Maître de Justice

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Le Maître de Justice (en hébreu מורה הצדק) ou le Prêtre maître de Justice est un personnage qui apparaît dans certains des manuscrits de la mer Morte découverts sur le site de Qumrân, et par association, aux copies médiévales du Document de Damas découvertes au Caire. On peut discerner au moins un groupe derrière une centaine de ces manuscrits. Les perspectives morales et religieuses de ce groupe le font généralement qualifier de « sectaire » par la recherche académique. Le Maître de Justice joue un rôle décisif dans la formation de ce mouvement sectaire. Malgré son importance, les informations rapportées à son sujet sont très limitées. Les références au Maître de Justice ne se trouvent que dans quatre documents. Elles sont relativement obscures et posent des difficultés d'interprétation.

Les textes[modifier | modifier le code]

Le « Maître de Justice » est cité dans certains Manuscrits de la mer Morte retrouvés dans onze grottes situées à proximité des ruines de Qumrân où ils avaient été entreposés probablement pendant la Grande révolte juive, avant le contrôle de la région par l'armée romaine (68-70). Les manuscrits datent pour l'essentiel du IIe siècle av. J.-C. jusqu'au milieu du Ier siècle ap. J.-C.. Quelques-uns, dont des textes bibliques, sont plus anciens et datent du IIIe siècle av. J.-C.[1] Parmi ces 870 manuscrits — dont il ne reste parfois que quelques fragments — une trentaine mentionnent le « Yahad » (« Unité », « Alliance »)[2], un mouvement religieux derrière lequel bon nombre de chercheurs reconnaissent les esséniens. Dans d'autres manuscrits qui ne mentionnent pas le Yahad, on repère un vrai système de mots ou de formules qui les font classer également parmi les écrits sectaires[2]. Ils sont à eux tous une bonne centaine[2].

Plusieurs points de convergence entre la description des esséniens chez les auteurs antiques et la doctrine décrite dans les manuscrits semblent effectivement permettre d'identifier avec eux les membres de la communauté du Yahad. Un grand nombre de critiques estiment que ce mouvement doit être identifié aux Esséniens, toutefois des chercheurs[N 1] préfèrent distinguer les deux groupes, à cause de quelques différences existant entre eux[3].

Le « Maître de Justice » est une figure dominante du mouvement. Les références au Maître se trouvent dans quatre documents[4] : le Document de Damas, le Pesher d'Habacuc [N 2], le Pesher des Psaumes[N 3] et le Pesher de Michée[N 4]. La quinzaine de mentions de ce personnage ne fournit que peu d'information[5]. De plus, l'extraction d'éléments historiques à partir de ces textes est problématique. Ces textes ont été composés et recopiés sur une longue période. Les pesharim notamment prétendent rapporter des éléments historiques, mais il est difficile de les considérer comme objectifs ou fiables. Ils présentent la vision que les sectaires avaient de leur propre histoire et en particulier de la vie du Maître de Justice[6]. Ils ne sont pas non plus complémentaires car les informations historiques rapportées peuvent dépendre les unes par les autres. Les Hodayot (« Hymnes d'actions de Grâce ») semblent décrire une expérience personnelle attribuable au Maître de Justice. Or le Document de Damas et les Hodayot sont généralement considérés comme antérieurs aux pesharim. Le personnage du Maître de Justice tel qu'il apparaît dans le Pesher d'Habacuc peut résulter d'une reconstruction de son histoire par les sectaires à partir des textes plus anciens. Dans ce cas, sa valeur historique resterait très limitée[7].

Personnages et pseudonymes symboliques[modifier | modifier le code]

« Le Maître de Justice »[modifier | modifier le code]

Les textes de Qumrân qui décrivent la vie de la secte (notamment les pesharim et le Document de Damas) ne mentionnent que rarement des noms propres. Des pseudonymes symboliques désignent le principal acteur de la communauté et leurs adversaires[8],[9]. Chez le « Maître de Justice » on reconnaît le fondateur ou le refondateur du groupe. Ses disciples croient que Dieu lui a révélé les secrets des prophéties bibliques. L'expression « Maître de Justice » est la traduction habituelle de l'hébreu מורה הצדק (moreh ha-tsedeq). Elle peut aussi se traduire par le « maître juste, » c'est-à-dire vrai ou légitime. Elle témoigne de l'autorité dont il dispose pour le groupe[4]. Le qualificatif de « justice » signifie aussi probablement que la « Maître » est issu de la lignée de Sadoq dont le nom צדוק (ṣadoq) est formé sur la même racine. Il appartiendrait à la dynastie sacerdotale qui servait dans le Premier Temple de Jérusalem et dont les grands-prêtres légitimes étaient issus jusqu'à la crise qui a débouchée sur la révolte des Maccabées[10].

