Massacre de Sétif, Guelma et Kherrata

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Massacre de Sétif, Guelma et Kherrata
Informations générales
Date au
Lieu Sétif, Guelma, Kherrata Départements français d'Algérie
Issue Repression sanglante
Belligérants
Flag of Algeria.svg Manifestants nationalistes Flag of France.svg forces de l'ordre françaises
Flag of France.svg Algériens européens
Forces en présence
Flag of Algeria.svg Algériens Flag of France.svg Police, armée française et milices algériennes européennes
Pertes
annonces : 1 500 à 45 000 morts
estimations : 8 000 à 15 000 morts
102 morts

Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata sont des répressions sanglantes d'émeutes nationalistes qui sont survenues en mai 1945 dans le département de Constantine, en Algérie française.

Elles débutent le 8 mai 1945. Pour fêter la fin des hostilités de la Seconde Guerre mondiale et la victoire des Alliés sur les forces de l'Axe, un défilé est organisé. Les partis nationalistes algériens, profitant de l'audience particulière donnée à cette journée, décident par des manifestations d'abord pacifiques de rappeler leurs revendications patriotiques. Mais à Sétif un policier tire sur un jeune scout[réf. nécessaire] musulman tenant un drapeau de l'Algérie et le tue, ce qui déclenche une émeute meurtrière des manifestants, avant que l'armée n'intervienne.

Il y aura parmi les Européens plus d'une centaine de morts et autant de blessés. Le nombre des victimes autochtones, difficile à établir, est encore sujet à débat en 2011. Les autorités françaises de l'époque fixèrent le nombre de tués à 1 165. Un rapport des services secrets américains à Alger en 1945 notait 17 000 morts et 20 000 blessés[réf. nécessaire]. Le gouvernement algérien avance le nombre de 45 000 morts. Suivant les historiens, le nombre varie de 8 000 (Charles-Robert Ageron, Charles-André Julien) à 15 000 victimes. Pour Antoine Benmebarek, l'administrateur chargé de la région de Sétif lors du massacre, il s'élèverait à 2 500 morts[1].

Commémorée chaque année en Algérie, elle « a servi de référence et de répétition générale à l'insurrection victorieuse de 1954 »[2]. L'ambassadeur de France en Algérie, dans un discours officiel à Sétif en février 2005, a décrit cet évènement comme une « tragédie inexcusable »[3].

Prélude[modifier | modifier le code]

Le contexte[modifier | modifier le code]

La révolution nationale pétainiste avait renforcé en Algérie entre octobre 1940 et novembre 1941 les partisans d'un ordre colonial brutal, sous les ordres du général Weygand. Mais, avec le débarquement américain en novembre 1942, les conditions politiques changent. L'entrée en guerre de l'Afrique du nord aux côtés des Alliés qui se préparent se traduit par une importante mobilisation : 168 000 Français d'Afrique du Nord sont mobilisés, soit 20 classes. La population d'Européens en Afrique du Nord étant à cette époque de 1 076 000 personnes[4], l'effectif sous les drapeaux en représentait donc 15,6 %, soit une personne sur six ou sept. Il faut donc souligner la faiblesse des effectifs laissés sur place[5].

Pour la première fois est appliquée la conscription aux musulmans qui jusqu'alors en étaient dispensés, ce qui en conduit environ, sur quelque 7 millions, 150 000 sous les drapeaux. Messali Hadj, chef du principal mouvement nationaliste algérien, le Parti du peuple algérien (PPA, interdit), reste emprisonné et c'est le 1 et le 8 mai 1945 que plusieurs manifestants ont appelé à la libération de Messali Hadj[6]. Ferhat Abbas, dirigeant des Amis du manifeste et de la liberté, demande que les musulmans qui s'apprêtent à entrer en guerre soient assurés de ne pas rester « privés des droits et des libertés essentielles dont jouissent les autres habitants de ce pays. »[7].

Le , le Comité français de la Libération nationale adopte une ordonnance attribuant d'office la citoyenneté française, sans modification de leur statut civil religieux, à tous les indigènes disposant de décorations militaires et de divers diplômes tels que le certificat d'études, etc. En 1945, environ 62 000 combattants en bénéficient, ce qui suscite diverses oppositions dans certains milieux européens en Algérie. Les dirigeants nationalistes algériens espèrent alors beaucoup de la première réunion de l'Organisation des Nations unies à San Francisco le .

