Maxi-Procès

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Le Maxi-Procès (en Maxiprocesso) est un procès qui s'est tenu en Sicile de février 1986 jusqu'en décembre 1987 et au cours duquel des centaines de prévenus ont été condamnés pour de nombreux crimes liés aux activités de la Mafia, grâce au témoignage d'un ancien chef mafieux devenu un repenti. Le succès du procès a conduit d'autres membres de la Mafia à témoigner contre leurs anciens associés. Cela a permis de démanteler une quantité significative de trafics de drogue organisés par la Mafia, et a endommagé les relations entre les familles siciliennes et américaines.

Contexte[modifier | modifier le code]

L'existence des crimes de la Mafia a été niée ou minimisée par de nombreuses personnes représentant les autorités, malgré les preuves de ses activités criminelles depuis le XIXe siècle. Cela peut s'expliquer en partie par trois méthodes particulières utilisées par la Mafia pour bénéficier d'une quasi-immunité et tenir les enquêtes à distance : acheter les gens importants, éliminer les auteurs de fuites réelles ou supposées au sein de sa propre organisation, et menacer voire tuer les personnes représentant une menace (juges, avocats, témoins, politiciens, etc.). En réalité, ce n'est qu'en 1980 qu'il a été suggéré, par le député communiste sicilien Pio La Torre, que l'appartenance à la Mafia devrait être en soi considérée comme un crime. Cette loi n'a été promulguée que deux ans plus tard, après l'assassinat de La Torre.

Au début des années 1980, la seconde guerre de la Mafia fait rage, et le chef du clan des Corléonais, Salvatore Riina, fait décimer les autres familles mafieuses. Des centaines de personnes sont assassinées, y compris des membres des forces de l'ordre, dont le général Carlo Alberto Dalla Chiesa, chef du contre-terrorisme, auteur de l'arrestation des fondateurs des Brigades rouges en 1974. L'exaspération croissante de l'opinion publique face à cette vague meurtrière, donne la motivation nécessaire à des magistrats tels que Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, pour essayer de porter des coups sévères à l'imposante organisation criminelle sur l'île.

La préparation du Maxi-Procès a été réalisée avec l'enquête préliminaire du pool de magistrats antimafia de Palerme, créé par le juge Rocco Chinnici et comprenant les juges Falcone, Borsellino, Giuseppe Di Lello et Leonardo Guarnotta. Après le meurtre de Chinnici en juillet 1983, son successeur, Antonino Caponetto prend la tête du pool. Le pool antimafia était un groupe de juges d'instruction travaillant ensemble étroitement, partageant des informations sur des affaires liées entre elles, pour éviter qu'une seule personne devienne le seul détenteur d'information sur un cas spécifique et soit par là-même une cible solitaire.

Le tribunal et les accusés[modifier | modifier le code]

Jamais auparavant, dans l'histoire de la Mafia, il y avait eu autant de mafiosi jugés en même temps. En tout, 474 accusés étaient inculpés, mais 119 d'entre eux ont été jugés par contumace, puisqu'ils étaient fugitifs et toujours en cavale, y compris le chef Salvatore Riina. Luciano Liggio, prédécesseur de Riina était parmi les accusés présents et ne demanda pas d'avocat, plaidant lui-même sa cause. Parmi les prévenus figuraient aussi Pippo Calò et Michele Greco, l'oncle du redoutable tueur Pino Greco.

Le Maxi-Procès s'est déroulé dans un endroit à proximité de la prison d'Ucciardone, à Palerme (prison dans laquelle fut jouée la pièce I mafiusi di la Vicaria di Palermo, Les mafistes de la prison de Palerme, de Giuseppe Rizzotto (en) à partir de 1863, titre à l'origine du terme mafia[1]), dans un bunker spécialement conçu et construit pour cette occasion. C'était un vaste bâtiment de forme octogonale en béton armé, capable de résister à des attaques de roquettes. À l'intérieur, il y avait des cages construites le long des murs verts, dans lesquelles étaient installés les accusés en grands groupes. À l'intérieur de cette structure, il y avait plusieurs centaines de journalistes, des carabinieri portant des mitraillettes et un système de défense antiaérienne.