Dans les textes de Qumrân, l'expression מורה הצדק (moreh ha-tsedeq) correspond à la forme standard pour désigner le Maître de Justice. Il peut aussi être désigné par des noms légèrement différents : le « Maître de Justice », le « Prêtre Maître de Justice » ou simplement le « Prêtre »[10]. En dehors de l'expression standard מורה הצדק (moreh ha-tsedeq) qu'on trouve dans les pesharim[N 5], les variantes sont[11]:

  • מורה הצדקה (moreh ha-tsedaqa)[N 6]
  • מורה צדק (moreh tsedeq), à la forme indéfinie[N 7],
  • יורה הצדק (yoreh ha-tsedeq), forme verbale signifiant « celui qui enseigne (ou doit enseigner) la Justice »[N 8]

Des formes alternatives s'appliquent vraisemblablement au Maître de Justice :

  • מורה היחיד (moreh ha-yahid) « le Maître de la Communauté »[N 9]
  • יורה הצדק (yoreh ha-yahid)[N 10]
  • מורה (moreh) « Maître »[N 11]
  • משיח הצדק (mashiah ha-tsedeq) « le Messie de Justice »[N 12]

L'expression « Maître de Justice » vient vraisemblablement du livre de Joël :

« כִּי-נָתַן לָכֶם אֶת-הַמּוֹרֶה לִצְדָקָה (« car il [Dieu] vous a donné la pluie d'automne selon la justice » ou « d'une manière bienfaisante ») »

— Joël 2,23. Texte massorétique[N 13], Traduction œcuménique de la Bible et traduction de la Bible du Rabbinat

Selon la méthode d'interprétation de la Bible appelée pesher et qui propre au groupe de Qumrân, les paroles des prophètes ont un sens caché qui s'applique à leur propre époque. Selon cette méthode, la signification de ce verset pouvait être « car il vous a donné le Maître de Justice »[4].

Le livre d'Osée présente un parallèle encore plus évidemment avec le Document de Damas :

« עד עמד יורה הצדק (« jusqu'à ce qu'apparaisse celui qui enseigne la Justice ») »

— Document de Damas (6.10-11)

« וְעֵת לִדְרוֹשׁ אֶת יְהוָה עַד יָבוֹא וְיֹרֶה צֶדֶק לָכֶם (« il est temps de rechercher Yahvé jusqu'à ce qu'il vienne faire pleuvoir sur vous la justice ») »

— Osée 10,12. Texte massorétique[N 14] et Traduction œcuménique de la Bible

Dans les deux cas, la racine hébraïque ירה (yarah) « enseigner, faire pleuvoir » est associé au terme צדק (tsedeq) « justice ». Le contexte de la venue de celui qui « fait pleuvoir/enseigne » est le même : il intervient comme la conséquence de la recherche de Dieu[12].

Autres personnages[modifier | modifier le code]

Deux figures, ou « deux instruments de la violence » pour reprendre le vocabulaire du manuscrit Testimonia[N 15], s'opposent au Maître de Justice et persécutent son groupe. Le premier ennemi du groupe est le « Cracheur de mensonges » ou le « Prédicateur du Mensonge » (en hébreu מטיף הכזב). Il est aussi appelé « l'Homme du Mensonge » (איש הכזב)[8],[9]. Il semble être le chef des « Chercheurs de flatteries » et il dissuade les hommes de suivre le « Maître » par ses « mensonges »[8]. Ce personnage apparaît dans le Document de Damas, généralement considéré comme l'une des plus anciennes compositions sectaires, et dans les pesharim[13]. Il existe un fort parallèle entre les expressions « Maître de Justice » et « Prédicateur du Mensonge ». Dans les deux expressions, le premier des deux termes est basé sur une racine indiquant un rôle d'enseignement, avec une image sous-jacente liée à l'eau. La racine ירה signifie « enseigner, verser » alors que la racine נטף signifie « prêcher, faire couler ». Le deuxième terme des expressions précise la fonction d’enseignement et oppose la « Justice » au « Mensonge » [14].

