française ne jouera que cette adaptation jusqu'en 1841.

En 1680, sur décret royal, la Troupe du roi à l'Hôtel Guénégaud doit fusionner avec la Troupe Royale de l'Hôtel de Bourgogne : c'est la naissance de la Comédie-Française. La nouvelle compagnie est assez nombreuse se partager entre Paris et Versailles et jouer désormais tous les jours de la semaine, et non plus seulement les « jours ordinaires de comédie ».

En 1682, paraissent les Œuvres de Monsieur de Molière en huit tomes. Le 30 novembre 1700, meurt Armande, qui s'était remariée en 1677 avec le comédien Guérin. Ils avaient eu un fils, Nicolas Guérin, qui s'essaya au théâtre, en réécrivant et complétant une comédie que Molière avait laissée inachevée (Mélicerte) sous le titre Myrtil et Mélicerte, une « pastorale héroïque » en trois actes. Il mourut en 1708, à l’âge de trente ans. Il semble avoir reçu de sa mère les papiers de Molière, puisqu'il dit les avoir consultés pour tenter de compléter Mélicerte[n 43]; c'est sans doute la disparition prématurée du jeune homme qui explique leur dispersion et probablement leur destruction. En 1723, la postérité de Molière s'éteint avec la mort de sa fille, Esprit-Madeleine Poquelin.

Les œuvres de Molière

Les pièces

Liste des œuvres de Molière
(par ordre chronologique)
Nombre de
représentations
à la mort de Molière
en 1673
Pièces créées
devant le roi
et sa cour
Œuvre Genre Création publiques privées
Le Médecin volant Farce en un acte et en prose
?
14
2
La Jalousie du barbouillé Farce en un acte et en prose
?
7
L'Étourdi ou les Contretemps Comédie en cinq actes et en vers Lyon 1655
63
12
Le Dépit amoureux Comédie en cinq actes et en vers 16 décembre 1656
66
10
Les Précieuses ridicules Comédie en un acte et en prose 18 novembre 1659
55
15
Sganarelle ou le Cocu imaginaire Comédie en un acte et en vers 28 mai 1660
123
20
Dom Garcie de Navarre ou le Prince jaloux Comédie héroïque en cinq actes et en vers 4 février 1661
9
4
L'École des maris Comédie en trois actes et en vers 24 juin 1661
111
19
Les Fâcheux Comédie-ballet en trois actes et en vers 17 août 1661
105
16
oui
L'École des femmes Comédie en cinq actes et en vers 26 décembre 1662
88
17
La Critique de l'école des femmes Comédie en un acte et en prose 1er juin 1663
36
7
L'Impromptu de Versailles Comédie en un acte et en prose 14 octobre 1663
20
9
oui
Le Mariage forcé Comédie-ballet en un acte et en prose 29 janvier 1664
36
6
oui
La Princesse d'Élide Comédie galante en cinq actes, en vers[n 44] et en prose 8 mai 1664
25
9
oui
Tartuffe ou l'Imposteur Comédie en cinq actes et en vers 12 mai 1664
82
13
oui
Dom Juan ou le Festin de pierre Comédie en cinq actes et en prose 15 février 1665
15
L'Amour médecin Comédie en trois actes et en prose 15 septembre 1665
63
4
oui
Le Misanthrope ou l'Atrabilaire amoureux Comédie en cinq actes et en vers 4 juin 1666
63
Le Médecin malgré lui Comédie en trois actes et en prose 6 août 1666
61
2
Ballet des Muses : Mélicerte Comédie pastorale héroïque en deux actes et en vers 2 décembre 1666
1
oui
Ballet des Muses : Pastorale comique Pastorale comique 5 janvier 1667
1
oui
Ballet des Muses : Le Sicilien ou l'Amour peintre Comédie en un acte et en prose 14 février 1667
20
1
oui
Amphitryon Comédie en trois actes et en vers 13 janvier 1668
53
3
George Dandin ou le Mari confondu Comédie en trois actes et en prose 18 juillet 1668
39
4
oui
L'Avare Comédie en cinq actes et en prose 9 septembre 1668
47
3
Monsieur de Pourceaugnac Comédie-ballet en trois actes et en prose 6 octobre 1669
49
5
oui
Les Amants magnifiques Comédie en cinq actes et en prose 4 février 1670
6
oui
Le Bourgeois gentilhomme Comédie-ballet en cinq actes et en prose 14 octobre 1670
48
4
oui
Psyché Tragédie-ballet en cinq actes et en vers 17 janvier 1671
82
1
oui
Les Fourberies de Scapin Comédie en trois actes et en prose 24 mai 1671
18
1
La Comtesse d'Escarbagnas Comédie en un acte et en prose 2 décembre 1671
18
1
oui
Les Femmes savantes Comédie en cinq actes et en vers 11 mars 1672
24
2
Le Malade imaginaire Comédie mêlée de musique et de danses en trois actes et en prose 10 février 1673
4

Source : Registre de La Grange pour le nombre de représentations. Chiffres donnés par Roger Duchêne, Molière, Fayard, 1998, p. 745.

