Médiologie

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La médiologie est une théorie des médiations techniques et institutionnelles de la culture. Médiologie est un néologisme apparu en 1979 dans l'ouvrage de Régis Debray, Le pouvoir intellectuel en France.

Origine[modifier | modifier le code]

Le texte fondateur en est le Cours de médiologie générale de Régis Debray paru en 1991. L’auteur souligne cependant que la médiologie s'appuie sur de nombreux précurseurs : Victor Hugo (« ceci tuera cela »[1]), Walter Benjamin, Paul Valéry, Marshall McLuhan, Walter J. Ong, André Leroi-Gourhan, Gilbert Simondon… La pensée médiologique croise d'autre part en maints endroits celle de François Dagognet, Bernard Stiegler, Pierre Lévy ou Jacques Derrida.

Outre les ouvrages de Régis Debray, les principaux textes médiologiques ont été produits dans le cadre de deux revues successives : les Cahiers de médiologie (entre 1996 et 2004) et MediuM (2005 à nos jours).

Définition[modifier | modifier le code]

La démarche médiologique entend surmonter l'opposition habituelle entre technique et culture. Elle étudie les soubassements matériels du monde spirituel et moral (idéologies, croyances…) ainsi que les effets des innovations techniques sur notre culture et nos comportements. « Dans médiologie, « médio » ne dit pas média ni médium mais médiations, soit l'ensemble dynamique des procédures et corps intermédiaires qui s'interposent entre une production de signes et une production d'événements. » (Manifestes médiologiques, p.29)

Plutôt qu'aux processus de communication (circulation dans l'espace), elle s'intéresse aux phénomènes de transmission (au sens de transmission d'un patrimoine) : comment une idée prend-elle corps et dure-t-elle dans le temps long ? Comment l'apparition d'une technique (moyen de transport, moyen d'écriture ou d'enregistrement) modifie-t-elle durablement les mentalités, les visions du monde, le rapport à l'espace ou au temps, les comportements d'un groupe humain ? Mais aussi quelle est l’influence d’une culture sur l'adoption et l’adaptation d'une nouvelle technique ?

C’est dans Manifestes médiologiques que Debray exprime de la manière la plus frappante ce qui différencie la médiologie d’autres disciplines attachées à déchiffrer le monde des signes : « Car il ne s’agit plus de déchiffrer le monde de signes mais de comprendre le devenir-monde des signes, le devenir-Église d’une parole de prophète, le devenir-École d’un séminaire, le devenir-Parti d’un Manifeste, le devenir-Réforme d’un placard imprimé, le devenir-Révolution des Lumières, aussi bien que telle ou telle anecdote contemporaine, le devenir-panique nationale d’une émission radio d’Orson Welles aux U.S.A. (...) Disons : le devenir-forces matérielles des formes symboliques. » (p. 17).

Ce modèle refuse donc aussi bien d'expliquer les changements sociaux par la seule force des idéologies, que par un quelconque déterminisme technique.

Parce qu'elle s'intéresse à ce qui passe de génération en génération, la médiologie a pour point focal la question de la mémoire[2]. Pour la même raison, elle est aussi une réflexion sur le collectif : par quels vecteurs une idée produit-elle de l'adhésion, quels sont les ressorts techniques et institutionnels de l'autorité, comment faire groupe ?

La médiologie n'est pas une discipline autonome, et ne prétend pas le devenir, même si elle peut faire l'objet de divers enseignements, notamment en philosophie et en sciences de l'information et de la communication (un cours consacré à la médiologie a ainsi été ouvert au Celsa Paris IV Sorbonne en 2007).

Principaux concepts[modifier | modifier le code]

  • Les médiasphères

La médiologie s'appuie sur une périodisation qui vise à repérer des systèmes de transmission dominants, autour desquels la culture se stabilise pendant un temps. Chaque médiasphère désigne ainsi un milieu autant qu'une armature technique et symbolique. On distingue la logosphère (transmission orale), la graphosphère (régime de l'imprimé), la vidéosphère (mémoires analogiques : photo, vidéo…) et l'hypersphère (réseaux numériques). Ces différentes médiasphères se succèdent dans le temps, mais ne s'annulent pas : leurs logiques s'enchevêtrent progressivement dans les infrastructures comme dans la mémoire des usages.

