Métamorphoses (Apulée)

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Mosaïque byzantine, Ve siècle, Istanbul

Les Métamorphoses, également connu sous le titre L'Âne d'or (Asinus aureus), est un roman écrit par Apulée au IIe siècle.

Histoire[modifier | modifier le code]

Frontispice des Métamorphoses, Bohn's Libraries, 1902.

Résumé[modifier | modifier le code]

Le héros, un aristocrate prénommé Lucius (comme l'auteur du livre, Lucius Apuleius), connaît différentes aventures, après que sa maîtresse, Photis, l'a transformé en âne par accident. Il apprend que, pour retrouver sa forme humaine, il doit manger des roses. Ses diverses aventures malheureuses et burlesques au cours de cette quête des roses sont l'occasion pour Lucius d'apprendre et de raconter au lecteur de nombreuses histoires (le mythe de Psyché et de Cupidon, « la marâtre empoisonneuse », « la bru sanglante », etc.), mêlant l'érotisme aux crimes sanglants et à la magie. Bien que la signification du récit puisse faire l'objet d'interprétations diverses, il semble que le voyage de Lucius soit aussi un voyage spirituel, une initiation à la magie en même temps qu'une mise à distance de la sorcellerie par le comique.

Détails[modifier | modifier le code]

Le titre original de ce roman[1] est « Onze livres de métamorphoses », en latin Metamorphoseon libri XI, ou brièvement les « Métamorphoses » (« transformations »). Il rappelle l'œuvre de même nom du poète Ovide, dont les Métamorphoses ont pour thèmes des transformations d'hommes en animaux comme chez Apulée. Le titre courant actuellement de « l'âne d'or » (Asinus aureus) n'est attesté que dans l'Antiquité tardive (par le Père de l'Église St Augustin[2]), et n'est donc pas considéré comme authentique, mais l'auteur a peut-être choisi un double titre[3].

Contenu[modifier | modifier le code]

Livre I : Le narrateur qui prend le nom de Lucius est le héros du roman ; il rend compte à la première personne de son destin aventureux. Dans le prologue, il s'adresse directement au lecteur et se présente brièvement, la silhouette de l'auteur se mêlant avec celle du héros.

Pendant un voyage d'affaires en Thessalie, connue comme pays de la magie, il rencontre le marchand Aristomène, qui raconte en détail comment son vieil ami Socrate a été assassiné sous ses yeux par la magie. Le compagnon sceptique d'Aristomène ne veut rien savoir de tout cela et tient cette histoire pour une galéjade. Dans la ville d'Ypati Lucius est reçu par son hôte, l'usurier avare Milo.

Livre II : Lucius entend plusieurs fois dans les jours suivants de terribles choses sur le danger de sorcières ; en particulier, il reçoit un avertissement de la femme de Milo, Pamphile, qui fait partie des magiciennes de Thessalie. Ceci ne fait qu'aiguiser sa curiosité. Alors qu'un soir, il rentre ivre d'une invitation, il tombe devant la porte de la maison de Milo sur trois voleurs, qu'il tue avec son glaive.

Livre III : Le lendemain, Lucius est jeté en prison et accusé de meurtre. Il est surpris d'être l'objet de moqueries de tous. La délibération du tribunal a lieu publiquement au théâtre devant une foule immense. Le discours de défense, réussi, de l'accusé n'a pas d'effet. On le force à découvrir les trois cadavres portés sur des civières et recouverts. Il s'avère qu'il s'agit en réalité de trois outres[4]. Le public éclate en rires bruyants et se retire. Finalement, Lucius apprend que l'accusation n'était qu'un sale tour. L'occasion en était la « fête du rire », célébrée ce jour dans la ville.