Les autres œuvres (poésie lyrique)

D'après Jean-Pierre Chauveau[54], « l'œuvre proprement lyrique de Molière (pièces de circonstance, et ce pensum didactique qu'est la Gloire du Val-de-Grâce) est mince et, somme toute, d'intérêt moyen. » Cependant, d'un point de vue poétique, son théâtre présente, toujours aux yeux de Jean-Pierre Chauveau, un grand intérêt.

  • Remerciement au roi (1663)
  • La Gloire (1669)

Remise en question de la paternité des œuvres

Article détaillé : Paternité des œuvres de Molière.

La paternité des œuvres de Molière est quelquefois l’objet de contestations depuis qu’en 1919 le poète et romancier Pierre Louÿs, dans un article publié dans la revue littéraire Comoedia et intitulé « Molière est un chef-d'œuvre de Corneille », annonça avoir mis au jour une supercherie littéraire. Selon lui, Molière n'aurait pas écrit lui-même ses pièces et aurait eu Pierre Corneille pour « nègre », ou, plus précisément, Molière aurait été le prête-nom de Corneille, selon une pratique qu'on ne rencontre en fait au XVIIe siècle que pour la littérature pamphlétaire et dans certains recueils de farces érudites du début du siècle.

Cette remise en question, quasiment oubliée après l'éclat de Pierre Louÿs, s'est renouvelée et un peu intensifiée depuis les années 2000, notamment avec la publication dans une revue scientifique anglo-saxonne de deux articles[55],[56], dont le plus récent est le résumé d'une thèse de doctorat russe. Par des méthodes statistiques différentes, ces deux articles constatent la proximité entre le vocabulaire et la syntaxe des deux auteurs et en déduisent que la théorie de Pierre Louÿs est valide. L'un repose sur le calcul de la « distance intertextuelle » du point de vue lexical ; l'autre repose sur l'analyse de données syntaxiques. Dans les deux cas, l'enquête n'a toutefois pas été élargie aux autres auteurs de comédies du XVIIe siècle pour vérifier si la proximité entre le vocabulaire et la syntaxe de Corneille et de Molière ne se retrouverait pas aussi chez leurs confrères. Or, justement, une étude plus récente a montré que, si l'on élargit le corpus à d'autres auteurs, la proximité observée entre certaines comédies de Corneille et de Molière n'a rien d'exceptionnel[57].

L'argumentaire le plus détaillé en faveur de Corneille est celui de Denis Boissier, « Molière, bouffon du Roi et prête-nom de Corneille »[58]. Comme dans le cas de Shakespeare, cette théorie est estimée inconsistante par tous les spécialistes de Corneille[n 45] aussi bien que par ceux de Molière[n 46] et plus largement par l'ensemble des historiens de la littérature et du théâtre français, qui n'y font généralement même pas allusion[n 47].

Un site internet, ouvert en 2011 sous la direction de Georges Forestier, déploie un ensemble d’arguments historiques, philologiques, stylistiques et lexicologiques, ainsi que des témoignages d’époque et des travaux récents qui réfutent la thèse de Louÿs[59] et recense les soi-disant « anomalies dans les vies et les relations de Molière et de Corneille » qui ont pu donner du crédit à cette thèse[60].

Postérité de Molière

Sur la scène

Après plus de trois siècles, les pièces de Molière continuent à être abondamment jouées.

« Depuis 1680, sont entrés au répertoire de la Comédie Française 1 024 auteurs. Sur ces 1 024 auteurs, le plus joué est Molière, avec 33 400 représentations. L’état du moliérisme de cette maison, si je puis dire, se remarque au fait que le suivant, qui est Racine, n’a pour lui que 9 400 représentations. Cette disproportion extravagante montre que Molière, c’est plus la France que Racine, ou plutôt, c’est plus les Français. Racine, c’est la France, Molière, c’est les Français. » (Charles Dantzig)[61]

Au cinéma

À la télévision

  • En 1994, Robert Wilson réalise La mort de Molière[63].
  • En 2008, Jan-Hinrik Drevs et Henrike Sandner réalisent un épisode sur Molière, dans la série « Les grands dramaturges », avec Michel Galabru[64].

