Maison de la sagesse

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

33° 20′ 32″ N 44° 23′ 01″ E / 33.3423, 44.3836 ()

Les maisons de la sagesse (en arabe : bayt al-ḥikma, بيت الحكمة, transcrit aussi par Dâr al-Hikma ou Beit Al-Hikma) sont apparues au début du IXe siècle dans le monde arabe. Bien que l'on ait encore du mal à cerner ces institutions[1], elles étaient en tout cas une association de bibliothèques, de centres de traduction et de lieux de réunion, vraisemblablement en vue de traduire les ouvrages de cosmologie, d'astrologie, de poésie et d'histoire.

Manuscrit arabe

Sans les y réduire (voir plus bas), on évoque couramment leur rôle majeur dans la « transmission de l'héritage des civilisations[2] » : bien sûr grecque, perse et du Moyen-Orient, mais aussi indienne[3], chinoise, etc. Cet aspect fait de ces maisons un des symboles de l'âge d'or de la science arabe[4], comme lieu de collecte, de diffusion, de copie et de traduction de la littérature d'adab (les belles-lettres).

Leurs rôles dans l'histoire scientifique[modifier | modifier le code]

Dessin d'une opération au XVe siècle

Certains évoquent ces lieux comme des formes d'universités[5], dans la lignée de la bibliothèque d'Alexandrie de l'Époque hellénistique, et comme un ancêtre des bibliothèques publiques modernes. Mais les liens historiques les plus sûrs, particulièrement pour la plus ancienne d'entre elles, sont ceux qu'elles ont avec l'antique académie de Gundishapur (Djund-i Shapur) des Sassanides (et, à travers elle, les écoles d'Athènes), ainsi qu'avec l'école de Dayr Qunna[6] (ou Deïr Qunna), une école de scribes nestoriens[7] de culture syriaque[8].

Y ont été traduits et mis à la disposition des savants d'abord les histoires et les textes recueillis après l'effondrement de l'empire d'Alexandre, textes collationnés et traduits en persan sous l'égide des empereurs sassanides. Plus tard, on sait aujourd'hui que les premiers textes traduits seront les Topiques d'Aristote, ainsi que la Physique du même auteur, en vue de répondre aux attaques théologiques de Manichéens, des chrétiens nestoriens et melkites, rompus à l'art de la dialectique théologique[9].

Ces premières traductions initient un mouvement de translation d'une partie des textes de la philosophie, de médecine, de logique, de mathématiques, d'astronomie, de musique grecs, pehlevis, syriaques, hébreux, sanskrits, etc., dont ceux d'Aristote, de Platon, de Pythagore, de Sushruta, d'Hippocrate, d'Euclide, de Charaka, de Ptolémée, de Claude Galien, de Plotin, d'Âryabhata et de Brahmagupta au monde arabo-musulman. Les traductions s’accompagnaient de réflexions, de commentaires, et ont donné lieu à une nouvelle forme de littérature[10]

Le Bayt al-Hikma de Bagdad[modifier | modifier le code]

La plus ancienne de ces maisons, particulièrement active, est la bibliothèque personnelle du calife abbasside Haroun ar-Rachid de Bagdad qui s'ouvre aux savants en 832, sous le règne d'Al-Mamun. Astronomes, mathématiciens, penseurs, lettrés, traducteurs, la fréquentent, et parmi eux, al-Khwarizmi, Al Jahiz, al Kindi, Al-Hajjaj ibn Yusuf ibn Matar et Thābit ibn Qurra[11].

Le premier atelier de traduction est dirigé par le chrétien nestorien Hunayn ibn Ishâk al Ibadi. Il traduit, avec l'aide de son fils Ishâq et son neveu Hubaysh et d'autres spécialistes moins connus comme Étienne ibn Bâsil, Musâ ibn Khalid et Yahyâ ibn Hârûn[12], une centaine d'ouvrages du grec vers le syriaque puis du syriaque vers l'arabe.

La maison continue de se développer sous les califes Al-Mutasim et Al-Wathiq, mais semble décliner sous le règne d'Al-Mutawakkil. Sous le nom d'Hizanat al-Ma'mun, elle restera cependant ouverte au moins jusqu'au Xe siècle, peut-être même jusqu'à la destruction des bibliothèques de Bagdad, en 1258[13].

Certains font l'hypothèse que la maison de la sagesse a été voulu par Al-Mansûr et les premiers califes abbassides, comme un lieu de traduction des ouvrages perses en arabe, en vue de légitimer le califat abbasside comme successeur des Sassanides[14].