Trois passages mentionnent le « Maître de Justice » en relation avec le « Prêtre Impie ». Le « Prêtre Impie » est décrit comme « cupide, violent, corrompu », il harcèle le « Maître », tente de l'assassiner et finalement le contraint à l'exil[8]. Le qualificatif de « Prêtre Impie » désigne manifestement un Grand Prêtre du Temple de Jérusalem. C'est ici un jeu de mot : הכהן הראש (ha-kohen ha-rosh), « le Grand Prêtre » en hébreu, devient הכהן הרשע (ha-kohen ha-rasha), «le Prêtre Impie »[15]. Le « Prêtre Impie » est absent du Document de Damas. Il n'est mentionné que dans les pesharim[16]. L'identification de ces personnages et de ces groupes sont l'objet de plusieurs suppositions parmi les historiens. Aucun consensus ne se dégage à ce sujet, ni à propos de la période où se déroule ces événements.

Il y a aussi un autre chef dénommé « Le Lion de la Colère »[9] en général identifié à Alexandre Jannée et une puissance étrangère menaçante les « Kittim »[9] derrière lesquels on reconnaît les Romains. Le « Commandant des Kittim » désignne un général ou un proconsul romain. Apparaissent aussi « Les Traîtres », « Ephraïm » et « Manassé », la « Maison d'Absalom », le « Chef des Rois de Yavan ».

Quelques textes retrouvés dans la grotte no 4 désignent explicitement des personnages historiques[17]. À certaines dates du Calendrier des annales (4Q448b) du mouvement sont associés des personnages et des événements historiques parfaitement identifiables[18]. Une pratique que l'on trouve aujourd'hui aussi sur nos calendriers[N 16]. Il est toutefois très parcellaire, mais on peut ainsi lire « Hyrcan s'est révolté contre Aristobule » (Hyrcan II et Aristobule II) « Shelomziyon est venue... », allusion à leur mère Salomé Alexandra, et « Amelius a tué », allusion à Marcus Aemilius Scaurus qui conduisit les armées de Pompée durant les années 60 av. J.-C.[18]. On y reconnaît aussi Alexandre Jannée dans « le roi Jonathan » (Ywtn hmlk), le mari de Salomé Alexandra et le père d'Hyrcan II et d'Aristobule II. L'identification de ce « roi Jonathan » avec Jonathan ne paraît pas concevable, car le frère de Judas Maccabée ne portait pas le titre royal[17],[19]. Par ailleurs, l'expression Ywtn hmlk est comparable à celle qui apparaît sur les monnaies d'Alexandre Jannée, ou encore sur une bulle de ce roi[17].

Vie du Maître de Justice[modifier | modifier le code]

Apparition[modifier | modifier le code]

Le Maître de Justice joue un rôle important dans la formation de la secte. Son activité se situe approximativement dans la deuxième partie du IIe siècle av. J.-C.. Le Document de Damas[N 17], daté d'environ 100 av. J.-C., présente la disparition du Maître de Justice comme relativement récente. L'émergence du groupe semble lié à la réaction des Juifs traditionalistes face à l'hellénisation et en particulier aux événements qui ont suivi la déposition du grand prêtre Onias III en 175 av. J.-C.[4]. Murphy-O'Connor[20] met en relation la formation du groupe avec un élan religieux suscité par les victoires de Judas Maccabée. Selon Hanan Eshel, la formation du groupe sera pourtant intervenue avant la révolte des Maccabées. Flavius Josèphe mentionne l'existence de trois formations (pharisien, sadducéens, esséniens) lorsqu'il décrit le règne de Jonathan. Si « Ephraïm » et « Manassé » désignent effectivement les pharisiens et les sadducéens, la formation du groupe dirigé par le Maître de Justice pourra alors avoir accompagné l'établissement de l'état hasmonéen.

À partir des diverses mentions du Maître de Justice, il est possible de proposer une reconstitution la trame de son histoire[9]. Le Maître de Justice est probablement le fondateur, ou plutôt le re-fondateur du mouvement, car le Document de Damas semble indiquer que le mouvement existait déjà 20 ans avant son arrivée[N 18]. La durée de 20 années écoulées avant l’arrivée du Maître ne doit cependant pas être prise trop littéralement. Elle peut avoir une signification symbolique. La durée de 20 années écoulées avant l’arrivée du Maître ne doit cependant pas être prise trop littéralement. Elle peut avoir une signification symbolique. Le Document de Damas donne une durée de 390 ans entre la destruction du Premier Temple et la formation du groupe[N 19]. Si on accepte littéralement ces indications, la formation du groupe aurait eu lieu vers 196 av. J.-C., le Temple ayant été détruit en 586 av. J.-C.. Cependant cette durée de 390 ans est tiré du livre d'Ezechiel (4.5)[N 20] et indique surtout que le groupe se considère comme portant l'iniquité de la maison d'Israël. Les Juifs de la période du Second Temple ne pouvaient d'ailleurs pas évaluer le temps écoulé depuis la destruction du Premier Temple car ils n'étaient pas conscient que la période perse avait durée plus de 200 ans[21].

