Massacre d'Hébron (1929)

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31° 31′ 59″ N 35° 05′ 42″ E / 31.533, 35.095 ()

Le massacre d'Hébron de 1929, auquel il est également fait référence en tant que pogrom d'Hébron, s'est produit le 24 août 1929 dans la ville d'Hébron, en Palestine mandataire. Des Arabes y massacrent 67 Juifs, dont 24 étudiants, en blessent 53, pillent des maisons juives et des synagogues. 435 Juifs survivent indemnes, dont 300 environ grâce à l'intervention de voisins arabes.

Ces attaques, qui font suite à des rumeurs à propos d'évènements à Jérusalem, selon lesquelles les Juifs essayeraient de conquérir les Lieux Saints, sont parmi les plus importantes de celles liées aux émeutes de Palestine en 1929 et qui font un total de 133 Juifs et 116 Arabes tués. Les autorités britanniques évacuent la population juive après les événements qui mettent un terme à une présence juive de plusieurs siècles à Hébron.

Les attaques de 1929 et le massacre d'Hébron en particulier sont un tournant dans l'évolution des relations entre Juifs et Arabes dans la région et jouent un rôle déterminant tant pour l'histoire du sionisme que pour celle du nationalisme palestinien.

Arrière-plan[modifier | modifier le code]

Carte d'Hébron (1912).

Les Arabes d'Hébron[modifier | modifier le code]

La ville d'Hébron a une signification particulière pour le judaïsme, le christianisme et l'islam, en raison de la présence du tombeau des patriarches[1]. La communauté arabe d'Hébron est majoritairement composée de musulmans traditionnalistes, peu impliqués dans la vie politique en Palestine[2]. En particulier, l'influence du Grand Mufti de Jérusalem, qui sera mis en cause pour son rôle dans les émeutes de Palestine[3], y est faible[4]. Selon le recensement britannique de 1922, le caza d'Hébron compte 59 400 musulmans, contre 600 juifs et 100 chrétiens[5]. La plupart des habitants arabes d'Hébron sont des descendants de groupes bédouins arrivés de Transjordanie au XVIe et XVIIe siècles[6].

Les Juifs d'Hébron[modifier | modifier le code]

Funérailles du rabbin Finkel à Hébron en 1927.
La famille hassidique Slonim, installée à Hébron depuis 1844. Au centre, assis, le rabbin Mordechai Dov Ber Slonim, décédé en 1919 ; à droite, assis, son fils, le rabbin Shneer Zalman Slonim ; à gauche, son petit-fils, le rabbin Jacob Joseph Slonim ; à droite de ce dernier, son arrière petit-fils, Eliezar Don Slonim.

La communauté juive d'Hébron est, selon Jerold Auerbach, la plus ancienne de Palestine[7]. En 1924, le rabbin Nathan Zvi Finkel (en), fondateur de la yeshiva Slobodka (en), ouvre à Hébron la yeshiva Kenesset Israel[8]. Elle attire des étudiants étrangers, d'origine ashkénaze[9]. Il existe à Hébron une communauté petite mais significative d'environ 700 Juifs (800 selon l'Agence juive, 600 selon la police[9]). Certains habitent au centre d'Hébron mais la plupart louent des maisons à des propriétaires arabes dans les faubourgs[10],[11]. Outre des institutions traditionnelles, tels un bain rituel et une boucherie cachère, le quartier juif compte également une succursale de la banque anglo-palestinienne, l'hôpital Beit Hadassah, quelques hôtels et des lieux où l'on peut acheter de l'alcool[12]. La population juive d'Hébron est constituée en grande partie de personnes âgées, vivant des contributions charitables (halukkah (en)) versées en faveur du yichouv ainsi que de jeunes qui étudient dans la yechiva[13]. Elle se divise en familles séfarades, présentes dans la ville depuis plusieurs siècles, et ashkénazes hassidiques, dont la présence à Hébron remonte à 1819[14],[15],[16]. Les deux communautés ashkénaze et séfarade ont des écoles et des synagogues distinctes ; elles ne se marient pas entre elles. Les séfarades parlent arabe, s'habillent à l'arabe[17] et sont relativement bien intégrés ; la plupart des membres de la communauté ashkénaze sont des étudiants de la yechiva, qui conservent leur mode de vie d'origine. Ils contrastent avec la communauté séfarade et même avec l'ancienne communauté ashkénaze car « en général ils ont l'air de de jeunes gens modernes, particulièrement parce qu'ils sont habillés de vêtements britanniques ou anglais[18]». Ils ont souvent des difficultés ou des malentendus avec la population arabe[19],[20],[21]. Depuis la déclaration Balfour de 1917, les tensions entre les communautés juives et arabes de Palestine vont en croissant[22]. Différents auteurs soulignent que, du point de vue arabe, ceux qui n'avaient pas l'air de « Juifs arabes » étaient des « sionistes »[23],[24]. Quoique la communauté d'Hébron fasse partie du vieux yichouv, très religieux et réputé hostile au mouvement sioniste[25],[26], différents auteurs notent présence d'une photographie de Theodor Herzl dans la yechiva[19] ou dans la maison d'Eliezer Don Slonim[27], et le rabbin Franco, rabbin en chef de la communauté séfarade, déclarera à la commission d'enquête sur le massacre : « Nous sommes tous sionistes. Dans nos offices, dans nos prières, trois fois par jour, nous mentionnons le nom de Sion et nous prions pour la reconstruction de Sion »[28].

Les émeutes de Jérusalem[modifier | modifier le code]

Le 15 août 1929, 200 à 300 jeunes nationalistes juifs, dont beaucoup de partisans de Vladimir Jabotinsky défilent au Mur des Lamentations de Jérusalem, sous la direction de Jeremiah Halpern en criant des slogans comme « le mur est à nous », en chantant la Hatikvah et en brandissant des calicots arborant l'étoile de David[29],[30],[31]. La rumeur se répand que des Juifs ont attaqué des Arabes et blasphémé le nom du « prophète »[32],[29]. Le jour suivant, suite à un sermon incendiaire, des centaines de musulmans convergent vers le mur des Lamentations, brûlant des livres de prière et injuriant des clercs juifs. L'émeute s'étend rapidement à la zone des commerces juifs de la ville[33],[34]. Le jour suivant, un jeune Juif est poignardé à mort[35]. Les autorités ne réussissent pas à apaiser la violence. Le vendredi 23 août, suite aux rumeurs d'une attaque juive imminente de la mosquée al-Aqsa, des Arabes commencent à attaquer des Juifs dans la vieille ville de Jérusalem. Les premiers meurtres du jour surviennent lorsque plusieurs Arabes sont assassinés dans le quartier juif de Méa Shéarim[36]. Les rumeurs que des Juifs massacrent des Arabes à Jérusalem parviennent à Hébron le soir même[10]. Le 16 août Aref al-Aref, le gouverneur (qaimaqam (en)) de Beer-Sheva[35],[37],[38],[39], précédemment condamné par contumace pour incitation à la violence durant les émeutes de Jérusalem de 1920, fait un prêche dans une mosquée d'Hébron[40],[41].