Les pièces de Molière ont donné lieu à de nombreuses adaptations au cinéma et à la télévision. Les références sont données dans les pages consacrées à chacune des pièces.

Hommages

De nombreux lieux et établissements scolaires portent son nom. On peut citer :

Sources

Les sources principales de cet article sont :

  • Roger Duchêne, Molière, Fayard, 1998
  • Molière, Œuvres complètes, bibl. de la Pléiade, 1971, 2 tomes, présentation et notes de Georges Couton.
  • Molière, Œuvres complètes, bibl. de la Pléiade, 2010, 2 tomes, édition dirigée par Georges Forestier et Claude Bourqui.

Notes et références

Notes

  1. Sur les débuts de Molière à Paris et le répertoire de la troupe, voir le Registre de La Grange, reproduit dans Forestier-Bourqui, t. 1 et accessible en ligne.
  2. Duchêne 1998 a été l'un des premiers à mettre en doute la réalité de la maladie du poumon que les biographies du XIXe siècle avaient commencé à prêter à Molière; en 2010, la Notice du Malade imaginaire dans Forestier-Bourqui, t. 2 confirme cette remise en question, en citant les témoignages du XVIIe siècle, et en particulier ceux qui ont paru au lendemain de sa mort, où il n'est question que de surprise devant une mort que rien ne laissait présager. Voir plus bas le développement sur la maladie de Molière".
  3. Voir les différentes Notices des pièces dans la nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière Forestier-Bourqui, t. 1.
  4. Acte de baptême de Molière (original détruit en 1871, transcription par le révérend du Mesnil (Mesnil 1879, p. 66) : « Du samedy 15e janvier 1622, fut baptisé Jean, fils de Jean Pouquelin, marchant tapissier, et de Marie Cresé, sa femme, demeurant demeurant rue Sainct-Honoré. Le parin Jean-Louis Pouquelin, porteur de grains, la marine Denis Lescacheux, veuve de Sebastien Asselin, vivant maistre tapissier » (Jurgens 1963, p. 212).
  5. L'inscription que l'on peut lire aujourd'hui sur une façade au 31 rue du Pont-Neuf sous un buste de Molière (voir photo) est erronée. Molière n'est pas né dans cette maison. Wagner, qui a habité cette maison en 1839, le croyait et en était fier.
  6. Il y avait huit « tapissiers ordinaires » qui servaient deux par deux un trimestre par an. La fonction est plus honorifique que lucrative (sans anoblir, elle permet de prendre le titre d’écuyer), mais un tapissier du roi doit être un habile homme d’affaires, disposant d’une bonne trésorerie ou d’un solide crédit.
  7. À cette date, il ne restait que sa fille Esprit-Madeleine Poquelin qui, ayant passé toute sa jeunesse dans un couvent, n'avait quasiment pas connu son père.
  8. Baron n'est resté dans la troupe de Molière que de l'âge de dix-sept à vingt ans et n'a connu Molière que durant les trois dernières années de sa vie.
  9. Voir les nuances apportées par Duchêne 1998, p. 37-41.
  10. « Cet ouvrage est fait par un homme qui ne savait rien de la vie de Molière, et il se trompe dans tout, ne sachant pas même les faits que tout le monde sait. » (Lettre CXVII, 12 mars 1706, dans Correspondance Boileau-Brossette, éd. Auguste Laverdet, Paris, J. Techener, 1758, p. 214).
  11. Pas moins de six témoignages contemporains font état de cette traduction. Voir le texte de ces témoignages sur le site Molière-Corneille.
  12. La tirade d’Éliante dans Le Misanthrope (acte II, scène V, vers 711 à 730) est reprise des vers 1153 et suivants du livre IV du De rerum natura de Lucrèce (voir cet article).
  13. Le Boulanger de Chalussay, Élomire hypocondre ou les médecins vengés. Cette comédie, considérée comme « un texte de première importance », est donnée dans les appendices de Couton 1971, t. 2, mais on peut lire l'édition originale Gallica en ligne, ainsi qu'une édition du XIXe siècle sur le même site.
  14. Endettés, les Béjart voient dans cette association la possibilité de se tirer d'affaire, alors que Molière trouve l'opportunité d'intégrer une troupe professionnelle.
  15. Tallemant, Historiettes, Bibliothèque de la Pléiade, t. II, p. 778. Tallemant des Réaux fait quelques erreurs : Molière ne s'est pas marié avec Madeleine Béjart et exerce déjà dans la troupe un rôle prépondérant. Cet auteur est le seul à prétendre que Molière a fréquenté la Sorbonne.
  16. Jurgens 1963 permet de suivre pas à pas les diverses étapes de la courte vie de l'Illustre Théâtre.
  17. Georges Montorgueil : « retenons ceci : Moliere, sans l’accent. Si attentif à la ponctuation de sa signature que pas un point n’est oublié, il ne met jamais d’accent sur l’e de la seconde syllabe. Là-dessus, il ne varia jamais. […] Nous avons adopté une orthographe qui n’est pas celle qu’il créa et dont il usa ne varietur jusqu’à sa mort. » (« Les signatures de Molière », Le Temps, 11 juin 1922). Même opinion, en ce qui concerne l’accent grave, chez le moliériste Jules Loiseleur : « Molière n’en mettait pas, non plus que ses contemporains. » (Molière, nouvelles controverses sur sa vie et sa famille, 1886, p. 100). Il faut souligner que cette absence d'accent grave n'est pas propre au nom de Molière : tout simplement l'accent grave n'était pas encore en usage au XVIIe siècle (sauf sur les mots à, là, où), comme on peut le vérifier dans tous les dictionnaires de l'époque, et en particulier dans le premier Dictionnaire de l'Académie française paru en 1694, trente ans après la mort de Molière (voir par exemple les entrées : amere, amerement, barriere, carriere, épithete, guere, premiere, premièrement, derniere, dernierement, etc.).
