Révolte des Mokrani

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Mohamed El Mokrani)
Aller à : navigation, rechercher
Révolte des Mokranis
Étendue de l'insurrection de 1871.
Étendue de l'insurrection de 1871.
Informations générales
Date 1871-1872
Lieu Algérie (Kabylie, Hauts Plateaux et région de Cherchell).
Casus belli Le Cheikh Mokrani se révolte face à sa perte d'influence sur les tribus de la région et l'avancée de la colonisation sur ses terres.
Issue Victoire française, répression et massacre des insurgés.
Déportation dans les bagnes de Nouvelle-Calédonie. Fuite des Mokranis vers la Tunisie.
Accord de reddition de la Kalâa des Beni Abbès entrainant la fin du Sultanat des Aït-Abbas, le payement d'un fort tribut et la domination complète de la Kabylie.
Ressentiment populaire contre la colonisation.
Belligérants
Drapeau de la France France Beni Abbas Kingdom.svgSultanat des Aït Abbas 1520-1871
Tribus Kabyles
Paysans algériens
Commandants
•Général Louis Henri de Gueydon
• Général Orphis Léon Lallemand
Cheikh El Mokrani
Cheikh El Haddad
Forces en présence
Armée d'Afrique
•Supplétif indigènes
•86 000 hommes pour la seule l'armée française.
•200 000 hommes
dont 100 000 cavaliers kabyles.
Pertes
Inconnues. Inconnues.
Conquête de l'Algérie par la France

La Révolte des Mokrani, survenue le 16 mars 1871 en Algérie, est la plus importante insurrection contre le pouvoir colonial français depuis le début de la conquête de l'Algérie en 1830 (plus de 250 tribus se soulèvent, soit un tiers de la population totale de l'Algérie). Elle est menée par le cheikh El Mokrani, son frère Boumezrag El Mokrani et le cheikh El Haddad, chef de la confrérie des Rahmaniya.

Origine[modifier | modifier le code]

Selon Bernard Droz, un mécontentement est déjà perceptible chez des membres de l'aristocratie guerrière kabyle avant la guerre franco-prussienne, en raison de leur perte d'influence et de la diminution de leurs pouvoirs du fait des autorités françaises. Ce mécontentement rejoint l'agitation des masses musulmanes inquiètes de l'avènement du régime civil annoncé le 9 mars 1870, signifiant la domination accrue des colons, la spoliation de terres, la perte de l'autonomie civile et judiciaire[1].

En 1870, un notable Kabyle, Mohand Amokrane, surnommé cheikh El Mokrani, est rétrogradé au titre de bachagha pour avoir soutenu la révolte du cheikh Bouaquaz, un proche de son père, en 1864-1865. Mohand Amokrane, pour pallier la disette qui touche alors les campagnes, investit sa fortune personnelle et emprunte. L’empressement de ses créanciers et la pression des autorités l'oblige à hypothéquer ses biens.

À cela s'ajoute l'annonce du remplacement de l'autorité militaire française, dont il acceptait de dépendre, par l'autorité civile. Mokrani présente sa démission, mais les militaires lui répondent que seul le gouvernement peut accepter celle-ci, ne dépendant plus de l'autorité militaire. D'après Louis Rinn, c'est la « goutte d'eau » qui le décide à se révolter. En homme d'honneur, il en avise auparavant le général Augerand[2] :

« Vous connaissez la cause qui m'éloigne de vous ; je ne puis que vous répéter ce que vous savez déjà : je ne veux pas être l'agent du gouvernement civil. [...] Je m'apprête à vous combattre ; que chacun aujourd'hui prenne son fusil. »

— Lettre de cheikh El Mokrani au capitaine Olivier[3]