Tentative d'intervention de la Haganah[modifier | modifier le code]

Selon diverses sources, des membres de la Haganah se rendent à Hébron le 20 août et proposent à la communauté juive un plan de protection de celle-ci[42]. Les représentants de cette dernière refusent et leur demandent de partir, ayant confiance dans la protection qu'assureraient leurs voisins arabes, mais craignant que la présence de la Haganah ne soit perçue comme une provocation. Selon les souvenirs de Baruch Katinka, un ancien membre de la Haganah, un groupe de 10 à 12 combattants se serait rendu à Hébron dans la nuit du 20 août, aurait été reçu par Eliezer Dan Slonim, fils du chef de la communauté, le rabbin Jacob Joseph Slonim, et seul membre juif du conseil municipal d'Hébron[27] et lui aurait proposé des armes et des hommes[43]. Selon Rachel Yanait Ben-Zvi (en), le groupe était constitué de trois hommes et d'elle-même et sa mission consistait à informer les représentants de la communauté des évènements de Jérusalem et à leur apporter des armes, qui sont refusées[44]. Selon Jerold Auerbach, les membres de la Haganah auraient proposé des armes et de l'assistance à Eliezer Dan Slonim, qui aurait refusé et leur aurait demandé de partir[45]. Selon Benny Morris, les envoyés de la Haganah auraient proposé l'envoi d'une milice ou l'évacuation de la communauté, les deux propositions ayant été refusées[46].

La police d'Hébron[modifier | modifier le code]

Au total, la police britannique en Palestine représente 1 500 hommes, dont moins de 300 sont britanniques[47],[48]. La force de police d'Hébron est constituée de 18 policiers à cheval et 15 à pied, dont 11 âgés et en mauvaise condition physique et un seul juif[9]. Elle est dirigée par le superintendant adjoint Raymond Cafferata, le seul officier britannique de la ville. Caffereta est un ancien des Black and Tans, un corps auxiliaire de la police britannique qui, après avoir servi en Irlande, a formé le noyau de la police britannique en Palestine[49]. Âgé de 32 ans, arrivé en Palestine en 1922[50], il a été récemment nommé à Hébron et connaît encore mal les habitants de la ville[51]. Il déclarera à la commission d'enquête Shaw s'être fié à l'opinion du gouverneur d'Hébron, Abdallah Kardous, et du commandant en chef de la police de Gaza, qu'Hébron resterait calme[9]. Ce n'est que le 23 qu'il demande par téléphone à Jérusalem des renforts[52], qui n'arrivent que le lendemain dans l'après-midi[46],[53].

Prélude, le 23 août[modifier | modifier le code]

Le vendredi matin, les rabbins Slonim et Franco, respectivement chefs de la communauté sépharade et ashkénaze d'Hébron, informent Cafferata et Kardous des risques, selon une source arabe, d'une attaque contre les Juifs. Kardous répond : « Il n'y a pas de crainte à avoir. Le gouvernement britannique sait ce qu'il a à faire. Si deux soldats sont nécessaires, ils en envoient six. » Et il ajoute : « Je vous dis avec confiance que [les Britanniques] ont beaucoup de soldats en civil dans les rues ; ils circulent dans la foule et quand il le faudra, ils rempliront leur devoir »[54],[55],[56],[40],[57]. Kardous déclarera devant la commission d'enquête avoir fait différentes visites auprès des notables de la ville pour s'assurer que tout était calme[57]. Cafferata déclarera en revanche n'avoir jamais été informé de l'inquiétude des Juifs[58].

Dans l'après-midi, la rumeur commence à se répandre dans Hébron que les Juifs massacrent des Arabes à Jérusalem[9]. Une foule, que Cafferata estimera à 700 personnes, se réunit à la gare d'autobus d'Hébron, dans l'intention de se rendre à Jérusalem ; Cafferata tente de les apaiser[9]. Il recommande aux Juifs de rester dans leurs maisons et tente de disperser la foule[9]. Selon les comptes rendus de journaux juifs de l'époque, différents survivants diront avoir entendu des arabes menacer de « séparer les femmes [juives] », des propriétaires arabes dirent à leurs voisins qu'il y aurait un « grand massacre » et que plusieurs victimes prenaient le thé avec des soi-disant amis qui dans l’après-midi devinrent leurs assassins[19].

Vers 16 heures, des arabes se rassemblent autour de la yechiva d'Hébron et commencent à lancer des pierres[9]. Shmuel Halevi Rosenholz, un étudiant de 24 ans, blessé, tente de fuir ; la foule le rattrape ; il est poignardé à mort[9]. Cafferata demande à Kardous de convoquer les mukhtars locaux et de leur donner la responsabilité de préserver le calme ; Kardous refuse[9]. Vers 18 heures 30, Cafferata demande des renforts à Jérusalem ; on lui répond qu'il n'y en a pas de disponibles ; il s'adresse à ses collègues de Gaza et de Jaffa qui promettent de l'aider[9]. Vers 21 heures, plusieurs mukhtars viennent trouver Cafferata, ils lui disent que le mufti leur a demandé — selon les sources — de venir à Jérusalem[58] ou de passer à l'action[9], en raison du « massacre juif d'Arabes » à Jérusalem, les menaçant d'amendes en cas de refus ; Cafferata leur dit que tout est calme et leur demande de rentrer chez eux et d'y rester[9].

Selon le témoignage du rabbin Jacob Joseph Slonim, celui-ci, après que ses contacts arabes l'aient informé que les émeutiers avaient l'intention de s'attaquer à la yechiva, est allé demander une protection à Kardous, mais n'est pas reçu ; Slonim rapporte également qu'une Américaine, Mme Bernstein-Sokolover, intervient dans l'après-midi auprès de Cafferata pour lui demander de prendre des mesures, ce que ce dernier refuse, disant : « les juifs le méritent, vous êtes la cause des troubles »[59]. Dans le même témoignage, le rabbin Slonim reproche également à la police de n'avoir pas désarmé, à leur retour, les Arabes partis en bus à Jérusalem, ce à quoi Cafferata répond n'avoir pas disposé des renforts nécessaires[58].

Selon le témoignage d'Aharon Reuven Bernzweig, un survivant, « nous avions le pressentiment que quelque chose de terrible allait se passer - mais quoi exactement, nous ne le savions pas. J'avais peur et ne cessais de questionner les gens de la ville, qui vivaient là depuis des génération. Ils m'assurèrent qu'à Hébron il ne pouvait pas y avoir un pogrom, parce qu'à chaque fois qu'il y avait eu des troubles ailleurs en Eretz Israël, Hébron était restée calme. La population [juive] locale avait toujours vécu très paisiblement avec les Arabes »[60].