Activité[modifier | modifier le code]

Le Maître de Justice a un rôle de législateur. Il explique les Prophètes et il interprète les lois de la Torah[10]. Deux passages du Pesher d'Habacuc[N 21] indiquent que, grâce à son intuition religieuse hors du commun, il a « reçu de Dieu la révélation du sens caché des Écritures[9] » et de la juste interprétation de la Loi de Moïse[8],[9]. L'autorité du Maître de Justice est fondée sur un don de Dieu, qui lui a donné la faculté d'interpréter les paroles des prophètes et d'expliquer la loi[22]. La secte croyait que la loi juive était composé de deux parties complémentaires : la Torah révélée - écrite - et la Torah cachée que le Maître allait révéler aux membres de la secte[23].

Il parvient à rassembler derrière ses idées un grand nombre de prêtres et de Juifs vertueux. Toutefois, « l'Homme du Mensonge » s'oppose à lui et grâce à une habile rhétorique, il dissuade un grand nombre de suivre le Maître. Les « Chercheurs de flatterie » — dont « l'Homme du Mensonge » était probablement le chef — s'opposèrent aussi à lui. « Au départ, le « Prêtre impie » semblait être favorable au Maître mais, « quand il gouverna en Israël », il se montra irréligieux, cupide, corrompu et violent. » Il harcèle le « Maître », tente de l'assassiner et finalement le contraint à l'exil et tente au moins une fois de l'assassiner sans y parvenir. Les nations des Gentils s'emparèrent du « Prêtre impie », le maltraitèrent et le menacèrent. Il n'est pas impossible que le Maître périt finalement de mort violente, bien qu'il n'y ait aucune certitude à ce sujet. Parmi les imprécations contre les ennemis du Maître, la venue imminente des féroces « Kittim » est assimilée à un châtiment divin s'abattant sur les Juifs pour avoir rejeté le Maître et ses disciples[9].

Les spécialistes des manuscrits de Qumrân lui attribuent souvent la composition de différents textes retrouvés à Qumrân, tels que le Rouleau de Hymnes (1Q Hodayot), le Rouleau du Temple ou le Miqsat Ma'ase ha-Torah (4QMMT)[24]. Même s'il est difficile de déterminer les auteurs réels de ces textes, on peut supposer que les Hodayot étaient compris par la communauté sectaire comme étant des compositions du Maître de Justice. Ils ont même pu servir à reconstruire la vie du Maître de Justice telle qu'elle apparaît les pesharim, par interpolation à partir de l'interprétation des Hodayot[25].

Les éléments biographiques qu'on peut déduire des manuscrits sont les suivants[24] :

  • Le « Maître de Justice » est entré en conflit avec un chef religieux, l'« Homme du Mensonge ». L'Homme du Mensonge est le chef d'un groupe qui ne suit pas la halakha du Maître de Justice.
  • Un chef politique, le « Prêtre Impie », tenta de s'en prendre à lui. Le Maître de Justice dut alors s'enfuir.
  • Il est également persécuté par deux groupes, « Ephraïm » et « Manassé ». On identifie généralement « Ephraïm » aux Pharisiens et « Manassé » aux Sadducéens.
  • Une crise survient entre ses disciples après sa mort. Une partie quitte le groupe.

Opposition[modifier | modifier le code]

Une événement important de sa vie est sa confrontation avec « l'Homme du Mensonge »[26]. Ce dirigeant religieux est une figure influente en Judée[27]. La dispute avec l'« Homme du Mensonge » apparaît dans le Pesher d'Habacuc[N 22] et dans le Pesher des Psaumes[N 23]. Selon le Document de Damas, le Maître de Justice émerge au sein d'un groupe. Son intervention génère une controverse sur l'observance de la Loi et conduit à une scission au sein de ce groupe. Sa dispute avec l'« Homme du Mensonge » apparaît liée à cette controverse[4]. Lorsque le Maître est pris à partie par l'Homme du Mensonge, un groupe appelé la « Maison d'Absalom » préfère demeurer à l'écart plutôt que devenir en aide au Maître [N 24]. Le nom de ce groupe semble dériver du récit biblique de la rébellion d'Absalom contre son père, le roi David[22].

