Mariage avec la mer

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Le « mariage avec la mer » (en italien, sposalizio del mare) est une cérémonie majeure de l'ancienne République de Venise. Célébré le jour de l'Ascension, il symbolise la domination de Venise sur les eaux et se manifeste par le lancer d'un anneau d'or dans l'Adriatique. Ce geste rituel est effectué par le doge de Venise.

De nos jours, la municipalité de Venise procède chaque année à une reconstitution historique de l'évènement.

Origines[modifier | modifier le code]

Le départ du Bucentaure pour la cérémonie, par Francesco Guardi
(ca 1780, musée du Louvre).

Les rites de propitiation liés à la mer remontent à l'Antiquité. Dans un court mémoire[1], l'archéologue spécialiste d'histoire des religions Salomon Reinach en rappelle des épisodes célèbres, notamment le lancer par Polycrate, tyran de Samos, d'un anneau précieux à la mer pour apaiser les dieux[2]. Il cite également l'impératrice Hélène jetant un clou de la vraie croix dans l’Adriatique pour rendre celle-ci plus clémente aux navigateurs[3]. Selon Reinach, le « mariage avec la mer » des Vénitiens procèderait d'un rituel païen réapproprié par l'Église.

D'après la plupart des auteurs, la cérémonie apparaît vers l'an 1000. Elle serait consécutive à la conquête de la Dalmatie par les Vénitiens, vers 997, sous la conduite du doge Pietro II Orseolo († 997)[4].

L'évènement est définitivement codifié et fixé au jour de la fête de l'Ascension en 1173, sous le règne du doge Sebastian Ziani († 1178)[5]. Son principe est confirmé en 1176 par le pape Alexandre III qui, lors de la trêve de Venise, remet au doge Ziani un anneau d'or en lui disant : « Tiens, mon fils, doge de Venise, c'est l'anneau nuptial de ton mariage avec la mer. Nous voulons que désormais toi et tes successeurs l'épousiez ainsi chaque année »[4].

La cérémonie du sposalizio del mare est reconduite ensuite à Venise à chaque fête de l'Ascension, pendant plus de six siècles, jusqu'à l'entrée des troupes de Bonaparte et l'abdication de Ludovico Manin, cent vingtième et dernier doge de Venise, en 1797.

L'importance symbolique majeure de cette cérémonie vénitienne est régulièrement soulignée. D'après l'historien et professeur d'esthétique Sergio Bettini (it), l'évènement est « quelque chose de plus profond et de plus substantiel [...] qu'une simple occasion de repos ou de liesse ou de commémoration ». À l'instar des « grandes cérémonies romaines et byzantines », il est « la représentation périodique et l'incarnation du mythe de Venise dans la vie réelle »[6]. L'UNESCO évoque à ce sujet un rite « fondamental » pour l'ancienne Venise[5].

Déroulement[modifier | modifier le code]

Le Bucentaure au Môle, le jour de l'Ascension, Canaletto
Huile sur toile (ca. 1732), Collection royale

Chaque année, le jour de la fête de la Sensa (« Ascension » en dialecte vénitien), le Bucentaure vient accoster au Môle, devant le palais ducal.

Le doge de Venise monte à bord de la galère souveraine dans tout son apparat : manteau de brocart lamé d'or et d'argent, fourrure d'hermine, corne ducale de cérémonie sur la tête et bachetta (baguette de commandement) à la main. Son trône se situe à la poupe, le légat du pape à sa droite, l'ambassadeur de France à sa gauche[7]. Le Sénat de Venise occupe quatre rangs de sièges[8].

Le grand amiral de Venise répond de sa vie de la sécurité des passagers, sachant que le Bucentaure est « d'une construction très peu favorable à la navigation »[8] : le bâtiment est lourd à manœuvrer, à fond plat et faible tirant d'eau, facile à renverser. Casanova note que le moindre vent contraire pourrait « noyer le doge avec toute la sérénissime seigneurie, les ambassadeurs et le nonce du pape ». Et d'ajouter que l'accident ferait rire « toute l'Europe, qui ne manquerait pas de dire que le doge de Venise est enfin allé consommer son mariage »[9].