L'attaque du 24 août[modifier | modifier le code]

Le saccage et la tuerie[modifier | modifier le code]

Elhanan Zelig Roch, un étudiant de la yechiva d'Hébron, perdit sa main durant l'attaque de la maison du rabbin Segal, le 24 août[61]
La maison pillée d'Elizier Dan Slonim[61]. Au mur, un portrait de Theodor Herzl.

Vers 8 heures 30 le samedi 24 août au matin, une foule d'Arabes armés de gourdins, de haches et de couteaux est dans la rue[10]. La première attaque est lancée contre la maison de la famille Heichel, sur la rue principale. Les deux fils de la famille, Elyahu et Israel, âgés de 16 et 20 ans, en sortent et cherchent protection auprès de policiers à cheval. Ils sont tués par la foule. Cafferata, présent, tire et tue deux Arabes. La foule lui jette des pierres. Tandis que Cafferata fait chercher des fusils, la foule entre dans les maisons des Juifs. Quand les policiers tirent sur elle, ils sont défiés aux cris de « au ghetto » ! la foule se répand dans le bazar et pille selon Cafferata, toutes les échoppes sans discrimination[10],[58].

Cafferata rapporte notamment avoir abattu un Arabe qui coupait la tête d'un enfant avec une épée et un autre homme, en civil, penché sur une femme avec un poignard, qu'il reconnut être un policier de Jaffa et qui protesta : « Votre honneur, je suis un policier »[46]. Selon le correspondant du Daily Express de Londres, qui loue la bravoure de Cafferata, il aurait tué 20 Arabes et en aurait blessé 60 à 80[62].

Selon Aharon Reuven Bernzweig, « juste après huit heures du matin, nous entendîmes des cris. Les Arabes avaient commencé à pénétrer dans les maisons juives [...] Ils allaient de porte en porte, massacrant tous les habitants. Les cris et les gémissements étaient terribles. Les gens criaient à l'aide ! à l'aide ! Mais que pouvions nous faire[63] » ?

Peu après que la nouvelle des premières victimes s'est répandue, quarante personnes s'assemblent dans la maison d'Elizier Dan Slonim. Slonim, le fils du rabbin d'Hébron, est un membre du conseil municipal et le directeur de la banque anglo-palestinienne. Il a d'excellentes relations avec les Britanniques et les Arabes et ceux qui ont cherché refuge chez lui croient en confiance qu'il ne leur sera pas fait de mal. Quand la foule approche de sa porte, ils offrent d'épargner la communauté séfarade si les étudiants ashkénazes de la yechiva leur sont remis. Slonim refuse, disant « nous sommes tous un même peuple » ; il est alors tué, ainsi que sa femme et son fils âgé de quatre ans[64]. Au total, 24 personnes sont tuées et 13 blessées dans sa maison[65]. Pierre van Paassen (en) reprochera à Cafferata de n'être pas intervenu[66]. Albert Londres décrit ainsi cette tuerie : « Ils coupèrent les mains, ils coupèrent les doigts, ils maintinrent des têtes au-dessus d'un réchaud, ils pratiquèrent l'énucléation des yeux. Un rabbin, immobile, recommandait à Dieu ses Juifs : on le scalpa. On emporta la cervelle. Sur les genoux de Mme Sokolov, on assit tour à tour six étudiants de la Yeshiva et, elle vivante, on les égorgea. On mutila les hommes. Les filles de treize ans, les mères et les grands-mères, on les bouscula dans le sang et on les viola en chœur »[67]. Nathan Weinstock, tout en considérant cette description « en tous points similaire » à d'autres du massacre, note toutefois que si les assassinats, les viols, les supplices sont avérés, tel n'est pas le cas des mutilations », dont une enquête ultérieure n'a pas permis de confirmer l'existence[68]. Il ressort de la presse juive de l'époque que les violences visaient d'abord les Juifs sionistes[19]. Muhammad Jamjum, l'un des trois hommes exécutés par les Britanniques en 1930 pour leur participation aux violences de 1929, déclarera plus tard: « De ces cinq hommes que j'ai tués, tous étaient des Juifs étrangers qui étaient venus en Palestine pour déplacer son peuple et il n'y avait pas un seul Juif arabe parmi eux[69] ». Quatre cinquièmes des victimes sont des Juifs ashkénazes, bien que certains d'entre eux aient eu un enracinement profond dans la ville. Toutefois, une douzaine de Juifs d'origine orientale, séfarade ou maghrébine, sont également tués[19]. Gershon Ben-Zion, par exemple, le pharmacien de la clinique de Beit Hadassah, un handicapé qui s'était occupé aussi bien de juifs que d'arabes pendant quarante ans, est tué avec sa famille ; sa fille est violée et assassinée et les mains de sa femme sont coupées[70].

Le rabbin Slonim, le père d'Elizier Dan Slonim, déclare ultérieurement : « Le massacre dura une heure et demie. le vandalisme [...] commença par une attaque des maisons juives, aux cris de « Tuez tous les Juifs ». Ils forcèrent l'entrée les maisons en cassant les portes ou par les toits, en tuant, pillant et violant. Ils forcèrent aussi l'entre des synagogues, en détruisant les rouleaux de la Loi. Quand tout fut terminé, la police, qui de nouveau était en possession d'armes, tira quelques coups en l'air. Les vandales se dispersèrent immédiatement[59] ».

Pillage, destruction et profanation[modifier | modifier le code]

Synagogue profanée durant les émeutes
Un policier et des soldats britanniques posent avec des rouleaux de la torah repris à des pilleurs.

L'attaque est accompagnée de destructions aveugles et de pillages. Un hôpital juif, qui soignait des Arabes, est attaqué et saccagé. De nombreuses synagogues juives sont vandalisées et profanées[71]. Selon un témoignage, des rouleaux de la torah en argent et or sont pillés dans les synagigues et des manuscrits de grandes antiquité sont dérobés dans la bibliothèque du rabbin Judah Bibas[72] Cette bibliothèque, fondée en 1852, est en partie brûlée et détruite[73] Dans un autre cas, un rabbin sauve rouleau de la torah d'une synagogue en flammes, mais meurt plus tard de ses brûlures[74].

Des Arabes protègent des Juifs[modifier | modifier le code]

Un grand nombre des 435 Juifs survivants ont été cachés par des familles de voisins arabes[75],[76]. Environ deux douzaines de familles arabes cachent des juifs dans leur maison. La liste originale soussignée par les rabbins Meir et Slonim énumère 19 familles, mais on considère ce nombre comme sous-évalué. Les chiffres des historiens modernes varient. David Zabecki donne celui de 28 famiiles ayant sauvé des voisins[77]. Parmi la centaine d'Arabes chrétiens que compte Hébron, aucun ne participe au massacre et quelques uns figurent parmi les sauveurs de Juifs[78].

