Massacres des Polonais en Volhynie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Massacre des Polonais en Volhynie
Image illustrative de l'article Massacres des Polonais en Volhynie
Victimes de l'UPA, à Lipniki, en Pologne, en 1943.

Date 1942 - 1945
Lieu Volhynie
Victimes Civils polonais
Morts 35 000 à 80 000
Auteurs OUN-r Flag 1941.svg UPA
Guerre Seconde Guerre mondiale

Le massacre des Polonais en Volhynie (ukrainien : Волинська трагедія - Tragédie volhynienne vol, polonais : Rzeź wołyńska - Massacre volhynien) a été une épuration ethnique pendant la Seconde Guerre mondiale. Les historiens estiment qu'à cette occasion jusqu'à 80 000 civils polonais ont été massacrés par des membres de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (Ukrainska Povstanska Armiya, ou UPA, Українська Повстанська Армія). Dans la même période, des milices polonaises exterminèrent des milliers de paysans ukrainiens. Aujourd'hui encore, les deux parties se rejettent la responsabilité du déclenchement des massacres en s'en accusant mutuellement. Il reste probable que le conflit fut encouragé, voire provoqué par l'Allemagne nazie qui occupait la région pendant la tragédie.

Les massacres ont été commis entre 1942 et 1944, avec de nombreuses victimes durant l'été et l'automne 1943.

Arrière-Plan[modifier | modifier le code]

Population à la veille de la Première Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

La Volhynie, région peuplée majoritairement d'Ukrainiens (paysans avant tout) faisait partie de l'Empire russe qui y mena une forte politique de russification à la différence de la Galicie autrichienne dont le gouvernement à Vienne permit le développement d'une certaine autonomie culturelle voire politique - Lemberg (Lviv), et non Cracovie, en était le siège du parlement local où existait une sur-représentation des propriétaires terriens polonais avant la Première Guerre mondiale. Y vivaient également de nombreux Juifs et Polonais.

La présence des Juifs remonte au Xe siècle et leur installation progressive, surtout dans les villes et bourgs, par la volonté colonisatrice des maîtres de ces contrées (la Rus' de Kiev et ses successeurs, les principautés russes, les Mongols, le Grand Duché de Lituanie, héritier de la première civilisation russe et surtout le Royaume de Pologne) n'est interrompue que pendant de courtes périodes. Ils sont expulsés de Lituanie entre 1495 et 1503, massacrés ou noyés avec les catholiques et les Karaïm (Karaïtes) lors de la révolte cosaque de l'hetman Chmielnicki (Khmielnitski)en 1648-1649 contre le pouvoir polonais. Ils obtiennent des privilèges (XIVe siècle) et même le statut d'égalité (XVIe siècle) avec les chrétiens de la part des ducs de Lituanie et rois de Pologne dans les villes comme Kowel ou Luck. La Diète de 1775 permettait aux Juifs la liberté d’acquérir la terre et le pouvoir russe entama dès la première moitié du XIXe siècle une politique de colonisation juive des campagnes dans les provinces occidentales (selon Léon Babicki : 33 000 agriculteurs juifs en 1859, chiffre contesté par certains historiens) mais qui fut stoppée à partir de 1861). Ils constituaient la majorité des habitants de villes et bourgades (en 1897 : 48 % à Kowel et 60 % à Luck). Victimes de pogroms opérés lors des passages de l’armée de la RPU ou de ses détachements dirigés par des « atamans », comme ce fut le cas plus à l’Est (cf. « Petlioura »). Toutes les communautés juives ont été anéanties en 1942 (cf. Shoah par balles, l'histoire oubliée, le documentaire de Romain Icard passé le 12.03.2008 sur France 3).

La présence des Polonais est due aux siècles de la domination polonaise. La noblesse locale fut polonisée et se convertit au catholicisme, déjà avant les partages de la Pologne. Une partie de la noblesse, qui était originaire d'outre Bug, rivière séparant grosso modo le monde catholique du monde orthodoxe ainsi que des paysans invités par elle à défricher et travailler la terre, reçut des donations royales qui, ces dernières, étaient destinées aussi aux institutions ecclésiastiques catholiques, à partir de l'Union de Lublin. Les grandes familles princières ruthènes constituaient une petite minorité de magnats détenant des grandes propriétés terriennes (latifundia) comme les Czartoryski, les Rzewuski, les Czacki ou les Wiśniowiecki (encore en 1830 les maréchaux de la noblesse de Volhynie étaient tous des Polonais). Ouverts à la culture occidentale, parlant français, ils habitaient des résidences entourées de parcs et jardins comparables à celles des grandes familles aristocratiques françaises d'avant la Révolution. Certaines familles pratiquaient le mécénat et permirent le fonctionnement des institutions ecclésiastiques et scolaires. Tadeusz Czacki, par exemple, est à l'origine de la fondation en 1803 du lycée de Krzemieniec, appelé l'« Athènes de Volhynie », une sorte d'université polonaise, fréquentée par Juliusz Słowacki (ce grand poète romantique aux yeux des Polonais est aussi l'auteur d'un drame consacré à un héros ukrainien, Mazepa). Mais les milliers de nobles qui reçurent une formation intellectuelle dans les établissements scolaires polonais, laïques ou ecclésiastiques s'étaient appauvris durant le XVIIIe et le XIXe siècles, victimes des aléas de la vie mais aussi des répressions russes après les insurrections de 1831 et 1863 (confiscations et déportations). Il faut rappeler ici que ces hobereaux, cultivant eux-mêmes parfois la terre (leur habitat, encore dans l'entre-deux-guerres, se distinguait clairement de celui des anciens serfs par la présence de deux colonnes à l'entrée, à l'image du typique manoir noble) constituaient une élite dans ces territoires face aux paysans ukrainiens, asservis jusqu'en 1861, corvéables à merci et analphabètes. Alors que les bâtiments ecclésiastiques catholiques, fondations des nobles, étaient construits en pierre et brique, les églises orthodoxes, souvent l’œuvre de la piété populaire, étaient de petite taille et en bois. La moitié des latifundia passa après 1863 aux mains russes par le biais de confiscation ou de vente. Leur parcellisation permit l'achat de petits lots par les colons tchèques et allemands appelés par le pouvoir tsariste afin de contrer la présence polonaise, alors que les masses paysannes ukrainiennes souffraient du manque de terre. Certains propriétaires polonais réussirent à garder la main sur leurs terres par le biais d'achats fictifs, opérés grâce aux intermédiaires juifs qui les administraient en leur nom, alors que l'oukase impérial interdisait l'installation de Polonais catholiques en Volhynie. À la suite de la première révolution (1905) l'édit impérial de tolérance de 1906 autorisa la construction des églises catholiques en ville alors que celles confisquées au profit des orthodoxes avaient subi des transformations de style.

À côté de ces deux catégories de population on trouvait des Tchèques et des Allemands, déjà évoqués, des Russes associés à l'occupation, des Arméniens, originaires de la Crimée, présents ici, comme les Karaïm, depuis le XIVe siècle. En 1914, à titre d'exemple, la capitale de la région, siège du gouverneur russe, Luck comptait 30 000 habitants dont 24 000 Juifs, 2 300 Russes, 2 000 Polonais, 170 Allemands, 150 Karaïm, 100 Tchèques et une dizaine de familles arméniennes et musulmanes (Tatars).

« Triangle volhynien » - Histoire de relations entre Ukrainiens, Polonais et Russes[modifier | modifier le code]

La République des Deux Nations[modifier | modifier le code]

À la suite de l’Union de Lublin de 1569 les territoires de l’Ukraine actuelle furent incorporés à la Couronne de Pologne malgré les protestations des députés ruthènes du Grand Duché de Lituanie (État jusque là en union personnelle avec le Royaume de Pologne). La voïvodie de Volhynie (capitale Luck) devint la propriété du roi. En 1596 les évêques ruthènes (ukrainiens) orthodoxes furent contraints par le roi de la nouvelle dynastie des Vasa, d’origine suédoise, Sigismond III, de signer une nouvelle fois l’Union lors du synode de Brest Litovsk (Brześć Litewski) et d’accepter l’autorité du pape. Cette réunion des évêques créait l’Église grecque-catholique ukrainienne (uniate) à l’image de celle déjà existante en Russie Rouge qui appartenait à la Pologne depuis le XIVe siècle.

L’Ukraine fut le théâtre de nombreux soulèvements de Cosaques (p.ex. celui de Nalewajka, lis : Nalévaïka, en 1637-1638) écrasés par les Polonais. Ils exprimaient le plus souvent le mécontentement de nature sociale (cf. révolte sociale des « Haïdamaks ») comme l’assujettissement des paysans ukrainiens libres aux seigneurs polonais qui s’étaient taillé des grands domaines (latifundia) ou religieuse, bien que la politique du gouvernement polonais à l’égard des orthodoxes fût relativement tolérante dans la première moitié du XVIIe siècle. Le plus important fut celui de Bohdan Chmielnicki-Khmielnitski (considéré comme le premier chef de l’État ukrainien indépendant par les Ukrainiens eux-mêmes) qui, commandant en 1647 une « sotnia » cosaque (détachement), organisa un putsch militaire, une révolte locale dont le prétexte était le refus de la Diète d’augmenter le nombre de Cosaques « enregistrés », promesse du roi Ladislas IV lors des préparatifs de guerre conte l’Empire ottoman, et qui se transforma en insurrection générale de toutes les terres ukrainiennes gagnant la bourgeoisie des villes et le bas clergé. La raison donnée était la défense de l’orthodoxie contre les « persécutions » des catholiques polonais mais en réalité il s’agissait, pour les Cosaques Zaporogues (transdniepriens), de la restauration des « libertés » confisquées 10 ans plus tôt. Khmielnitski se fit élire « hetman », signa une alliance avec les Tatars de Crimée et attaqua la Volhynie et la Russie rouge avec des milliers de paysans ukrainiens révoltés contre les seigneurs polonais. La haine des Polonais et des Juifs fut à l’origine des pogroms perpétrés lors de traversées d’armées cosaques. Les échos de cette catastrophe atteignirent, par le biais de commerçants juifs, l’Europe occidentale et sont encore présents dans les chants hassidiques. On connaît l’histoire de la petite armée du grand seigneur polonais de Volhynie, « kniaz » (prince) Jeremi Wiśniowiecki qui, pénétrant par le nord, repoussa momentanément les armées de Khmielnitski et permit aux nombreux Juifs d’être sauvés. Le prince, piètre stratège, comme écrit Paweł Jasienica suivant l’opinion de ses contemporains, se fit connaître par sa cruauté à l’égard des paysans révoltés, faits prisonniers (décapitations, pendaisons et empalements sur les places de villes et bourgades) mais ce n’était que la réponse aux exactions commises sur les prisonniers nobles par le chef cosaque Maxime Krzywonos (Nez Tordu). Il faut rappeler que les Juifs installés dans ces territoires par le pouvoir polonais, servaient souvent d’intermédiaires entre les paysans asservis et les grands seigneurs, aubergistes à qui on avait octroyé le privilège de vente d’alcool, commerçants concurrents des chrétiens, artisans dans les villes et bourgades, ils étaient aussi des collecteurs d’impôts pour le compte des princes. Ainsi la fureur paysanne, soutenue par le clergé orthodoxe se dirigea contre ces « Judas déicides ». Léopol (Lwów-Lviv) fut assiégée et l’armée de Khmielnitski atteignit le Bug, frontière de la Petite-Pologne. Les accords temporaires signés à Zborov-Zbaraż (août 1648), après la défaite polonaise à Pilawce (lis Pilavtsé), prévoyaient l’enregistrement de 40.000 Cosaques qui devaient résider dans les Oblast de Kiev, Braclav et Tchernihev, interdisaient le maintien des troupes de la Couronne dans ces territoires, abolissaient l’Union des Églises, expulsaient Juifs et jésuites et donnaient l’administration de ces voïvodies aux nobles orthodoxes. C’était, certes, une victoire des Cosaques Zaporogues qui en fait aspiraient à l’assimilation à la noblesse polonaise mais pas celle des revendications paysannes, le régime social n’étant pas remis en question, ni celle des ambitions de l’hetman.

