Mictlan

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Sculpture représentant Mictlantecuhtli, seigneur du Mictlan et dieu aztèque de la mort (Musée du Templo Mayor).

Mictlan (nom nahuatl qui signifie « lieu de la mort », de « micqui » (la mort) et « tlan » (endroit, lieu), ou, par extension, « lieu des morts »), appelé aussi Chicunauhmictlan ou Ximoayan (« lieu des décharnés »), est, dans la mythologie aztèque, le niveau le plus profond de l'inframonde, où séjourne après la mort le teyolia (une des entités qui forment l'être humain) des individus morts « de terre »[1] (en nahuatl « tlalmiqui », de « tlalli » (la terre) et de « miqui » (mourir)), c'est-à-dire de tous ceux décédés de manière ordinaire ; il existe dans la mythologie aztèque d'autres séjours des défunts, comme l'Ilhuicatl-Tonatiuh pour les guerriers morts à la guerre et les femmes mortes en couches[2], le Tlalocan pour les personnes touchées par la foudre, mortes noyées ou de maladies attribuées à l'eau[3] et le Chichihualquauhco pour les enfants jeunes.

Mictlan est le domaine du dieu Mictlantecuhtli et de son épouse Mictecacihuatl.

Terminologie[modifier | modifier le code]

Mictlan n'était pas le seul terme employé dans les sources primaires aztèques et espagnoles.

Les Aztèques employaient plusieurs autres qualificatifs pour désigner le Mictlan, chacun d'entre eux renvoyant à un aspect particulier de cet inframonde.

Il est parfois appelé appelé « Ximoayan » (ou « Ximoan ») c'est-à-dire le « lieu des décharnés ». Cette expression doit être mise en rapport avec l'état du défunt lorsqu'il arrive au Mictlan après toutes les épreuves qu'il a dû affronter au cours du voyage pour y parvenir. Le terme « Chicnauhmictlan » (« neuvième lieu des morts ») est un terme à caractère géographique, qui situe le Mictlan au neuvième et dernier niveau du monde souterrain. Il est parfois dit « tlalli inepantla », c'est-à-dire «au centre de la terre». Selon Nathalie Ragot, il faudrait comprendre « plutôt qu'au centre de la terre, au cœur de celle-ci, dans le sens de profondeur »[4].

Une expression pose le problème de l'énigme de la mort. « Tocenchan, tocenpolpolihuiyan », « notre maison commune, notre région commune où nous irons nous détruire, nous perdre » supposerait que tous les défunts, sans exception, passeraient par le Mictlan. Selon le Codex de Florence, ce séjour serait définitif pour certains, tandis que pour d'autres, ce ne serait qu'un endroit de passage[5].

Les chroniqueurs espagnols, pour leur part, à défaut d'en saisir le contenu exact, assimilaient à tort le Mictlan à la notion chrétienne d'«enfer» et employaient fréquemment le terme espagnol « infierno ». Selon Nathalie Ragot, « Il n'est pas nécessaire d'insister sur l'inexactitude de cette association, même si ces deux conceptions de l'inframonde présentent parfois des points communs, comme cela arrive avec d'autres religions »[6].

Localisation du Mictlan[modifier | modifier le code]

Dans un plan vertical, où le monde comporte treize niveaux supérieurs et neuf niveaux inférieurs, le Mictlan est un lieu obscur et puant situé dans le centre de la terre (en nahuatl « Tlalxicco », de « tlalli » (la terre) et de « xicco », locatif de « xitli » (le nombril)), et gouverné par Mictlantecuhtli. Le voyage vers ce lieu prenait quatre années. La localisation du Mictlan dans un plan horizontal est plus rarement évoquée. Le terme « Mictlampa » (littéralement « du côté du Mictlan ») désigne le nord dans le dictionnaire de Molina. L'américaniste Christian Duverger a émis l'hypothèse que le voyage vers le Mictlan était une «migration inversée»[7], au cours de laquelle le défunt reproduisait en sens inverse les pérégrinations de ses ancêtres Mexica venus du nord.

Voyage des défunts vers le Mictlan[modifier | modifier le code]

Le teyolia du défunt devait traverser un certain nombre de strates de l'inframonde et affronter un certain nombre d'épreuves avant d'arriver au royaume de Mictlantecuhtli

Hormis des mentions occasionnelles, il n'existe que deux sources détaillées concernant le voyage des défunts vers le Mictlan: Bernardino de Sahagun dans le Codex de florence ainsi que dans «L'histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne d'une part, et le Codex Vaticanus A d'autre part . Elles présentent des similitudes mais diffèrent sur un certain nombre de points. Le Codex Vaticanus A présente le tableau le plus clair[8]

Les deux premières pages du codex Vaticanus A mentionnent en caractères latins et représentent de manière graphique le passage par les lieux suivants[9] :