  18. Pour une consultation des actes notariés dans lesquels signent les comédiens avec leurs noms de « fief », voir les ouvrages de Sophie-Wilma Deierkauf-Holsboer sur Le Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne (Paris, Nizet, 1968) et sur Le Théâtre du Marais (Paris, Nizet, 1954) et de Alan Howe sur Le Théâtre professionnel à Paris, 1600-1649 (Paris, Archives nationales, 2000). La plus récente mise au point sur ce sujet se trouve à cette adresse.
  19. Charles Coypeau d’Assoucy, Aventures burlesques de Dassoucy, Paris, Delahays, 1858, p. 96-97. En ligne sur Gallica
  20. Ce fait est expliqué en 1663 par Jean Donneau de Visé au tome III de ses Nouvelles nouvelles dans le passage qu'il appelle « abrégé de l'abrégé de la vie de Molière ».
  21. Grâce sans doute à un de ses anciens protecteurs languedociens, Daniel de Cosnac, ancien proche du prince de Conti, devenu aumônier de Monsieur, et non, comme on l’a dit, au prince de Conti lui-même, devenu depuis sa conversion hostile au théâtre.
  22. Si l’on en croit un reçu de 500 livres ainsi libellé : « 500 livres tournois dont Sa Majesté lui a fait don pour lui donner moyen de supporter les frais et dépenses que lui (sic) convient faire en cette ville de Paris où il est venu par son commandement pour le plaisir et récréation de Sadite Majesté, et ce pour les six premiers mois de ladite année ».
  23. Montfleury dans l'Impromptu de l'Hôtel de Bourgogne, ironise sur la prestation de Molière dans le rôle de César de la Mort de Pompée : « Un hoquet éternel sépare ses paroles, / Et lorsqu'on lui dit : Et commandez ici/ Il répond/ Con-nai-sez-vous-Cé-sar-de-lui-par-ler-ain-si? ».
  24. Document consultable sous la forme d'un microfilm coté MC/MI/RS/386 (cote originelle MC/ET/XLII/152) aux Archives nationales (site de Paris) et transcription disponible dans la Salle des Inventaires Virtuelle (SIV) des Archives nationales
  25. Les seules signatures du contrat de mariage sont celles de la mère d’Armande, de sa sœur Madeleine, de son frère Joseph, du père de Molière et de son beau-frère, alors que l’usage était de faire signer tous les comédiens.
  26. Extrait du registre paroissial de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois à Paris :« Du lundi vingtiesme [février 1662] Jean Baptiste Poquelin, fils de Jean Poquelin et de feüe Marie Cresé d'une part et Armande Gresinde Béiard, fille de feu Joseph Béiard et de Marie Herué d'autre part, tous deux de cette paroisse, vis-à-vis le Palais Royal, fiancés et mariés tout ensemble, par permission de M. Comtes, doyen de Nostre-Dame et grand vicaire de Monseigneur le Cardinal de Retz, archevesque de Paris, en présence de Jean Poquelin, père du marié et de André Boudet, beau-frère dud. marié et de lade dame Herué, mère de la mariée, et Louis Béiard et Magdeleine Béiard, frère et sœur de lad. mariée et d'autres, avec dispense de deux bans. » Les registres paroissiaux et d'état civil à Paris ont été détruits par les incendies de la Commune de Paris (1871) mais l'acte a été recopié par l'archiviste Auguste Jal dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, Paris, Henri Plon, 1872, p. 871.
  27. L'édition originale est de 1670. On en connaît trois réimpressions en 1671 et 1672. Il semble que cette comédie n'ait jamais été jouée, peut-être à cause des poursuites intentées par Molière, dont fait état un « Avis au lecteur » que l'on trouve dans les réimpressions.
  28. Le détail de ces fêtes figure dans une relation contemporaine, parue sous la forme d'une luxueuse publication quelques mois plus tard, sous le titre Les Plaisirs de l'Isle enchantée. Course de bague faite par le Roi à Versailles, le 6 mai 1664: en ligne sur Gallica.
  29. Note apparemment corroborée par un rajout dans son propre Registre, dont les chercheurs du XXe siècle ont montré qu'il n'avait pas été tenu au jour le jour, mais entrepris au plus tôt dans les années 1680 : voir, entre autres, l'édition du Registre par Young & Young (Droz, 1947), ainsi que Forestier-Bourqui, t. 1 (2010).
  30. En 1662, Bossuet, choisi par la reine mère pour prêcher le Carême, blâme la liberté de mœurs de la Cour. Prise de remords, La Vallière, maîtresse non encore déclarée, s’enfuit dans un couvent où le roi doit aller lui-même la rechercher.
  31. Sur tout cela, voir le dossier à jour et solidement argumenté de François Rey dans Rey-Lacouture 2007.