Aharon Reuven Bernzweig rapporta qu'un Arabe nommé Haj Eissa El Kourdieh, sauve un groupe de 33 Juifs en insistant pour qu'ils se cachent dans sa cave. Ils y attendent avec une « frayeur mortelle » la fin des troubles, craignant que « les meurtriers au dehors n'entendent » pleurer les petits enfants. De la cave, ils entendent crier « aujourd'hui est un jour saint pour Mahomet. quiconque ne tue pas des Juifs est un pécheur ». Pendant ce temps, plusieurs femmes arabes montaient la garde au dehors, tenant tête de manière répétée aux accusations de la foule hurlante qu'elles tiennent à distance des Juifs[75]. Yonah Molchadsky accouche pendant qu'elle est cachée dans une telle cave. Elle rapporte plus tard que la foule demandait que les Arabes lui remettent tous les Juifs qu'ils protégeaint et que ses hôtes répondirent « nous avons déjà tué nos Juifs », ce après quoi la foule s'en fut[79]. La famille d'Abu Id Zaitoun sauve Zmira Mani et d'autres Juifs en les cachant dans leur cave et en les protégeant avec leurs sabres. Ils trouvent plus tard un policier pour les escorter au poste de police de Beit Romano[80].

Survivants[modifier | modifier le code]

Étudiants de la yeshiva Kenesset Israel après le transfert à Jérusalem.

Environ 435 Juifs, soit les deux tiers de la communauté, survivent. La plupart dirent avoir été sauvés par des familles arabes et 130 environ avoir survécu en se cachant ou en prenant refuge au poste de police de Beit Romano dans les faubourgs de la ville[75]. L'historien israélien Benny Morris a contesté le fait que la plupart des survivants ait été sauvés par des familles arabes. Selon lui, en fait, « la plupart ont été sauvés par l'intervention de la police britannique et par le fait que de nombreux Juifs ont réussi à se défendre contre leurs agresseurs pendant de longues heures, bien qu'il soit sûr que des voisins arabes ont effectivement sauvé plusieurs familles »[81].

Après le rétablissement de l'ordre, tous les Juifs sont rassemblés au poste de police britannique où des centaines de personnes restent confinées pendant trois jours, sans nourriture et sans eau. Il leur est également interdit de passer des coups de téléphone. Tous les survivants sont ensuite évacués vers Jérusalem. Pour la première fois depuis le xve siècle[7],[82],[83],[15], il n'y a plus de Juifs à Hébron.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Meurtres et mutilations[modifier | modifier le code]

Affiche de l'Éxécutif arabe[84] arguant qu'il n'y a pas eu de mutilation de Juifs durant les émeutes d'Hébron.

Au total, 67 Juifs et 9 Arabes sont tués à Hébron[85], ce qui fait de ce massacre l'évènement le plus meurtrier des émeutes de Palestine, durant lesquelles un total de 133 Juifs et 116 Arabes sont tués[86],[87].

Parmi les victimes juives d'Hébron, dont une douzaine de femmes et trois enfants, 59 meurent durant les émeutes et 8 succombent ultérieurement de leurs blessures[10]. Vingt-quatre des victimes sont des étudiants de la yechiva de Hébron, dont sept américains ou canadiens. Les corps de 57 victimes juives sont enterrés par les Arabes dans des fosses publiques, sans respect des rites funéraires juifs. La plupart des Juifs assassinés sont d'origine ashkénaze, 12 étant d'origine séfarade. Le nombre des blessés juifs est estimé à 58, dont des femmes et des enfants. Une source estime que 49 ont fait l'objet de blessures graves, 17 étant blessés plus légèrement[75]. Une lettre des Juifs d'Hébron au Haut Commissaire britannique décrit des cas de torture, de mutilation et de viol[88].

Dix-huit jours après le massacre, les chefs de la communauté juive demandent que les corps soient exhumés afin que l'on puisse établir s'ils ont subi des mutilations[89] Mais après que vingt corps ont été déterrés et enterrés, il est décidé de ne pas poursuivre. Les corps ont été exposés pendant deux jours et il est presque impossible d'établir s'ils ont fait l'objet de mutilations pendant ou après le massacre[90]. Aucune conclusion ne peut donc être tirée[91],[92],[93].

Réaction britannique[modifier | modifier le code]

Poursuites judiciaires[modifier | modifier le code]

John Chancellor, le résident général britannique, qui se trouvait en congé au moment du massacre, rentré en Palestine le 29 août, se rend à Hébron. En privé, il considère le massacre comme une des « pires horreurs de ces derniers cent ans » et se dit « fatigué et dégoûté de ce pays [qu'il] souhaite quitter le plus tôt possible »[94]. Il condamne publiquement le 1er septembre 1929 les « meurtres [...] perpétrés sur les membres sans défense de la population juive — sans égard pour l'âge ou le sexe — accompagnés [...] d'actes d'une sauvagerie indicible de pillage et de destruction de propriétés »[95]. Il rappelle le livre blanc de 1928 : les Juifs ont le droit de prier au Mur occidental, mais les Arabes en sont propriétaires[96].

La condamnation par Chancellor des seules violences arabes déclenche une protestation écrite de l'Éxécutif arabe, affirmant notamment qu'il n'y a « pas eu de mutilation de Juifs, même à Hébron »[97], bientôt suivie de grèves et de boycotts[98].

Le 4 septembre 1929, un décret d'urgence signé par Chancellor annonce la création de procédures spéciales pour juger les personnes arrêtées après les violences et la nomination d'une commission parlementaire pour enquêter sur la cause des émeutes[99].

Des cours spéciales ne comportant que des juges britannique sont mises en place[100]. Ces procédures d'urgence sont vivement critiquées par la presse arabe, qui y voit une tentative de museler l'opposition arabe à la colonisation de la Palestine[101]. À la fin de l'année 1929, selon le rapport de mandat britannique, 791 Arabes et 66 Juifs sont déférés devant ces tribunaux d'urgence ; 204 Arabes et 27 Juifs condamnés ; dont 17 Arabes et 1 Juif à la peine capitale[102]. La plupart de ces dernières condamnations seront commuées en peines de prison et seuls 3 Arabes seront exécutés, dont deux pour les violences d'Hébron[103].