Dans la maison de Milo, Lucius apprend de la servante Photis, avec laquelle il a des relations sexuelles, que Pamphile avait animé les outres par magie, en sorte qu'elles ressemblent à des voleurs. Maintenant, il voudrait être témoin oculaire caché de la magie de Pamphile. Photis hésite à accepter, et laisse Lucius voir comment Pamphile prend la forme d'un grand-duc. Lucius veut maintenant expérimenter par lui-même une telle transformation. Mais comme Photis se trompe d'onguent magique avec lequel on doit s'enduire, Lucius ne se transforme pas en oiseau mais en âne. Sous la forme animale, sa raison humaine lui reste néanmoins sans altération. La servante lui promet de revenir sur cette métamorphose le lendemain matin, mais elle doit acheter les roses qu'il doit manger dans ce but. Jusque là, il doit rester à l'écurie comme âne. Or la nuit, des voleurs pénètrent dans la maison. Pour transporter leur butin, ils utilisent Lucius comme âne de bât. C'est ainsi que commencent les longues errances de l'âne. Il est lourdement chargé, et méchamment meurtri par les coups, sur des chemins difficiles à travers les montagnes.

Livres IV à VI : Après l'entrée de Lucius dans le monde de la magie, sa curiosité dans ce domaine est satisfaite : maintenant, il est forcé de changer de perspective et considère le monde ordinaire des hommes du dehors. Comme les hommes le tiennent pour un animal normal, ils poursuivent sans scrupule en sa présence leurs occupations et conversations intimes. Lucius observe, écoute et comprend tout ; grâce à ses longues oreilles, il peut percevoir même de très loin. Son rôle lui donne un regard sur les abîmes du monde de tous les jours, qui dans sa perspective paraît au moins aussi affreux que le monde de la magie vu par l'homme ordinaire. Là dessus, il faut compter que Lucius, qui appartenait parmi les hommes aux couches supérieures, est livré comme animal de charge à des personnes qui se situent bien plus bas par leur niveau social, ou sont même exclues de la société.

Après de grandes fatigues, la troupe de brigands atteint avec Lucius la grotte qui sert de cachette à la bande. Un autre groupe arrive, et on se raconte ses aventures. Il s'avère que les criminels se comportent comme des fous avec le monde environnant, par leurs entreprises et leurs disputes, et en subissent des pertes.

D'une expédition nocturne, les voleurs ramènent une belle jeune fille nommée Charite, qu'ils ont enlevée pour exiger une rançon. Un essai de fuite de l'âne avec Charite échoue. Les brigands discutent d'une punition cruelle des fugitifs, et l'âne doit mourir.

Livre VII : Un espion des voleurs rapporte que dans l'intervalle, à Ypati, on recherche Lucius que l'on tient pour complice des voleurs ; on le recherche aussi pour cela dans la ville où il habite. Peu avant la mise à mort prévue de l'âne, survient le fiancé de Charite, Tleptolème. Il se présente comme un voleur nommé Hémus, et gagne la confiance des brigands. il arrive à duper les voleurs et à libérer Charite, en emmenant l'âne. Maintenant, l'âne appartient au jeune couple, et est tout d'abord bien traité. Mais il tombe de nouveau dans les plus grandes difficultés, est utilisé comme animal de transport et doit subir de l'ânier de nombreux mauvais traitements.

Livres VIII à X : Un esclave de Charite survient et rapporte qu'un rival de Tleptolème, repoussé par Charite, a été assassiné. Là dessus, Charite se suicide, après s'être vengée de l'assassin. Quand les esclaves des deux apprennent la situation, ils prennent la fuite. L'âne doit les suivre vers un avenir incertain, et subit en chemin à nouveau une aventure dangereuse. Finalement, il est vendu au marché. Son nouveau maître est un sectateur de la Déesse syrienne, un charlatan qui erre en mendiant avec ses collègues ; ils vivent des dons des personnes crédules auxquelles ils annoncent comme voyants le succès à venir. L'âne est à nouveau torturé, et risque sa vie.

Un jour, les menteurs sont arrêtés pour vol, et l'âne est à nouveau vendu au marché. L'acheteur est un meunier, qui l'utilise comme âne de meunier. Au moulin, il est témoin de cruautés à l'égard des esclaves et animaux qui y sont employés, et lui-même est harassé. À côté de cela, il s'aperçoit de l'adultère de la femme du meunier, dont il rend la découverte possible, en forçant l'amant à sortir de sa cachette. Là dessus, le meunier chasse sa femme. Elle se venge en le faisant mourir par sorcellerie. Ceci signifie pour l'âne un nouveau changement de propriétaire, suivi d'autres. Il souffre de faim et de froid, est témoin de destins terribles, et doit assister à la force brute et à ses suites. Il est aussi mêlé à des perversions sexuelles. Finalement, il réussit à s'enfuir vers Corinthe ; il se réfugie dans le port proche de Cenchrées