Pendant les guerres cosaques naquit l’idée de la fédération des Trois Nations (idée prônée par le voïévode de Kiev, Marian Kisiel et le nouveau roi, Jean Casimir Vasa), les Ukrainiens étant son troisième élément, mais la noblesse polonaise et lituanienne s’y opposa et à Péréïaslav, en 1654, les délégués du tsar et de l’hetman négocièrent le traité final qui fit basculer du côté russe toute l’Ukraine orientale (rive droite du Dniepr). La guerre polono-russe fit diviser les Cosaques et en 1658 une partie d’eux opta pour la fédération, la République des Trois Nations qui resta lettre morte. L’armistice d’Androuchovo (1667), qui mit un terme au conflit entre la Pologne et la Moscovie, consacra le fait, alors que le traité de Karłowiec-Karlowitz de 1699 qui fixait la frontière sur le Dniestr donnait une partie méridionale à l’Empire ottoman (Bukovine et Bessarabie). La frontière entre les trois États resta stable pendant un siècle.

L’assimilation de l’Ukraine orientale s’accéléra. Le métropolite orthodoxe de Kiev reconnut, après l’assentiment du patriarche de Constantinople, l’autorité du patriarche de Moscou en 1684. Durant la guerre du Nord (1700-1709), opposant la Russie de Pierre le Grand à la Suède de Charles XII, apparut un chef cosaque ambitieux, Ivan Mazepa, qui lié d’abord à la Russie passa ensuite un accord avec la Pologne de Stanislas Leszczyński, soutenu par le roi de Suède, et avec Charles XII, lui-même, qui reconnut l’indépendance de l’Ukraine transdnieprienne contre l’appui des troupes cosaques zaporogues. Peu suivi par la population il fut frappé d’anathème par le clergé orthodoxe, soumis déjà à Moscou, et qui y voyait une alliance contre nature, vu la religion protestante du monarque suédois et le catholicisme de son protégé polonais. Le gouvernement russe ne considérait pas l’Ukraine autrement que comme une province russe, dans laquelle une armée cosaque, déjà mercenaire, gardait un statut d’autonomie ; il ne pouvait pas admettre la naissance d’un nouvel État indépendant. Les plans de Mazepa s’effondrèrent à Poltava (défaite suédoise, 1709) et son armée dut se réfugier chez le Turc. Les Russes en profitèrent pour accentuer la politique d’assimilation de l’Ukraine transdnieprienne. En 1720, un oukase interdit l’usage de la langue littéraire ukrainienne sauf, et avec réserves, pour les ouvrages religieux. Il s’agissait d’une langue qui comptait peu aux yeux des bureaucrates de l’entourage du tsar. Les parlers populaires n’étaient pas menacés puisqu’elles n’avaient guère d’expression écrite.

Le pays, dont la langue officielle était le russe, fut soumis à une politique centralisatrice et « uniformisatrice » qui s’appuyait sur les cadres nobiliaires. En 1764 le gouvernement supprima l’institution d’hetmanat et les régiments cosaques furent transformés en 10 régiments de carabiniers devant 6 ans de service. Les Cosaques du rang formèrent une catégorie de paysans libres alors que les paysans dépendant de la noblesse cosaque furent définitivement liés à la terre. Le servage s’étendit sur une bonne partie de l’Ukraine, comme c’était déjà le cas en Pologne, alors que l’Église ukrainienne, dont les biens furent sécularisés, suivait le sort de l’Église orthodoxe. Cependant l’Église de Kiev continua à jouer en Russie, au moins jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le rôle de la métropole intellectuelle des Slaves de l’Est en un temps où l’instruction était la chose de l’Église. Son Académie ecclésiastique, dont les cours étaient dispensés en latin, resta fort active et fournit à Moscou des prêtres instruits en y créant l’Académie slavo-gréco-latine en 1687 qui, il est vrai, devint bien vite un instrument de censure.

Partages de la Pologne[modifier | modifier le code]

En 1772 la République des Deux Nations, dont le roi élu par la noblesse était Stanislas II de Pologne, amant et favori de Catherine II la Grande, subit le premier partage entre les trois puissances voisines, Russie, Prusse et Autriche. Cette dernière occupa la Petite Pologne et la Russie rouge (Ruthénie) dont la capitale, Léopol, en lui donnant un nouveau nom de «royaume de Lodomérie et Galicie », à l’exception de Cracovie, restée polonaise, mais qui fut annexée plus tard, après l’insurrection de 1846. L’Ukraine, dont la Volhynie, resta polonaise, cependant en 1782 les Habsbourg lui arrachèrent illégalement une petite partie méridionale de cette dernière (district de Krzemieniec, lis-Kchémiéniets) en l’incorporant à la Galicie. Le 2e partage de 1793 fit entrer l’Ukraine dont la Volhynie, la Russie blanche, la Russie noire et la Polésie (territoires de la Biélorussie actuelle) dans le giron russe (cf. les cartes). Le 3e partage ne concerna pas les terres ruthènes mais les guerres napoléoniennes modifièrent les possessions russes qui avancèrent à l’Ouest (la partie méridionale de la Volhynie revenant à l’Empire moscovite). Les frontières dans ces régions restèrent stables ensuite (cf. la Sainte Alliance, née du Congrès de Vienne) jusqu’à la Première Guerre mondiale.

En 1769 éclata la guerre contre l’Empire ottoman et les Russes occupèrent la Bukovine, qu’ils évacuèrent après le traité de Koutchouk-Kaïnardji (1774), mais les Autrichiens prirent leur place et se firent céder par la Porte (1775) cette province. L’Autriche donna officiellement au pays le nom de Bukovine (nom slave qui veut dire« pays des forêts de hêtres »). Elle dépouilla entièrement l’Église orthodoxe de ses biens immenses et s’appliqua à peupler sa nouvelle province en y faisant venir des colons de Saxe et de Wurtemberg. Jusqu’en 1786 l’administration fut purement militaire. En 1787, la Bukovine fut réunie à la Galicie.

Territoires annexés par la Russie[modifier | modifier le code]

Les Russes créèrent 3 grandes provinces ukrainiennes dirigées par un gouverneur nommé par Saint-Pétersbourg, celles de Kiev, de Volhynie avec la capitale Zytomir-Zytomierz et de Podolie (Kamenets-Podolski). Au début il n’y eut pas de bouleversement social : Catherine II garantit aux nobles polonais leurs « droits » sur les paysans ukrainiens. Le nouveau pouvoir considérait les Ukrainiens comme une des branches du peuple russe (rossiïski, grand-russe et non ruski, ruthène) mais au début de l’occupation le pouvoir ne combattit pas avec acharnement le mouvement national ukrainien naissant. L’administration était à peine en formation et l’élément dominant à affaiblir était plutôt les propriétaires terriens polonais, surtout à partir de l’insurrection de 1831 (organisée par l’élément nobiliaire), qui éclata dans le royaume de Congrès et se propagea au-delà de sa frontière, dans les territoires lituaniens, biélorusses et ukrainiens.

C’est à l’extrême fin du XVIIIe siècle que l’on vit apparaître la langue littéraire ukrainienne par la publication de l’« Enéide travestie » d’Ivan Kotljarevskiï (1798) qui est considéré comme le véritable créateur de la langue ukrainienne moderne, dégagée d’un vocabulaire littéraire encombré de slavon et russe. Dans les milieux universitaires de Kharkov et Kiev et on s’intéressa à l’histoire et aux traditions populaires du pays. Certains s’engagèrent dans le mouvement décabriste, décapité en 1825, alors que d’autres étaient animés par un esprit panslave (cf. la confrérie de Cyrille et Méthode, société clandestine prônant le fédéralisme et l’égalité des peuples slaves, liquidée par le pouvoir en 1846) auquel on peut associer l’activité révolutionnaire et violemment anti-tsariste de Tarass Chevtchenko, poète romantique, condamné à 10 ans de déportation en Sibérie (cf. le film de 1951 du même titre de Savtchenko, terminé par son élève, Mikhaïl Paradjanov qui réalisa aussi « Rhapsodie ukrainienne » et surtout en 1965 « Chevaux de feu », révélation et triomphe international ; source Larousse, Dictionnaire du cinéma, 1995). En parallèle se développèrent dans les années 1830-1850 les études historiques ayant pour but de connaître le passé de la l’Ukraine. La publication en 1846 d’un faux patriotique « La légende historique de l’Ukraine », œuvre extraordinaire, autant par ses falsifications que par l’exposé ordonné des faits indubitables, et qui retrace le passé du pays depuis le royaume de Kiev jusqu’à la cosaqueries au XVIIIe devint « un plaidoyer historique et politique en faveur d’une Ukraine autonome, seule héritière de la Russie pré mongole, opposée à la Pologne catholique et à la Moscovie tatare ». (cf. E.Borchtchak, La légende historique…).

Mais la première manifestation d’une conscience nationale ukrainienne est le Livre de la Genèse du peuple ukrainien de Kostomarov, écrit en ukrainien et traduit en russe pour marquer la différence les deux « nations ». Au milieu du siècle les travaux du comparatiste Franc Miklošič et du philologue Oleksander Potebnia, fondateur de la langue scientifique, élevèrent définitivement l’ukrainien au statut de langue. L’insurrection de 1863 mit fin à cette relative tolérance, la question ukrainienne étant considérée par les insurgés comme polonaise. Le gouvernement russe affecta de croire à des menaces de séparatisme (qualifié de « mazepisme »).

Aussi l’année 1863 inaugura-t-elle une nouvelle politique de répression, appuyée par les milieux russes les plus nationalistes et définie par la circulaire de Valouïev de 1863. Les revues existantes furent supprimées, la censure sur la langue ukrainienne, renforcée (voici l’exemple du point de vue officiel : «… il n’y a jamais eu de langue petite-russe il n y en a pas et il ne peut pas y en avoir. La langue employée par le bas peuple n’est autre chose que du russe corrompu par l’influence polonaise «). Le nom d‘Ukraine comme celui de Pologne disparurent pour être remplacés par « Région du Sud-Ouest » et «  Pays de la Vistule ». L’oukase d’Ems de 1876 interdit toute publication en ukrainien.