Selon Louis Rinn (1891), repris par Jules Liorel[3] (1892), le décret Crémieux du 24 octobre 1870, attribuant la citoyenneté aux juifs d'Algérie, a joué un rôle dans la révolte du cheikh El Mokrani. En effet, celui-ci s'emporta à plusieurs reprises contre l'autorité civile des « juifs et mercanti ». Cependant Louis Rinn ajoute qu’on a « exagéré les effets » de ce décret[4] et Richard Ayoun (1988) conteste qu'il soit la cause de la révolte, cette « légende [ne s'étant] diffusée que plus tard », par opportunisme politique[5]. Par ailleurs, pour Maxime Aït Kaki (2004), attribuer la révolte au décret Crémieux est « particulièrement répandu dans les milieux antisémites français[6]. »

Déroulement[modifier | modifier le code]

Bou Mezrag el Mokrani

Avant la révolte du cheikh Mokrani, la première manifestation de l'insurrection est intervenue dès janvier 1871, sous la forme d'une révolte de spahis qui ont refusé d'être envoyés sur le front de métropole : les intéressés estiment leur engagement valable uniquement pour servir en Algérie. Cette révolte, d'abord déclenchée à Aïn Guettar et à Mondjebeur, s'est ensuite étendue au Tarf et à Bou Hadjar, ainsi qu'à Bône, encerclée pendant trois jours. Quelque vingt colons ont été tués, jusqu'à ce qu'une répression très forte soit engagée.

Dès le 12  juin 1869, le maréchal Mac Mahon alertait Paris : « Les Kabyles resteront tranquilles aussi longtemps qu’ils ne verront pas la possibilité de nous chasser de leur pays ! » Plusieurs mois avant le début de l’insurrection, l’effervescence s’empara des communautés villageoises qui élurent, malgré l’interdiction des autorités coloniales, les tijmaain, les assemblées de villages.

La révolte des spahis est amplifiée à partir du 16 mars 1871 par sa prise en main par Mokrani[3], dont l'influence était très forte. Le mouvement soulève 250 tribus, près du tiers de la population algérienne. Il constitue la plus importante insurrection et la dernière d'Algérie durant la colonisation française. Forte de cent mille moudjahidines, mais manquant d'armes de guerre et de coordination, l'insurrection lance des opérations ponctuelles et désordonnées[1].

Attaque de Bordj Bou Arreridj par les hommes du cheikh El Mokrani — Gravure de Léon Morel-Fatio, L'Illustration, 1871.

Le 16 mars 1871, Mokrani lance six mille hommes à l'assaut de Bordj Bou Arreridj[réf. nécessaire]. Le 8 avril, les troupes françaises s'emparent de la Medjana, le Bordj de Mokrani. Le même jour Si Aziz, fils de cheikh Ahaddad, chef de la confrérie des Rahmaniya, proclame la guerre sainte au marché des Mcisna à Seddouk[3]. Aussitôt 150 000 Kabyles se soulèvent[réf. nécessaire]refconf. «  L’insurrection s’étendit tout le long du littoral, depuis les montagnes qui ferment à l’est la Mitidja jusqu’aux abords de Constantine. Au sud de cette dernière ville, elle se propagea dans la région accidentée du Belezma ; elle se relia aux mouvements partiels jusqu’alors localisés vers la frontière et dans le Sahara oriental », relate en 1996 Maurice Wahl, ancien inspecteur général de l’instruction publique aux colonies. Les insurgés parvinrent même jusqu’aux portes d’Alger. Le 14 avril, les insurgés prennent le village colonial de Palestro.

La défaite de la Commune de Paris permit à l’autorité militaire de reprendre la main en reconstituant une puissante armée d’Afrique : l’amiral de Gueydon mobilisa 100 000 soldats et un dispositif militaire supérieur à celui qui avait permis d’asservir la région en 1857.