En particulier, Sheik Taleb Markah, un membre de l'Éxécutif arabe, accusé par les survivants juifs d'avoir été un des principaux instigateurs du massacre d'Hébron[39], est jugé[104],[105],[106],[107]. Il est condamné à deux années de prison[108]. En rendant son verdict, le juge dit que les preuves tendent à établir non pas que le prisonnier avait incité les Arabes d'Hébron à tuer des Juifs, mais à attaquer les Juifs de Jérusalem[109]. Deux des quatre Arabes accusés du meurtre de 24 Juifs dans la maison d'Elizier Dan Slonim sont condamnés à mort[110],[111]. Ils sont parfois décrits dans la presse arabe comme des « héros »[112] et seront ultérieurement parfois considérés par des Palestiniens comme des « martyres d'Hébron » (shahid)[113],[114],[115],[116],[117].

Des amendes importantes sont imposées à 22 village arabes des environs d'Hébron[103]. L'amende imposée à Hébron est de 14 000 livres[118]. Des compensations financières s'élevant à environ 200 000 livres sont payées à des personnes ayant perdu des membres de leur famille ou des biens[103].

Commission d'enquête[modifier | modifier le code]

La commission Shaw en octobre 1929 à Jérusalem. Walter Shaw assis au centre.
La commission d'enquête présidée par Walter Shaw rend son rapport en mars 1930.

Une commission d'enquête britannique sur les émeutes dirigée par le juge Walter Shaw, ancien juge en chef des Établissements des détroits[119], se rend en Palestine entre octobre et décembre 1929, puis remet son rapport en mars 1930[24]. Outre Shaw, la commission est composée de trois parlementaires britanniques : Henry Betterton (conservateur), Rhys Hopkin Morris (libéral) et Henry Snell (travailliste)[120]. Dans son rapport, elle estime que les émeutes de Palestine ont commencé par des attaques des Arabes, non préméditées et non provoquées par les Juifs[121],[24]. À l'exception de Snell, une majorité de la commission estime que les attaques n'ont pas été préméditées et exonère le Mufti de leur responsabilité: « le mufti de Jérusalem doit être déchargé des accusations de complicité ou d'incitation aux troubles qui pèsent sur lui »[119]. Elle estime que les émeutes ont pour « cause fondamentale [...] le sentiment d'animosité et d'hostilité qu'éprouvent les Arabes envers les Juifs hostilité répandue à l'égard des Juifs, conséquence de leur crainte pour leur avenir économique et du mépris témoigné envers leurs aspirations politiques et nationales[119]. Le rapport évoque « la peur qu'une continuation de l'immigration juive et de l'achat de terres en Palestine ne fasse échec à tout progrès vers l'auto-détermination et ne transforme finalement la population arabe du pays en une minorité privée de terre »[24].

Concernant les évènements d'Hébron, la commission conclut que « vers 9 heures du matin le 24 août, des Arabes d'Hébron ont attaqué avec la plus grande férocité le ghetto juif ainsi que des maisons juives isolées situées à l'écart des quartiers les plus peuplés de la ville. Plus de 60 Juifs, dont des femmes et des enfants, ont été assassinés et plus de 50 blessés. Cette attaque sauvage, dont aucune condamnation ne pourrait être assez sévère, était accompagnée de destruction aveugle et de pillage. Des synagogues juives ont été profanées, un hôpital juif, qui procurait des soins aux Arabes, a été attaqué et pillé, et ce ne qu'est que le courage personnel exceptionnel dont a fait preuve M. Caffereta, le seul officier de police britannique de la ville, qui a permis d'éviter que cette flambée de violence ne tourne à un massacre général des Juifs d'Hébron »[71]. Nonobstant l'éloge de Cafferata, le rapport critique vivement la police britannique en Palestine[122].

La louange de Cafferata par la commission Shaw, relayée par la presse britannique[123], contraste avec les critiques qu'il suscite en Palestine. La presse arabe le surnomme l'homme de plomb, en raison du nombre d'Arabes qu'il a tué[123],[62]. La presse juive relève qu'il reconnaît devant la commission Shaw que « les Juifs auraient pu être sauvés s'ils avaient été rassemblés plus tôt et protégés »[58]. Selon l'écrivain sioniste Maurice Samuel (en), pendant les deux heures que dura le massacre du 24 août, « ni le gouverneur d'Hébron [Kardous], ni l'officier de police [Cafferata] n'interférèrent »[124] ; Samuel cite le mémorandum des Juifs d'Hébron au résident Chancellor : « Nous disons avec certitude qu'il aurait suffi de donner un avertissement, de tirer quelques coups en l'air et la foule se serait dispersée. Ce n'est qu'après qu'il y ait eu suffisamment de boucherie, de pillage et de viol et quand les pogromistes étaient sur le point d'attaquer un officier anglais, que des coups de feu furent tirés, et la foule se dispersa instantanément »[125]. Selon Samuel, tous les témoins sont unanimes pour affirmer qu'au matin du massacre, la police avait été désarmée par le gouverneur Kardous et que lorqu'elle reçut de nouveau des armes, au terme des deux heures, elle dispersa aisément la foule[126]. Le colonel Josiah Wedgwood demande au parlement le 13 novembre 1929, s'il est exact que les policiers arabes ont été désarmés de peur qu'ils retournent leurs armes dans la mauvaise direction[127], puis le 20 novembre 1929 s'il est vrai que Cafferata lui-même a différé d'une heure et demie son intervention[123].

Répercussions et analyses du massacre[modifier | modifier le code]

Perception du massacre comme pogrom[modifier | modifier le code]