À propos du Bayt al-Hikma de Bagdad, M.-G. Guesdon conclut (en 1992, p. 150) qu'« appuyé sur la culture des communautés en présence plus que sur un modèle ancien, il fut [...] une appropriation active, donnant lieu à une création originale, dont les raisons tenaient tant à la continuité humaine et culturelle d'une région qu'aux problèmes posés par l'islamisation de la société. »

Aujourd'hui[modifier | modifier le code]

La Maison de la sagesse du IXe siècle a laissé place à un institut de recherche. L'ancienne madrasa médiévale n'existe plus et le centre de recherche contemporain fut en partie détruit lors de la guerre d'Irak de 2003[15]. En 2012, La Maison de la Sagesse de Grenade, Andalousie, saluée par l'Unesco comme une initiative citoyenne œuvrant pour la paix dans le monde a été lancée par des citoyennes et citoyens de Grenade, sur une idée de Khal Torabully. Elle a pour but de réactualiser la convivencia.

Autres institutions marquantes[modifier | modifier le code]

Cordoue[modifier | modifier le code]

Au Xe siècle, le calife omeyyade Al-Hakam II développe une bibliothèque avec un réseau de libraires-copistes à Cordoue.

Le Caire[modifier | modifier le code]

En 1004 le sixième calife fatimide Al-Hakim bi-Amr Allah fonde la Maison du savoir, le Dar al-Hikma du Caire

Article détaillé : Dar al-Hikma.

Fès[modifier | modifier le code]

Au XIVe siècle, le sultan mérinide Abu Inan Faris, fonde à Fès la bibliothèque rattachée à la medersa.

Article détaillé : Medersa Bou Inania de Fès.

Tunis[modifier | modifier le code]