  32. « J’ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée et des dentelles sur tout l’habit, cela n’a de rien servi. » écrit Molière en 1667 après avoir modifié sa pièce.
  33. Sur l’ensemble de ces remaniements, voir Cairncross 1963 et la notice du Tartuffe dans Forestier-Bourqui, t. 2.
  34. « C’est bien à faire à Molière de parler de la dévotion, avec laquelle il a si peu de commerce et qu’il n’a jamais connue ni par pratique, ni par théorie. »
  35. Trois exemplaires non cartonnés seulement sont connus, dont celui du lieutenant de police La Reynie. (Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1643-1650).
  36. La graphie Dom, au lieu de Don, habituelle au XVIIe siècle, est aujourd'hui réservée aux religieux. Toutefois, les éditions actuelles conservent Dom à la fois pour le titre de la pièce et pour le personnage.
  37. En 1676, un certain Guichard, accusé d'avoir voulu assassiner Lully, répandit des pamphlets contre tous les témoins invoqués par le musicien devant les juges, afin de disqualifier leur parole : Armande Béjart fut à cette occasion particulièrement malmenée, qualifiée de fille de son mari et de femme de son père, couchant avec tous les autres hommes sauf avec son père et mari. Dix ans plus tard, une nouvelle calomnieuse intitulée La Fameuse comédienne, ou les intrigues de Molière et celles de sa femme détailla les prétendues infidélités de la comédienne.
  38. Voir la lettre du Ministre des affaires étrangères à la reine Christine de Suède qui demandait à voir une copie du Tartuffe: « Molière ne voudrait pas hasarder de laisser rendre sa pièce publique, pour ne pas se priver de l’avantage qu’il se peut promettre, et qui n’irait pas à moins de 20 000 écus pour toute sa troupe, si jamais il obtenait la permission de la représenter » (cité dans la Notice du Tartuffe dans Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1346, n.6).
  39. « Ses ennemis ont eu le dernier mot. Ils l'ont obligé à la forme la plus efficace, et la plus pénible sans doute, de la censure, à l'autocensure. », écrivait Couton 1971, t. 1, p. XXXIV.
  40. On a raconté beaucoup de choses invérifiables sur l’engouement de Molière pour le jeune garçon et sur ses tendances et même ses pratiques homosexuelles. Grimarest, qui a connu Baron et l’a consulté pour écrire sa Vie de Molière, a bâti un petit roman, mais on ne peut lui faire absolument confiance, ni à l’auteur du pamphlet La Fameuse Comédienne pour qui l’amour de Molière pour Baron ne fait aucun doute. Peut-être Molière tenait-il simplement à avoir ce jeune comédien dans sa troupe parce qu’il savait que ce serait un excellent acteur ?
  41. On connaît l’ameublement et la disposition des lieux par l’inventaire après décès dressé à sa mort. Le loyer est de 1 300 livres, au lieu de 550 pour la rue Saint-Thomas-du-Louvre.
  42. Le récit de Grimarest est disponible sur Gallica. Les trois premiers sont reproduits en appendice dans Couton 1971, t. 2
  43. « J’avouerai en tremblant que le troisième Acte est mon ouvrage, et que je l’ai travaillé sans avoir trouvé dans ses papiers ni le moindre fragment, ni la moindre idée. Heureux s’il m’eût laissé quelque projet à exécuter. Tout ce que je pus conjecturer ce fut qu’il avait tiré Mélicerte de l’Histoire de Timarète et de Sésostris, qui est dans Cyrus… », préface de Myrtil et Mélicerte, publiée en 1699.
  44. Acte 1 et début de l'acte 2, l'auteur ayant ensuite renoncé aux vers pour des raisons de délais
  45. Voir la conclusion de André Le Gall dans la plus récente biographie de Corneille (Flammarion, 1997): « Il n'est pas inconcevable que Molière ait confié ses manuscrits à Corneille afin qu'il y jette un œil. […] Cette hypothèse-là, purement hypothétique, mais conforme à la nature des liens qui peuvent se tisser entre un auteur et son metteur en scène, n'ôte en rien à Molière la paternité de ses œuvres » (p. 473); voir aussi en 2011 la protestation émise par la communauté des spécialistes de Corneille
  46. Voir notamment la conclusion de Roger Duchêne : « Devant ce tissu d'inventions, d'approximations et d'erreurs qui ne convainquent que ceux qui aiment le sensationnel et se laissent emporter par l'imagination et l'éloquence d'un auteur de romans, on reste confondu en voyant que l'idée continue de faire son chemin et à trouver des défenseurs au fil du temps. » (Duchêne 1998, p. 162); voir aussi en 2011 le site Molière auteur des œuvres de Molière ouvert par les responsables de la nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière dans la Bibliothèque de la Pléiade parue en 2010.
  47. Voir la plus récente histoire du théâtre français : Charles Mazouer, Le Théâtre français de l'âge classique, Paris, Champion, 2 vol. (2006 et 2010). Dans le Théâtre français du XVIIe siècle, collectif sous la direction de Christian Biet (L'Avant-scène théâtre, 2009), Romain Johez mentionne toutefois que « d'aucuns » continuent de souscrire aux « élucubrations de Pierre Louÿs » (p. 397.)