« L'Homme du Mensonge » ne reste cependant qu'un dirigeant religieux et ne représente pas un danger pour le Maître de Justice, contrairement au « Prêtre Impie » qui tente de lui porter atteinte. Le Pesher d'Habacuc mentionne que le Prêtre Impie attaque le Maître de Justice le jour du Yom Kippour dans son lieu d'exil. Il est souvent dit que ce lieu d'exil est le site de Qumrân, mais cette assertion n'est pas prouvée[28]. Le Pesher des Psaumes mentionne aussi une attaque et peut-être aussi un lettre que le Maître de Justice lui a envoyée[29]. Les deux textes font peut-être allusion au même incident[N 25]. Le Prêtre Impie étant vraisemblablement le Grand Prêtre du Temple de Jérusalem, il était nécessairement présent à Jérusalem pour Yom Kippour. Le choix de cette date pour s'en prendre au Maître de Justice montre que le groupe sectaire suit un calendrier différent, où la date de Kippour ne tombe pas le même jour pour le Maître de Justice et pour le Prêtre Impie[30]. Il est difficile de savoir ce qui s'est réellement passé lors de cette rencontre. Contrairement à l'hypothèse d'André Dupont-Sommer, il est peu vraisemblable que le Maître ait alors été tué[5]. Le Pesher d'Habacuc [N 26] indique finalement que le Prêtre Impie est tombé aux mains de ses ennemis.

Le Maître de Justice est aussi persécuté par deux groupes, « Ephraïm » (les Pharisiens) et « Manassé » (les Sadducéens). Le groupe du Maître se désigne lui sous le nom de Juda[31].

Disparition[modifier | modifier le code]

La mort du Maître de Justice est apparemment évoquée dans le Document de Damas. Ces textes font allusion au « jour du rassemblement du Maître de la Communauté »[N 27]. L'expression rassemblement (האסף) fait référence à la disparition du Maître. On trouve le même emploi de ce terme dans la Bible hébraïque, dans le livre d'Isaïe[N 28] par exemple[32]. Sa mort provoque une scission au sein du groupe sectaire. La disparition du Maître sur qui le groupe avait investi des espoirs messianiques a certainement provoqué une crise[33]. Ceux qui quittent le groupe sont alors percus comme ayant trahi les enseignements du Maître[34].

Identifications[modifier | modifier le code]

Il n’y a pas de consensus sur l’identité du « Maître de Justice » ni sur les dates de son existence. Son véritable nom n’est peut-être pas mentionné dans les sources anciennes, ce qui rendrait impossible son identification. La faiblesse des informations disponibles sur cette importante figure du mouvement a donné lieu à des nombreuses conjectures pour le situer au sein de la période du Second Temple. L'archéologie et les données textuelles indiquent une période d'environ 250 ans, de 180 av. J.-C. à 70 ap. J.-C., dans laquelle il faut cherche le contexte des manuscrits. Le Premier et le Deuxième livre des Maccabées, ainsi que les œuvres de Flavius Josèphe, fournissent une trame historique de cette période[35]. Les identifications proposées vont du grand prêtre Onias III, déposé en 175 av. J.-C., au rebelle Menahem, pendant la Première guerre judéo-romaine en 66-70. La mention dans les manuscrits de personnages historiquement attestés, de Jonathan au questeur romain Marcus Aemilius Scaurus, ainsi que l'analyse paléographique des manuscrits fixent cependant un cadre chronologique pour l'activité du Maître de Justice. Celui-ci s'étend du IIe au milieu du Ier siècle av. J.-C.. Les identifications les plus tardives, postérieures au milieu du Ier siècle av. J.-C. sont à écarter[5].

L'hypothèse la plus répandue place la vie du Maître de Justice au milieu du IIe siècle av. J.-C. lors de la révolte des Maccabées car elle identifie le « Prête Impie » au grand prêtre hasmonéen Jonathan, qui office de 153 à 143 av. J.-C., ou à son frère Simon (de 143 à 134)[5],[4]. Le Maître de Justice serait un prêtre opposé à la confiscation de la fonction de Grand Prêtre par les premiers souverains hasmonéens[36]. Les différentes propositions pour l’identifier à un personnage connu dépendent de l'époque à laquelle on fait remonter la fondation de la secte.