L’industrialisation du pays fit grandir l’importance d’une bourgeoisie ukrainienne, attachée aux valeurs nationales, et grossir le nombre de patriotes actifs. En 1897 se tint un congrès illégal des « hromadas » (sociétés secrètes radicales à l’origine des nationalistes ukrainiens) d’où émergea une organisation générale qui se métamorphosa plus tard en Parti démocrate ukrainien (en 1904). L’année suivante à Poltava la commémoration du centenaire de la publication de l’« Enéide » de Kotljarevski se transforma en manifestation politique lorsque, après l’intervention des délégués de Galicie et de Bukovine dont l’adresse en ukrainien souleva l’enthousiasme des auditeurs, le délégué russe voulut à son tour s’exprimer dans sa langue maternelle, il se vit l’interdire par le représentant du gouvernement. Tous les délégués déchirèrent leurs adresses mais le scandale n’entraîna pas de sanctions. L’interdiction de présenter des rapports en ukrainien au congrès de l’archéologie de Kiev en 1899 suscita une vague de protestations dans les grandes villes. Les municipalités et un certain nombre de « zemstvo » (représentations de nobles) réclamèrent au gouvernement l’introduction de l’enseignement en ukrainien dans les écoles élémentaires. La jeune génération, plus radicale, cherchait à se rapprocher des mouvements révolutionnaires ou lançait des revendications extrémistes comme celle de Nicolas Mikhnovski d’une Ukraine «…seule, indivisible, libre, indépendante, des Carpates au Caucase », devise désavouée par son propre Parti révolutionnaire ukrainien dont le programme n’allait pas jusqu’à une rupture complète avec l’Empire. Mikhnovski fonda par la suite un nouveau parti (Pari national ukrainien).

La diversité des positions et l’émiettement d’un mouvement qui restait celui de minorités cultivées et engageait peu les masses populaires, sont les caractéristiques de la situation politique de l’Ukraine vers 1900. Le sort des paysans, la condition ouvrière, les libertés fondamentales et la participation au pouvoir étaient les préoccupations plus importantes à l’échelle de l‘Empire qui en plus commençait à réaliser les dangers apparus à l’échelle européenne et mondiale. La révolution de 1905 fit trembler le régime et obligea Nicolas II à des concessions. Les revues ukrainiennes se multiplièrent, la langue ukrainienne était enseignée à tous les niveaux, les œuvres de Chevtchenko et d’autres, publiées, et en 1907, l’Académie impériale reconnut que l’ukrainien n’était pas un simple dialecte du russe, mais une véritable langue. La première Douma, composée de 98 membres, comporta 40 députés ukrainiens, dans la deuxième ils étaient 47 mais dans la 3e, celle des « seigneurs », élue de façon moins démocratique, les Ukrainiens ne disposaient plus d’une tribune politique. La crainte de la guerre et le nationalisme grand-russien, poussa le gouvernement à rogner les libertés accordées. En 1910 ne paraissait qu’un seul quotidien en ukrainien, la « Rada » et la répression s’abattit sur le « séparatisme » ukrainien. Les hommes et les publications se réfugièrent de nouveau dans la clandestinité ou retrouvèrent le chemin de l’exil à l’étranger (Galicie ou Bukovine, Prague, Vienne ou Suisse). L’année 1914 à l’occasion du centenaire de la naissance de Chevtchenko fut le théâtre d’affrontements entre les nationalistes russes et ukrainiens. La presse gouvernementale, ultra nationaliste et cléricale déchaîna une campagne anti-ukrainienne, dans laquelle la Galicie orientale était perçue comme le »Piémont de l’Ukraine » : journaux restants interdits, écoles, bibliothèques, institutions scientifiques fermées. Un rapport au grand-duc Nicolas déclara : « l’ukrainisme n’est qu’une armée forgée par le gouvernement de Vienne ». La langue russe remplaça l’ukrainien et le clergé orthodoxe russe, venu de Kiev, exerça une forte pression sur le clergé uniate en vue de le rallier. Le métropolite E.V. Cheptytski, résidant à Lviv (Léopol), fut puni pour sa résistance et déporté en Russie, à Souzdal, dans la prison réservée aux ecclésiastiques. Ces mesures provoquèrent des protestations à la Douma dont celles de Milioukov et plus tard de Kerenski. Les empires centraux en allaient faire un bon usage pendant la Grande Guerre en soutenant un Comité de libération de l’Ukraine, créé à l’étranger et publiant des cartes du pays à libérer couvrant 900 000 km2 et qui s’étendait jusqu’à la Caspienne.

Territoires annexés par l’Autriche[modifier | modifier le code]

La situation des Ukrainiens se présentait tout autrement en Galicie autrichienne. Dans la première phase le processus de polonisation se poursuivit et le seul centre de développement du mouvement ukrainien était l’Église uniate, elle aussi, fortement polonisée. L’attitude des Polonais ressemblait à celle des Russes, c’est-à-dire, les Ukrainiens ne représentaient pas un cas particulier mais constituaient une branche ruthène du peuple polonais. C’est seulement lorsque les Ukrainiens apparurent comme une force politique puissante (après le Printemps des peuples et la création de la Hlovna Rada Ruska – Conseil principal ruthène) que Vienne décida de la politique de division et de détournement du sentiment national ukrainien contre les Polonais.

La Bukovine fut attachée en 1787 à la Galicie. La région, dont le fond était slave (Ruhènes des basses terres et les montagnards, appelés Huculs, lis-Houtsouls, et apparentés aux Ruthènes ; cf. déjà cité ci-dessus le film de Paradjanov « Chevaux de feu ») et moldave, et qui s’était enrichie entre le XIVe et XVIIe siècle d’éléments divers : roumanophones, arméniens, hongrois, polonais et juifs, avait déjà donc un caractère multiethnique, lorsque l’Autriche s’en empara. Les colons allemands et polonais (des montagnards de Silésie autrichienne, venus au début du XIXe s. puis d’autres tant que le pays appartenait à la Galicie) ainsi que les juifs fuyant l’Ukraine russe renforcèrent encore le caractère particulier de cette contrée. L’empereur Joseph II, qui nommait toute l’administration locale et les dignitaires ecclésiastiques, permit un certain développement de l’instruction en plusieurs langues (ukrainienne, roumaine, allemande, polonaise, hongroise et juive). Depuis 1849, elle forma, sauf dans une courte période (1859-1861), une province particulière de l’Empire sous le nom de «duché de Bukovine », avec un parlement local (LandtagCzernowitz. Sous François-Joseph Ier la vie culturelle de différentes communautés fut encouragée et sa capitale, Czernowitz en profita pour se moderniser (système de canalisation, électricité, pavement de rue et même tramway). Les ingénieurs polonais de Léopol construisirent le chemin de fer reliant la capitale de la Galicie à Jassy (en Roumanie) qui passait par Suczawa (Suceava en roumain) et Czernowitz et qui permettait la liaison mer Baltique-mer Noire. En 1875 on ouvrit dans la capitale du duché une université où se créèrent des organisations d’étudiants en fonction de leur appartenance ethnique dont « Soïouz »(Union) ukrainienne, « Allemania » et « Austria », « Ognisko » (Foyer) et « Lechia » polonaises ou encore « Karima » sioniste et « Zefira » et « Hebronia » juives.

Selon le recensement de 1857 la Bukovine comptait 4 558 000 habitants dont 44,6 % de Roumains, surtout au Sud, aux fortes différences sociales ; 38,2 % de Ruthènes et Huculs, pauvres paysans et bergers sans tradition citadine ; 6,4 % d’Allemands, employés, artisans qualifiés, ingénieurs de mine et de métallurgie ; 6,5 % de Juifs, habitant villes et bourgades, commerçants et artisans, médecins, avocats et journalistes ; 3 % de Polonais, citadins qui constituaient le 2e groupe ethnique dans la capitale après les Juifs ; 1,6 % de Hongrois ; 0,57 % de Russes vieux-croyants ayant fui les persécutions ; 0,1 % d’Arméniens. Trois quarts de la population, en majorité analphabète, vivaient des activités agricoles et pastorales en 1880 et ce jusqu’à la fin du XIXe siècle. Comme la majorité (60 %) des paysans n’avaient pas plus de 2 ha alors que 40 % des terres étaient détenues par les grands propriétaires il en résulta une forte émigration aux États-Unis et au Brésil (cf. « Bukovina Society of Americas » qui fonctionne encore aujourd’hui). Au début du XXe siècle la composition confessionnelle se présentait comme suit : orthodoxes (Roumains et Ukrainiens) – 68,44 % ; israélites – 12,86 % ; catholiques (Polonais, Hongrois et Allemands) - 12,23 % ; calvinistes et luthériens (Allemands et Hongrois) – 2,56 %, sans compter les vieux-croyants russes, les Arméniens catholiques et de rite oriental et les Roms (0,7 % - 6000 ?). Un des représentants des Juifs de Bukovine est l’écrivain israélien Aharon Appelfeld dont de nombreux livres ont été publiés en France par exemple son autobiographie « Histoire d’une vie » qui évoque la patrie perdue (une excellente bibliographie existe, malheureusement pour les francophones, en polonais (cf. Bukowina de Wikipédia).

La Ruthénie transcarpatique, appelée aussi subcarpatique par les Roumains et les Hongrois, relevait de Budapest depuis le XIIIe siècle et englobait la haute vallée de Cisa (Tisza en hongrois). Selon le recensement de 1846 la population comptait 469 000 habitants comme suit : 235 000 Ruthènes, 120 000 Hongrois, 65 000 Juifs, 14 000 Slovaques, 10 000 Allemands. Les Autrichiens y créèrent un réseau d’écoles primaires avec deux langues : ruthène et slovaque. La région subit des destructions dues aux révoltes et l’insurrection hongroise de 1848 et fut transformée momentanément en district ruthène séparé de la monarchie hongroise (1849-1850). Extrêmement pauvre, elle devint dans la seconde moitié du XIXe siècle une terre d’émigration vers les États-Unis, l’Uruguay, l’Argentine et l’Australie (entre 200 000 et 400 000 personnes). Le recensement de 1880 donna 59,5 % de Ruthènes, 25,7 % de Hongrois, 7,8 % d’Allemands, 4,1 % de Roumains, 2,1 % de Slovaques et Tchèques, 0,5 % pour les autres.

Après avoir signé un compromis avec les Polonais en 1861 (l’autonomie de Galicie consistait en la création du parlement local, Landtag, à Léopol, la polonisation de l’administration et de l’instruction ainsi que de l’université et de la polytechnique de Léopol et enfin la nomination du gouverneur polonais) contre leur appui au parlement de Vienne, les Autrichiens considérèrent le problème ukrainien comme une affaire interne polonaise. Néanmoins les Ukrainiens vivant sous la domination polonaise disposaient de bien meilleures conditions de développement de leur culture nationale que leurs frères vivant sous le joug tsariste. Autre raison de ce développement était le niveau de vie supérieur et ainsi que plus grand taux d’urbanisation en Lodomérie-Galicie. Les Ukrainiens habitaient sa partie orientale (Galicie orientale ou Ruthénie) avec Léopol et Przemyśl, mais constituaient une minorité dans les villes dominées par les Juifs et les Polonais. Ils revendiquaient la division de la Galicie, où à l’Est ils auraient la majorité, et le suffrage démocratique. Jusqu’à la fin de l’Empire austro-hongrois la vie politique de la Galicie fut dominée par les conservateurs, partisans du compromis mais l’éclosion des mouvements nationalistes préparait un sombre avenir.

Un courant russophile très fort portait l’intelligentsia ukrainienne vers le grand voisin de l’Est. Le fait qu’elle fut en partie cléricale et composée de prêtres uniates, frères de l’Église orthodoxe, n’affaiblit pas ce courant, alors que leurs positions étaient plutôt de nature conservatrice, les régimes monarchiques étant perçus par eux comme protecteurs de la tradition. Un de leurs représentants (père Ivan Naumovitch) ne déclara-t-il pas : « Placés devant un choix, nous préférons nous noyer dans l’océan russe que dans le marais polonais » ? Malgré la loi d’autonomie (1861) et le régime constitutionnel dualiste (Ausgleich, 1867) les Ukrainiens conservèrent un certain nombre de libertés inconnues de l’autre côté de la frontière, en particulier l’emploi de la langue dans les écoles primaires et reçurent des droits théoriquement égaux à ceux des autres nationalités. La Galicie continua à être dominée par une riche aristocratie polonaise de grands propriétaires (1500 familles possédaient 42 % du sol) ayant le monopole de la fabrication et de la vente de la vodka, et par une bourgeoisie urbaine polonaise et juive. Le système électoral des « curies », du Parlement de Vienne à la Diète de Galicie, défavorisait les Ukrainiens qui n’étaient représentés que dans les curies paysannes. En dépit de cette situation politique médiocre, qui recouvrait en plus une situation sociale misérable de la paysannerie analphabète en majorité, la Galicie autrichienne jouissait d’un régime relativement libéral qui permettait dans une grande mesure l’expression du nationalisme ukrainien.