Le massacre d'Hébron impressionne fortement la communauté juive de Palestine[128],[27]. L'émotion se caractérise notamment par l'emploi récurrent, par la presse juive de Palestine, du concept de pogrom[129],[130],[131],[132],[133],[134]. Le journal Haaretz titre « Dans la ville du massacre »[135] un compte-rendu sur le bain de sang selon lequel « les Arabes d'Hébron y ont perpétré un véritable massacre de Juifs, comme ceux de Gonta et Petlioura »[129]. Le journal Davar insiste encore plus sur l'analogie avec les pogroms de Russie, en décrivant la manière dont les Juifs d'Hébron ont fui leurs assassins et se sont cachés dans les lieux les plus crasseux, dans des termes repris du poème classique de Bialik, Dans la ville du massacre[129]. Le « vieux yichouv », qui est « allé à l'abattage comme un mouton », sans essayer de résister, inspire des sentiments de révulsion et de dégoût au sein du nouveau yichouv sioniste[129]. L'impuissance des étudiants de la yechiva d'Hébron et la couardise alléguée des Juifs religieux sont opposés au courage « montré par le nouveau yichouv »[129]. Malgré sa chute, la résistance du kibboutz de Houlda après une bataille contre des attaquants arabes est considérée comme l'antipode positif de la honte qu'inspire les événements d'Hébron[129]. La presse prend l'habitude de descriptions comme « les moutons à l'abattage », en mettant l'accent sur une attitude négative à l'égard d'un tel comportement et en l'opposant à l'exemple positif de l'auto-défense juive[129]. Selon Anita Shapira, « le processus à l’œuvre ici est l'idéologie de base contenue dans Dans la ville du massacre de Bialik et « Il lui a dit » de Brenner, du temps des pogroms de Russie, appliqués à la situation en Palestine. Dans la perspective de cette idéologie, un manque d'auto-défense était considéré comme une faillite morale. Elle demandait au Juif de prouver sa valeur humaine intrinsèque par une disposition à se dresser et résister à ses assaillants. Les évènements de 1929, caractérisés par des phénomènes qui rappelaient les pogroms, et les deux types de réponse qui devenaient apparents pour la première fois en Palestine, positionnèrent de nouveau le thème la réponse physique appropriée aux attaques comme une question cruciale pour l'ethos national. La différence entre la réponse juive traditionnelle et la position nationale fut soulignée de manière répétée : une personne qui se défendait satisfaisait aux obligations de l'ethos national. Quiconque ne le faisait pas ne participait pas à l'identité nationale émergente »[136]. Shapira cite à ce sujet Abraham Sharon (en), selon lequel « les saints d'Hébron, bénie soit leur mémoire, qui, en 1929, près de vingt cinq ans après le début d'un mouvement d'auto-défense parmi les Juifs, n'ont pas essayé de se défendre et ne sont même pas arrivés à tuer un seul de leurs bouchers, sont morts d'une mort absolument immorale »[136] et Abba Ahiméir, qui emploie l'expression « gouvernement d'Hébron » pour décrire le régime du mandat britanique, également qualifié de « gouvernement des pogroms », auquel les Juifs étaient opposés en tant que population « locale »[137].

La comparaison avec les pogroms russes repose également sur une colère vis-à-vis à l'égard de la protection insuffisante apportée aux Juifs par le gouvernement britannique[138]. Après la publication du rapport de la commission Shaw, le périodique anglais Jewish Chronicle compare celui-ci aux rapports du gouvernement tsariste sur les pogroms de Russie[138].

Dans un contexte différent[139], le terme de pogrom est également repris par une partie de la presse juive américaine de l'époque, à l'exception du Morgen Freiheit (en), qui après avoir décrit les attaques y voit plutôt une révolte contre l'impérialisme[140],[141],[142],[143],[144],[145], s'alignant, après remontrance du parti communiste américain[146]. Les affrontements entre sionistes et communistes américains sur ce sujet entraînent une émeute à Chicago en septembre 1929[147],[139]. L'analyse du Komintern est que « nonobstant le fait que le mouvement insurrectionnel ait été une réponse à une provocation anglo-sioniste, à laquelle les réactionnaires arabes (féodaux et cléricaux) ont tenté de répondre par un pogrom [...] il n'en demeure pas moins un mouvement de libération nationale, un mouvement anti-impérialiste panarabe » ; le Komintern considère que « les massacres et les pogroms ont été provoqués par des agents britanniques »[148],[149]. De leur côté, les Juifs du parti communiste palestinien réagissent avec une certaine confusion, en prenant part à la défense de certains quartiers juifs, en tenant le gouvernement pour responsable des massacres et en soulignant le fait que les Arabes ayant une conscience politique n'ont pas « participé aux pogroms »[150],[151],[152].

L'assimilation des violences d'Hébron aux pogroms de Russie n'est pas limitée à la presse sioniste. Selon Catherine Nicault, « la barbarie des agressions » et le fait qu'il s'agisse de « crimes de voisinage commis par des Arabes bien connus de leurs victimes » poussent la plupart des observateurs contemporains, « juifs et non-juifs à voir dans ces violences une version orientale des terribles pogroms qui avaient eu cours dans l'ancienne Russie tsariste »[153], quand bien même cette historienne note, à propos de « l'image, très répandue à l'époque, du pogrom à la russe », ce qu'elle considère être « l'inéquation de l'analogie ainsi établie entre les heurts inter-communautaires de Palestine et la manifestation la plus extrême de l'antisémitisme de l'État tsariste »[154].

Tom Segev critique l'emploi du terme de pogrom pour qualifier ce massacre, en soulignant qu'il n'a été « ni encouragé ni couvert par les forces de l'ordre »[155] et que la plupart des juifs de Hébron ont été sauvés par des voisins arabes[156]. Selon Efraim Karsh, en revanche, il est inexact d'affirmer que la plupart des Juifs d'Hébron ont été sauvés par des Arabes et selon lui Segev exagère l'importance des tentatives britanniques pour contenir la violence[156].

Historiographie et mémoire des évènements[modifier | modifier le code]

Mémorial au cimetière juif d'Hébron.

Selon l'historien israélien Gershom Gorenberg (en), les violences d'Hébron sont nommées et perçues différemment selon les points de vue : la commission Shaw y voit des « attaques très violentes des Arabes contre les Juifs » ; William Quandt (en) — que Gorenberg considère comme un auteur pro-arabe — mentionne simplement des « attaques contre les communautés juives » (Gorenberg note que l'ouvrage s'abstient de fournir le moindre détail troublant)[157] ; un rapport publié en 1998 sur le site de l'Autorité palestinienne attribue aux « provocations des extrémistes religieux juifs » le fait que « la violence est descendue dans la rue » ; « les Juifs parlaient de « pogroms », un terme qui supposait la complicité britanique, tout comme le régime tsariste avait été complice des pogroms russes, et qui faisait coïncider l'hostilité arabe avec la longue expérience de l'antisémitisme »[158]. Ces trois point de vue concordent toutefois, d'après Gorenberg, pour voir dans les évènements de 1929 un tournant dans la lutte pour le contrôle de la Palestine[158].

Selon Alex Winder, la plupart des explications des évènements suivent l'un ou l'autre des deux paradigmes suivants : le premier, ethnoreligieux, y voit l'expression d'un fanatisme musulman et d'un antisémitisme arabe ; le second s'attache au développement du conflit politique en Palestine et en particulier au rôle du mufti de Jérusalem. Chaque approche, selon cet auteur, a ses faiblesses : la première présuppose l'existence de certaines caractéristiques essentielles, comme la vulnérabilité juive ou la violence musulmane, et amalgame les violences de 1929 en Palestine avec d'autres évènements, dans l'Europe médiévale ou moderne, ou ailleurs dans le monde arabe ; la seconde donne une importance excessive au contexte politique et ignore les structures sociales plus profondes[159]. Au demeurant, plusieurs auteurs soulignent la convergence des deux paradigmes, la mise en avant d'un motif religieux popularisant le projet politique[160],[161],[162].