Beït El Hikma a Tunis.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. Guesdon, 1992.
  2. Cependant, Marie-Geneviève Guesdon note « La Maison de la sagesse [de Bagdad] a souvent été instrumentalisée dans des débats de type identitaire. Des deux côtés, cette institution est ramenée au rôle qu'elle aurait joué comme simple maillon d'une chaîne de transmission entre le monde persan, syriaque, grec et le monde occidental. » dans memoireduvent, 15 mai 2008 (texte en ligne).
  3. Dès 722, le Brahmasphutasiddhanta (« L'ouverture de l'Univers », un traité de mathématique fondamental) semble être traduit à Bagdad. De même, en 771, une version traduite de l'antique traité d'astronomie indien, le Surya Siddhanta, y serait parvenu. Voir Varahamihira et La Perse islamique et l'Inde. Cf. A Concise History of Science in India, dir. D. M. Bose, S. N. Sen et B. V. Subbarayappa, New Delhi, 1971, p. 47.
  4. Voir [1].
  5. Mais on ne sait avec certitude jusqu'à quel point ces institutions ont été des lieux d'étude, de formations et de recherche, comme le proposent Meyerhof en 1930 et Michel Tardieu en 2003 (texte en ligne). Cf. Guesdon, 1992, en part. p. 131 et 139 ; Roger Arnaldez, Maison de la sagesse, dans Encyclopædia Universalis, [av.] 2003.
  6. Pour la localisation de Dayr Qunna, cf. Life and works of saint Gregentios, archbishop of Taphar, éd. et trad. par Albrecht Berger et Gianfranco Fiaccadori, Berlin et New York, W. De Gruyter, 2006, p. 56 (Millennium-Studien zu Kultur und Geschichte des ersten Jahrtausends n. Ch. = Millenium studies in the culture and history of the first millenium C. E., 7) (ISBN 978-3-11-018445-7) (en ligne) ; Bo Holmberg, « Christian Scribes in the Arabic Empire », The Middle East : unity and diversity : papers from the second Conference on Middle Eastern Studies, Copenhagen, 22-25 October 1992 [Nordic Conference on Middle Eastern Studies], sous la dir. de Heikki Palva et Knut S. Vikør, Copenhagen, Nordic Institute of Asian Studies, 1993, p. 109 (Nordic proceedings in Asian studies, 5) (ISBN 87-87062-24-0) (en ligne).
  7. Raymond Le Coz et Guy Lazorthes, Les médecins nestoriens au Moyen Âge : les maîtres des Arabes, Paris, 2004, p. 86 n. 5 (texte en ligne). Cf. C. Cabral, Une étude sur les secrétaires nestoriens sous les Abbassides, 762-1258, à Bagdad, dans Parole de l'Orient, Kaslik (Liban), v. 25, t. II, 2000, p. 407-491.
  8. Voir Louis Massignon, 1942. Cf. Brandie Ratliff, dans [2], p. 17, n. 11.
  9. Voir sur les débuts des traductions à Baghdad, l'ouvrage de Dimitri Gutas, cité en bibliographie.
  10. On doit noter que l'idée selon laquelle les Abbassides auraient fait traduire dès le IXe siècle toute la science grecque ne résiste pas à l'examen. Quelques textes de Platon (la République et les Lois, principalement), quelques textes d'Aristote, principalement les œuvres logiques et une partie de la Métaphysique, mais pas Les Politiques, ni l'Éthique à Nicomaque. De plus, les œuvres littéraires comme Hésidode et Homère, mais aussi le théâtre tragique, ainsi que les historiens Hérodote et Thucydide, ne seront jamais traduits.
  11. voir, par exemple, Badawi, 1968, p. 16-17 (en ligne) et Wiet, 1971, sq. (en ligne).
  12. Ahmed Djebbar dans L'âge d'or des sciences arabes, Actes Sud, IMA, 2005.
  13. Selon Ahmad al-Qalqashandi.
  14. L'ouvrage de D. Gutas donné en bibliographie, explore minutieusement les sources manuscrites, les références et les explications concernant une maison de la sagesse qui serait l'équivalent d'une université médiévale chrétienne. Son rôle est bien plus restreint et relève de fonctions idéologiques et politiques.
  15. Voir [3] et Première mission de l’UNESCO à Bagdad du 15 au 20 mai 2003, Paris, 2003.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jonathan Lyons, The House of Wisdom : How the Arabs Transformed Western Civilization, New York, 2009 (ISBN 9781596914599).
  • Dimitri Gutas, Pensée grecque, culture arabe : le mouvement de traduction gréco-arabe à Bagdad et la société abbasside primitive : IIe-IVe/VIIIe-Xe siècles, Aubier, 2005 (ISBN 978-2-7007-3415-7).
  • Houari Touati, L'Armoire à sagesse. Bibliothèques et collections en islam, Paris, Ed. Aubier, Collection Historique, 2003, 346 p. (sur Bayt al-hikma, voir pp. 175-182)
  • Marie-Geneviève Balty-Guesdon, « Le Bayt al-ḥikma de Baghdad », dans Arabica. Revue d'études arabes, 39, n° 2, 1992, p. 131-150 (texte en ligne payant).
  • Myriam Salama-Carr, La traduction à l'époque Abbasside, Didier Erudition, 1990.
  • Owen Gingerich, Islamic astronomy, dans Scientific American, 254, avril 1986, p. 74-84 (ISSN 0036-8733) (en ligne).
  • 6e International Symposium for the History of Arabic Science, University of Aleppo, 1982, sous la dir. de Ahmad al-Hassan, et al., Alep, 1984 (Journal For The History of Arabic Science = Maǧalla tārīḥ al-ulūm al-arabiyya, 8) (ISSN 0379-2927) (notice).
    Contient plusieurs communications à propos du rôle des diverses communautés religieuses ou ethniques dans le mouvement de traduction au IXe siècle.
  • Jacob Lassner, The shaping of ʿAbbāsid rule, Princeton (NJ), 1980 (ISBN 0-691-05281-6).
  • Gaston Wiet (1887-1971), Baghdad : Metropolis of the Abbasid Caliphate, tr. du fr. par Seymour Feiler, Norman, 1971 (The Centers of civilization series) (ISBN 080610922X) (ch. 5 en ligne).
    Cet ouvrage semble cependant moins documenté que celui rédigé sur Le Caire, en 1964. Voir André Raymond, Bibliographie de l'œuvre scientifique de M. Gaston Wiet, dans Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale, 59. Paris, 1960, p. IX-XXIV.
  • Abdurrahman Badawi (1917-2002), La transmission de la philosophie grecque au monde arabe : cours professé à la Sorbonne en 1967, Paris, 1968 ; nouv. éd. 1987 (ISBN 2-7116-0047-5) (aperçu).
  • Louis Massignon, La Politique islamo-chrétienne des scribes nestoriens de Deïr Qunna à la cour de Baghdad au IXe siècle de notre ère, dans Vivre et penser [ex Revue biblique], II, Paris, 1942, p. 7-14 ; repr dans Opera minora. Tome I, Islam, culture et société islamiques, Beyrouth, 1963, p. 250-257 ; repr. Paris, 1969.
  • Max Meyerhof (1874-1945), Von Alexandrien nach Bagdad : ein Beitrag zur Geschichte des philosophischen und medizinischen Unterrichts bei den Arabern, Berlin, 1930 (Sonderausgabe aus den Sitzungsberichten der Preussischen Akademie der Wissenschaften Phil.-Hist. Klasse, XXIII).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]