Manifestations nationalistes[modifier | modifier le code]

Dès l'été 1943, les services de renseignements alliés et français constataient que l'Algérie était au bord de l'explosion. Un rapport du Psychological Warfare Branch (PWB), portant sur la période juillet-septembre 1943 et que relate l'historien Alfred Salinas dans son ouvrage Les Américains en Algérie 1942-1945 (L'Harmattan, 2013, p. 370), fait état des observations recueillies dans le Constantinois par un informateur français qui écrit notamment : « Les sentiments anti-alliés dominent maintenant très nettement chez les Arabes et la proportion des agitateurs ne cesse de grandir. Le sabotage pour créer des mécontents continue de plus belle dans les douars où aucune surveillance n'est opérée. Le ravitaillement est toujours aussi lamentable... il y a collusion pour envoyer à l'Armée des êtres mal formés, des estropiés. Les éléments sains restent chez eux. L'insoumission devient une règle. Toute cette contrée est acquise à Ferhat Abbas et professe maintenant les idées de son chef. Elle oppose aux décisions de l'autorité une résistance passive et quelquefois active. Les gendarmes et les autorités sont exécrées, les Européens deviennent des ennemis ouverts..., les vols se succèdent, le marché noir reprend une ardeur inaccoutumée, en un mot on distingue les signes précurseurs d'un mauvais état moral de ces populations jusque-là assez calmes ».

Au printemps 1945, l'ambiance est tendue parmi la population européenne où circulent des bruits alarmistes prédisant un soulèvement musulman. D'autant que l'Algérie connaît depuis quelques mois une situation alimentaire catastrophique, résultat de l'absence de presque tous les hommes valides. Messali Hadj est déporté à Brazzaville le 23 avril 1945. Le PPA organise le 1er mai, dans tout le pays, des manifestations qui se veulent pacifiques et sans armes, et où pour la première fois est brandi un « drapeau algérien ». Les manifestations se passent dans le calme sauf à Alger et Oran où ont lieu des affrontements avec la police ; la répression est brutale et fait plusieurs morts, deux à Alger et un à Oran[8]. Quelques jours plus tard, c'est l'annonce de la reddition allemande et de la fin de la guerre : des manifestations sont prévues un peu partout pour le 8 mai.

Selon Benjamin Stora[9], les Français pensaient déjà depuis 1939 que les nationalistes d'Afrique du Nord étaient pilotés par les fascistes italiens ou les nazis allemands, que le Parti du peuple algérien était proche du Parti populaire français, alors que Messali Hadj avait soutenu le Front populaire et la République espagnole. Ce sentiment fut renforcé par le fait que le soulèvement eut lieu le jour de la victoire.

La répression et les massacres du 8 mai[modifier | modifier le code]

Gerbe en mémoire des victimes.

À Sétif, la manifestation séparée des manifestations officielles, est autorisée à condition qu'elle n'ait pas de caractère politique : « aucune bannière ou autre symbole revendicatifs, aucun drapeau autre que celui de la France ne doit être déployé. Les slogans anti français ne doivent pas être scandés. Aucune arme, ni bâtons, ni couteaux ne sont admis[10] ».

Cette manifestation commence à envahir les rues dès 8 heures, estimée à plus de 10 000 personnes[11], chantant l’hymne nationaliste Min Djibalina (De nos montagnes), défile avec des drapeaux des pays alliés vainqueurs et des pancartes « Libérez Messali », « Nous voulons être vos égaux » ou « À bas le colonialisme ». Vers 8 h 45 surgissent des pancartes « Vive l'Algérie libre et indépendante » et en tête de la manifestation Aïssa Cheraga, chef d'une patrouille de scouts musulmans, arbore le drapeau algérien. Tout dérape alors : devant le café de France, avenue Georges Clemenceau[12], le commissaire Olivieri tente de s’emparer du drapeau, mais est jeté à terre. Selon un témoignage, des Européens en marge de la manifestation assistant à la scène se précipitent dans la foule[13]. Les porteurs de banderoles et du drapeau refusent[14] de céder aux injonctions des policiers[15]. Des tirs sont échangés entre policiers et manifestants[16].