Le procès[modifier | modifier le code]

Après plusieurs années de préparation, le procès a démarré le 10 février 1986. Le président du tribunal était le juge Alfonso Giordano, assisté par deux autres juges, susceptibles de le remplacer s'il lui arrivait un malheur avant la fin de ce procès prévu pour être très long. Les charges retenues contre les accusés comprenaient 120 meurtres, du trafic de drogue, des extorsions, et, puisque la nouvelle loi en faisait un crime, pour la première fois elle fut mise en application, l'appartenance à la Mafia était retenue comme chef d'accusation.

Le juge Giordano a reçu beaucoup d'éloges pour sa patience et son équité sur ce dossier aussi monumental avec autant d'accusés. Certains d'entre eux se livraient à des comportements perturbateurs, voire inquiétants, ainsi l'un des accusés s'est littéralement agrafé la bouche pour signifier son refus de parler, un autre a feint la folie en criant fréquemment et en se battant avec les gardes, même en étant dans une camisole de force, un autre encore menaçait de se couper la gorge si l'une de ses déclarations n'était pas lue à la cour.

La plupart des témoignages les plus cruciaux provenaient du pentiti (repenti) Tommaso Buscetta, un mafioso arrêté en 1982 au Brésil, où il avait fui deux ans auparavant, pour échapper à une peine de prison pour un double meurtre. Il avait perdu de nombreux proches durant la guerre mafieuse, dont deux fils, ainsi que de nombreux mafiosi alliés, tels que Stefano Bontade et Salvatore Inzerillo, et avait donc décidé de coopérer avec les juges siciliens. Le clan des Corléonais a poursuivi la vendetta contre Buscetta en tuant encore d'autres de ses proches. Témoigner contre les Corléonais était le seul moyen qu'il lui restait pour se venger des meurtres des membres de sa famille et de ses amis.

Certains témoignages du repenti Leonardo Vitale ont également été présentés de façon posthume. Bien que Buscetta soit largement considéré comme le premier des pentiti (et fût certainement le premier à être pris au sérieux), en 1973, Leonardo Vitale, âgé de 32 ans alors, s'était déjà livré à la police de Palerme pour se confesser sur son appartenance à la Mafia. Il avait avoué avoir commis de nombreux crimes pour elle, dont deux meurtres. Il avait prétendu être dans une « crise spirituelle » et ressentir des remords. Toutefois, ses informations avaient été largement ignorées, à cause de son comportement étrange, telle que l'auto-mutilation comme forme de pénitence, ce qui le faisait considérer comme un malade mental, et ses confessions comme peu dignes d'intérêts. Les seuls mafioso condamnés grâce à son témoignage avaient été Vitale lui-même et son oncle. Vitale a été interné dans un asile psychiatrique, et relâché en juin 1984, six mois avant d'être abattu.

Plusieurs critiques ont été faites à propos du Maxi-Procès. Certains commentateurs ont suggéré que les accusés étaient les victimes d'une sorte de vendetta des juges. L'écrivain sicilien Leonardo Sciascia a dit : « Il n'y a rien de mieux pour faire une bonne carrière dans la magistrature que de participer aux procès contre la Mafia. » Le cardinal Salvatore Pappalardo a répondu à une interview controversée, dans laquelle il disait que le Maxi-Procès était un « spectacle oppressant » et que l'avortement avait tué plus de personnes que la Mafia. D'autres critiques estimaient que la parole des témoins (essentiellement celle de Buscetta) n'était pas un moyen fiable de juger d'autres personnes, étant donné qu'un informateur, même repenti, est toujours un ancien criminel, menteur et meurtrier, et pourrait modifier son témoignage en fonction des ses intérêts et de sa volonté de se venger. Il a également été dit qu'un procès aussi énorme, une tentative de « délivrer la justice en vrac » comme l'a écrit un journaliste, avec autant d'accusés, n'était pas le meilleur moyen de traiter chaque cas.