Ensuite, l'attaque des Français les contraint à la reddition. Ils sont arrêtés à l’Alma le 22 avril 1871[réf. nécessaire], et le 5 mai le cheikh Mohammed El Mokrani meurt au combat près de l’oued Soufflat[réf. nécessaire] : « dans une rencontre avec les troupes du général Saussier, il descendit de cheval et, gravissant lentement, la tête haute, l’escarpement d’un ravin balayé par notre mousqueterie, il reçut la mort, qu’aux dires des témoins de cette scène émouvante il cherchait, orgueilleux et fier comme il eut fait du triomphe », affirme le rapport du gouvernement de la défense nationale français sur ces évènements. Le 25 avril, le gouverneur général déclare l'état de siège[réf. nécessaire]. Les troupes françaises (vingt colonnes) marchent sur Dellys et Draâ El Mizan. Le cheikh Haddad et ses fils sont capturés le 13 juillet, après la bataille d’Icheriden. L’insurrection ne prend fin qu’après la capture de Bou-Mezrag, frère de Mokrani, le 20 janvier 1872[réf. nécessaire]. Bou-Mezrag a été condamné à la peine de mort, par arrêt de la cour de Constantine rendu le 27 mars 1873.

Répression[modifier | modifier le code]

Affiche administrative (1871). Mise sous séquestre des biens d'El Mokrani

Plusieurs dizaines de milliers d’indigènes sont tués, des villages entiers sont détruits. La rébellion écrasée, 450 000 hectares de terre furent confisqués et distribués aux nouveaux colons que l’on fit venir d’Alsace-Lorraine[7], en particulier dans la région de Constantine.

La répression est très sévère et se traduit, une fois matée l'insurrection, par des internements de plus de 200 Kabyles[7] et déportations à Cayenne[7] et en Nouvelle-Calédonie (on parle des « Algériens du Pacifique ») jusqu'à leur amnistie en 1895[8], mais aussi par d'importantes confiscations de terres, qui ensuite ont obligé de nombreux Kabyles à s'expatrier. La Kabylie se vit infliger une amende de 36 millions de francs or. Meurtrie, plongée dans le dénuement le plus total, la population vécut alors une véritable tragédie, dont la mémoire fut transmise de génération en génération par la littérature et la poésie orale.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Bernard Droz, article « Insurrection de 1871: la révolte de Mokrani », dans L'Algérie et la France, dictionnaire coordonné par Jeannine Verdès-Leroux, Robert Laffont 2009, p. 474-475 ; (ISBN 978-2-221-10946-5)
  2. Lettre de Mokrani au Gal. Augerand, en page 768 du Rapport de M. Léon de La Sicotière au nom de la «Commission d’Enquête sur les actes du Gouvernement de la Défense Nationale », Versailles, Cerf et fils, 1875
  3. a, b, c et d Jules Liorel, Races berbères : Kabylie du Djurdjura, Paris, E. Leroux,‎ 1892 (lire en ligne), p. 247-249
  4. http://www.kabyle.com/sites/default/files/Insurrection_1871_Louis_RINN.pdf L'insurrection de 1871 par Rinn Page 119
  5. Richard Ayoun, « Le décret Crémieux et l'insurrection de 1871 en Algérie », Revue d'histoire moderne et contemporaine, tome XXXV, Paris, Presses universitaires de France,‎ 1988 (lire en ligne)
  6. Maxime Ait Kaki, De la question berbère au dilemme kabyle à l'aube du XXIe siècle, Éditions L'Harmattan,‎ 2004 (ISBN 9782747557283, lire en ligne)
  7. a, b et c http://www.humanite.fr/tribunes/cheikh-el-mokrani-1815-1871-le-chef-de-la-commune-kabyle-
  8. Léon Devambez, « Camp des déportés arabes à la presqu'ile Ducos », Archives nationales d'outremer (consulté le 13 juillet 2012)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Mouloud Gaïd, Mokrani, Alger, Éditions Andalouses,‎ 1993, 217 p.
  • Tahar Oussedik, Mouvement insurrectionnel de 1871, Alger, ENAG Éditions,‎ 2005, 183 p. (ISBN 9961624181)
  • Djilali Sari, L'insurrection de 1871, Alger, SNED,‎ 1972, 53 p.
  • Rapport de M. Léon de La Sicotière au nom de la « Commission d’Enquête sur les actes du Gouvernement de la Défense Nationale », Versailles, Cerf et fils, 1875.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Articles externes[modifier | modifier le code]