Références

  1. Jugement extrait de la « Liste de quelques gens de lettres vivant en 1662 » (manuscrit conservé à la BNF, cote Ms. fr. 23045)
  2. Texte du contrat de mariage entre Jean Poquelin et Marie Cressé, 22 février 1621.
  3. Grimarest 1705, p. 6.
  4. Grimarest 1705, p. 169.
  5. Soyer 1919
  6. Duchêne 1998, p. 41
  7. Grimarest, p. 8
  8. Jurgens 1963, p. 62
  9. Jurgens 1963, p. 255-56
  10. Grimarest 1705, p. 40.
  11. Pierre David Lemazurier, Galerie historique des acteurs du théâtre français, p. 413
  12. Duchêne 1998, p. 106.
  13. Gustave Lanson, « Histoire de la Littérature Française », dans Les Grands Artistes Classiques, Chap. III, p. 513-514.
  14. a et b Christophe Mory, « Et si Molière n’était pas l’auteur de ses pièces ? », émission L'ombre d'un doute sur France 3, 9 janvier 2013.
  15. Jurgens 1963, p. 297
  16. Duchêne 1998, p. 132.
  17. Les Œuvres de Monsieur de Molière, Paris, chez Denys Thierry, Claude Barbin et Pierre Trabouillet, 1682, Préface En ligne sur Gallica
  18. Le Théâtre françois, édition de 1674, p. 191.
  19. F. Bouquet, "La troupe de Molière et les deux Corneille a Rouen en 1658", Paris, A. Claudin, 1880, p. 18. En ligne sur Gallica
  20. Texte du bail, signé le 12 juillet 1658, dans Jurgens 1963, p. 327-29
  21. Le Registre de La Grange est disponible sur Gallica
  22. Duchêne 1998, p. 246.
  23. La Grange, Registre, Mongrédien 1965 tome 1, p. 143.
  24. Duchêne 1998, p. 295.
  25. Racine, Lettre à l’abbé Le Vasseur, fin 1663, Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t.II, p. 459.
  26. Duchêne 1998, p. 302.
  27. Conti, Avertissement de son Traité de la comédie, 1666.
  28. Bossuet, Maximes et Réflexions sur la comédie, 1694, ch.3.
  29. Scène V.
  30. Cairncross 1963, Rey-Lacouture 2007, Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1361
  31. a et b Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1364.
  32. a et b Rey-Lacouture 2007.
  33. Placet présenté au Roi
  34. Notice de Tartuffe dans la nouvelle édition de la Pléiade, 2010 (vol. II, p. 1385-1386).
  35. Notice du Tartuffe dans Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1361 ; pour plus de détail sur cette coïncidence, voir Rey-Lacouture 2007.
  36. Voir Rey-Lacouture 2007 et surtout la longue notice du Festin de pierre dans Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1619-1650.
  37. Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1212-1221.
  38. « Réponse aux Observations touchant Le Festin de pierre de Monsieur de Molière » (Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1222-1228) et « Lettre sur les Observations d'une comédie du Sieur Molière intitulée Le Festin de pierre » (Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1229-1241)
  39. Voir la notice de la pièce dans la nouvelle édition, déjà citée, de la Pléiade (2010, vol.1, p. 1434.
  40. McKenna 2005.
  41. Mongrédien 1965 tome 1, p. 256.
  42. Robinet, Lettre en vers à Madame, Mongrédien 1965 tome 1, p. 282.