Les dirigeants ukrainiens de Galicie se partageaient en deux tendances, toutes les deux hostiles au gouvernement de Vienne dont l’une était favorable à la Russie, autour du journal « Slovo » (Parole), l’autre – populiste – recherchant un accord avec les Polonais en vue d’un partage de la Galicie. L’échec de cette dernière amena ses dirigeants à se rapprocher de ceux de l’autre tendance. Le mouvement populiste s’appuyait sur des organisations (hromadas) secrètes (la première se forma à Léopol en 1863), mais le libéralisme du régime autorisa la création en 1868 de la société « Prosvita » (Lumières), puis de « Ridna chkola » (société de pédagogie), Association des Sciences « Chevtchenko », « Sokil » (faucon) et « Sitch » (associations d’éducation sportive et para-militaires et enfin « Luh » (association de gymnastique et de pompiers) dont le but était d‘élever le niveau intellectuel et d’éveiller la conscience nationale. Des intellectuels comme Ivan Franko (savant et poète), M.I.Pavlik (écrivain et homme politique), Mykhaïlo Hruchevski (historien), Kost Levytski (homme politique) et des artistes comme Solomiya Kruchelnytska y travaillaient sans entraves ni censure. L’université de Léopol possédait des chaires ukrainiennes. En 1890 Franko et Pavlik fondèrent le Parti radical ukrainien qui répondait plus aux aspirations de nouvelles générations déçues du populisme. Les revues « Narod » (peuple, nation) et « Khliborod » (paysan) devaient devenir le nouvel instrument d’éducation de la masse paysanne et de propagande socialiste et nationale. Elles menaient une campagne d’opposition à la fois au gouvernement et à la tendance populiste. En 1895 le parti réclama l’indépendance du peuple ukrainien mais se scinda vers 1900 en trois tendances : radicale, national-démocrate et social-démocrate.

Il en était de même du côté polonais. Grâce au nouveau statut d’autonomie le gouvernement local, toujours dirigé par un Polonais, disposait de libertés dans les domaines de l’économie locale, transport et communication, instruction et santé et la Lodomérie-Galicie devint le principal centre politique du mouvement national (les territoires polonais aux mains des Prussiens et Russes ne disposaient pas de telles libertés et subissaient une politique de germanisation ou russification, la scolarité étant dans la langue de l'occupant). Les partis politiques ainsi que les associations de tout type fonctionnaient ici à l’instar de ceux des Ukrainiens : « Sokól » (qui veut dire faucon, organisation créée d’abord en Bohême par Miroslav Tyrs en 1862), « Strzelec » (tireur), « Drużyny Bartoszowe » (organisations para-militaires). Elles servirent à la formation des « Légions polonaises», dont le chef Joseph Piłsudski les engagea comme détachements séparés dans l’armée autrichienne pendant la Première Guerre mondiale.

La Première Guerre mondiale et ses conséquences[modifier | modifier le code]

Les Polonais et les Ukrainiens servirent durant la Grande guerre des deux côtés du front au nom du loyalisme monarchique, mobilisés comme tous les hommes valides par les Empires centraux et l’Empire russe. Les soldats polonais et ukrainiens restèrent fidèles en leur majorité aux gouvernements respectifs durant presque tout le conflit.

La région de Volhynie fut victime de grandes destructions durant la guerre, surtout au moment de l’offensive des armées des puissances centrales en août – septembre 1915. Les armées russes en retraite détruisirent villes et villages, manoirs et châteaux en déportant la population à l’Est (stratégie de la terre brûlée pratiquée lors de la campagne napoléonienne en Russie, répétée, plus tard, en été 1941 face à l’offensive nazie). Les deux contre-offensives russes firent reculer les Autrichiens et le front traversait la région du nord au sud. Le traité de Brest-Litovsk donna à l’État ukrainien la Volhynie en même temps que la terre de Chełm et la Polésie. Il en résulta le retrait de l’armée autrichienne remplacée par l’armée allemande qui occupa la région ainsi que toute l’Ukraine jusqu’en décembre 1918 puis s’en emparèrent les partisans de Petlioura.

En 1918 la Pologne devint de nouveau indépendante mais ses frontières n'étaient pas fixées à l'Est. Les Alliés étaient favorables à une suggestion du secrétaire du Foreign Office, lord Curzon, qui proposait de les limiter aux territoires purement polonais (ligne Curzon), chose irréalisable vu le caractère de mosaïque du peuplement de ces régions (Ukrainiens-orthodoxes des territoires russes, dits Ruthènes-uniates en Galicie autrichienne, Polonais catholiques et autres). Les Polonais, au nom de leurs "droits historiques", voulaient revenir aux frontières antérieures au "premier partage de la Pologne" en 1772 et annexer la partie occidentale de l'Ukraine (la Galicie orientale autrichienne et la Volhynie russe, occupées par les puissances centrales avant leur défaite en 1918).

L’État polonais, renaissant des trois parties distinctes n’ayant pas connu pendant plus d’un siècle la même expérience politique et économique des puissances occupantes (Autriche, Prusse et Russie), n’avait pas encore concrétisé en novembre 1918 la forme de son régime politique. Son gouvernement à Varsovie, reconnu par les Alliés seulement en janvier 1919, a déclaré qu’en attendant l’élection d’une assemblée (Diète) constituante Joseph Piłsudski était le chef de l’État aux larges pouvoirs législatifs et exécutifs et que cet État avait pour régime la république. Le manifeste du gouvernement (21.11.1918) en faisait un régime à caractère populaire (décrets de la journée de 8 huit heures et assurance maladie pour les ouvriers) et annonçait «  une réforme agraire radicale et les nationalisations des branches mûres à cet effet de l’industrie » dont les modalités seraient votées par l’assemblée constituante à venir. En même temps le gouvernement se détachait de l’idée de la révolution et proclamait la volonté de fonder un régime de démocratie parlementaire (l’ordonnance électorale garantissait le scrutin universel égal, secret et proportionnel à tous les habitants du pays de plus de 21 ans sans distinction de sexe). Les élections ont été convoquées pour le 26.01.1919 mais le gouvernement ne contrôlait, à ce moment-là, que la partie russe de la Pologne (ancien royaume du Congrès, créé en 1815).

Les derniers mois d’occupation autrichienne en Galicie virent s’opérer un changement de la politique à l’égard de la cause ukrainienne. Certains éléments considéraient que, si les Polonais aspiraient à l’indépendance (le 15.10.1918 les députés polonais de Galicie autrichienne avaient retiré leur allégeance à la couronne d'Autriche pour se joindre à la nouvelle Pologne), il devait être de même pour les Ukrainiens (qui par ailleurs pouvaient s'estimer brimés par le "double joug austro-polonais", surtout dans la partie orientale) qui, coincés entre la Russie bolchevique et la Pologne renaissante, allaient préférer se placer du côté autrichien. Ainsi les généraux autrichiens, sans consulter l’état-major, ont-ils concentré des détachements militaires où dominait l’élément ukrainien dans la partie orientale et surtout à Léopol), capitale de la Galicie, siège du parlement local. La nuit du 30.10. au 1.11.1918 les Ukrainiens, dont les délégués de Galicie orientale mais aussi ceux de la Bukovine, de la Ruthénie transcarpatique, jadis administrées par Budapest, au nom de l'Ausgleich de 1867, s’y réunirent, s’en emparèrent et proclamèrent la République Populaire d’Ukraine Occidentale (RPUO). Certains quartiers de la ville, peuplée en majorité de Polonais (alors que les campagnes environnantes étaient habitées par les Ukrainiens), organisèrent la défense et des combats acharnés opposèrent les deux parties. Le secours polonais venu de l’Ouest (Przemyśl) permit la reprise totale de la ville (22.11.) et de la ligne du chemin de fer la reliant à la Galicie occidentale, alors que la guerre polono-ukrainienne sévissait plus à l’Est. Dans la mémoire polonaise s’est gravé pour toujours le sacrifice des enfants de 13 à 17 ans ayant pris part aux combats (« Aiglons de Lwów » dont on a dressé le monument funéraire après la guerre et qui a été récemment restauré par les soins de la Pologne et des Polonais restés à Lviv après la Seconde Guerre mondiale en accord avec le gouvernement de l’Ukraine indépendante, mais dont la réalisation avait été bloquée longtemps par les autorités de la ville).

La RPUO entra en contact avec Kiev où Simon Petlioura s'établit au nom de la Rada, après l'effondrement du régime germanophile de l'hetman Pavel Skoropadsky qui ne survécut pas à la défaite de ses protecteurs (les Allemands avaient créé après le traité de Brest-Litovsk un État ukrainien fantoche afin de pouvoir exploiter sans limites les richesses agricoles et minières du pays) et s’enfuit le 14 décembre. Le 22 janvier 1919 la Rada de Kiev ratifia l'union des deux républiques ukrainiennes sous une forme fédérale. C'était un vœu pieu car, dès le 15 novembre 1918, les éléments galiciens de la nouvelle Armée polonaise prirent toute la Galicie et Léopol tomba le 21. Peu après les bolcheviks déclenchèrent une offensive qui les ramena à Kiev le 5 février. La Rada s'enfuit à l'Ouest.

À la fin du mois de décembre 1918 le gouvernement de Varsovie contrôlait la région de Léopol mais les frontières étaient loin d’être stabilisées et encore moins reconnues. Des masses de prisonniers de guerre la traversaient, Russes en direction de l’Est et Allemands en direction de l’Ouest, sans compter les Polonais et les Ukrainiens revenant de captivité en Allemagne ou de déportation en Russie. Le nouveau pouvoir de gauche était contesté par les nationalistes polonais (ND de Dmowski) dont les critiques se dirigeaient plutôt contre le gouvernement que contre le chef de l’État, Piłsudski, qui, originaire de Lituanie, rêvait d’une fédération des États recouvrant les territoires d’avant les partages de la Pologne, idée, déjà caduque, vu les aspirations nationales des peuples qui les habitaient et avaient proclamé le désir d’une existence indépendante de la Pologne (grâce à la présence de l’armée allemande on proclama en mars 1918, à Minsk, la République Populaire de Biélorussie et en octobre, à Vilna, la République de Lituanie, combattues toutes les deux par les bolcheviks afin de récupérer ces territoires de l’Empire russe et qui, après la victoire temporaire, instaurèrent la République Socialiste lituano-biélorusse des Soviets le 27.02.1919 en y commettant des exactions et en éliminant les éléments potentiellement contre-révolutionnaires). D’autre part les partis révolutionnaires polonais rejetaient aussi toute l’idée d’autonomie et d’autodétermination réclamant plus de pouvoir aux soviets, rejetant l’élection de l’assemblée constituante et prônant la dictature du prolétariat.