Dans une étude des manuels scolaires d'histoire en Israël, Elie Podeh remarque qu'une première génération de textes dépeint les violences d'Hébron comme “« les pires meurtres et les plus sanglants [...] caractérisés par de terribles actes de cruauté, les émeutiers ayant sauvagement maltraité leurs victimes [...] les émeutiers ont été pris de folie pendant toute une semaine »[163],[164],[165]. Une deuxième génération de manuels est rédigée de manière moins émotionnelle et plus concise, mais conserve globalement le même vocabulaire péjoratif[166],[167],[168],[169],[170],[171],[172]. Un manuel de collège à succès de 1990 décrit les Arabes comme une « foule exhortée » qui perpètre des « pogroms » sous l'effet de « l'excitation sauvage » des « leaders du mouvement arabe »[173]. Selon Podeh, le principal défaut de ces manuels est le fait qu'ils ne mentionnent ni que ces évènements constituent un tournant dans l'histoire des relations entre Arabes et Juifs, ni que ce conflit n'était pas seulement religieux mais qu'il reflétait une réalité sociale complexe et des aspirations opposées au contrôle d'un pays. Podeh note enfin que la présentation de manuels plus récents est plus neutre. Un manuel de collège indique qu'à Hébron plusieurs familles arabes (dont la liste est fournie) ont défendu leurs voisins[174]. D'autres manuels indiquent que 1929 est un tournant dans l'appréhension sioniste de la question arabe[175],[176]. Toutefois, selon Podeh, des termes biaisés subsistent dans ces ouvrages, comme « foule arabe excitée », « émeutiers » et « désordres ». Il considère que le principal défaut de ces manuels est l'accent qu'ils mettent sur la nature violente des évènements, au lieu d'insister sur les développements qui ont conduit à ces violences[177].

Dans un ouvrage publié en 2013, l'historien israélien Hillel Cohen (en) reprend l'analyse des évènements[178]. Selon Cohen, « aucun facteur n'a plus contribué au rassemblement sous un toit politique commun des anciennes communautés juives et du yichouv sioniste, alors en cours de renouvellement, que les émeutes de 1929. Les attaques arabes forcèrent les Juifs orientaux et maghrébins qui vivaient dans le pays à se joindre aux sionistes, à chercher refuge auprès d'eux et à leur demander leur protection, y compris pour ceux qui avaient jusqu'alors répugné à le faire. Ou pour le dire plus brutalement : les Arabes ont créé en 1929 le yichouv juif en Palestine »[179]. Cohen met l'accent sur le changement radical apporté par les activités sionistes aux relations politiques et sociales en Palestine[180]. Selon lui, « de nombreux membres de l'ancienne communauté juive établie de longue date [en Palestine], qui avaient initialement aspiré à une égalité avec leurs voisins [arabes] plutôt qu'à l'établissement d'un état juif dans l'esprit du sionisme européen, commencèrent à adopter le concept nationaliste, y compris l'attirance pour l'établissement d'un état juif dans ce pays »[180]. Il souligne que les Arabes prirent conscience de cette évolution et que la distinction entre Juifs sionistes et non-sionistes dans le discours palestinien, marquée par exemple, selon lui, par la distinction lexicale entre les « juifs arabes » et les « sionistes », ce dernier terme désignant les Juifs d'Europe de l'Est aux modes de vie étrangers, commença à se brouiller pour se dissiper au moment des émeutes[180]. Dans sa recension de l'ouvrage, Benny Morris estime que Cohen exagère l'importance des événements de 1929 et que son livre n'apporte rien de nouveau, si ce n'est la mise en lumière du ralliement des Juifs orientaux au projet sioniste[181]. Il note que Cohen « comprend sans le justifier » le massacre d'Hébron, en rapportant l'argument des Arabes, selon lequel ces attaques constituaient une expression légitime de leur résistance au conquérant sioniste[181]. Cohen souligne, rapporte Morris, que non seulement les sauveurs, mais aussi les agresseurs étaient des Arabes d'Hébron, et non des villages alentour, et qu'ils avaient des raisons spécifiques, tels les prêts avec intérêts consentis par les Juifs aux Arabes ou les « provocations » de certains étudiants de la yechiva (qui regardaient dans les maisons arabes ou rentraient par erreur dans leurs jardins)[181]. Au total, pour Cohen, les Juifs d'Hébron, quand bien même ils étaient a-sionistes ou anti-sionistes, étaient perçus par leurs voisins arabes comme des sionistes et ont été tués pour leurs fautes présumées et non comme des civils innocents[181]. Selon Ran Greenstein, au delà de l'analyse des évènements historiques, le livre de Cohen souligne que l'importance du massacre réside dans la manière dont il a été ultérieurement reconstruit et représenté[20]. Nathan Weinstock rejoint Cohen pour considérer que les tueries de 1929 ont joué un rôle clé dans l'évolution du yichouv[144].

Pour les Juifs israéliens, et en particulier depuis le retour de colons juifs à Hébron après 1967, l'évènement reste, selon Mattew Levitt, « gravé dans la psyché nationale »[182]. Selon Michelle Campos, il s'agit d'un « symbole central de la persécution des juifs par des arabes assoiffés de sang »[19]. Selon Michael Feige, en revanche, le massacre d'Hébron a « glissé dans l'oubli collectif »[183]. Il note que son anniversaire n'est jamais devenu un jour de deuil national, à l'inverse d'autres évènements tragiques, ce qui a, selon lui, « beaucoup à voir avec le caractère non-sioniste de la communauté » juive d'Hébron en 1929[183]. En revanche, note Feige, chez les colons juifs installés à Hébron depuis 1967, le massacre de 1929, assimilé à la Shoah, « est partout »[183].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Report of the Commission appointed by His Majesty's Government in the United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland, with the approval of the Council of the League of Nations, to determine the rights and claims of Moslems and Jews in connection with the Western or Wailing Wall at Jerusalem, United Nations,‎ 1930 (lire en ligne) :

    « Abraham was buried at Hebron, where the Arabs erected a Mosque in his honour. The Jews are not allowed to enter the Mosque but until 1929 were wont to make their devotions at the lower part of the exterior wall of the Mosque. »

  2. (en) Ann Mosely Lesch, Arab politics in Palestine, 1917-1939: the frustration of a nationalist movement, Cornell University Press,‎ 1979, p. 211
  3. (en) Avraham Sela, « The "Wailing Wall" riots (1929) as a watershed in the Palestine conflict », The Muslim World,‎ janvier 1994 (lire en ligne)
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  10. a, b, c, d et e Laurens 2002, p. 174
  11. Segev 2000, p. 318
    « A few dozen Jews lived deep within Hebron, in a kind of ghetto where there were also several synagogues. But the majority lived on the outskirts, along the roads to Be'ersheba and Jerusalem, renting homes owned by Arabs, a number of which were built for the express purpose of housing Jewish tenants. »
  12. Auerbach 2009, p. 60
  13. (en) Palestine:A Study of Jewish, Arab, and British Policies, vol. 1, Yale University Press,‎ 1947, p. 608
  14. (en) Naftali Loewenthal, Communicating the Infinite: The Emergence of the Habad School, University of Chicago Press,‎ 1990 (lire en ligne), p. 272
  15. a et b (en) Daniel Rubinstein, « Hebron », dans Michael Berenbaum and Fred Skolnik, Encyclopedia Judaica, t. 8, Keter,‎ 2007 :