Au début du onzième et dernier livre, arrive le tournant. L'âne se tourne vers la Déesse mère et la prie de l'aider. Révérée par tous les peuples sous divers noms, elle lui apparaît sous la forme d'Isis, et lui annonce son sauvetage pendant sa prochaine fête. Pendant la procession de la fête à Cenchrées, il aura l'occasion de manger les roses salvatrices. En remerciement, il devra après le retour à la forme humaine la servir pour le reste de sa vie. Et en réalité, Lucius se retransforme publiquement devant la foule étonnée. Après quelque temps, Isis le fait initier à ses mystères. Sur ses indications, il déménage pour Rome, où il continue à la servir. Là, il reçoit l'initiation aux mystères d'Isis, et à ceux de son époux Osiris. Il est appelé au collège des prêtres d'Isis et d'Osiris. Le service sacerdotal, qu'il exerce tondu à ras, le remplit de satisfaction. Il gagne sa vie comme avocat. C'est ainsi que ses aventures se terminent heureusement.

Sources du récit[modifier | modifier le code]

La matière du récit provient d'un modèle grec de même nom, que le savant byzantin Photios (IXe siècle) attribue à un auteur nommé Lukios de Patras. Ce roman grec est aujourd'hui perdu, mais on en a conservé un bref résumé rédigé par Photios. Un autre récit grec semblable, reposant sur le même modèle, « Lukios ou l'âne », dont le narrateur à la première personne se présente comme Lukios de Patras, et porte donc le même prénom que le héros des « Métamorphoses », a été transmis sous le nom de Lucien. Dans ses grands traits, l'action coïncide avec celle du roman d'Apulée, et certains passages du texte latin paraissent même traduits du grec. Cependant, il y a de nombreuses différences. Dans les deux écrits grecs, il manque le contenu du dernier livre, le récit possède une autre fin[5].

Récit d'Amour et Psyché[modifier | modifier le code]

Une série d'histoires introduites dans la trame du roman donnent au texte une structure enchevêtrée. La plus longue et de loin la plus célèbre en est le récit d'Amour et Psyché, qui remplit presque deux des onze livres. Elle ne provient pas d'une source grecque, mais est une création d'Apulée.

Après le rapt de Charite, la vieille maîtresse de maison des brigands lui raconte pour la distraire de son chagrin l'histoire d'Amour et de la princesse Psyché, dont le nom est le mot grec pour âme. Psyché est la plus jeune et la plus belle des trois filles d'un roi. En raison de sa beauté extraordinaire, elle est honorée comme la déesse Vénus, et même considérée comme une incarnation de la déesse, ce qui suscite la jalousie de cette dernière. Vénus charge son fils Amour d'amouracher sa rivale mortelle pour le plus méprisable et le plus malheureux des hommes. En raison de sa beauté extraordinaire, personne n'ose prétendre à sa main ; contrairement à ses sœurs, elle reste seule. Le roi interroge à ce sujet l'oracle du dieu Apollon. Le dieu lui conseille d'orner la jeune fille de vêtements de noces, et de la déposer sur un rocher de la montagne ; un monstre horrible y viendra en volant, et la prendra pour femme. Les parents suivent avec tristesse l'oracle. Mais le monstre n'apparaît pas, et un doux vent emporte Psyché dans la vallée, où elle s'endort.