Un jeune homme de 26 ans[17], Bouzid Saâl, s'empare du drapeau algérien mais est abattu par un policier[13]. Immédiatement, des tirs provenant de policiers provoquent la panique. Les manifestants en colère s'en prennent aux Français, au cri de "n'katlou ennessara"[18], et font en quelques heures 28 morts chez les Européens, dont le maire qui a cherché à s'interposer, et 48 blessés. Il y aurait de 20 à 40 morts chez les indigènes, et de 40 à 80 blessés[19].

L'armée fait défiler les tirailleurs algériens, qui n'ont pas tiré[20], mais, alors que l'émeute se calme à Sétif, dans le même temps, des émeutes éclatent aux cris du « Djihad » dans la région montagneuse de petite Kabylie, dans les petits villages entre Bougie et Djidjelli[11]. Des fermes européennes isolées et des maisons forestières sont attaquées et leurs occupants assassinés.

Le mouvement s'étend très rapidement, et, le soir même à Guelma, une manifestation s'ébranle. Le sous-préfet Achiary, un ancien résistant, fait tirer sur les manifestants[21]. On relève un mort et six blessés parmi les manifestants, 5 blessés dans le service d'ordre. Le cortège se disperse. Le sous-préfet dispose de trois compagnies de tirailleurs en formation, tous musulmans. Il consigne la troupe et fait mettre les armes sous clés. Un bataillon d'infanterie de Sidi-Bel-Abbès, convoyé par des avions prêtés par les Américains, arrive le 9 dans la journée pour évacuer des petits villages d'« Européens » qui sont encerclés par les émeutiers.

Le témoignage de M. Lavie, minotier à Héliopolis, est instructif sur l'état de panique des Européens : « Dès la fin du méchoui du 8 mai, je décide de transformer le moulin neuf pour abriter la population d'Héliopolis, et tous les colons des environs que j'ai pu joindre. Au cours de l'après-midi, je fais construire un réseau de barbelés, long de 300 mètres, électrifié sous 3 000 volts et alimenté par le groupe électrogène de la minoterie. Meurtrières percées dans les murs d'entrée, portes obstruées par des herses renversées sur six mètres de profondeur et défendues par des feux croisés. La population protégée a vécu dans ces conditions pendant un mois jusqu'à ce que l'ordre soit rétabli »[22].

Des violences contre les Européens se produisent dans le Constantinois, surtout dans les fermes isolées. Des femmes sont violées, des actes de barbarie sont commis. Le nombre total d'Européens tués aurait été de 102[23]. Parmi les victimes, on trouve des modérés du « troisième camp », tels le maire de Sétif, ou Albert Denier, le secrétaire du Parti communiste, qui aura les deux mains tranchées[21].

Les massacres dans les jours suivants[modifier | modifier le code]

Des émeutes identiques ont lieu dans plusieurs autres villages au nord de Sétif, où des européens sont assassinés : Kerrata, Amouchas, Chevreul, Périgot-Ville, et El Ouricia et Sillègue. L'armée française exécute 47 citoyens algériens d'Amoucha, le lieu où un siècle plus tôt le général Sillègue avait combattu le dernier Bey de Constantine[24].

Par un télégramme daté du 11 mai 1945[25], le général de Gaulle, chef du gouvernement français provisoire, ordonne l'intervention de l'armée[26] sous le commandement du général Duval, qui mène une répression violente contre la population indigène. La marine y participe grâce à son artillerie, ainsi que l'aviation. Le général Duval rassemble toutes les troupes disponibles, soit deux mille hommes[11]. Ces troupes viennent de la Légion étrangère, des tabors marocains qui se trouvaient à Oran en passe d'être démobilisés et qui protestent contre cette augmentation de service imprévue, une compagnie de réserve de tirailleurs sénégalais d'Oran, des spahis de Tunis, et les tirailleurs algériens en garnison à Sétif, Kherrata et à Guelma.

La répression, menée par l'armée et la milice de Guelma, est d’une incroyable violence : exécutions sommaires, massacres de civils, bombardements de mechtas. Le croiseur Duguay-Trouin et le contre-torpilleur Le Triomphant, tirent plus de 800 coups de canon depuis la rade de Bougie sur la région de Sétif[11]. L'aviation bombarde et rase plus ou moins complètement plusieurs agglomérations kabyles. Une cinquantaine de « mechtas » sont incendiées. Les automitrailleuses font leur apparition dans les villages et elles tirent à distance sur les populations. Les blindés sont relayés par les militaires arrivés en convois sur les lieux. À l’image d’une milice de 200 personnes qui se forme à Guelma sous l'impulsion du sous-préfet André Achiary qui distribue toutes les armes disponibles[21], soit les 60 fusils de guerre qui équipaient les tirailleurs et se livre à une véritable chasse aux émeutiers. Pendant deux mois[21], l’Est de l’Algérie connaît un déchaînement de folie meurtrière.

