Marguerite Steinheil

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Marguerite Steinheil

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Marguerite Steinheil, dessin durant le procès de 1909.

Nom de naissance Marguerite Jeanne Japy
Naissance 16 avril 1869
Beaucourt, Territoire de Belfort, Drapeau de la France France
Décès 18 juillet 1954 (à 85 ans)
Hove, Drapeau : Royaume-Uni Royaume-Uni


Marguerite Jeanne Japy, épouse Steinheil, dite Meg, née le 16 avril 1869 à Beaucourt (territoire de Belfort[N 1]) et morte le 18 juillet 1954 à Hove dans le Sussex au Royaume-Uni, est une célèbre salonnière et demi-mondaine française.

Épouse du peintre académique Adolphe Steinheil jusqu'en 1908, elle est connue pour avoir entretenu une liaison avec le président Félix Faure — mort dans ses bras au palais de l'Élysée — et pour avoir ensuite été au cœur d’une sombre affaire judiciaire.

Biographie[modifier | modifier le code]

De bonnes origines[modifier | modifier le code]

Issue d'une riche famille industrielle, les Japy, qui furent des associés de la famille Peugeot, elle est la fille d’Édouard Louis Frédéric Japy (?-1888), agronome et industriel protestant devenu rentier. Sa mère, Émilie Rau, est une fille d’aubergiste. Marguerite étudie le piano et le violon et suit l'éducation soignée d'une jeune fille de la très bonne bourgeoisie provinciale. Elle fait ses débuts dans le monde dès 1886 en participant à des bals de garnison. Elle s’éprend d’un jeune officier, Pascal Sheffer, liaison à laquelle son père met un terme.

Âgée de vingt ans, elle se rend à Bayonne chez sa sœur aînée afin de se changer les idées ; elle y rencontre Adolphe Steinheil, neveu du peintre Meissonier. Elle le retrouve plus tard à Biarritz, où il exécute des fresques pour la cathédrale de Bayonne. Le 9 juillet 1890, elle l'épouse au temple protestant de la petite ville de Beaucourt où elle est née vingt-et-un ans plus tôt. Ils ont une fille, Marthe. Mais bientôt, la mésentente s’installe au sein du couple, qui évite le divorce mais vit sans intimité. Désormais, elle comme lui mènent librement leur vie sentimentale.

Elle devient par ailleurs une figure importante de la vie parisienne. Son salon est fréquenté par la bonne société : Gounod, Lesseps, Massenet, Coppée, Zola, Loti font partie de ses invités.

La maîtresse du président Faure[modifier | modifier le code]

En 1897, lors d'un séjour à Chamonix, elle est présentée au président Félix Faure, qui confie une commande officielle à son époux. Cette commande donne souvent l'occasion au président de se rendre impasse Ronsin à Paris, dans la villa du couple Steinheil. Bientôt, Marguerite devient la maîtresse du chef de l'État et le rejoint régulièrement dans le « Salon bleu », pièce discrète et intime située au rez-de-chaussée de l'Élysée.

Félix Faure entretient alors le projet de divorcer de son épouse Berthe, afin d'épouser en secondes noces Marguerite.

Le 16 février 1899, le Président l'appelle au téléphone pour qu'elle passe le voir en fin d’après-midi. Quelques instants après son arrivée, les domestiques entendent des coups de sonnette affolés et accourent dans le Salon bleu : allongé sur un divan, pantalon et caleçon descendus sur les chevilles, Félix Faure râle tandis que Marguerite Steinheil rajuste avec précipitation ses vêtements en désordre. Le chef de l'État meurt quelques heures plus tard.