L'hypothèse pré-maccabéenne[modifier | modifier le code]

Sur la base du Document de Damas et des manuscrits de la grotte numéro 1, une première identification a été proposée dès 1952. Elle date la vie du Maître de Justice du début du IIe siècle pendant la période d'instabilités qui allait conduire à la révolte des Maccabées. Elle identifie au grand prêtre Onias III (190-175/4 av. J.-C.). Celui-ci est déposé en -175 par Antiochus IV Epiphane au profit de son frère Jason, puis exilé en Syrie et assassiné en -170 à l'instigation de Ménélas, le successeur de Jason. Le « Prête Impie » serait donc Ménélas qui aurait mis fin à la dynastie légitime descendant de Sadoq, le grand prêtre qui officiait dans le Temple de Salomon selon la tradition biblique[37]. Les esséniens, qui se déclaraient « fils de Sadoq », seraient donc les partisans légitimistes d'Onias III, avant tout des gens de race sacerdotale, ou les alliés de ces derniers. Cela expliquerait leur fidélité fondamentale à la religion de leurs ancêtres juifs, et leur vénération extrême à l'égard du Temple de Jérusalem, dans lequel pourtant ils ne célébraient pas, parce qu'ils l'estimaient occupé par des usurpateurs. L'« Homme du Mensonge » serait le roi séleucide Antiochos IV et la « Maison d'Absalon » serait la famille pro-séleucide des Tobiades[38]. Le groupe sectaire aurait pour origine le mouvement des Hassidéens. Une variante de cette théorie assimile l'Homme du Mensonge à Jason, alors qu'une théorie concurrente fait d'Onias III le Prêtre Impie[37].

Pour la même période, une autre hypothèse identifie le Maître de Justice au dirigeant pharisien Yosé ben Yoezer. Le Prêtre Impie serait alors le grand prêtre Alcime. Selon le midrash Bereshit Rabba, le sage Yosé ben Yoezer fut la victime d'Alcime[39]. À moins que Yosé ben Yoezer ne soit lui-même « l'homme du mensonge ». Il est l'un des rares leaders pharisiens connu pour cette période par les sources tannaitique. Ses préoccupations en halakha, c'est-à-dire en matière de loi juive, sont comparables à celles de Qumrân. Bien que leurs positions soient opposées, cet intérêt commun montre l'importance de l'observance de la loi pour les milieux juifs de la période du Second Temple[40].

Une autre théorie propose de voir dans le Maître de Justice le fils d'Onias III, appelé par les historiens Onias IV ou Simon III. Le Prêtre Impie serait ici l'hasmonéen Jonathan. Après la déposition et la mort de son père, le fils d'Onias III serait à l'origine du temple juif de Léontopolis dans le Delta du Nil, concurrent de celui de Jérusalem. Cette hypothèse s'inscrit dans le cadre des efforts visant à reconstruire le sort d'Onias III et l'origine du temple de Léontopolis à partir des récits contradictoires de Flavius Josèphe[37].

L'hypothèse maccabéenne[modifier | modifier le code]

Cette hypothèse place la vie du Maître de Justice lors de la révolte des Maccabées. Elle identifie le Prêtre Impie à Jonathan (152-143) et inscrit le groupe sectaire dans le cadre du mouvement essénien. Le Maître de Justice est un prêtre anonyme contemporain de Jonathan. Le « Lion de la Colère » serait Alexandre Jannée alors qu'Ephraim et Manassé désigneraient respectivement les Pharisiens et les Sadducéens. Cette hypothèse possède de nombreuses variantes. Le nom de Simon, le frère de Jonathan, est aussi proposé en tant que Prêtre Impie. Le groupe sectaire pourrait s'être formé en dehors de la Judée, en Babylonie notamment, dont « Damas » serait le nom symbolique. Ce groupe pourrait être revenu d'exil à la suite de l'effervescence religieuse suscitée par les victoires de Judas Maccabée. Le groupe ne représenterait pas le mouvement essénien dans son ensemble, mais en serait une ramification. L'« Homme du Mensonge » serait le chef du mouvement essénien[41].

Selon une hypothèse, le qualificatif de « Prêtre Impie » ne s'applique pas à un personnage en particulier, mais est un terme générique. Compte-tenu des différents sorts que le Pesher d'Habacuc semble attribuer au Prêtre Impie, ce terme ferait en fait référence à six Prêtres Impies distincts : Judas Maccabée, Alcime, Jonathan, Simon, Jean Hyrcan et Alexandre Jannée. La mort du Maître de Justice interviendrait sous le règne de Jean Hyrcan. Cette hypothèse essaie de tenir compte de la durée pendant laquelle le groupe a existé et a évolué. Une variante n'identifie que deux Prêtres Impies : Jonathan et Alexandre Jannée. Une autre variation en identifie trois : Jean Hyrcan, Aristobule Ier et Alexandre Jannée. Le Maître de Justice peut ici être identifié à une figure historique connue : Judas l'Essénien[42]. Celui-ci est mentionné chez Flavius Josèphe. Il avait prédit la mort d'Antigone Ier, assassiné par son frère Aristobule Ier[43]