De nombreux corps ne peuvent être enterrés ; ils sont jetés dans les puits, dans les gorges de Kherrata en Kabylie. Des miliciens utilisent les fours à chaux pour faire disparaître des cadavres[27]. Saci Benhamla, qui habitait à quelques centaines de mètres du four à chaux d’Héliopolis, décrit l’insupportable odeur de chair brûlée et l’incessant va-et-vient des camions venant décharger les cadavres, qui brûlaient ensuite en dégageant une fumée bleuâtre[28].

De nombreux musulmans, dirigeants politiques et militants, du Parti du peuple algérien (PPA), des Amis du manifeste et de la liberté (AML) (dont le fondateur Ferhat Abbas) et de l'association des oulémas furent arrêtés. Lorsqu'une faction ou un douar demandait l’aman (« le pardon »), l'armée réclamait les coupables. Le 28 février 1946, le rapporteur de la loi d'amnistie (qui fut votée) déclarait en séance : « Quatre mille cinq cent arrestations furent ainsi effectuées, quatre vingt dix neuf condamnations à mort dont vingt deux ont été exécutées, soixante quatre condamnations aux travaux forcés à temps et il y aurait encore deux mille cinq cents indigènes à juger »[29].

La répression prend fin officiellement le 22 mai. L’armée organise des cérémonies de soumission où tous les hommes doivent se prosterner devant le drapeau français et répéter en chœur : « Nous sommes des chiens et Ferhat Abbas est un chien »[23],[30]. Des officiers exigent la soumission publique des derniers insurgés sur la plage des Falaises, non loin de Kherrata. Certains, après ces cérémonies, sont embarqués et assassinés[28]. Pendant de longs mois, les Algériens musulmans qui, dans les campagnes, se déplaçaient le long des routes continuèrent à fuir pour se mettre à l'abri, au bruit de chaque voiture. L'historien algérien Boucif Mekhaled, raconte : « À Kef-El-Boumba, j’ai vu des Français faire descendre d’un camion cinq personnes les mains ligotées, les mettre sur la route, les arroser d’essence avant de les brûler vivants »[28].

Réactions[modifier | modifier le code]

Le 19 mai, à la demande du ministre de l’Intérieur Adrien Tixier, de Gaulle nomme le général de gendarmerie Tubert, résistant, membre depuis 1943 du Comité central provisoire de la Ligue des droits de l'homme (où siègent également René Cassin, Pierre Cot, Félix Gouin et Henri Laugier), membre de l’Assemblée consultative provisoire, dans le but d’enquêter sur les évènements. Mais, pendant six jours, du 19 au 25 mai, la commission fait du sur-place à Alger. Officiellement on attendait l’un de ses membres « retenu » à Tlemcen. Dans les faits, c'est bien Tubert qui est retenu à Alger. On ne le laisse partir pour Sétif que le 25 mai, quand tout y était terminé. Et, à peine arrivé à Sétif, il est rappelé à Alger le lendemain, le 26, sur ordre du gouvernement, par le gouverneur général Chataigneau. Si bien qu’il ne peut se rendre à Guelma.

Peu d'Européens protestent contre ces massacres. Par exception l'un d'eux, le professeur Henri Aboulker, médecin juif et résistant (l'un des organisateurs du putsch du 8 novembre 1942, qui a permis le succès de l'opération Torch à Alger), s'élève contre ces massacres. Il publie plusieurs articles dans le quotidien Alger Républicain, réclamant certes la sanction sévère des meurtriers provocateurs qui avaient assassiné 102 Français, mais à l'issue d'une procédure légale régulière. Et surtout, il dénonce sans réserve les massacres massifs et aveugles de milliers d'Algériens innocents. Il réclame aussi la libération immédiate de Fehrat Abbas, dont tout le monde savait qu'il avait toujours cantonné son action dans le cadre de la légalité. Henri Aboulker estimait que la défense des innocents devait primer toute considération politique.