  43. La Gazette d’Amsterdam, 9 mars 1673, p. 1. De son côté le correspondant des Relations véritables de Bruxelles écrivit 1er mars 1673 : « Il y a six jours que le sieur Molière […] mourut subitement, sortant de la Comédie… ». Ces textes sont cités dans la Notice du Malade imaginaire dans Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1544.
  44. D'après Duchêne 1998, p. 659 et la Notice du Malade imaginaire dans Forestier-Bourqui, t. 2, p. 1543-1545.
  45. Robinet, Lettre à Madame (8 octobre 1667), cité dans Mongrédien 1965 tome 1, p. 299.
  46. Roger Duchêne, Molière, Fayard, 1998, p. 750. Les moyennes sont calculées à partir du tableau des bénéfices de la troupe par saison. Celle-ci commence après Pâques.
  47. Duchêne 1998, p. 645.
  48. L’Amour médecin, Au lecteur.
  49. Livret du Ballet des Muses.
  50. Jean-Marie Galey, Comédie-française, Ecriture,‎ 2002, p. 53.
  51. Dictionnaire des rues de Paris accompagné d'un plan de Paris Par J. de La Tynna page 240 à lire en ligne
  52. Cote originelle MC/ET/XLV/266 ; une transcription partielle de l'acte est disponible dans la Salle des Inventaires]
  53. Jean Donneau de Visé, Oraison funèbre de Molière, Librairie des bibliophiles,‎ 1879, p. 66
  54. Anthologie de la poésie française du Moyen Âge au XVIIème siècle, Gallimard, La Pléiade, notice, page 1533, 2010 (pour la réimpression)
  55. Dominique et Cyril Labbé, « Inter-Textual Distance and Authorship Attribution. Corneille and Molière », Journal of Quantitative Linguistics, vol. 8, no 3, 2001, p. 213-231.
  56. M. Marusenko, E. Rodionova, « Mathematical Methods for Attributing Literary Works when Solving the "Molière-Corneille" Problem », Journal of Quantitative Linguistics, volume 17, no 1, 2010, p. 30-54.
  57. Charles Bernet, « La distance intertextuelle et le théâtre du Grand Siècle » in Mélanges offerts à Charles Muller pour son centième anniversaire (22 septembre 2009), textes réunis par Christian Delcourt et Marc Hug, Paris, CILF, 2009, pp. 87-97.
  58. Résumé des arguments de Denis Boissier.
  59. Molière, auteur des œuvres de Molière
  60. Comment on invente des anomalies dans les vies et les relations de Molière et de Corneille
  61. France-Culture, Le secret professionnel de Molière et du divertissement des princes, 26 janvier 2014.
  62. IMDB Molière (1909)
  63. IMDB La mort de Molière
  64. IMDB Molière

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

1. Éditions de référence

  • Eugène Despois, Œuvres de Molière, Paris, Hachette, coll. « Les Grands Écrivains de la France (13 volumes) »,‎ 1873-1900
  • Georges Couton, Molière : Œuvres complètes, t. 1, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » (no 8),‎ 1971, 1414 p.
  • Georges Couton, Molière : Œuvres complètes, t. 2, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » (no 9),‎ 1971, 1565 p.
  • Georges Forestier et Claude Bourqui, Molière : Œuvres complètes, t. 1, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » (no 8),‎ 2010, 1728 p. (ISBN 9782070117413, présentation en ligne)
  • Georges Forestier et Claude Bourqui, Molière : Œuvres complètes, t. 2, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » (no 9),‎ 2010, 1792 p. (ISBN 9782070117420, présentation en ligne)