Quand elle se réveille, elle se retrouve devant un beau palais de structure surnaturelle, et y entre. Une voix sans corps la salue, des servantes invisibles remplissent ses désirs. Toutes les nuits, elle est visitée par un inconnu, qui dort avec elle, sans qu'elle ait le droit de voir son visage. Il n'apparaît que dans l'obscurité. Elle passe ainsi un long temps dans le palais. Un jour, elle demande au toujours inconnu, qui est pratiquement son mari, et désigné comme tel, de lui rendre possible de revoir ses sœurs. Il lui accorde avec hésitation, mais l'avertit de n'absolument pas céder à l'envie de ses sœurs de découvrir son identité. Elle lui promet. Les sœurs lui rendent visite et envient son style de vie luxueux. Bien que l'inconnu ait averti Psyché qu'elle le perdrait et ne le reverrait plus jamais si elle ne tenait pas sa promesse et voyait son visage, elle se laisse conduire par ses méchantes sœurs à se méfier de son mari. Elle le soupçonne alors d'être le monstre prophétisé jadis. Sur le conseil de ses sœurs, elle se procure une lampe à huile qu'elle cache, et ressort quand son mari est endormi. Dans la lumière de la lampe, elle voit le dieu Amour. Mais une goutte d'huile tombe de la lampe sur l'épaule d'Amour, sur quoi il se réveille et l'abandonne. Psyché reconnaît qu'elle a été entraînée dans le malheur par ses sœurs, et se venge mortellement sur elles. Quand Vénus apprend que son fils méprise son avis et s'est lié à Psyché, une colère violente contre tous deux la prend. Amour est condamné à la résidence surveillée.

Sculpture de deux personnes s'embrassant et échangeant des baisers
Amour et Psyché, copie romaine d'une sculpture hellénistique, musées du Capitole, Rome

Alors Psyché commence une longue recherche de son Amour perdu. Elle doit se livrer à Vénus, car les autres déesses n'osent pas l'aider. Vénus la fait alors torturer, et, pour la punir et l'humilier, lui donne quatre tâches apparemment infaisables. Psyché réussi trois d'entre elles par le recours à des animaux et plantes prêts à aider : les fourmis, le roseau et l'aigle. La quatrième tâche, la plus difficile, consiste à descendre dans le monde d'en-bas, le séjour des morts, pour en rapporter dans un récipient quelque chose de la beauté de Proserpine, l'épouse du dieu y régnant, Pluton. Psyché réussit aussi cette tâche, Proserpine lui confie la boîte fermée. Sur le chemin du retour, Psyché ouvre le couvercle par curiosité. Mais il n'y a rien de visible dans la boîte, aucune beauté, mais un lourd sommeil s'en dégage et entraîne Psyché.

Finalement, Amour peut échapper. Il trouve Psyché et la réveille ; il remet le sommeil dans la boîte. Alors Psyché peut livrer à Vénus le don de Proserpine. Amour se tourne vers Jupiter, en le priant de l'aider. Jupiter prend pitié et trouve la solution : il donne à Psyché une coupe d'ambroisie et lui annonce que par cette nourriture, elle parviendra à l'immortalité[6]. Ainsi promue parmi les immortels, Psyché a acquis un statut convenable, même pour Vénus, d'épouse acceptable pour Amour. Les deux fêtent leur mariage parmi les dieux. Le couple a une fille qui est nommée « Volupté ».

La matière de ce récit, et d'autres histoires insérées, a été intensément étudiée avant tout sous l'aspect des sciences des religions et de l'ethnologie. Les chercheurs ont établi des comparaisons avec des histoires comparables de diverses cultures, et abordé la question de l'origine probable du sujet. On pense notamment à un vieux conte de tradition orale, point de départ d'un développement au bout duquel se trouve la forme littéraire actuelle[7]. Depuis Richard August Reitzenstein, on discute l'hypothèse d'une origine orientale, où Psyché dans le mythe originel serait une divinité. Reitzenstein pensait à un mythe de création iranien ; en outre il supposait un récit indien à l'origine du motif central de l'union d'un dieu et d'un homme[8]. Pour la compréhension, il est important de voir le rapport avec la description du destin de l'âme dans le dialogue de Platon, Phèdre, mais le récit d'Apulée diffère fortement, par ses traits frivoles, burlesques et amusants de l'approche de Platon au thème de son dialogue. Dans le récit, on trouve également des motifs de la littérature romanesque grecque, et d'œuvres d'autres genres (comédie, élégie)[9]

Interprétation[modifier | modifier le code]