Sur le plan international (la conférence de Paris commença ses travaux de préparation des traités de paix en janvier 1919) la France voulait jouer un rôle double de la protectrice de la Pologne mais aussi de l'Ukraine (grenier à blé) partant du postulat que les deux gouvernements étaient à la fois anti-allemands et anti-bolcheviques. Tandis que la Grande-Bretagne se méfiait de l’influence française dans cette région et du nationalisme polonais et, ignorant la réalité du terrain (Churchill à qui on présenta en 1919 une carte physique des confins biélorusses la prit pour une carte ethnique, difficile à réaliser par ailleurs à l’époque, et déclara que ce qui était vert foncé relevait des Biélorusses et le vert clair des Polonais), prônait les solutions de séparation ethnique (cf. ligne Curzon, ligne Foch et ligne Botha). Les Alliés tentèrent d'imposer un armistice entre Polonais et Ukrainiens (ligne Botha), mais la grande offensive polonaise au-delà du Dniepr fut lancée le 16 mai 1919 avec le concours de l'armée Haller, transférée du front occidental et équipée par la France démobilisée, à qui on avait interdit toute implication dans ce conflit (le maréchal Foch en était responsable sur place). La situation se compliquait encore plus et les Alliés, voulant empêcher la jonction des forces bolcheviques aux troupes de la République soviétique de Hongrie en juin-juillet, autorisèrent la Pologne à occuper militairement toute la Galicie, sous réserve de régler le sort de sa partie orientale ultérieurement (on y allait recenser en 1921 : 3 132 000 Ruthènes ou Ukrainiens, 2 144 000 Polonais, y compris 659 000 Juifs).

Le 1er septembre 1919 le gouvernement de la RPU de Kiev opéra un rapprochement avec les Polonais afin de signer un accord d’action commune contre l’Armée Rouge et de garder les arrières libres. Mais l'offensive des forces blanches de Denikine soutenues par la France et la Grande-Bretagne (Kiev fut prise le 31.08. et Orel atteinte le 20.10.) obligea l'hetman Petlioura en mauvais termes avec les Galiciens orientaux (RPUO) à franchir les lignes polonaises avec les débris de ses troupes. Il conclut avec Piłsudski un accord abandonnant à la Pologne la Galicie orientale et la Volhynie occidentale avec Równe et Krzemieniec moyennant l'aide polonaise pour la reprise de l'Ukraine orientale alors que les bolcheviks avaient repris Kiev le 16 décembre 1919. Le traité (Umowa Warszawska) signé le 21 avril 1920 garantissait les mêmes droits aux Ukrainiens restés en Pologne et aux Polonais habitant l’Ukraine orientale. Mais le traité de Riga, qui marquait la fin de la guerre russo-polonaise, en reconnaissant la RSFS de Russie et la RSS d'Ukraine annulait de fait les accords précédents signés avec la RPU. Pour les Ukrainiens c'était la trahison.

La IIe République de Pologne[modifier | modifier le code]

La Diète constituante qui se réunit pour la première fois en février 1919, mais au complet seulement au milieu de l’année (394 députés dont 70 élus de Galicie occidentale et 28 anciens députés de Galicie orientale issus du parlement autrichien, étant donné les combats poursuivis dans cette zone contre l’armée de la RPUO et en Volhynie contre les forces de la République populaire ukrainienne de Kiev contre lesquelles les Bolcheviks avaient lancé une contre-offensive, est dominée par les nationalistes polonais (140 députés, 30,5 % des suffrages exprimés lors des élections). Dans cette assemblée sont absents les représentants de la minorité ukrainienne et biélorusse alors qu’il y a 11 députés juifs et 2 allemands.

Le traité de Versailles fut signé le 26 juin 1919 par l’Allemagne mais aussi par la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie qui devaient signer également un traité complémentaire ("petit traité de Versailles") concernant le respect des minorités alors qu’une telle contrainte ne fut pas formulée à l’égard de la République de Weimar. Ainsi les minorités habitant ces États recevaient le droit d’adresser à la Société des Nations des plaintes contre leurs gouvernements. La cause polonaise redevint séduisante pour les Occidentaux, traditionnel ante murale ! Le Conseil Suprême des Alliés qui au départ comptaient sur la soumission des Ukrainiens au pouvoir des Armées blanches, vainqueurs des Bolcheviks, décida après les succès de ces derniers, de confier à la Pologne un mandat de 25 ans sur la Galicie orientale le 21 novembre 1919 ce que Varsovie refusa et la proposition fut retirée le 22 décembre. Les péripéties de la guerre russo-polonaise firent passer l'affaire sur l'arrière-plan. Elle réapparut au sein de la Société des Nations en février et en septembre 1921 mais le traité soviéto-polonais de Rīga (18 mars 1921) reconnut à la Pologne toute la Galicie avec Lviv (Léopol). La conférence des Ambassadeurs (15 mars 1923) en prit acte en demandant à Varsovie des mesures d'autonomie en faveur des Ruthènes-Ukrainiens.

Le 15 mai 1923 la Pologne annexa la Galicie orientale ou l'ex-Ukraine occidentale. Ainsi la Volhynie comme la Galicie orientale furent incorporée à la Pologne qui au départ promit de respecter l'autonomie locale de ces territoires peuplés en majorité d'Ukrainiens.

La Diète constituante vota en juillet 1919 un début de la réforme agraire sous l’influence des partis paysans et socialistes mais, si le maximum était de 60 à 180 ha selon la catégorie de la terre à l’Ouest du pays, il fut augmenté à 400 ha à l’Est (Kresy) voire à 700 ha, si les exploitations étaient industrialisées. Les bénéficiaires prioritaires étaient les soldats et invalides de guerre, et ensuite les ouvriers agricoles et petits paysans. Ainsi dès la fin de la guerre russo-polonaise 10 000 soldats de l’Armée polonaise furent-ils installés dans les voïévodies orientales. Cette première colonisation militaire fut stoppée car s’y opposèrent aussi bien le parti national-démocrate qui défendait les intérêts des grands propriétaires terriens que le parti paysan, « PSL-Wyzwolenie » au nom de la protection des minorités puisque la colonisation changeait le rapport inter-ethnique au profit des Polonais.

Selon le recensement de 1921 les campagnes de Volhynie étaient habitées par la majorité de paysans ukrainiens orthodoxes souvent analphabètes, c’est-à-dire 74,6 %, alors que les catholiques, donc les Polonais (paysans, bourgeois, nobles, et colons récemment installés) ne représentaient que 11,5 %. Les Juifs constituaient 59 % des habitants de villes dans cette voïévodie où on trouvait des Tchèques (la plus forte minorité du pays et non, comme on aurait pu croire, dans la partie polonaise de la Silésie autrichienne de Teschen-Cieszyn) et des Allemands.

Les partis de gauche exigeaient l’égalité des droits pour les minorités et en 1922 la République de Pologne la promit ainsi que la création d’une université ukrainienne à Lviv, mais une fois la décision du Conseil des Ambassadeurs reconnaissant sa frontière orientale prise, les promesses restèrent lettre morte, et ce malgré la Constitution (dont le modèle était le régime de la troisième République française) votée en mars 1923 qui la garantissait. Dès le mois d’avril le nouveau gouvernement limitait le développement de l’instruction en ukrainien et biélorusse, entravait les publications et soulignait les différences entre Ruthènes (uniates) et Ukrainiens (orthodoxes) dans les voïévodies orientales. Les conflits du passé entre les nationalités habitant ces régions se maintenaient et pesaient lourdement dans ce nouvel État en formation. La peur de mouvements centrifuges conduisait à la prise de décision rendant la situation de plus en plus aiguë.

Les élections, boycottés par une majorité des Ukrainiens de Galicie, à la suite de l’appel du gouvernement en exil d'Evhen Petruchévitch, au suffrage universel à la proportionnelle, à la Diète du 5 novembre 1922, permirent l’arrivée des députés de minorités (18,7 % dont seulement 4,6 % d’Ukrainiens) alors qu’au Sénat, élu le 12 novembre 1922, les minorités augmentèrent encore les effectifs, les portant à 24,3 %. L’élection du premier président de la République, Gabriel Narutowicz, grâce aux voix des minorités, exaspéra la droite nationaliste et poussa une semaine plus tard un déséquilibré, lié aux milieux extrémistes, à commettre un attentat meurtrier. Le gouvernement du centre-droit dut faire face à la crise économique (cf. la situation en Allemagne et les tentions entre les Alliés à ce sujet en 1923), à la contestation sociale et aux agitations des extrémistes de gauche (communistes) que de droite (mouvements fascisants) jusqu’à déclarer l’état d’exception.

L'influence de Józef Piłsudski diminuant tandis que celle des nationalistes de Roman Dmowski augmentant, le gouvernement opéra un changement de politique face aux minorités en supprimant certains de leurs droits comme, par exemple, celui de l'enseignement en langue maternelle. Les conflits et les tensions avec l'Église orthodoxe se multiplièrent également.

Une bonne partie des intellectuels ukrainiens engagés politiquement se lia alors avec l'activité du Parti communiste de l'Ukraine occidentale ou appuya le gouvernement en exil à Vienne. C'est à l'initiative de ce dernier que fut fondée en 1921 l'Organisation militaire ukrainienne ( OMU ) qui passa à l'action dès 1922 dans les régions du Sud-Est en commettant des actes terroristes. Le parlement et le gouvernement polonais entreprirent l'œuvre de centralisation et d'unification du pays et octroyèrent en même temps aux voïévodes et starostes (préfets et chefs du canton) des pouvoirs locaux élargis. En 1923 le parlement vota une loi d'autonomie locale sans pour autant permettre la création de régions autonomes avec un parlement local à l'image de la Haute Silésie comme exigeait l'intelligentsia ukrainienne en rappelant les engagements pris par la Pologne lors de la signature du Petit Traité de Versailles. La loi scolaire votée au même moment ne satisfaisant absolument pas les Ukrainiens car elle mettait l'accent sur l'héritage de la nation polonaise. Le point névralgique fut avant tout la colonisation des territoires orientaux qui devait renforcer l'élément polonais face aux minorités ethniques, majoritaires dans ces régions. Les décisions du gouvernement exaspérèrent les activistes de la OMU qui passèrent aux actions terroristes (attentat manqué contre le président de le République, Wojciechowski, attaque du bourg frontalier avec l'URSS avec l'appui des agents soviétiques, attaques contre les manoirs polonais et les trains de passagers). Le gouvernement riposta en créant le Corps de Défense des Frontières ( KOP ) et en arrêtant les dirigeants de la OMU. Ces actions ne réglaient pas les causes mais agissaient sur les conséquences du problème. Les tentatives d'apaisement du conflit polono-ukrainien entreprises par l'archevêque uniate Andrzej Szeptycki qui appuyait le programme d'autonomie territoriale dressèrent contre l'auteur les milieux nationalistes des deux camps.