  1. Tlalticpac[10] : «la terre». Elle est représentée graphiquement par un champ et trois plants de maïs. Située en retrait par rapport aux autres niveaux dans la représentation du monde, elle est comptée dans les neuf niveaux de l'inframonde[11].
  2. Apano huya (apanohuayan[12]) : «passage de l'eau»[13]. Il est représenté par un rectangle bleu contenant des coquillages et surmonté d'une tête de chien.
  3. Tepetli monanamycia (tepetl monanamycian) : «lieu où se rencontrent les montagnes». Il est représenté par un homme entre deux montagnes.
  4. Yztepetl (Itztepetl) : «montagne d'obsidienne». Elle est représentée par un homme faisant face à une montagne dans laquelle sont fichés des silex.
  5. Yeehecaya (Itzehecayan) : «lieu du vent d'obsidienne». il est représenté par les méandres du vent dans lesquels sont fichées des silex.
  6. Pacoecoetlacaya (Pancuecuetlacayan) : «lieu où flottent les drapeaux». Il est représenté par trois bannières ressemblant aux drapeaux que portent les individus destinés au sacrifice.
  7. Temiminaloya (Temiminaloyan) : «lieu où les gens sont fléchés». Il est représenté par un homme couché atteint par trois flèches.
  8. Teocoylqualoya (teyollocualoyan) : «lieu où sont mangés les coeurs des gens». Il est représenté par un coeur humain qu'un carnassier s'apprête à dévorer.
  9. Yzmictlan Apochcaloca (Itzmictlan) : «lieu de l'obsidienne des morts» ou «lieu sans orifice pour la fumée»

Sahagún ne mentionne que huit endroits. Dans le Codex de Florence figurent des appellations en nahuatl. Dans l'appendice du Livre III de l' Histoire générale des choses de Nouvelle-Espagne, au moment de la préparation du corps, on s'adresse au défunt et on lui mentionne les différentes étapes par lesquelles il passera :

  1. Tepetl imonamiqujale ou «les deux sierras qui se touchent»[14]
  2. Qujpia yn coatl ou «le chemin sur lequel un serpent attend le défunt»
  3. Xochitonal ou «l'endroit où se trouve le lézard vert qu'on appelle Xochitonal»
  4. Chicuey ixtlatoatl ou «huit déserts»
  5. Chicuetiliuhcan ou «huit collines»
  6. Itzehecaian ou «le vent des navajas qui s'appelle itzehecayan»
  7. Chiconahuapan ou «le fleuve de l'enfer nommé Chiconauapan»
  8. le défunt arrive «devant le diable appelé Mictlantecutli»

À l'examen des sources, il faut bien constater que nos informations sur les différents niveaux du cosmos sont peu nombreuses et confuses[8]. La comparaison entre les deux principales sources écrites sur le chemin suivi dans le monde souterrain, les lignes que Sahagún consacre aux rites funéraires ainsi que les enquêtes menées au XXe siècle par des anthropologues auprès de différents groupes indigènes - nahuas ou non - à propos du voyage, permet de dégager certaines idées. Le concept le plus récurrent est celui d'un chien qui facilite le passage lors de la traversée d'un cours d'eau. Il est visualisé dans le Codex Vaticanus A par la tête de chien surmontant un rectangle bleu. Sahagún mentionne que lors des funérailles on tuait un petit chien roux, qui, au bout de quatre années, devait aider le défunt pour traverser un fleuve nommé Chiconauapan en le transportant sur son dos[15]. C'est également l'élément le plus constant dans les enquêtes anthropologiques. Curieusement, alors que Sahagún affirme que ni les chiens noirs ni les blancs ne permettaient de traverser, dans les récits modernes, le chien est souvent noir[16]. Dans les lieux qu'il traverse le défunt doit faire face à de nombreux dangers : Sahagún explique qu'on l'équipait de «papiers» pour les affronter. Certains éléments demeurent obscurs, comme le «lieu où flottent les drapeaux» ou le «lieu où les gens sont fléchés» mentionnés par le Codex Vaticanus A. Nathalie Ragot reconnaît que «ces deux passages restent pour nous énigmatiques»[17].

Mythe de la création des hommes[modifier | modifier le code]

Dans le mythe de la création des hommes, Quetzalcoatl se rend au Mictlan d'où il rapporte les os des humains des créations précédentes. Il s'en sert ensuite pour créer l'humanité actuelle.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Bernardino de Sahagún (trad. D. Jourdanet et Remi Siméon), Histoire générale des choses de la nouvelle-Espagne, Paris, G. Masson,‎ 1880
  • Danièle Dehouve et Anne-Marie Vié-Wohrer, Le monde des Aztèques, Paris, Riveneuve éditions,‎ 2008
  • Christian Duverger, L'origine des Aztèques, Seuil,‎ 2003
  • Michel Graulich, Mythes et rituels du Mexique ancien préhispanique, Bruxelles, Académie royale de Belgique,‎ 1982
  • (es) Alfredo López Austin, Cuerpo humano e ideología : las concepciones de los antiguos Nahuas, Universidad Nacional Autónoma de México, Instituto de Investigaciones Antropológicas,‎ 1980
  • (en) Mary Miller et Karl Taube, The Gods and Symbols of Ancient Mexico and the Maya, Thames & Hudson,‎ 1993
  • Nathalie Ragot, Les au-delàs aztèques, Archaeopress,‎ 2000

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Graulich 1982, p. 254
  2. Graulich 1982, p. 253
  3. Dehouve et Vié-Wohrer 2008, p. 258
  4. Ragot 2000, p. 111
  5. Dehouve et Vié-Wohrer 2008, p. 256
  6. Ragot 2000, p. 100
  7. Duverger 2003, p. 286
  8. a et b López Austin 1980, p. 61
  9. Ragot 2000, p. 89
  10. graphie du codex Vaticanus A en italiques
  11. Miller et Taube 1993, p. 177
  12. entre parenthèses lecture proposée parLópez Austin 1980, p. 63
  13. traduction proposée par López Austin
  14. Sahagún 1880, p. 223
  15. Sahagún 1880, p. 224
  16. Ragot 2000, p. 95
  17. Ragot 2000, p. 97