L'arrière plan philosophico-religieux de l'œuvre permet au lecteur de rechercher et de trouver un sens plus profond sous les histoires étranges, parfois grotesques qui sont racontées. Mais le roman peut aussi être lu sans égard pour cette dimension profonde et servir de simple divertissement ; dans ce sens, le lecteur est averti dans le prologue : « Tu vas prendre ton plaisir » (laetaberis). Depuis longtemps la question du rapport entre les traits divertissants, parfois ironiquement distanciés et l'aspect d'un effort sérieux de rédemption religieuse est débattue dans la recherche. Bien des chercheurs pensent que le roman est principalement, voire exclusivement conçu comme littérature de distraction satirique, d'autres sont convaincus que le propos de l'auteur est aussi, ou en première ligne, une confession religieuse ou philosophique et la promotion d'une voie de connaissance et de rédemption. Mais parmi les partisans de ce dernier point de vue subsistent des diversités d'opinion ; selon une des hypothèses, Apulée favorise le culte d'Isis comme la voie d'un dévouement religieux rédempteur[10], selon d'autres il s'agit là avant tout de la métaphysique et de l'enseignement sur l'Éros de Platon[11]. John J. Winkler a choisi une tout autre approche narratologique ; son travail est pionnier sur la voie de la recherche sous cet angle. Selon la conception de Winkler, l'auteur veut déstabiliser le lecteur, le priver d'une « vraie » signification, et ainsi le motiver pour trouver sa propre interprétation[12].

Le leitmotiv est le thème du besoin de savoir, et son ambiguïté entre curiosités : l'innocente et la fatale, curiosité pleine d'orgueil et de prétention (curiositas)[13]. Dans les trois premiers livres, où Lucius apparaît encore sous forme humaine, sa curiosité innée le conduit vers les sorcières dont la vie est pleine de cruauté et de terreur, et exerce sur lui cependant une forte fascination. Après la métamorphose, dans les livres IV à X, il a l'occasion de connaître à fond comme âne l'horreur de la vie des gens normaux. Il entend tout le temps parler de crimes, et de perversions, et doit parfois y participer, tandis que l'issue est souvent la mort pour une partie des participants. Finalement, dans le dernier livre, après le retour de l'âne à la forme humaine de Lucius, il apprend le sens de aventures et de la souffrance de son être animal : il se révèle comme une punition pour sa curiosité déplacée.

Au début, la curiosité le pousse à fuir sa vie normale de tous les jours. Elle le conduit dans le monde de la magie, où il pénètre énergiquement et sans réfléchir. Mais la magie ne se montre pas comme une vraie alternative à la vie ordinaire, elle ne fait que dévoiler les abîmes de la nature humaine « normale », dont il n'a découvert les plus sombres aspects justement que par la magie. Ce n'est que par l'initiation aux mystères que sa curiosité et sa nostalgie du magique atteignent leur but légitime. C'est ainsi qu'il atteint enfin ce qu'il a recherché depuis le début : l'accès à une réalité cachée derrière le monde ordinaire visible. Cette fois, il ne se fourvoie pas comme quand il a pénétré la sphère de la magie dans un domaine de misère et de détresse, mais il atteint la certitude de sa rédemption. Le contenu du savoir des mystères reste certes caché au lecteur du roman[14], et même dans la partie finale, on trouve des traits comiques, à côté du sérieux religieux et de l'élévation de la rédemption. Ceci montre l'art du récit ambigu et raffiné d'Apulée.

On discute largement dans la recherche la signification de l'initiation aux mystères esquissée dans le onzième livre, et le rapport entre la religiosité égyptienne qui y est présentée, avec le concept grec de la religion, marqué par la philosophie du platonicien Apulée. Alors que le onzième livre, avec son thème de rédemption, avait été jugé naguère comme un corps étranger irritant dans le roman, la recherche récente adopte une conception de l'œuvre unifiée de bout en bout[15]. Un autre thème souvent abordé est la question de la mesure où l'auteur s'identifie avec Lucius, et où le roman comporte ainsi des traits autobiographiques, au moins ponctuellement. Il s'agit là surtout du onzième livre, le « livre d'Isis », où le héros du roman est initié aux mystères d'Isis et d'Osiris et accepté dans le collège des prêtres. La propre participation d'Apulée aux mystères, et peut-être sa dignité de prêtre pourraient jouer un rôle, mais on ne sait pas si ces expériences personnelles avaient à voir avec le culte d'Isis. Le fait que les initiations de Lucius sont liées pour lui à des dépenses substantielles, doit être compris comme une critique d'Apulée envers le comportement financier des collèges de prêtres[16].