Durant les années 1923-1926 le gouvernement polonais mena une politique assimilatrice à l'égard des minorités ethniques de l'Est de la République. Son refus d'ouvrir une université ukrainienne à Lwow comme il s'était engagé lors la signature du Petit Traité de Versailles fut suivi de l'initiative des milieux ukrainiens d'ouvrir 64 chaires de l'université clandestine qui était fréquentée par 1500 étudiants et de l'école polytechnique supérieure et dont les élites tournaient les regards vers Kiev soviétique. Les deux institutions furent liquidées par la police. Après le coup d'État de Pilsudski de mai 1926 cette politique fut corrigée et on lança le programme d'assimilation étatique qui prévoyait l'accélération de la réforme agraire et la parcellisation des latifundia. En 1927 on élabora une tentative d'organisation de comités régionaux qui seraient composés de représentants des minorités et auxquels on octroierait le droit de faire des propositions. Le gouvernement nomma les nouveaux voïévodes à Lwow et à Luck, Dunin et Jozefski, tous les deux connus pour leurs sympathies pro-ukrainiennes et créa à Varsovie l'Institut ukrainien des sciences dont le but était d'étudier l'histoire, la culture et la vie économique de la nation ukrainienne. Mais les intéressés rejetèrent ces initiatives prônant la lutte pour un État indépendant. Le gouvernement emprunta la voie de la répression vis-à-vis de toute institution ukrainienne soupçonnée de l'activité anti-étatique. En 1930 l'organisation de scoutisme "Plast" fut liquidé et le réseau des institutions ukrainiennes en Volhynie démantelé. Les OMU et OUN (organisation nationaliste ukrainienne) redoublèrent les actions terroristes et cette dernière entreprit même une collaboration avec les services secrets allemands alors que leurs membres furent entraînés dans l'école du NSDAP à Leipzig. Par ailleurs les milieux extrémistes torpillèrent toutes les tentatives de compromis des milieux modérés avec l'État polonais. En 1938 les autorités, face au danger allemand à l'Ouest et au nom de la politique de sécurité et d'intégralité de l'État, contre-attaquèrent face à l'activisme ukrainien à l'Est. Afin d'affaiblir l'élément ukrainien l'action du gouvernement se concentra d'abord sur la recatholicisation et la repolonisation de la petite noblesse en donnant l'ordre de destruction des églises orthodoxes par l'armée (été 1938). Le projet de colonisation des confins orientaux fut réactualisé. Mais cette politique eut les effets contraires aux attendus: l'influence de l'OUN ne cessait d'augmenter auprès de la société, rurale en grande majorité.

Certains hommes politiques du camp au pouvoir depuis 1926 comme Leon Wasilewski et Mieczyslaw Niedzialkowski furent opposés aux chantres de la politique de l'assimilation forcée et prônaient au contraire une politique d'autonomie régionale dans l'intérêt de la République et le respect des minorités afin de les éloigner du pôle d'attraction que pouvait constituer l'Ukraine soviétique. Les Ukrainiens, selon eux, devaient retrouver le statut de gestionnaires de leur propres régions. Cela eût été la meilleure garantie de paix et d'un meilleur développement économique. Administrés ainsi, les territoires de l'Est pouvaient être une meilleure alternative. Mais la politique de l'entre-deux-guerres voulant incorporer par la force ces régions s'avéra en septembre 1939 fatale pour l'État polonais dont une bonne partie de la population n'était pas intéressée par sa défense et l'atmosphère d'hostilité causa des milliers de victimes dans ces confins ethniques de l'Est de la Pologne.


En résumant les points d'accord entre les chercheurs polonais et ukrainiens, fruit de nombreux colloques et de leur publication on révèle rapidement les faits qui auraient été à l'origine d'une certaine animosité voire hostilité ou haine des Ukrainiens aux moments tragiques pendant la guerre et qui, travaillés par ces sentiments à l'égard de leurs voisins polonais ou poussés par les organisations et les hommes extrémistes, ont pu passer à la barbarie indescriptible:

  • - entre 1921 et 1939 200 000 colons polonais furent installés dans les campagnes ukrainiennes et 100 000 Polonais furent engagés dans ces régions comme fonctionnaire de l'État (police et employés de l'administration territoriale);
  • - en 1924 les écoles ukrainiennes furent transformées en écoles bilingues avec la prédominance du polonais;
  • - les chaires ukrainiennes furent liquidées à l'université de Léopol;
  • - en 1938 la répression et la terreur s'abattirent sur les Ukrainiens dans le cadre de la politique gouvernementale de pacification de la Galicie orientale: 190 églises orthodoxes furent détruites et 150 transformées de force en églises catholiques (même pas uniates), tandis que les bibliothèques et les salles de lecture ukrainiennes furent incendiées par les foules polonaises sans que la police polonaise n'intervînt; les jeunes Polonais qui habitaient sur place s'organisèrent en strzelcy (francs tireurs) afin de terroriser la population ukrainienne sous prétexte de maintenir l'ordre; les Polonais ne perpétrèrent pas de massacres de civils ukrainiens mais des activistes furent emprisonnés à Bereza Kartuska ;
  • - 1939: des dizaines d'activistes ukrainiens de l'OUN furent assassinés par l'armée polonaise en retraite vers la frontière roumaine;
  • - 1941-1942 eurent lieu des massacres de plus de 2000 villageois ukrainiens opérées par la résistance polonaise ( AK ) à la suite d'une provocation allemande dans la région de Lublin et Chełm.


En septembre 1939, en accord avec les clauses secrètes du pacte germano-soviétique, la Pologne est occupée à l'ouest par les Allemands et à l'est par les Soviétiques. La Volhynie se trouva dans la zone soviétique. Les Ukrainiens commencent à entreprendre des actions hostiles vis-à-vis des Polonais à l'instigation de la propagande soviétique, mais très vite c'est le NKVD qui fait la loi. La situation s'aggrave en 1941 après l'attaque de l'Union Soviétique par les troupes allemandes (Opération Barbarossa). Une partie de la communauté ukrainienne, en espérant la formation d'un pays indépendant, collabore avec les nazis (cf. participation dans la Division SS Galizien) ou s'engage dans les actions hostiles aux autres groupes ethniques dans la région (Polonais, Juifs, Tchèques). Les Ukrainiens commencent à former des groupes de résistance qui deviennent une véritable armée de guérilla.

Massacres[modifier | modifier le code]

En 1942 les éléments locaux de l'UPA commencèrent à attaquer la minorité polonaise afin de "nettoyer" [1] la Volhynie. La première attaque connue fut celle contre le village d'Oborkin le 13 novembre 1942 dans le canton de Luck où les Ukrainiens assassinèrent 50 Polonais. Malgré cela la majorité des Polonais considérèrent cet événement comme un cas isolé résultant de groupes désorganisés de bandits et personne ne pensait que cela allait se reproduire. Le membre de l'Institut de la mémoire nationale, Władyslaw Filar, lui-même témoin des massacres, affirme qu'il est impossible d'établir si ces événements furent un jour planifiés. Il n'y a pas de preuves documentées que l'UPA et l'OUN (Organisation des nationalistes ukrainiens) aient pris la décision d'exterminer les Polonais de Volhynie [2].

Le 9 février 1943 la colonie de Parośło dans le canton de Sarny fut attaquée et 173 Polonais assassinés. En mars 1943 quelque 5000 policiers ukrainiens prirent les armes et s'enfuirent dans les forêts de Volhynie. Tymothy Snyder considère que cet événement marque le début des opérations de l'UPA à une grande échelle [3]. Dans la nuit du 22 et 23 avril des groupes ukrainiens attaquèrent la colonie modèle de Janowa Dolina en tuant 600 personnes et en incendiant tout le village. La présence de 1000 soldats de la Wehrmacht ne l'empêcha pas ce qui permet de supposer une silencieuse collaboration entre les deux forces. Les survivants polonais étaient ceux qui avaient trouvé le refuge auprès des familles ukrainiennes amies comme celle des Karwan [2]. Entre mai et juin les attaques se multiplièrent. Dans le canton de Sarny 4 villages furent brûlés (12.05.), dans celui Kostopol 170 habitants du village de Niemodlin (24.05.), dans celui de Włodzimierz Wołynski (Volodymyr-Volynskyï), tous les manoirs et exploitations des nobles, détruits par le feu la nuit du 24 au 25 mai, le 28 les habitants de Staryki, tous massacrés et la liste s'allonge concernant tous les cantons de la région. Ces actions furent montées par de nombreuses unités et paraissaient coordonnées. Mais il serait exagéré d'affirmer que les massacreurs reçurent un appui général des Ukrainiens et pourtant leur réalisation n'eût été possible sans la collaboration des Ukrainiens locaux [4]. Jusqu'en juillet 1943 le nombre de Polonais assassinés en Volhynie est estimé à 15000 mais celui des pertes totales (morts, blessés, déportés en Allemagne pour les travaux et fugitifs) atteint 150 000. Pourtant deux délégués du gouvernement polonais de Londres, Zygmunt Rumel et Krzysztof Markiewicz, accompagnés d'un groupe d'officiers de l'AK, opérant dans la région, tentèrent de négocier avec les chefs de l'UPA mais ils furent tous assassinés le 10 juillet 1943 dans le village de Kustycze. Ce jour-là des unités que l'on attribue à l'UPA encerclèrent et attaquèrent les villages polonais et les colonies dans les trois cantons de Kowel (Kovel), Horochów et Włodzimierz Wołynski. En trois jours une série de massacres fut déclenchée et beaucoup de témoins ont confirmé les déplacements de village en village des unités de l'UPA poursuivant leur besogne contre les civils polonais. Dans le canton de Horochów on a enregistré 23 attaques, dans celui de Dubien-15 et celui de Włodzimierz-28. Les événements commencèrent à 3 heures du matin et les Polonais n'avaient pas les moyens d'y échapper. Les Ukrainiens utilisaient toute sorte d'armes: fusils, haches, scies, faux, fourches, couteaux de cuisine, marteaux etc. Après les massacres les villages furent systématiquement incendiés et brûlés jusqu'aux fondations. Selon les peu nombreux survivants, l'action a été soigneusement préparée puisque quelques jours auparavant avaient eu lieu des réunions dans les villages ukrainiens où l'UPA expliquait aux habitants la nécessité de l'extermination des Polonais jusqu'à la septième génération, sans faire exception de ceux qui ne parlaient plus le polonais.

Encore en juillet le village de Gorów fut attaqué: 480 habitants tués, 70 survécurent. Dans la colonie d'Orzeszyn l'UPA assassina 270 personnes sur 340. Dans le village de Sadowa sur 600 habitants seulement 20 survécurent, à Zagaje quelques-uns sur 350. En septembre dans le village de Wola Ostrowiecka 529 personnes furent exterminées dont 220 enfants de moins de 14 ans et à Ostrówki 438 dont 246 enfants. En septembre 1992 on a procédé à l'exhumation des victimes dans ces deux villages[2].

Norman Davis dans "No Simple Victory" fournit une courte et brutale description des massacres. Il écrit: "Les Juifs de la région avaient disparu assassinés par les Allemands ( entre 1941 et 1942 ), (…) en 1943-44 la haine de l'UPA tomba sur les Polonais sans défense (…). Les villages furent brûlés. Les prêtres catholiques taillés en pièces ou crucifiés. Les églises brûlées avec tous les fidèles qui s'y étaient réfugies. Les fermes isolées, attaquées par des bandes d'hommes armés de fourches et de couteaux de cuisine. Les victimes égorgées, les femmes enceintes transpercées par la baïonnette, les enfants tranchés en deux (…). Les auteurs ne pouvaient pas déterminer l'avenir de la province mais pouvaient envisager que son futur serait sans les Polonais. Les survivants furent "rapatriés"(1944-1946) comme le furent leurs compatriotes de la Biélorussie et de la Lituanie. Ils furent remplacés par les Russes. En 1991 l'Ukraine occidentale (Galicie orientale et Volhynie) formait partie de la République d'Ukraine indépendante."

Timothy Sonder [3] décrit les massacres: "les partisans ukrainiens brûlaient les maisons, en tirant sur ceux qui tentaient d'en échapper, forçant de la sorte les occupants d'y rester et utilisaient faux et fourches pour tuer ceux qui étaient pris à l'extérieur. Dans certains cas les décapités, les crucifiés, les démembrés ou les éventrés étaient montrés afin d'obtenir des Polonais qui restaient qu'ils s'enfuissent en abandonnant pour toujours leurs lieux de vie."