Le communiqué du Gouvernement Général le 10 mai illustre la manière dont les autorités de l'époque ont présenté ces événements :

« Des éléments troubles, d'inspiration hitlérienne, se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation de l'Allemagne nazie. La police, aidée de l'armée, maintient l'ordre et les autorités prennent toutes décisions utiles pour assurer la sécurité et réprimer les tentatives de désordre. »

Dans ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle chef du gouvernement à l'époque des faits, écrit en tout et pour tout :

«  En Algérie, un commencement d'insurrection survenu dans le Constantinois et synchronisé avec les émeutes syriennes du mois de mai a été étouffé par le gouverneur général Chataigneau. »

Houari Boumédiène, le futur président algérien a écrit :

« Ce jour-là, j’ai vieilli prématurément. L’adolescent que j’étais est devenu un homme. Ce jour-là, le monde a basculé. Même les ancêtres ont bougé sous terre. Et les enfants ont compris qu'il faudrait se battre les armes à la main pour devenir des hommes libres. Personne ne peut oublier ce jour-là. »

Kateb Yacine, écrivain algérien, alors lycéen à Sétif, écrit :

« C’est en 1945 que mon humanitarisme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles. J’avais vingt ans. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme. »

Albert Camus dans le journal Combat des 13 au 23 mai[31] demande qu'on applique aux Algériens (il dit : « Le peuple arabe ») les « principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes ». Il affirme qu’il y a crise — et non de simples incidents — que « le peuple arabe existe », qu’il « n’est pas inférieur sinon par les conditions où il se trouve ». Plus encore, il proclame que « l’Algérie est à conquérir une seconde fois ».

Ferhat Abbas, dans son Testament politique, écrit en 1945 et resté inédit jusqu'en 1994, condamne « les organisateurs d’émeutes, ceux qui avaient poussé à la violence des paysans désarmés ... ceux qui tels des chiens sauvages se sont jetés sur Albert Denier, secrétaire de la section communiste, auquel un salaud sectionna les mains à coup de hache »[32]

Le nombre des victimes[modifier | modifier le code]

Le nombre de victimes « européennes » est à peu près admis[33] et s'élève officiellement à 102 morts et 110 blessés (Rapport officiel de la commission Tubert de 1945). Cette commission parle aussi de 900 musulmans tués par les émeutiers.

Les chiffres du nombre de victimes musulmanes sont actuellement source de nombreuses polémiques, notamment en Algérie où la version officielle retient le nombre de 45 000 morts.

Une enquête demandée par le gouverneur général Yves Chataigneau comparant le nombre de cartes d'alimentation avant et après les événements conclut à moins de 1000 victimes[34]. Le gouverneur général de l'Algérie fixa par la suite le nombre des musulmans tués à 1 165 et 14 soldats[11], 4 500 arrestations, 89 condamnations à mort dont 22 exécutées[29], chiffres qui seront pris pour officiels. Le général Duval déclarait pour la commission Tubert de 1945 que « Les troupes ont pu tuer 500 à 600 indigènes », mais les militaires évoquaient déjà à l'époque le chiffre de 6 000 à 8 000 victimes. Habib affirme que le ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, aurait parlé de 20 000 tués, sans préciser sa source[11].

Par la suite, André Prenant, géographe spécialiste de la démographie algérienne, se rendant sur les lieux en 1948, fixe le nombre de victimes à 20 000. Des historiens ont par la suite parlé de 2000 (Charles-Robert Ageron) ou 6 000 morts (Robert Avron). Le professeur Henri Aboulker (père de José Aboulker, cité précédemment), avait à l'époque estimé le bilan proche de 30 000 morts. [réf. nécessaire]

Le consul général américain à Alger de l'époque a établi le nombre de victimes indigènes par la répression de l'armée à 40 000[30]. Ce chiffre sera repris par les milieux nationalistes puis par le gouvernement algérien qui, commémorant ces massacres chaque année, parle des « 45 000 morts des massacres de Sétif ». Récemment, Bélaïd Abdessalam, ancien premier ministre algérien, déclarait dans El-Khabar Hebdo que le chiffre de 45 000 a été choisi à des fins de propagande. Le Président de la République algérienne Abdelaziz Bouteflika affirme que les massacres ont fait plusieurs dizaines de milliers de morts sans qu'on puisse en préciser le nombre exact, « même si notre histoire officielle retient le nombre de 45 000 morts ». Les chercheurs Rachid Messli et Abbas Aroua, du Centre de recherche historique et de documentation sur l’Algérie, déclaraient le 9 avril 2005 que « la plupart des historiens s’entendent sur le fait que 45 000 est un chiffre exagéré. Il serait plus réaliste de penser que le bilan humain se situe entre 8 000 et 10 000 morts »[35].