Officiellement, sa mort est due à une hémorragie cérébrale, une « attaque » comme on dit alors. Bien que les services de l’Élysée tentent de dissimuler que cet accident vasculaire cérébral est survenu lors d'une fellation, les circonstances exactes du décès sont vite connues des gens « bien informés ». Un journal parisien titre « Félix Faure a trop sacrifié à Vénus » mais sans en dire plus pour ne pas choquer ses lecteurs. Quant aux beaux esprits, ils y vont tous de leurs jeux de mots pour brocarder cet évènement peu commun. On connaît cet échange entre le majordome de Félix Faure et le prêtre appelé à l’Élysée en catastrophe pour administrer les derniers sacrements : « Le président a-t-il encore sa connaissance ? — Non, monsieur l’abbé, elle est sortie par l'escalier de service[1]. » Ce dialogue a probablement été inventé de toutes pièces pour faire un bon jeu de mots et il en existe une variante où ce n'est plus le prêtre mais le médecin qui pose la question au maître d'hôtel... On attribue aussi un autre mot d'esprit à Clemenceau : « Il voulut être César, mais il ne fut que Pompée ». Les circonstances de la mort de Félix Faure valent à sa maîtresse le sobriquet de « la pompe funèbre ». Plus sérieusement, concernant les causes de la mort de Félix Faure, les médecins parlent, non pas d'« épectase » (une plaisanterie apocryphe signée du Canard enchaîné en 1974[N 2]) mais d'apoplexie[réf. nécessaire], voire de mauvais usage d’une substance à base de plante, destinée à renforcer la virilité[2].

Ce scandale demeure partiellement caché à l'opinion publique mais refait surface neuf ans plus tard lorsqu'en 1909 éclate une affaire criminelle dans laquelle Marguerite Steinheil[3] est impliquée.

Une importante femme du monde[modifier | modifier le code]

Après la mort de Félix Faure, Marguerite Steinheil, bénéficiant désormais d'une « notoriété flatteuse » dans le monde politique, devient la maîtresse de diverses personnalités, dont le ministre Aristide Briand[4] et le roi du Cambodge[5]. Selon ses Mémoires, qu'elle écrit vers 1912, elle et son époux reçoivent la visite d’un mystérieux visiteur allemand qui leur rachète l’une après l’autre les perles d’un collier autrefois offert par Félix Faure (le « collier présidentiel ») et leur réclame le pas manuscrit[pas clair] des Mémoires du président défunt. Ce dernier point prête au doute car on ne voit pas pourquoi et comment Marguerite Steinheil, qui n'a pas remis les pieds à l’Élysée après la mort de Félix Faure, peut se retrouver en possession des mémoires présidentiels. L'enquête et le procès qui, en 1908 et 1909, suivent l'assassinat d'Adolphe Steinheil, ayant amplement démontré la personnalité narcissique et affabulatrice de Marguerite, ce qu'elle écrit ultérieurement dans ses mémoires est par conséquent sujet à caution.

En février 1908, elle fait la connaissance d’un industriel, Maurice Borderel, maire de Balaives-et-Butz, commune du département des Ardennes, dont elle devient également la maîtresse.

Le 7 avril 1908, Adolphe Steinheil expose des toiles dans son atelier, attirant le Tout-Paris. L'afflux de visiteurs laisse à supposer qu'ils sont plus attirés par l'espoir de croiser Marguerite que par la qualité artistique des réalisations du peintre...

En outre, Marguerite Steinheil pose pour des artistes : par exemple, la statue représentant La Muse de la Source, œuvre du sculpteur marseillais Jean-Baptiste Hugues lui est fortement ressemblante[6]. Cette statue qui, après le 4 janvier 1910, trône au Palais du Luxembourg est déplacée en 1986 au Musée d'Orsay[7],[8].

L’affaire Steinheil : la déchéance[modifier | modifier le code]

Le 30 mai 1908, Madame Émilie Japy, mère de Marguerite, passe quelques jours chez sa fille à Bellevue. Initialement prévu le soir, son départ est en dernière minute reporté au lendemain. Le lendemain 31 mai, à 6 heures du matin, le domestique Rémy Couillard descend de sa chambre, située sous les combles, et constate que toutes les portes du premier étage sont ouvertes : parcourant les chambres, il découvre successivement les corps de Madame Japy et d’Adolphe Steinheil[9].

Madame Japy est décédée d’une crise cardiaque, Adolphe Steinheil a été étranglé. Quant à Marguerite, elle est bâillonnée et ligotée sur un lit. Elle explique aux policiers avoir été attachée par trois personnes — deux hommes et une femme rousse — en habits noirs.