L'hypothèse du Grand Prêtre des années 159-152[modifier | modifier le code]

Dès la découverte des manuscrits, il a été suggéré de voir dans Maître de Justice un grand prêtre du Temple de Jérusalem. Comme l'attitude rigoriste du Maître vis-à-vis de la Loi exclut de l'identifier à l'un des grands prêtres hellénisants ayant succédé à Onias III ni aux grands prêtres hasmonéens, l'attention s'est porté sur la période 159-152. Entre la mort du grand prêtre Alcime et la désignation de Jonathan, la charge de grand prêtre semble avoir été vacante selon l'historien juif Flavius Josèphe[N 29]. Cette vacance s'explique par les divisions entre les prétendants séleucides au trône qui conservaient la possibilité de nommer les grands prêtres en dépit des règles traditionnelles. Comme la présence d'un grand prêtre est indispensable à l'importante cérémonie liturgique du Yom Kippour, la possibilité d'une réelle vacance de la charge a été mise en question. La fonction de grand prêtre a pu être assumée par un membre de la hiérarchie du Temple, ensuite déposé lors de la désignation de Jonathan[5]. Cette suggestion expliquerait l'hostilité entre le Maître de Justice et le Prêtre Impie[4]. Le fils d'Onias III aurait pu exercer cette fonction[37].

L'hypothèse hasmonéenne[modifier | modifier le code]

Cette hypothèse place la fondation de la secte plus tardivement, au Ier siècle, sous Alexandre Jannée ou lors de la guerre civile entre ses fils Hyrcan II et Aristobule II. Elle identifie le Prêtre Impie à Hyrcan II[44] ou à Aristobule II. Le groupe sectaire partagerait les vues des Sadducéens en matière de loi juive et approuverait la politique anti-pharisienne d'Alexandre Jannée. Celui-ci est le « Lion de la Colère » et le « roi Jonathan » pour lequel un texte dédie une prière[N 30]. L'accession d'Hyrcan II à la charge de grand prêtre à la mort de Jannée en 76 av. J.-C. provoque l'hostilité du groupe vis-à-vis du pouvoir. Le « Maître de Justice » est un sadducéen victime des persécutions des Pharisiens revenus au pouvoir. L'« homme du Mensonge » est le chef du parti pharisien, Simon ben Shétah[45].

Une variante idenfie Hyrcan II non pas au Prêtre Impie, mais au Maître de Justice. Son frère Aristobule II serait le Prêtre Impie et Pompée le « Lion de la Colère ». Les manuscrits seraient issus de différentes bibliothèques de Jérusalem et auraient été déposés à Qumrân face à la venue de Pompée en 63 av. J.-C. ou face à la menace de l'invasion parthe en 40 av. J.-C.[46].

Hypothèses marginales[modifier | modifier le code]

Une thèse improbable propose d'identifier le Maître de Justice à Simon le Juste[26]. D'autres théories peu convaincantes mettent en avant un lien direct avec les premiers chrétiens. Elles placent l'activité de la secte au Ier siècle. Les noms de Jacques le Juste ou Jean le Baptiste ont été avancés. Le « Prêtre Impie » serait alors Paul de Tarse ou Jésus de Nazareth. Le « Lion de la Colère » serait à identifier à Ponce Pilate, « Ephraïm » aux Therapeutae et « Manassé » aux Esséniens[46]. Ces points de vue ne sont soutenus que par quelques savants isolés[47] et sont en contradiction avec les données paléographiques qui datent l'activité du Maître de Justice de la période hasmonéenne[48].