Les informations qu'a données Buscetta aux juges Falcone et Borsellino étaient extrêmement importantes et ont été qualifiées de « Théorème de Buscetta », faisant de l'affirmation de l'existence d'une Mafia structurée le point central de cette affaire. Buscetta a donné une nouvelle compréhension du fonctionnement de la Mafia et de la façon dont la hiérarchie clandestine de la Coupole sicilienne (Commission de la Mafia sicilienne) s'accordait sur la politique et les affaires de la Mafia. Pour la première fois, une instruction judiciaire a considéré la Mafia comme une entité plutôt qu'un ensemble de crimes particuliers.

Les verdicts[modifier | modifier le code]

Le procès s'est terminé le 16 décembre 1987, presque deux ans après son début. Les verdicts ont été prononcés à partir de 7h30 et pendant une heure. Sur les 474 accusés, présents ou absents, 360 ont été condamnés. Un total de 2 665 années de prisons ont été prononcées, sans compter les peines de prison à perpétuité prononcées pour 19 chefs ou tueurs de la Mafia, dont Michele Greco, Giuseppe Marchese, ainsi que pour les absents Salvatore Riina, Giuseppe Lucchese et Bernardo Provenzano. La justice ignorait que certains de ceux condamnés par contumace étaient morts au moment du verdict, parmi eux Filippo Marchese, Rosario Riccobono et Giuseppe Greco. Mario Prestifilippo était également jugé en son absence, mais a été abattu en pleine rue pendant que le procès se déroulait.

114 accusés ont été acquittés, dont Luciano Leggio, déjà emprisonné, qui était accusé d'avoir dirigé la famille mafieuse de Corleone depuis sa cellule, et d'avoir ordonné le meurtre de Cesare Terranova, juge qui l'avait condamné en 1970. Le jury a décidé qu'il n'y avait pas assez de preuves. Cela n'a pas changé grand chose pour Leggio, déjà condamné à perpétuité à cause d'une condamnation précédente pour meurtre, et il est mort en prison six ans plus tard. Le nombre significatif d'acquittés a fait taire certaines critiques qui avaient supposé que le procès était un spectacle où il était prévu que tout le monde serait condamné. Parmi ceux qui ont été acquittés, 18 ont plus tard été assassinés par la Mafia, dont Antoninio Ciulla, abattu une heure après avoir été libéré, alors qu'il se rendait en voiture vers une fête en son honneur.

Les appels[modifier | modifier le code]

Le Maxi-Procès a largement été considéré comme un succès. Toutefois, la procédure d'appel a vite été lancée, ce qui a eu pour conséquence de nombreuses relaxes pour des vices de procédure. La plupart ont été dues à Corrado Carnevale, un juge suspecté d'être corrompu par la Mafia, qui avait le contrôle de la plupart de ces procédures d'appel, grâce à l'intervention de Salvatore Lima, politicien notoirement lié à la Mafia. Carnevale était surnommé l'Ammazza-Sentenze (le tueur de sentences), à cause de sa tendance à casser les condamnations de mafiosi à cause de vices de procédures. Par exemple, à cause d'écoutes téléphoniques présentées comme preuves, avec des références codées (« chemises », « costumes ») évidentes pour parler de stupéfiants, il a rejeté certaines condamnations pour trafic de drogue, quand bien même il était bien connu que ces mots étaient employés par les trafiquants. Il a également relâché un mafioso qui avait été condamné pour meurtre, pour raisons médicales. Bien qu'étant supposé être à l'article de la mort, ce dernier a immédiatement fui au Brésil avec sa famille et sa fortune. En 1989, seuls 60 accusés restaient derrière les barreaux, et pour nombre d'entre eux, ce n'était pas dans des conditions difficiles, certains bénéficiant d'un traitement agréable dans les hôpitaux pénitentiaires, où ils simulaient des maladies imaginaires. Un mafioso condamné disposait pour lui-même d'une partie d'une clinique privée, et avait plusieurs personnels à son service, étant supposé souffrir d'une tumeur au cerveau, qui curieusement ne présentait aucun symptôme.