Controverse[modifier | modifier le code]

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Le titre original de l'ouvrage, Asinus Aureus, a fait couler beaucoup d'encre : si le protagoniste est effectivement transformé en âne, il n'est à aucun moment fait mention dans l'ouvrage d'un pelage doré ou d'une allusion qui expliquerait ce qualificatif[17].

On a pu avancer que c'est en fait un sens plus rare mais avéré de l'adjectif aureus qui est utilisé : « roux ». En effet, la fin de l'ouvrage prouve qu'Apulée a dû fréquenter les cercles des Mystères d'Isis ou que, du moins, il en connaissait bien les rites et arcanes. Or, le dieu égyptien Seth, associé au Mal et dont la place est primordiale dans la légende d'Isis et d'Osiris qui structurait ce culte, avait pour animal sacré l'âne et comme symbole la couleur rousse. Il est souvent représenté avec un corps d'homme et ce qui semble être une tête d'âne (à relier au statut humain et animal du protagoniste). Plus encore, la superstition égyptienne conduisait souvent à tuer et maltraiter les animaux de couleur rousse, vus comme des envoyés de Seth (transformé en âne, le protagoniste subit des mésaventures plus humiliantes les unes que les autres).

Cette symbolique possible n'a été détectée qu'assez tard, lorsque les progrès de l'égyptologie ont permis de préciser les détails de la légende d'Isis et d'Osiris. Il n'y a néanmoins aucune preuve déterminante de la nécessité de cette théorie.

Adaptations[modifier | modifier le code]

  • Georges Pichard a partiellement adapté les Métamorphoses en bande dessinée sous le titre les Sorcières de Thessalie ;
  • Milo Manara a réalisé une interprétation érotique des Métamorphoses dans une bande dessinée intitulée La Métamorphose de Lucius. Le personnage principal, dénommé Lucius, est transformé en âne, ce qui le conduit à vivre diverses aventures essentiellement prétextes à des scènes sensuelles.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Helm, Metamorphoseon libri XI. dans (en) Stephen J. Harrison, Apuleius. A Latin Sophist., Oxford, Oxford University Press ,‎ 2000 (ISBN 0-19-814053-3) .
  2. (la) St Augustin, De civitate dei,‎ 426, p. 18,18.
  3. À ce sujet, voir (en) Anton P. Bitel, « Quis ille Asinus aureus ? The Metamorphoses of Apuleius’ Title », Ancient Narrative,‎ 2000–2001, p. 208–244, ici 208–218 ; (de) Hans Münstermann, Apuleius. Metamorphosen literarischer Vorlagen, Stuttgart,‎ 1995, p. 46–56 ; Winkler 1985, p. 292–320.
  4. (de) Werner Riess, Apuleius und die Räuber, Stuttgart,‎ 2001, p. 337 et al
  5. Les rapports entre les différentes versions sont explorés par (de) Helmut van Thiel, Der Eselsroman, t. 1 : Untersuchungen, Munich,‎ 1971.
  6. Sur cette scène, voir (en+la)Maaike Zimmerman, « Livres IV 28–35, V, et VI 1–24 : The Tale of Cupid and Psyche », dans Maaike Zimmerman, Apulei metamorphoseon libri XI., Oxford, Oxford University Press,‎ 1977 (ISBN 90-6980-146-9).
  7. (en) Jan-Öjvind Swahn, The Tale of Cupid and Psyche, Lund,‎ 1955, p. 373–380 ;(it) Teresa Mantero, Amore e Psiche. Struttura di una « fiaba di magia », Gênes,‎ 1973 ; Schlam et Finkelpearl 2000, p. 42–45, 135–140. Une série d'études novatrices a été rassemblée par Binder et Merkelbach 1968.
  8. Voir (de) Richard Reitzenstein, Das Märchen von Amor und Psyche bei Apuleius, Leipzig,‎ 1912, p. 16–28 ; (de) Richard Reitzenstein, Die Göttin Psyche in der hellenistischen und frühchristlichen Literatur, Heidelberg,‎ 1917 ; Noch einmal Eros und Psyche dans Binder et Merkelbach 1968, p. 235–292.
  9. (de) Judith Hindermann, Der elegische Esel. Apuleius’ Metamorphosen und Ovids Ars Amatoria., Frankfurt a.M., Peter Lang,‎ 2009.
  10. (de) Reinhold Merkelbach, Roman und Mysterium in der Antike, Munich,‎ 1962, p. 1–90.
  11. Roger Thibau, « Les Métamorphoses d’Apulée et la théorie platonicienne de l’Éros », Studia Philosophica Gandensia, vol. 3,‎ 1965, p. 89–144, ici 141 ; (en) Maeve C. O’Brien, Apuleius’ Debt to Plato in the Metamorphoses, Lewiston,‎ 2002. (de) Ulrike Egelhaaf-Gaiser, Kulträume im römischen Alltag, Stuttgart,‎ 2000, p. 30–37, 74–76 propose un survol des controverses de cette recherche ; elle-même se décide après une recherche approfondie pour une « lecture sérieusement unifiée comme texte philosophique et biographie spirituelle » (p. 478).
  12. Winkler 1985
  13. V. à ce sujet Serge Lancel, « « Curiositas » et préoccupations spirituelles chez Apulée », Revue de l’Histoire des Religions, vol. 160,‎ 1961, p. 25–46 ; (it) Claudio Moreschini, Apuleio e il platonismo, Florence,‎ 1978, p. 34–37, 43–50 ; Schlam et Finkelpearl 2000, p. 169–171.
  14. (de) Michaela Schmale, « Lector asinus est. Zum Verhältnis von Erzähler und Leser in Apuleius’ Metamorphosen », Würzburger Jahrbücher für die Altertumswissenschaft, vol. 28a « nouv. série »,‎ 2004, p. 125–139
  15. Sur l'histoire de cette recherche, v. Schlam et Finkelpearl 2000, p. 45–78.
  16. (en) Carl C. Schlam, The Metamorphoses of Apuleius. On making an Ass of Oneself, Londres,‎ 1992, p. 121.
  17. René Martin, « Le sens de l’expression Asinus Aureus et la signification du roman d’Apulée », Revue des études latines, no 48,‎ 1970, p. 332-354