Le journaliste Yves Courrière parle de 15 000 tués dans les populations musulmanes[36] en citant le général français Tubert dont le rapport après les massacre ne donne en réalité aucun bilan global[37].

Selon l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer, « la seule affirmation possible, c’est que le chiffre dépasse le centuple des pertes européennes et que reste dans les mémoires de tous, le souvenir d’un massacre qui a marqué cette génération », et l'historien Mohammed Harbi d'ajouter : « En attendant des recherches impartiales, convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens »[33].

Conséquences[modifier | modifier le code]

Le général Duval, chargé du rétablissement de l'ordre, dit à cette occasion au gouvernement colonial : « Je vous donne la paix pour dix ans, à vous de vous en servir pour réconcilier les deux communautés. Une politique constructive est nécessaire pour rétablir la paix et la confiance. »[33],[38] Ces propos se vérifient puisque, 9 ans plus tard, l'insurrection de la Toussaint 1954 marque le début de la guerre d'Algérie.

De nombreux historiens pensent que ces événements marquent le véritable début de la guerre d'Algérie. Pour de nombreux militants nationalistes comme Lakhdar Bentobbal, futur cadre du FLN, le massacre symbolise la prise de conscience que la lutte armée reste la seule solution. C'est à la suite des événements du 8 mai que Krim Belkacem, l’un des six fondateurs « historiques » du FLN, décide de partir au maquis. En 1947, le PPA crée l'Organisation spéciale (OS), une branche armée, dirigée par Aït-Ahmed puis par Ben Bella.

Reconnaissance de la responsabilité française[modifier | modifier le code]

Cérémonie du souvenir à Aubervilliers en 2010, en présence du maire Jacques Salvator (au micro) et du député Daniel Goldberg (au centre).

Il faut attendre le pour que, lors d'une visite à Sétif, Hubert Colin de Verdière, ambassadeur de France à Alger, qualifie les « massacres du 8 mai 1945 » de « tragédie inexcusable »[3]. Cet événement constitue la première reconnaissance officielle de sa responsabilité par la République française.

Son successeur Bernard Bajolet a déclaré à Guelma en avril 2008 devant les étudiants de l’Université du 8 mai 1945 que le « temps de la dénégation des massacres perpétrés par la colonisation en Algérie est terminé ». Il déclare : « Aussi durs que soient les faits, la France n’entend pas, n’entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé (...) Le 8 mai 1945, alors que les Algériens fêtaient dans tout le pays, au côté des Européens, la victoire sur le nazisme, à laquelle ils avaient pris une large part, d’épouvantables massacres ont eu lieu à Sétif, Guelma et Kherrata.(...) pour que nos relations soient pleinement apaisées, il faut que la mémoire soit partagée et que l’histoire soit écrite à deux, par les historiens français et algériens(...). Il faut que les tabous sautent, des deux côtés, et que les vérités révélées fassent place aux faits avérés. »[39].

Souvenir en France[modifier | modifier le code]

Depuis 2008, la ville d'Aubervilliers se souvient des victimes de ce massacre dans une cérémonie qui se tient le 9 mai[40].