2. Études et biographies

  • Hervé Baudry-Kruger, Molière par-derrière : Essai sur un motif du comique médical dans la tétralogie L'Amour médecin, Le Médecin malgré lui, Monsieur de Pourceaugnac, Le Malade imaginaire, Soignies, Talus,‎ 2007 (ISBN 978-2-872-46115-8).
  • Mikhaïl Boulgakov (trad. Michel Pétris), Le roman de monsieur de Molière, Gallimard, coll. « Folio »,‎ 1993, 288 p. (ISBN 978-2-070-38595-9).
  • Augustin Cabanès, Molière, in : Grands névropathes, tome 1, Paris, Albin Michel, 1930 (Texte en ligne).
  • John Cairncross, Molière bourgeois et libertin, Paris, Nizet,‎ 1963.
  • John Cairncross, L'Humanité de Molière, Paris, Nizet,‎ 1988 (ISBN 978-2-707-81120-2).
  • Gabriel Conesa, Le dialogue moliéresque : étude stylistique et dramaturgique, Paris, Presses universitaires de France,‎ 1983, 487 p. (ISBN 978-2-130-38200-3, OCLC 10314920).
  • Patrick Dandrey, Molière ou l'esthétique du ridicule, Paris, Klincksieck,‎ 1992 (ISBN 2252033711).
  • Patrick Dandrey, Le « cas » Argan : Molière et la maladie imaginaire, Klincksieck,‎ 1993, 452 p. (ISBN 2252029021).
  • Roger Duchêne , Molière, Paris, Fayard,‎ 1998, 789 p. (ISBN 2-213-60040-6 et 978-2-213-60040-6, OCLC 38882398).
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  • Jean-Léonor Le Gallois de Grimarest, La Vie de M. de Molière, Paris, Le Febvre,‎ 1705 (lire en ligne). Réédition critique par Georges Mongrédien, Paris, M. Brient, 1955, et Slatkine, 1973.
  • Jean de Guardia, Poétique de Molière : Comédie et répétition, Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire » (no 431),‎ 2007, 520 p. (ISBN 9782600011204, OCLC 152504719).
  • A. J. Guibert, Bibliographie des œuvres de Molière publiées au XVIIe siècle, Paris, CNRS,‎ 1961–1973 (2 vol. + suppléments)
  • Madeleine Jurgens et Elisabeth Maxfield-Miller, Cent ans de recherches sur Molière, sur sa famille et sur les comédiens de sa troupe, Paris, Archives Nationales,‎ 1963.
  • Britt-Marie Kylander, Le Vocabulaire de Molière dans les comédies en alexandrins, Göteborg, Acta universitatis Gothoburgensis, coll. « Romanica Gothoburgensia »,‎ 1995, 321 p. (ISBN 978-9-173-46286-0, OCLC 35033873).
  • Dominique Lafon, Le Chiffre scénique dans la dramaturgie moliéresque, Paris, Klincksieck,‎ 1990 (ISBN 2-760-30251-2).
  • La Grange, Registre de La Grange (1658-1685), Paris, Comédie française,‎ 1876 (lire en ligne)
  • Antony McKenna et Fabienne Vial-Bonacci, Molière dramaturge libertin, Paris, Champion, coll. « Champion classiques / Essais »,‎ 2005, 254 p. (ISBN 978-2-745-31315-7)
  • E. Révérend du Mesnil, La famille de Molière et ses représentants actuels, d'après les documents authentiques, Paris, Liseux,‎ 1879 (lire en ligne)
  • Georges Mongrédien, Recueil des textes et des documents du XVIIe siècle relatifs à Molière (2 vol.), Paris, CNRS,‎ 1965
  • Christophe Mory, Molière, Paris, Gallimard, coll. « Biographies » (no 22),‎ 2007 (ISBN 978-2-070-31962-6, OCLC 470623274)
  • François Rey et Jean Lacouture, Molière et le roi : L'affaire Tartuffe, Paris, Le Seuil,‎ 2007, 453 p. (ISBN 978-2-020-87386-4, OCLC 123176847).
  • François Rey, Album Molière, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » (no 49),‎ 2010, 317 p. (ISBN 978-2-070-12234-9, OCLC 631653100).
  • Alfred Simon, Molière, Paris, Le Seuil,‎ 1996, 218 p. (ISBN 2-020-25027-6).
  • Jacques Soyer, « Molière a-t-il passé sa licence en droit à l'Université d'Orléans? », Bulletin de la société archéologique et historique de l'Orléanais, t. XVIII,‎ 1919 (lire en ligne)

Liens externes

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