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Éditions
Études
  • Eros et Psyché, trad. par Nicolas Waquet, avec une préface de Carlo Ossola (trad. par Nadine Le Lirzin), Payot & Rivages, coll. « Rivages poche / Petite Bibliothèque », Paris, 2006 [éd. bilingue français-latin] (ISBN 2-7436-1554-0).
  • (la) St Augustin, De civitate dei,‎ 426
  • (de) Gerhard Binder et Reinhold Merkelbach, Amor und Psyche, Darmstadt,‎ 1968
  • Marie-Louise von Franz, L'Âne d'or : interprétation du conte d'Apulée, Paris, La Fontaine de Pierre, 1997 (3e éd.) (ISBN 2902707304).
  • Jean-François Froger, La voie du désir, essai d'interprétation du mythe d'Eros et Psyché dans les Métamorphoses d'Apulée, trad. par Bernard Verten. Editions DésIris, 1997 [éd. bilingue français-latin] (ISBN 2-907653-41-5).
  • Véronique Gély, L'Invention d'un mythe: Psyché. Allégorie et fiction du siècle de Platon au temps de La Fontaine, Paris, Honoré Champion, 2006
  • (en) Stephen J. Harrison, Apuleius. A Latin Sophist., Oxford, Oxford University Press ,‎ 2000 (ISBN 0-19-814053-3)
  • (en) Carl Schlam et Ellen Finkelpearl, « A Review of Scholarship on Apuleius’ Metamorphoses 1970–1998 », Lustrum (Revue), vol. 42,‎ 2000
  • Maria Tasinato, La curiosité. Apulée et Augustin, trad. par Jean-Paul Manganaro, avec un préambule d'Alonso Tordesillas, Lagrasse, Verdier, 1989 (ISBN 2-86432-308-7).
  • (en) John J. Winkler, Auctor and actor, Berkeley,‎ 1985

Liens externes[modifier | modifier le code]

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