L'historien ukrainien de Lviv, Youryi Kiritchouk, a écrit que les massacres avaient été le fruit des temps historiques de Jarema Wiśniowiecki (en) et Maxime Krivonis (Nez Tordu, cf. ci-dessus La République des Deux Nations). Les scènes survenues dans les villages de Volhynie étaient similaires à celles des massacres de Niemirów en Podolie (propriété des Potocki) en 1648 et en 1768. C'était, selon lui, une "guerre de paysans" [4]. Władysław et Ewa Siemaszko, auteurs de "Génocide de la population polonaise de Volhynie effectué par les nationalistes ukrainiens 1939-1945" confirment cette idée des atrocités d'un autre temps, celui des hajdamaks et cosaques( soulèvement de Chmielnicki au XVIIe et de la "koliyvchtchina" au XVIIIe) En juillet les Ukrainiens attaquèrent 167 villages. Cette vague dura 5 jours jusqu'au 16. On peut affirmer aussi que l'UPA continua le nettoyage ethnique dans les zones rurales jusqu'à ce que la majorité des Polonais eût fui les villages et fût déportée par les Allemands à l'Ouest ou assassinée ou expulsée. Par exemple, entre le 1er et le 3 août 1943, un groupe de 8 chariots de fugitifs du village Kudranka (commune de Ludwipol, canton de Kostopol, voïévodie de Łuck (Loutsk), fut anéanti dans la colonie de Leonówka. Un autre groupe de 10 chariots tenta la sortie et, après avoir essuyé deux attaques ukrainiennes sur la route de Tuczyn, fut sauvé par un détachement de la Wehrmacht et s'installa à Równe (Rivne). Là, les fuyards restèrent deux semaines protégés par la présence allemande puis les familles acceptèrent la déportation en direction de Breslau où, après trois semaines de séjour à la gare de triage, elles trouvèrent le travail et le logement dans les exploitations agricoles de la région. Ces mêmes familles allaient constituer les premiers Polonais dits "rapatriés" avant l'heure dans les territoires donnés à la Pologne par les vainqueurs de l'Allemagne nazie lors de la conférence de Potsdam en 1945. Un troisième groupe effrayé par la nouvelle du massacre se cacha dans les forêts des environs rencontrant des Juifs qui y vivaient depuis un an. Ces derniers furent "autorisés" par les Ukrainiens de l'UPA à sortir de leurs cachettes pour occuper les maisons polonaises. Enregistrés et contraints d'y rester, les Juifs de Kudranka et des environs furent massacrés à la hache et au couteau à la fin de décembre 1943 par les bandes de paysans ukrainiens. Ensuite le village fut détruit jusqu'aux fondations afin de n'y laisser aucune trace de la présence polonaise.

Pendant la période de Noël 1943, une nouvelle vague d'attaques contre la population polonaise eut lieu dans les cantons (powiat) de Rówień, Łuck, Kowel et Włodzimierz. Des unités de combat de l'UPA avec l'aide directe de la population civile ukrainienne, attaquèrent les habitations polonaises. Après les massacres, les groupes de civiles (composés essentiellement de femmes) qui suivaient, pillèrent systématiquement les domiciles des victimes.

À partir de 1944 ces actions s'estompèrent en Volhynie et la vague d'assassinats massifs se déplaça vers la Galicie orientale, dans les zones de Léopol (Lwów), Stanisławów et Tarnopol, à la suite de la décision de la direction de l'OUN.

Adam Kruchelek, l'historien de la maison d'édition de l'IPN (Institut de la Mémoire nationale) de Lublin, affirme que les massacres de 1943 eurent lieu d'abord dans la zone orientale de Volhynie, dans les cantons de Kostopol et Sarny en mars, se déplaçant vers l'Ouest, en avril dans les cantons de Krzemieniec Wołynski (Kremenets), Równe, Dubno et Łuck, l'apogée du mois de juillet s'étant déroulé dans les cantons de Kowel, Horochów et Włodzimierz Wołynski puis en août dans celui de Lubomel. Cet historien écrit aussi que les chercheurs polonais considèrent entre autres que les dirigeants ukrainiens élaborèrent d'abord le plan de chasser les Polonais mais les événements leur échappèrent des mains et ils en perdirent le contrôle.

L'armée et les forces de police allemandes voulaient ignorer presque toujours ces conflits ethniques, même s'il existe des rapports selon lesquels les Allemands fournissaient des armes aussi bien aux Ukrainiens qu'aux Polonais. Ces rapports ne sont toutefois pas fondés sur des preuves incontestables. Des unités allemandes spéciales, constituées de policiers ukrainiens ou polonais, qui collaboraient avec eux, ont aussi trempé dans l'affaire et certains de leurs crimes ont été attribués à l'AK ou à l'UPA.

Notes:

  • [1] (en anglais)
  • [2] (en polonais)
  • [3] (en anglais)
  • [4] (en polonais)

Débat[modifier | modifier le code]

Rappelons qu'avant 1940, dans l'ancienne voïévodie de Volhynie vivaient 350 000 Polonais (17 % de la population totale) dont une partie fut victime de déportations massives soviétiques entre 1940 et 1941 (représentants de l'État polonais, membres de l'intelligentsia et propriétaires fonciers). Les Ukrainiens participèrent au génocide juif avec ou sans les Allemands dès l'entrée de la Wehrmacht en juin 1941 et surtout dans la liquidation des ghettos en 1942. 200 000 Juifs, citoyens polonais périrent dans la Shoah, surtout par balles.

À partir de 1942 et surtout l'année suivante commencèrent des actes barbares où l'assassinat était associé aux mutilations par coupe ou arrachage de membres, leur sciage, par "éventrage" et "éviscèration" etc ne sont comparables à l'échelle européenne que partiellement au génocide croate opéré par les Oustachis d' Ante Pavelić sur les Serbes. La différence était de taille: par des expulsions ponctuelles et conversions forcées au catholicisme la population serbe s'est maintenue dans l'État fantoche. Ni les Soviétiques ni les Allemands ne pratiquèrent de tels actes à une telle échelle. "Leur génocide" fut réalisé par des formations spécialisées et en uniforme: Einsatzgruppen der Sicherheitspolizei et Sicherheitsdienst pour les Allemands, les NKVDs pour les Soviétiques. Dans le cas ukrainien à côté de l'UPA de Bandera et, en Volhynie, des formations concurrentes, partisans se réclamant de Tarass Boulba et ceux de Andriï Melnyk puis des bandes issues des membres de la police ukrainienne créée par les Allemands dans la seconde moitié de 1941 et qui désertèrent au début de 1943, des dizaines de milliers de paysans ukrainiens, formés parfois en groupes d'autodéfense (Samoobronni Kouchtchovi Viadidy), auxiliaires de l'UPA de fait, participèrent aux grandes actions de nettoyage des Polonais, leurs voisins, armés de haches et de fourches etc., une sorte d'arrière-ban ukrainien. Les femmes, les adolescents et même les enfants y prirent part se chargeant de voler les biens des morts, d'incendier les bâtiments et de porter le dernier coup aux blessés. Tout cela se déroula en dépit du bon voisinage voire amitié déclarée, vécus par les survivants. C'est pour cela que Władysław et Ewa Siemaszko, auteurs du livre en question qui présentent les résultats des faits avec un naturalisme presque gênant insistent sur le terme de génocide ukrainien, et non nationaliste ukrainien comme le voudrait Wiktor Poliszczuk, partant du même point de vue que celui du président de la RFA, Roman Herzog qui n'a pas parlé, à Varsovie en 2004, des crimes nazis mais bien des crimes commis par les Allemands. Ces mêmes auteurs abordent aussi un autre problème qui relève de la spécificité de ces massacres, celui de couples mixtes. En effet les bourreaux obligeaient le conjoint ukrainien d'assassiner son propre conjoint polonais. Ce type de barbarie n'a jamais été relevé dans le cas de couples polono-russes ni celui de couples germano-juifs (cf. le cas du professeur Karl Jaspers où le couple vécut certes durant des années dans le Suizidbereitsschaft mais il n'était jamais question d'assassiner son conjoint juif). Pire, le génocide fut accompli par les Ukrainiens, citoyens de la République de Pologne, habitants de ses territoires orientaux, ayant rarement démontré une quelconque loyauté à l'égard de l'État de l'entre-deux-guerres parmi lesquels, après la guerre, certains se faisaient reconnaître cette citoyenneté, parfois en utilisant les papiers de leurs victimes assassinées, afin d'être considérés comme "rapatriés" en direction de la Pologne dans les frontières de Yalta ou des zones d'occupation occidentales de l'Allemagne pour y recevoir le statut de réfugiés et émigrer en Amérique anglo-saxonne (Canada en particulier).

Les historiens ont aujourd'hui la certitude: en 1943 le chef de l'UPA pour la Volhynie, Klym Sawur (ou Savour) donna l'ordre de liquidation de la population polonaise habitant les 11 cantons (powiats) de la voïévodie: hommes, femmes, enfants et vieillards. L'idée, l'acceptation et l'exécution de l'ordre étaient conformes à l'idéologie nationaliste de l'OUN et l'UPA: au nom du peuple on peut tout faire et même tuer. La minorité polonaise de ces territoires orientaux aspirait à la renaissance de l'État polonais dans les frontières d'avant la guerre alors que la minorité ukrainienne de cet État, à la création d'un État ukrainien indépendant sur les mêmes territoires. Les deux parties proposaient le soutien de leur cause en échange d'une future autonomie ethnique et culturelle. Léopol était la pomme de discorde. Selon l'historien Grzegorz Motyka, connaisseur des événements volhyniens, aucune des deux parties ne voulait et ne pouvait céder. Le conflit polono-ukrainien s'avéra vite inévitable. Mais l'ordre de Klym Sawur n'aurait pas dû peser si lourdement, les massacres n'auraient pas dû avoir lieu. L'UPA décida de liquider tous ceux qui empêchaient l'action libératrice de ses partisans. Le slogan: "Il n'y aura pas de Polonais, il n'y aura pas de problème en Volhynie" fut réalisé dans sa forme la plus sanguinaire. Une partie des historiens de l'Ukraine occidentale comme beaucoup d'hommes politiques et de leurs sympathisants préfèrent taire l'affaire de la tragédie de Volhynie ou de parler de deux vérités de ces événements: polonaise et ukrainienne. Cette dernière évoque et explique les causes des événements par les injustices commises par la Pologne de 1918-1939, les crimes et la collaboration de l'AK avec les Allemands entre 1941 et 1943. La discussion sur la Volhynie fut difficile sous les communistes, Moscou ainsi que Kiev considéraient l'OUN et l'UPA comme des organisations criminelles. Le statut de combattant fut refusé aux anciens membres. Beaucoup de leurs dirigeants furent déportés aux goulags mais pas pour les crimes commis sur les Polonais volhyniens. Les communistes n'ont jamais accepté les aspirations nationales à créer un État ukrainien indépendant d'autant plus qu'il s'agissait d'un État non communiste. Jusqu'en 2003 l'UPA était considérée par Kiev comme une résistance à caractère criminel. La déclaration commune de 1997 des présidents ukrainien, Koutchma et polonais, Kwasniewski, où il était question du sang polonais versé en Volhynie entre 1942-43, n'évoquait en rien le caractère criminel et ne fut en fait qu'un dialogue de salon qui n'a jamais touché les deux sociétés. Le grand débat des historiens "Pologne-Ukraine. Questions difficiles" où la Volhynie fut l'un des thèmes les plus importants mais le plus aussi difficile, n'a pas atteint une large opinion publique et cela malgré le partenariat stratégique déclaré entre les deux États. Pourtant en Ukraine occidentale, de Lviv (Lwów) à Loutsk (Luck) et Rivne (Równe), l'UPA est reconnue comme une armée héroïque. C'est elle qui se battait pour la liberté contre les Polonais, les Allemands et aussi contre les Soviétiques. Elle était de fait la résistance patriotique par excellence. Ce culte s'est renouvelé et fortifié dans l'Ukraine indépendante. L'UPA y est presque vénérée. Le parti politique nationaliste UNA-UNSO, qui se réfère à l'idéologie de l'UPA, est représenté au parlement. Pour la droite et non seulement l'extrême droite, les temps de gloire de l'UPA et son idéologie sont devenus des valeurs référentielles de tout Ukrainien-patriote et anticommuniste. On érige des kurhans (colline-nécropole) à leurs dirigeants: à Rivne et à Zbaraz Klym, Sawur a son monument. Dans certains milieux c'est grâce à cette mémoire de l'UPA que l'Ukraine indépendante est ressuscitée. Le sujet de massacres est évité, considéré comme nuisible, non autorisé, précoce.