Les juges Falcone et Borsellino se sont plaints de cette situation, mais ont eu du mal à se faire entendre, l'élan antimafia de l'État étant alors retombé. Un informateur a raconté plus tard que la Mafia a toléré le Maxi-Procès, car elle considérait que ceux qui seraient condamnés seraient relâchés une fois que l'intérêt du public pour cet événement se serait tari, et qu'elle pourrait poursuivre ses affaires comme d'habitude. Pendant un temps, il a semblé que cette analyse était exacte.

Le rejet des appels et l'assassinat des juges[modifier | modifier le code]

En janvier 1992, les juges Falcone et Borsellino sont parvenus à être chargés des prochaines procédures d'appel du Maxi-Procès. Non seulement ils ont rejeté plusieurs appels, mais ont remis en question plusieurs de ceux qui avaient été auparavant examinés en faveur des mafiosi, parvenant ainsi à annuler l'acquittement de nombre d'entre eux qui étaient sortis de prison comme des fanfarons, mais devaient y revenir, pour certains à perpétuité. Ces nouvelles condamnations furent confirmées par la Cour de cassation italienne. Cela a évidemment mis en colère les chefs de la Mafia, en particulier Salvatore Riina, qui avait espéré, pendant sa cavale, que sa condamnation pour meurtre serait annulée, et qu'il pourrait sortir au grand jour pour jouir de son immense fortune.

Durant l'été 1992, Falcone et Borsellino ont été assassinés lors d'attentats à la bombe spectaculaires. Cela a choqué et consterné l'opinion publique, et une importante répression antimafia a sérieusement affaibli l'organisation criminelle. Salvatore Riina a finalement été arrêté, ainsi que d'autres mafiosi comme Giovanni Brusca, auteur de l'attentat contre Falcone. Corrado Carnevale, le juge tueur de sentences, a été limogé et emprisonné à cause de ses liens avec la Mafia. Néanmoins, il a été acquitté par la Cour de cassation le 30 octobre 2002 et réintégré dans la magistrature en 2007. Salvatore Lima aurait probablement connu un sort similaire, mais il a été assassiné par la Mafia en 1992, pour ne pas avoir été capable d'éviter le rejet des appels.

Il est impossible de déterminer si le Maxi-Procès a été un succès ou non, sans tenir compte des événements qui ont suivi. Le premier succès, à son commencement a été de décrypter l'organisation de la Mafia, et de la considérer comme telle, plutôt que comme une somme d'individus criminels. Cette approche avait déjà été adoptée aux États-Unis, via la loi RICO (Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act), qui a inspiré une loi similaire en Italie. Certains commentateurs ont avancé que les procédures d'appel corrompues ont largement défait le travail initial du procès, mais, bien que cela a pris plusieurs années et couté la vie à deux juges, le Maxi-Procès a finalement déclenché une réaction en chaîne qui a causé un affaiblissement au moins temporaire de la Mafia, et permis de capturer plusieurs responsables de la Mafia en cavale, comme Riina et Brusca.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. John Dickie (2004), Cosa Nostra. La mafia sicilienne de 1860 à nos jours, éd. Perrin, 2007, en particulier chapitre I

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (fr) John Dickie, Cosa Nostra : La Mafia sicilienne de 1860 à nos jours, Paris, Perrin, coll. « Tempus »,‎ 2006, 510 p. (ISBN 978-2262027278)
  • (en) Alison Jamison, The Antimafia : Italy’s fight against organized crime, Londres, Macmilan,‎ 2000, 280 p. (ISBN 978-0312229115)
  • (fr) Salvatore Lupo, Histoire de la mafia : Des origines à nos jours, Paris, Flammarion, coll. « Champs Histoire »,‎ 2009, 398 p. (ISBN 978-2081224995)