    « The most significant development in the history of the Hebron settlement in the 19th century, [...] was brought about by Chabad Ḥasidim. The community was headed by R. Simon Menahem Ḥaikin who moved from Safed in 1840. Internal life was well organized ; an agreement was signed between the Sephardi and Ashkenazi communities (in 1830 and 1842), and a close relationship was maintained between them. In the middle of the 19th century Elijah Mani founded several public institutions, including the bet ha-midrash Bet Yaakov, and reorganized the Sephardi kolel in Hebron, freeing it from the administration of the Sephardi kolel of Jerusalem. He also revolutionized communal life by instituting a takkanah (en) which stated that the kolel could subsidize only those actually engaged in studying the Torah. This step encouraged many of the inhabitants to begin to work, thus leading to a greater productivity in Hebron's economic life. There was even a hospital in Hebron by 1895, and the Jewish population reached 1,500 by the late 19th century. »

  16. Segev 2000, p. 314-317
  17. (en) « Long shadow of 1929 Hebron massacre », BBC News,‎ 26 août 2009 (lire en ligne)
  18. (en) Leo Gottesman, The martyrs of Hebron : Personal reminiscences of some of the men and women who offered their lives during the massacre of August 24, 1929, at Hebron, Palestine and of some who were spared,‎ 1930
  19. a, b, c, d, e et f (en) Michelle Campos, « Remembering Jewish-Arab Contact and conflict », dans Sandra Marlene Sufian et Mark Levine, Reapproaching Borders: New Perspectives on the Study of Israel-Palestine, Rowman & Littlefield,‎ 2007 (lire en ligne), p. 41-65
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  21. (en) Edward Horne, A Job Well Done: Being a History of the Palestine Police Force 1920–1948, The Book Guild,‎ 2003, p. 143 :

    « Many of the towns people were in debt to Jewish merchants, which had long been the subject of resentment, so they now wreaked vengeance upon property. »

    cité par Winder 2012
  22. Segev 2000, p. 298
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  24. a, b, c et d Cohen 2014, p. 219-220
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  43. (he) Baruch Katinka, מאז ועד הנה, קרית ספר,‎ 1961 (lire en ligne), p. 271
    Traduction: « Deux jours avant le massacre, on nous a fait part de la nécessité de nous rendre à Hébron avec 10-12 hommes armés afin de défendre la place. Je crois que nous étions 10 hommes et 2 femmes… Nous sommes arrivés à Hébron juste après minuit et nous nous sommes rendus à la maison de Eliezer Dan Slonim, le responsable local de la banque [anglo palestinienne] et le responsable de la communauté. Nous le réveillâmes et lui dirent que nous avions apporté des armes et des hommes. Il commença à hurler et à nous dire que s'il voulait des armes, il nous les aurait demandées, mais qu'il n'en n'avait nul besoin car il était en parfaite intelligence avec les Arabes, qu'on avait besoin de leur faire confiance, qu'ils étaient sous son influence et qu'ils ne feraient aucun mal. Au contraire, continua-t-il, de nouvelles personnes à Hébron risqueraient de les provoquer. Pendant cette dispute, deux policiers arabes arrivèrent et nous enjoignirent de nous rendre au bureau de police. L'officier Cafferata nous reçut en pyjama et nous demanda qui nous étions et ce que nous faisions. Nous lui avons dit que nous nous promenions. L'officier nous a fait remarquer qu'il était particulièrement dangereux de se promener actuellement et nous a forcés à retourner à Jérusalem escortés par la police. Deux de nos hommes sont restés chez Slonim avec des valises. Celles-ci contenaient des bombes, mais ils ont dû, eux aussi, retourner à Jérusalem contraints par Slonim. Le jour suivant le massacre avait lieu. »
  44. (en) A New Shoah: The Untold Story of Israel's Victims of Terrorism, Encounter Books,‎ 2013 (lire en ligne), p. 87
  45. Auerbach 2009, p. 67
  46. a, b et c Morris 2003, p. 132
    « Lorsque j'entendis des cris dans une pièce, je remontai une sorte de couloir ou tunnel et vis un Arabe en train de couper la tête d'un enfant avec une épée. Il l’avait déjà frappé et allait porter un nouveau coup d’épée, mais, quand il remarqua ma présence, il tenta de porter le coup sur moi. Il me manqua cependant. Il se trouvait presque au bout du canon de mon fusil. Je lui tirai une balle dans l'aine. Derrière moi gisait une femme juive couverte de sang à côté d'un homme que je reconnus, malgré ses vêtements civils, comme un agent de police [arabe] de Jaffa, nommé Issa Sherif. Il était penché sur la femme, un poignard à la main. Il m'aperçut et se précipita dans une pièce non loin de là, où il tenta de s'enfermer, hurlant en arabe « Votre honneur je suis un policier ». J'entrai dans la pièce et l'abattis. »
  47. Cohen 2014, p. 213
  48. Morris 2003, p. 131
  49. (en) Richard Andrew Cahill, « “Going Beserk”:“Black and Tans” in Palestine », Jerusalem Quarterly, no 38,‎ 2009 (lire en ligne)
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  53. (en) Aaron S. Klieman, The Turn Toward Violence, 1920-1929, Garland,‎ 1987, p. 64
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  66. The Forgotten Ally, Dial Press,‎ 1943, p. 165-166 :

    « "You call that impartiality when a man like Captain Caffaretta of Hebron comes in and calmly relates how he watched the mob invade a rabbi's home and slaughter twenty-seven persons there." [...] "Yes, twenty-six adults and one baby of three months, that makes twenty-seven by my count . . . . Watch human beings being killed, he an officer in the British army, with a police guard at his beck and call and a service revolver in his pocket. One or two shots in the air by Caffaretta, and that mob would never have entered Rabbi Slonim's house." »

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    « About 9 o’clock on the morning of the 24th of August, Arabs in Hebron made a most ferocious attack on the Jewish ghetto and on isolated Jewish houses lying outside the crowded quarters of the town. More than 60 Jews – including many women and children – were murdered and more than 50 were wounded. This savage attack, of which no condemnation could be too severe, was accompanied by wanton destruction and looting. Jewish synagogues were desecrated, a Jewish hospital, which had provided treatment for Arabs, was attacked and ransacked, and only the exceptional personal courage displayed by Mr. Cafferata – the one British Police Officer in the town – prevented the outbreak from developing into a general massacre of the Jews in Hebron. »

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