Le Bucentaure se dirige vers l'Adriatique, entouré de nombreux bateaux et gondoles. Lorsqu'il est sorti de la lagune, au large du Lido, le patriarche de Venise, venu par un autre navire, monte à bord, s'avance à la poupe et prononce une bénédiction nuptiale. La cérémonie revêt de ce fait une authentique dimension sacrée. Le doge jette alors l'anneau dans la mer en prononçant l'adresse suivante : « Desponsamus te, mare, in signum veri perpetuique dominii » (« Nous t'épousons, mer, en signe de véritable et perpétuelle domination »).

Le retour du Bucentaure à Venise ouvre la fête de la Sensa, célèbre dans toute l'Europe pour son faste et sa richesse, et son immense foire sur la place Saint-Marc[10].

Aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Depuis 1965[11], la municipalité de Venise organise chaque année, le jour de l'Ascension, une reconstitution du mariage avec la mer. Sur une réplique fantaisie du Bucentaure et entouré de bateaux des clubs nautiques vénitiens, le maire de Venise accompagné des autorités locales, notamment du patriarche archevêque de Venise (le cardinal Angelo Scola depuis 2002), se rend au port de San Nicolo pour jeter un anneau dans la mer.

Cette attraction touristique s'accompagne de régates et de manifestations folkloriques en costumes à l'ancienne.

Le seul témoignage d'époque de l'ancien rituel actuellement conservé à Venise est l'anneau d'un doge — non identifié — repêché fortuitement dans la mer. Cet objet fait partie du trésor de la basilique Saint-Marc[12].

Une autre cérémonie de « mariage avec la mer », d'apparition plus tardive (1445), est célébrée chaque année à l'Ascension dans la commune italienne de Cervia, province de Ravenne, en région Émilie-Romagne.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Salomon Reinach, Le mariage avec la mer, Cultes, mythes et religions, t. II, p. 206-219, Ernest Leroux, Paris, 1906.
  2. Épisode relaté par Hérodote.
  3. Épisode relaté par Jacques de Voragine, La Légende dorée (édition Wyzewa), coll. Points Sagesses, Le Seuil, Paris, 2004 (ISBN 978-2020345019)
  4. a et b Article Bucentaure, Dictionnaire de l'Académie des beaux-arts, p. 393, Firmin Didot Frères, 1864 (lire en ligne) (page consultée le 15 janvier 2011)
  5. a et b Mille ans d'histoire, UNESCO (lire en ligne) (page consultée le 15 janvier 2011)
  6. Sergio Bettini, Venise : naissance d'une ville, coll. Philosophie imaginaire, éditions de l'Éclat, Paris, 2006, (ISBN 978-2841621347)
  7. William Duckett, Dictionnaire de la conversation et de la lecture, t. IV, p. 24, Michel Lévy Frères, Paris, 1853.
  8. a et b Abbé de Laporte, Le Voyageur françois, ou la connaissance de l'ancien et du nouveau monde, nouvelle édition, t. XXV, p. 348, à Paris chez L. Cellot, imprimeur-libraire rue Dauphine, 1782 (lire en ligne) (page consultée le 15 janvier 2011)
  9. Casanova, Mémoires, t. II, p. 417, Adamant Media Corporation (fac simile de l'édition Garnier), 2000 (ISBN 978-0543836083)
  10. Marina Crivellari Bizio, Storia della Festa della Sensa, Comitato Festa della Sensa (lire en ligne) (page consultée le 15 janvier 2011)
  11. Fête de la Sensa à Venise, site venise1.com (lire en ligne) (page consultée le 15 janvier 2011)
  12. Piero Machiarelo, Venise pour tous, p. 56, Le Plein des sens, 2003 (ISBN 978-8790493646)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]