Les préparatifs en Pologne du 60e anniversaire du drame étaient perçus en Ukraine comme une tentative d'exploiter la crise politique persistante, d'affaiblissement de la position du pays en Occident et enfin d'extorquer le repentir et la demande de pardon indus. Le Kiev officiel se taisait. Il n'y avait pas d'idée de commémoration puis finalement le président Koutchma a déclaré en février 2003: "Les crimes contre l'humanité ne peuvent être justifiés". "La vérité, même amère, concernant le passé", a-t-il ajouté, "ne saurait pas nuire aux bonnes relations entre les deux États". Victor Miedviedtchouk, chef de l'administration présidentielle et du Parti social-démocrate a interrompu le silence en chargeant de responsabilité "les chefs initiateurs et les exécutants de l'OUN et de l'UPA" pour l'action criminelle de dépolonisation. Il a rajouté que "l'État ukrainien devrait condamner l'extermination de la population polonaise en Volhynie et Galicie orientale et la société devrait l'y aider". "Ni les forces politiques qui enfoncèrent la Volhynie puis la Galicie orientale dans l'anarchie et les pogroms, ni leurs héritiers jusqu'aujourd'hui n'ont trouvé en eux la virilité pour en porter la responsabilité morale de la tragédie volhynienne". Le problème de ces déclarations c'est que ces personnalités politiques de premier plan étaient accusées de corruption, de mensonges et d'affaiblissement de l'État et les partis politiques au parlement ukrainien n'étaient pas les autorités morales qui avaient le droit de s'exprimer au nom de la nation. Les communistes ne l'étaient pas, non plus, car ils n'avaient pas changé d'opinion critique à l'égard de l'UPA. La position du chef de l'opposition "Notre Ukraine", Victor Youchtchenko, n'était pas claire, non plus, et ce malgré l'appui de Varsovie. Un de ses députés, Vassil Tchervonyi, de Loutsk, a organisé l'action d'affichage antipolonaise et des rassemblements de la jeunesse nationaliste équipée de drapeaux et symboles de l'OUN et de l'UPA et dont les déclarations frôlaient des propos nazis. Les nationalistes de l'UNA-UNSO se taisaient encore en 2003 bien que cela soit leur unique chance de se détacher de la responsabilité des crimes commis par l'UPA mais qui ne pèse pas de manière collective sur la nation ukrainienne. On sait que la fraction Taras Boulba se démarqua de la décision de Sawur et que les meurtres furent condamnés par le métropolite uniate Andrzej Szeptycki.

Les Ukrainiens n'ont pas encore eu de vrai débat approfondi sur leur histoire, leur attitude face à la collaboration, sur l'extermination des Juifs, citoyens de cet État polonais honni et disparu en septembre 1939. Il n'est pas étonnant qu'ils n'y soient pas préparés afin de superposer les faits aux mots univoques, selon Myroslav Popovitch, philosophe, président de l'Académie des sciences de l'Ukraine. Ils préfèrent des euphémismes qui ne veulent rien dire. L'Histoire ce n'est pas un processus mécanique. Ce sont des décisions prises par les gens, des choix pour lesquels il faut prendre la responsabilité. Il rajoute : "ce sont des malfaiteurs et ainsi faut-il les appeler" en parlant des exécutants des ordres de Sawur et on ne peut pas attendre un meilleur moment car il n'arrivera jamais. La commémoration des crimes c'est un devoir des Ukrainiens aussi vis-à-vis de leurs petits fils. Le fait d'appeler les événements de Volhynie "criminels" est une chance de rupture par rapport au passé.

Nombre de victimes[modifier | modifier le code]

Le nombre exact de victimes civiles polonaises reste inconnu, les différentes estimations varient entre 35 000 et 60 000 pour la Volhynie et, selon les sources, entre 100 000 et 500 000 pour l'ensemble du territoire de l'Ukraine. Les actions de représailles entreprises par l'Armée de l'intérieur (Armia Krajowa) polonaise ont également coûté la vie de 10 000 à 60 000 civils ukrainiens. Une partie des morts peut également être attribuée à l'action de la police sous les ordres des Allemands ou aux partisans soviétiques qui ont aussi opérés dans la région.

Actuellement en Pologne l'Institut de mémoire nationale (IPN) conduit des investigations à ce sujet et a déjà collecté quelque 10 000 pages de documents et rapports.

Des efforts ont lieu actuellement pour arriver à une réconciliation entre Polonais et Ukrainiens au-delà de ces événements tragiques.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Daniel Beauvois, "Le triangle ukrainien", 2006 (ouvrage en français et en polonais sur les relations complexes entre Polonais, Russes et Ukrainiens entre 1793 et 1914, réalisé par un historien et écrivain français, poloniste et russiciste, connaisseur des cultures russe, ukrainienne et polonaise, directeur du Centre d'études polonaises à Lille puis, du Centre d'histoire slave à la Sorbonne, membre des Académies Polonaise et Ukrainienne des Sciences).
  • Norman Davies, "No Simple Victory: World Two in Europe", Viking Penguin 2007
  • Konferencje IPN, "Antypolska akcja OUN - UPA, 1943-1944", Fakty i interpretacje, Warszawa 2003 (Conférences de l'Instutut de la Mémoire nationale, "Action anti-polonaise de l'OUN - UPA, 1943-1944" dans Fakty… . Beaucoup de controverses)
  • Aleksander Korman, "Stosunek UPA do Polaków na ziemiach poludniowo-wschodniej II Rzeczypospolitej" (L'attitude de l'UPA face aux Polonais des territoires du Sud-Est de la IIe République), NORTON-Wrocław, 2002; (l’auteur a répertorié 362 méthodes de torture pratiquées par les nationalistes ukrainiens sur les Polonais et façons de leur infliger le coup mortel).
  • (en) Filip Ożarowski, Wolyn aflame, Chicago, WICI,‎ 1997 (ISBN 0965548813).
  • (en) Tadeusz Piotrowski, Genocide and rescue in Wołyń : recollections of the Ukrainian nationalist ethnic cleansing campaign against the Poles during World War II, Jefferson, NC, McFarland,‎ 2000 (ISBN 0786407735).
  • (en) Tadeusz Piotrowski, Vengeance of the swallows : memoir of a Polish family's ordeal under Soviet aggression, Ukrainian ethnic cleansing and Nazi enslavement, and their emigration to America, Jefferson, N.C, McFarland & Co,‎ 1995 (ISBN 0786400013).
  • (en) Viktor Polishchuk, Bitter truth : the criminality of the Organization of Ukrainian Nationalists (OUN) and the Ukrainian Insurgent Army (UPA) : the testimony of a Ukrainian, Toronto, Author,‎ 1999 (ISBN 0969944497)
  • Wiktor Poliszczuk, "Gorzka prawda-cień Bandery nad zbrodnią ludobójstwa" (Vérité amère-ombre de Bandera sur le génocide), Toronto 2004
  • Wiktor Poliszczuk, "Dowody zbrodni OUN i UPA" (Preuves des crimes de l'OUN et l'UPA), Toronto 2000
  • Wiktor Poliszczuk, "Ludobójstwo nagrodzone" (Le génocide récompensé), Toronto 2003
  • Edward PRUS, "Holocaust po banderowsku" (Holocauste à la Bandera), NORTON-Wrocław, 2001; (Le livre, bien documenté, trace le martyre des Juifs et Polonais, assassinés par les nationalistes ukrainiens, d'abord sous le commandement allemand puis seuls).
  • Edward Prus, "Stepan Bandera (1909-1959). Symbol zbrodni i okrucieństwa" (… Symbole du crime et de la cruauté), Norton-Wrocław, 2004
  • Edward Prus, "Banderomachia", Norton-Wrocław, 2007; (genèse et conséquences de la naissance du "gouvernement" Stećka, créé par les nationalistes ukrainiens à Lwów-Lemberg-Lviv en juillet 1941, peu de temps après l'entrée des troupes allemandes dans la ville).
  • (pl) Andrzej L. SOWA, Stosunki polsko-ukraińskie 1939-1947(Relations polono-ukrainiennes 1939-1947), Kraków 1998 (ISBN 83-90931-5-8) édité erroné
  • Władysław Siemaszko, Ewa Siemaszko, The Reconstruction of Nations: Poland, Ukraine, Lithuania, Belarus, 1569-1999, Yale University Press, New Haven, 2003."Ludobójstwo dokonane przez nacjonalistów ukraińskich na ludności polskiej Wołynia 1939-1945 (Le génocide commis sur la population polonaise de Volhynie par les nationalistes ukrainiens 1939-1945), Wydane przy pomocy finansowej Kancelarii Prezydenta Rzeczpospolitej Polskiej (Édition financé par la chacellerie du Président de la République de Pologne), Warszawa 2000, (ISBN 83-87689-34-3)
  • Timothy Snyder, "The Reconstruction of Nations: Poland, Ukraine, Lithuania, Belarus, 1569-1999", Yale University Press, New Haven, 2003.
  • Timothy Snyder, “To Resolve the Ukrainian Question Once and For All”:The Ethnic Cleansing of Ukrainians in Poland, 1943-1947,New Haven, novembre 2001
  • Bronisław Szeremta, Watażka - wspomnienia nierozstrzelanego i jego zbrodnie (Vataj'ka [chef de bande tartare ou cosaque] : souvenirs d’un non-fusillé et ses crimes), Toronto, 2001. Sur Dimitr Kupiak, cryptonyme de « Klej », chef des Services de Sûreté de l'UPA connu pour ses crimes cruels perpétrés contre les Polonais et les Ukrainiens désobéissants ; il s’est réfugié au Canada après la Seconde Guerre mondiale et n’a pas retourné dans l’Ukraine indépendante. IL est également auteur de Spohady nerostrilanoho (Confessions du non-fusillé)
  • (en) Mikolaj Terles, Ethnic cleansing of Poles in Volhynia and Eastern Galicia, 1942-1946, Toronto, Alliance of the Polish Eastern Provinces,‎ 1993 (ISBN 0969802005)
  • (ru) (uk) Zerkalo Nedeli (Le Miroir hebdomadaire), 15-21 février 2003. Édition pour souligner le 60e anniversaire des évènements.

Liens externes[modifier | modifier le code]