Le réalisateur franco-algérien Rachid Bouchareb a réalisé le film Hors-la-loi, sorti en septembre 2010, qui évoque ces événements. Avant même sa sortie, le film est critiqué en France par des associations de pieds noirs et de harkis, certains députés et le Secrétaire d'État aux Anciens combattants Hubert Falco. En réaction, le Ministre de la culture est interpellé à l'Assemblée Nationale par le député Daniel Goldberg qui juge que l'État n'a pas à dicter une histoire officielle[41].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Roger Benmebarek, Les Cahiers de la Mémoire N°2 : Événements de Sétif, Mai 1945.
  2. Charles-Robert Ageron, « Les Troubles du Nord Constantinois en mai 1945 : une tentative insurrectionnelle ? » dans Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n°4, octobre 1984, p. 112
  3. a et b (en) Algeria Marks WWII Anniversary with Call for French Apology, Lisa Bryant, Paris (9 mai 2005).
  4. Meyer, Algérie, mémoire déracinée, p. 192-93.
  5. Denise Bouche, Histoire de la colonisation, tome II, p. 415
  6. Benjamin Stora : « en France, certains n’ont toujours pas accepté la décolonisation » propos recueillis par Caroline Venaille, Le Monde, France, le 21 mai 2010
  7. Message remis au gouvernement général et aux autorités alliées, texte dans : Kaddache Mahfoud, Histoire de l'Algérie contemporaine, tome II, PUF 1980, p. 640.
  8. Pierre Montagnon, La France coloniale, tome 2, Pygmalion-Gérard Watelet, 1990, p. 110.
  9. La Tribune, 21 mai 2005
  10. Maurice Villard, La vérité sur l'insurrection du 8 mai 1945 dans le Constantinois : Menaces sur l'Algérie française, Amicale des hauts-plateaux de Sétif,‎ 1997 (lire en ligne).
  11. a, b, c, d, e et f « Mai 1945 : répression à Sétif », Ali Habib, Le Monde, numéro du 15 mai 1995. Repris dans La Guerre d'Algérie, 1954-1962, recueil d'articles sélectionnés et présentés par Yves Marc Ajchenbaum, Librio/Le Monde, pp. 16-20 (ISBN 229033569X).
  12. R. Vétillard, opus cité, p.54
  13. a et b « Témoins des massacres du 8 Mai 1945 en Algérie », 8 mai 2004.
  14. Les directives insistaient sur le fait qu'il fallait plutôt mourir que de laisser les couleurs nationales tomber entre les mains de l'ennemi" Témoignage de Zighad Tayeb, in Redouane Aïnad-Tabet -8 mai 1945 en Algérie - Alger 1987- p.263
  15. Roger Vétillard -Sétif, mai 1945. Massacres en Algérie -2008- p.56
  16. Mohammed Harbi - Le dictionnaire du XX° siècle -2005- p.616 "Qui de la police ou des manifestants a tiré le premier ? Avant l'indépendance, les nationalistes imputaient le premier tir aux policiers. Après 1962, des témoignages sont venus nuancer leurs affirmations."
  17. "Saal Bouzidn né le 8 janvier 1919" El Watan, édition du 8 mai 2005
  18. "Tuons les Européens", d'après Roger Vétillard - Sétif, mai 1945. Massacres en Algérie -p.57
  19. Vétillard, page 68 / "...musulmans tombés du fait de la police ou de la gendarmerie, certains disent 20, d'autres 40. Les décès n'ont pas été déclarés par les familles"rapport Tubert, §9 / message téléphoné des RG du 8 mai 45 50 musulmans ont été hospitalisés, chiffre des morts non précisé" in -Roger Benmebarek -Événements de Sétif, mai 1945- note4, p.10
  20. Roger Benmebarek - opus cité, p.8 / Roger Vétillard - opus cité, p.64 / rapport Tubert §4
  21. a, b, c et d « Aux origines de la guerre d’Algérie », extraits d’un entretien avec Annie Rey-Goldzeiguer, 14 mars 2002
  22. Maurice Villard, La Vérité sur l’insurrection du 8 mai 1945 dans le Constantinois, éd. les presses littéraires 1997, page 235.
  23. a et b Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1954), éd. La Découverte, Paris, 1991.[réf. incomplète]
  24. http://news.moofid.com/fr-20420-Les-hurlements-de-certains-detenus-mempechent-parfois-de-dormir.htm
  25. «Veuillez prendre toutes mesures nécessaires pour réprimer tous agissements antifrançais d'une minorité d'agitateurs.» Cité par Stéphane Zagdanski dans Pauvre de Gaulle!, Pauvert 2000
  26. D'après le témoignage du garde des sceaux Teitgen[citation nécessaire],
  27. « Sétif revient hanter la France coloniale », Libération, n°7462, 7 mai 2005.
  28. a, b et c Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre : 8 mai 1945, Sétif-Guelma-Kherrata, éd. Syros, Paris, 1995, page 187-191
  29. a et b Journal Officiel séance du 28 février 1946, intervention du rapporteur, Jean Toja
  30. a et b « mai 1945 : les massacres de Sétif et Guelma », LDH de Toulon, 12 juin 2004.
  31. « Mai 1945 : les "événements de Sétif" analysés par Albert Camus », par Yves Benot, 28 mars 2005.
  32. Cité par Charles-Robert Ageron dans Mai 1945 en Algérie. Enjeu de mémoire et histoire, Matériaux pour l'histoire de notre temps, 1995, v.39, Numéro 39-40, pp. 52-56
  33. a, b et c « La guerre d’Algérie a commencé à Sétif », Le Monde diplomatique, mai 2005, Page 21.
  34. La paix pour dix ans, page 117
  35. Article Afrik.com
  36. Yves Courrière, Les fils de la Toussaint, Fayard, Paris, 1968; Benjamin Stora, Histoire de l'Algérie coloniale 1830-1954, La découverte, p. 91.
  37. Rapport Tubert sur le site de la LDH
  38. La guerre d'Algérie de Mohammed Harbi, Benjamin Stora, Collectif Hachette Littérature Collection Pluriel, p 185
  39. « Le temps de la dénégation » des crimes de colonisation « est terminé », LDH-Toulon (reprise dépêche AFP),‎ 27 avril 2008 (consulté le 9 mai 2010)
  40. « 8 mai 1945 : Le massacre de Sétif, Guelma, Kherrata », Ville d'Aubervilliers,‎ 9 mai 2010 (consulté le 9 mai 2010)
  41. « Film « Hors la loi » : il faut refuser une écriture de l’Histoire par l’Etat », Blog de Daniel Goldberg,‎ 4 mai 2010 (consulté le 9 mai 2010)