Les services de police soupçonnent d’abord Marguerite d'avoir organisé l'assassinat de son mari en le maquillant en crime crapuleux, mais faute de preuves tangibles, l’accusation est abandonnée. Ensuite, les enquêteurs supposent que le mobile des trois voleurs est en réalité de retrouver des documents secrets ayant appartenu au président Faure, sans doute en rapport avec l’affaire Dreyfus, puis les choses se tassent. Mais, Marguerite Steinheil se montre impatiente face à l'inertie de la police : elle relance l’enquête en accusant Rémy Couillard, son domestique, en déclarant avoir trouvé une perle dans les poches de celui-ci, perle qu’elle avait affirmé s’être fait voler lors de l'agression. Démasquée en plein délit de mensonge, elle cherche alors à faire accuser Alexandre Wolff, le fils de sa gouvernante, mais celui-ci a un alibi irréfutable. Durant l’instruction, elle ne cesse de varier ses versions, accusant une personne puis une autre, allant jusqu'à s'accuser elle-même avant de se rétracter.

Le 4 novembre 1908, le juge d’instruction, M. Leydet, la fait arrêter et incarcérer à la prison Saint-Lazare. Elle y passe plus de 300 jours. Le juge est dessaisi de l’affaire au profit d’un nouveau juge, M. André. Le procès s’ouvre exactement un an plus tard, le 3 novembre 1909. La Cour d’assises de Paris est présidée par M. de Vallès et Marguerite est défendue par Maître Antony Aubin, assisté de Maître Landowski. Pendant le procès, quand elle est mise face à ses contradictions, les répliques de l'accusée fusent :

« J’ai menti pour protéger ma vie de femme.
— Jusqu’en 1905, vous rencontriez vos amants à l’hôtel ?
— J’avais cette délicatesse ! »

Le procès est très médiatisé : on y apprend notamment que Marguerite Steinheil avait de nombreux « admirateurs », parmi lesquels le roi Sisowath du Cambodge[5]. L’opposition anti-dreyfusarde, cherchant alors à faire de cette affaire un procès politique, accuse Mme Steinheil d’avoir empoisonné Félix Faure pour le compte du « syndicat juif », parce que le président s’était déclaré hostile à la révision du procès Dreyfus[1]. Le 14 novembre, après une plaidoirie de son avocat de plus de sept heures, elle est acquittée par les jurés, bien que le président du tribunal eût souligné que ses explications étaient un « tissu de mensonges ».

Une Lady[modifier | modifier le code]

Après le procès, elle part vivre à Londres sous le nom de Mme de Serignac. Elle rédige ses mémoires en 1912. Deux ans plus tard, Hargrave Lee Adam publie à Londres chez T. Werner Laurie une enquête dans laquelle il accuse Marguerite Steinheil d'avoir menti lors de son procès[10]. Le livre est saisi et retiré des rayons de la British Library à la demande de Marguerite. Le 26 juin 1917, elle épouse Lord Robert Brooke Campbell Scarlett, 6e baron Abinger et devient Lady Abinger. Son mari meurt en 1927. Vingt-sept ans plus tard, elle meurt dans une maison de repos de Hove, dans le comté du Sussex.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. À l'époque, avant 1871, le commune était dans le département du Haut-Rhin.
  2. Cf. l'affaire de la mort du cardinal Jean Daniélou.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Professeur Anatra, Le Canard enchaîné, mercredi 29 août 2007.
  2. Émission « Allô Docteur » sur la 5, semaine du 6 avril 2015 : la plante n'aurait pas dû être avalée, semble-t-il.
  3. Franck Ferrand, « L'Élysée, le palais des secrets », émission L'ombre d'un doute sur France 3, 16 mai 2012, 29 min 30 s.
  4. Gérard Unger, Aristide Briand, le ferme conciliateur, Fayard,‎ 2005 (ISBN 2-213-62339-2), p. 207.
  5. a et b Frédéric Lewino et Gwendoline Dos Santos, « 1899 : une fellation présidentielle à l'Élysée », sur Le Point,‎ 16 février 2012.
  6. Jean-Baptiste Hugues - La Muse de la Source, sur le site marseillesculptee.blogspot.fr, consulté le 3 janvier 2015.
  7. Jean-Baptiste Hugues - La Muse de la Source, sur le site musee-orsay.fr, consulté le 3 janvier 2015.
  8. 16 février 1899 : Fait divers à la présidence..., sur le site eve-adam.over-blog.com, consulté le 3 janvier 2015.
  9. Le plan du théâtre du crime, Le Petit Parisien, Paris, 1er juin 1908, quotidien (ISSN 09992707) lire en ligne.
  10. H. L. Adam, Woman and Crime, London, T. Werner Laurie, 1914, p. 309-318 - lire en ligne.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • (en) Édition illustrée de My Memoirs, New York, Sturgis & Walton, 1912.

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