Manière noire (gravure)

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Portrait de la princesse Amélie-Elisabeth de Hesse par Ludwig von Siegen, réalisé en 1642.
Brunissoirs et grattoirs
Berceau

La manière noire (ou gravure noire) est un procédé de gravure en creux : c'est-à-dire un procédé de gravure exécuté à l’aide d’un outil muni d'une lame au tranchant semi-circulaire et « cannelé de fines rayures (dictionnaire technique de l'estampe. A.Béguin 1997) » sur une surface de métal(la « planche »). Le grain obtenu donnera un noir profond.

Cette technique est également connue sous le nom de mezzotinte ou mezzo-tinto, de l'italien qui signifie « demi-teinte » (1749).

Historique[modifier | modifier le code]

En 1642, un graveur amateur allemand, Ludwig von Siegen inventa, pense-t-on, la manière noire[1]. Il est possible que l'idée se soit matérialisée à la suite de grattage d'eaux-fortes trop intenses. C'est lui qui gravera en 1642 le premier portrait en manière noire, celui de la princesse Amélie-Élisabeth de Hesse-Cassel (reproduit ci-contre). Le prince Rupert du Rhin, artiste amateur, développa la technique en inventant le berceau[2], et son assistant Wallerant Vaillant l'adaptera à un usage commercial à Amsterdam dans les années 1660.

Le procédé est particulièrement en vogue dans le dernier tiers du XVIIe siècle et le premier tiers du XVIIIe siècle en particulier en Angleterre où l'on parle de l'art des Smiths (en particulier John Raphael). Elle est appréciée pour la transposition et la diffusion des portraits peints, comme ceux d'Antoine Van Dyck. Ses noirs veloutés et ses gris profonds sont à même de restituer le coloris subtil de ses tableaux et de traduire la fine observation que celui-ci accorde aux textures ainsi qu’aux jeux de la lumière sur les surfaces.

Les limites de cette technique, en dépit de la grande variété qu’elle offre, la font rapidement passer de mode. Le criblage de la plaque est particulièrement fastidieux (environ une heure pour préparer une surface équivalente à celle d'un timbre-poste,vingt tours pour que la plaque soit bien grainée). Tout au long du XVIIIe siècle, les variantes de l'eau-forte, comme la « gravure en manière de lavis », puis l'aquatinte, se substituent progressivement à la manière noire, qui est peu à peu délaissée.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, des graveurs comme Mario Avati, ou plus récemment Judith Rothschild[3] remettent la manière noire à l'honneur.

Technique[modifier | modifier le code]

Le premier travail consiste à grainer la plaque uniformément de petits trous, à l’aide d’un outil : le berceau. Le grain doit être extrêmement régulier pour retenir l'encre. Si la planche était encrée à ce stade, on obtiendrait un noir parfait et velouté.

Le berceau est un demi-cylindre fixé sur un manche et hérissé de minuscules pointes[4]. L'affûtage est assez fastidieux[5]. Un mouvement de balancement du manche, d'abord d'avant en arrière puis de gauche à droite, permet d’entamer le métal de façon régulière et uniforme[6]. On parle d'un tour lorsqu'on a effectué un premier passage sur la surface de la plaque. Les graveurs des XVIIe siècle et XVIIIe siècle préconisaient vingt tours afin que la plaque soit correctement grainée.

L'Angleterre se dota d'« établis pour mezzotinte » :

« le berceau était soutenu par un long bras, terminé par une roulette, afin que le bras puisse avancer et reculer ; une poignée surmontait le bras, que l'on balançait de droite et de gauche[7]. »

Le grainage peut aussi être obtenu par une « roulette », ce qui permet de gagner du temps, mais le rendu est plus médiocre.

Puis, en grattant les grains avec un grattoir et en polissant les pointes rugueuses de la surface avec un brunissoir[8], le graveur éclaircit progressivement les zones du dessin qui retiendront plus ou moins d’encre et donneront les blancs et les tonalités de gris[9].

La manière noire permet une grande variété de teintes et son charme réside dans le fait que les formes

« paraissent sortir de l'ombre. C'est cet esprit autant que le procédé qui permet de distinguer une manière noire d'une simple manière blanche[7]. »

L'impression est délicate, en raison de la grenure ; l'encrage doit s'effectuer avec un tampon doux. L'aciérage est vivement recommandé pour des tirages en grand nombre. On peut exécuter une manière noire en lithographie par grattage et lavis d’acide sur fond noir. Ce terme peut également désigner tout dessin qui procède par méthode d’effaçage.

Gravures en manière noire[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • L. de Laborde : Histoire de la gravure en manière noire, Paris, 1839
  • H. Dubouchet : Précis élémentaire de gravure sur cuivre, Paris, 1891
  • G. Profit : Procédés élémentaires de la gravure d'art, Paris, 1913
  • V. Prouvé : La gravure originale sur métal, Paris, 1914
  • P. Durupt : La gravure sur cuivre, Paris, 1951
  • A. Béguin : Dictionnaire technique de l'estampe, Bruxelles, 1977
  • M. C. Paoluzzi : La Gravure, Solar, 2004

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Il n'y a pas un seul graveur, un seul artiste quelconque qui puisse savoir comment cet ouvrage a été exécuté. » Dédicace de L. von Siegen au landgrave de Hesse-Cassel
  2. John Evelyn attribue la paternité de cette nouvelle technique au prince Rupert : « Of the new way of Engraving, or Mezzo Tinto, Invented, and communicated by his Highnesse Prince Rupert, Count Palatine of Rhyne, &c. » (1662).
  3. Notice d'autorité personne de Judith Rothschild sur le catalogue général de la BNF.
  4. il existe trois numéros de berceau : le 75, le 85, le 100 – la numérotation correspond au nombre de lignes sur le dos de la lame par inch
  5. « l'outil sera repassé sur le revers de son biseau ; et l'on aura grand soin, en l'aiguisant, de conserver toujours le même périmètre ; ce périmètre doit être tiré du centre d'un diamètre de six pouces ; trop de rondeur caverait le cuivre, et moins de rondeur ne mordrait pas assez. » J.C. Le Blon : Opérations nécessaires pour graver et imprimer des estampes
  6. « on doit veiller à ne pas aller jusqu'aux pointes de l'instrument - qui doivent d'ailleurs être arrondies - afin de ne pas blesser le métal et ne laisser que des marques égales. » André Béguin
  7. a et b André Béguin : Dictionnaire technique de l'estampe, Bruxelles, 1977.
  8. « L'instrument dont on se sert pour ratisser la grainure se nomme grattoir... ce grattoir porte ordinairement un brunissoir sur la même tige ; le brunissoir sert à lisser les parties que le grattoir ont ratissées... Il s'agit en travaillant, de conserver la grainure dans son ton vif sur les parties du cuivre qui doivent imprimer les ombres ; d'émousser les pointes de la grainure sur les parties du cuivre qui doivent imprimer les demi-teintes, et de ratisser les parties du cuivre qui doivent épargner le papier, pour qu'il puisse fournir les luisants. » J.-C. Le Blon : Opérations nécessaires pour graver et imprimer des estampes
  9. Relire Diderot, Le Salon de 1765.

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