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Mehana Amrani, Le 8 mai 1945 en Algérie: les discours français sur les massacres de Sétif, Kherrata et Guelma, Paris, L´Harmattan, 2010, (ISBN 2296120733).
  • Yves Benot, Massacres coloniaux, éd La Découverte, Paris, 2001.
  • Yves Courrière, La Guerre d'Algérie, tome 1 (Les fils de la Toussaint), Fayard, 1969, (ISBN 2213611181)
  • Francine Dessaigne, La Paix pour dix ans, Éditions Gandini, (ISBN 2-906-431-50-8)
  • Mahfoud Kaddache, Il y a 30 ans… le 8 mai 45, Éditions du Centenaire, Paris, 1975.
  • Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre : 8 mai 1945, Sétif-Guelma-Kherrata, éd. Syros, Paris, 1995.
  • Malek Ouary, La montagne aux chacals, Éditions Garnier, Paris, 1981, ISBN 2-7050-0361-4.
  • Guy Pervillé, Sétif : enquête sur un massacre, dans L’Histoire no 318, mars 2007, p. 44-49
  • Jean Louis Planche, Sétif 1945, histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006
  • Marcel Reggui, Les massacres de Guelma. Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales, Éditions La Découverte, Paris, 2006.
  • Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945 : de Mers El-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, Paris, 2001.
  • Alfred Salinas, Les Américains en Algérie 1942-1945, L'Harmattan, Paris, 2013
  • Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1954), La Découverte, Paris, 1991.
  • Benjamin Stora, La gangrène de l'oubli - La mémoire de la guerre d'Algérie, La Découverte, 1998 et 2005
  • Benjamin Stora, Le transfert d'une mémoire - De l'«Algérie française» au racisme anti-arabe, La Découverte, 1999
  • Roger Vétillard (préf. Guy Pervillé), Sétif, mai 1945, massacres en Algérie, éditions de Paris, 2008, (ISBN 2851622137)
  • Charles-Robert Ageron, Mai 1945 en Algérie. Enjeu de mémoire et histoire, Matériaux pour l'histoire de notre temps, 1995, v.39, Numéro 39-40, pp. 52-56
  • Radouane Ainad Tabet, Le 8 Mai 1945 en Algérie, Office des Publications Universitaires, Alger, 1985
  • Maurice Villard, Le 8 mai 1945 -Sétif -Guelma- Le Constantinois, A.C.E.P.,Montpellier, 2010

Filmographie[modifier | modifier le code]

  • Mehdi Lallaoui et Bernard Langlois, Les massacres de Sétif – un certain 8 mai 1945, 1995
  • Yasmina Adi, L'autre 8 mai 1945, aux origines de la Guerre d'Algérie, 2008
  • Meriem Hamidat, Mémoires du 8 mai 1945, 2008
  • Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, 2010
Documentaire

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]