Une dernière hypothèse place la secte encore plus tard, dans le contexte de la Première Guerre judéo-romaine (66-70). Cette hypothèse se base sur le Rouleau de la Guerre et sur la présence à Massada des Chants pour les holocaustes de Shabbat (ou Liturgie Angélique) dont les seuls autres passages connus ont été retrouvés à Qumrân. Le Maître de Justice serait le chef des Zélotes, Menahem ben Juda, mort en 66, ou son neveu Eleazar Ben Yair, mort en 73. Le « Prêtre Impie » serait le capitaine de la police du Temple Eleazar ben Hanania, l'« Homme du Mensonge » Jean de Gischala et le « Lion de la Colère » Simon bar Giora[49].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. André Paul, Norman Golb, Michael Wise, Martin Abbeg, Edward Cook, Robert Eisenman
  2. 1QpHab
  3. 4QpPsa[=4Q171] et 4QpPsb[=1Q173]
  4. 1Q14
  5. 1QpHab 1.13 5.10 7.4 8.3 9.9-10 11.5, 1Q14, 4Q173
  6. 1QpHab 2.2
  7. CD 1.11, 20.32
  8. CD 6.11
  9. CD 20.1
  10. CD 20.14
  11. CD 20.28
  12. 4Q252 5.3
  13. TM Joël 2.23
  14. TM Osée 10.12
  15. 4Q175
  16. Par exemple lorsque le 14 juillet est associé à la prise de la Bastille.
  17. Document de Damas XXI 14
  18. Document de Damas colonne 1, lignes 9-10 Mais ils [les membres de la secte] furent comme des aveugles, comme des gens qui cherchent leur chemin en tâtonnant pendant 20 ans. Et Dieu considéra leurs œuvres […] et il leur suscita un Maître de Justice
  19. Document de Damas colonne 1, lignes 5-6
  20. Livre d'Ezechiel (4:5) Et moi, je te compte en jours les années de leur iniquité, trois cent quatre-vingt-dix jours, et ainsi tu porteras l'iniquité de la maison d'Israël. [1]
  21. 1QpHab II.7-10 et VII.1-5
  22. 1QpHab II.1-3 V.9-12
  23. 4Q171 I.26-II.1
  24. 1QpHab 5.9-12
  25. 4QpPsa, colonne 4, ligne 7-9 et Pesher Habacuc colonne 11.4-8
  26. 1QpHab IX.9-12
  27. CD 19.33-35 20.13-15
  28. Livre d'Isaïe 57.1-2
  29. Flavius Josèphe Antiquités juives 20:10:3 §237
  30. 4Q448

Références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Devorah Dimant, « Qumran : Written Material », dans Lawrence H. Schiffman et James VanderKam (dir.), Encyclopedia of the Dead Sea Scrolls, Oxford University Press,‎ 2000 (ISBN 978-0195084504)
  2. a, b et c André Paul, Qumrân et les esséniens – L'éclatement d'un dogme, Paris, Éditions du Cerf,‎ 2008 p. 26
  3. Paul 2008 p. 72-73
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  5. a, b, c, d et e Murphy-O'Connor 1992
  6. Collins 2009, p. 17
  7. Collins 2009, p. 18
  8. a, b, c, d et e Christian-Georges Schwentzel, Juifs et nabatéens: Les monarchies ethniques du Proche-Orient hellénistique et romain, Presses Universitaires de Rennes, 2013, Rennes (France), p. 95.
  9. a, b, c, d, e, f, g et h Michael Wise, Martin Abegg, Edward Cook, Les Manuscrits de la mer Morte, Paris, Perrin, 2003, p. 28.
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  14. Collins 2009, p. 28
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  16. Collins 2009, p. 27
  17. a, b et c Christian-Georges Schwentzel, Juifs et nabatéens: Les monarchies ethniques du Proche-Orient hellénistique et romain, Presses Universitaires de Rennes, 2013, Rennes (France), p. 94.
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  39. Jacqueline Genot-Bismuth, Le scénario de Damas. Jérusalem hellénisée et les origines de l’essénisme, Paris, François-Xavier De Guibert,‎ 1992
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  43. David Flusser, Le secte de la mer Morte : l’histoire spirituelle et les manuscrits [« The spiritual history of the Dead Sea Sect »], Desclée de Brouwer,‎ 2002 (1re éd. 1989) (ISBN 2-220-05143-9) p. 33
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  47. James C. VanderKam, « Les manuscrits de la mer Morte et le christianisme », dans Hershel Shanks (dir.), L'aventure des manuscrits de la mer Morte, Éditions du Seuil,‎ 1996 (ISBN 2-02-054952-2) p. 251
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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Hanan Eshel, The Dead Sea Scrolls and the Hasmonean State, Grand Rapids, Cambridge et Jérusalem, William B. Eerdmans Publishing Company et Yad Ben-Zvi,‎ 2008 (ISBN 978-0-8028-6285-3), « Question of identity »
  • (en) Michael A. Knibb, « Teacher of Righteousness », dans Lawrence H. Schiffman et James VanderKam (dir.), Encyclopedia of the Dead Sea Scrolls, Oxford University Press,‎ 2000 (ISBN 978-0195084504)
  • (en) Jérôme Murphy-O'Connor, « Teacher of Righteousness », dans David Noel Freedman (dir.), Anchor Bible Dictionary,‎ 1992 (ISBN 978-0385425834)
  • (en) Matthew A. Collins, The use of Sobriquets in the Qumran Dead Sea Scrolls, T&T Clark, coll. « Library of Second Temple Studies » (no 67),‎ 2009 (ISBN 978-0-567-03364-2)