  • Les deux corps du médium

La médiologie définit la médiation comme l'articulation de deux faces : une face technique – la « matière organisée » (MO) – et une face organisationnelle ou politique – l'« organisation matérialisée » (OM). Les supports et les outils (alphabet, livre, route, bicyclette…) n'ont d'efficacité qu'en s'appuyant sur des institutions, des communautés, des lieux de production qui les propagent et les légitiment (école, poste, bibliothèque, ordre religieux…).

  • L'effet-jogging

La médiologie s'oppose à tout déterminisme technologique. Une innovation n'entraîne pas automatiquement les transformations sociales que ses promoteurs mettent en avant. Au contraire, le progrès technologique entraîne souvent le retour d'archaïsmes ou de « progrès rétrogrades », par lesquels les cultures compensent ou freinent les changements trop rapides de l'environnement technique. Régis Debray a donné à ce phénomène le nom d'« effet-jogging », par allusion à l'amour paradoxal des possesseurs d'automobile pour la course à pied.

  • Le principe d'incomplétude

La médiologie appuie ses analyses du fait politique sur l'hypothèse qu'aucun groupe ne peut se fonder sur lui-même. Les échanges horizontaux entre les membres d'une communauté ne suffisent pas à maintenir sa cohésion dans le temps. C'est la croyance commune dans un référent extérieur (passé mythique, transcendance, projet utopique, valeurs posées comme universelles…) qui soude le collectif. Cette référence, « inconscient religieux » du politique[3], est appelée le « point d'incomplétude ».

Exemples[modifier | modifier le code]

La culture est étudiée par la médiologie soit au niveau le plus global (religion, art, politique, langue) soit au niveau du quotidien (matériaux, usages, rituels, etc.). Les dossiers thématiques proposés par Les Cahiers de médiologie et Médium fournissent différents exemples d'objets carrefours :

... ou de corrélations entre technique et culture :

  • nation et réseaux[10]
  • lumière (symbolique) et moyens d'éclairage [11]
  • idée missionnaire et âges technologiques[12]
  • terrorisme et techniques du spectaculaire[13].

Médiologues[modifier | modifier le code]

Auteurs ayant régulièrement participé à des travaux médiologiques – publications, colloques, expositions, conférences (en plus de Régis Debray) : Daniel Bougnoux[14], Louise Merzeau[15], Catherine Bertho-Lavenir[16], Pierre-Marc de Biasi[17], Monique Sicard[18], François-Bernard Huyghe[19], Françoise Gaillard, Michel Melot[20], Marc Guillaume[21], Jacques Perriault, Odon Vallet, Paul Soriano[22].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Livre V, chap. 2 (« La presse tuera l'Église… L'imprimerie tuera l'architecture »)
  2. Voir Louise Merzeau, "Mémoire", in Médium n°9,2006.
  3. R. Debray, Critique de la raison politique ou l'inconscient religieux, Gallimard, 1981.
  4. Les Cahiers de médiologie n°2, 1996
  5. Les Cahiers de médiologie n°4, 1997
  6. Les Cahiers de médiologie n°5, 1998
  7. Les Cahiers de médiologie n°7, 1999
  8. Médium n°16-17, 2008
  9. Médium n°24-25, 2010
  10. Les Cahiers de médiologie n°3, 1997
  11. Les Cahiers de médiologie n°10, 2000
  12. Les Cahiers de médiologie n°11, 2001
  13. Les Cahiers de médiologie n°13, 2002
  14. coordinateur des Cahiers de médiologie n°1 « La Querelle du spectacle » (1996) et n°15 « Faire face » (2002).
  15. coordinatrice des Cahiers de médiologie n°6 « Pourquoi des médiologues ? » (1998).
  16. coordinatrice des Cahiers de médiologie n°5 « La bicyclette » (1998) et n°17 « Missions » (2004)
  17. coordinateur des Cahiers de médiologie n°4 « Pouvoirs du papier » (1997) et producteur de l'émission Le Cercle des médiologues sur France Culture (2001-2002).
  18. coordinatrice des Cahiers de médiologie n°10 « Lux, des Lumières aux lumières » (2000).
  19. coordinateur des Cahiers de médiologie n°13 « La scène terroriste » (2002).
  20. coordinateurs des Cahiers de médiologie n°7 « La confusion des monuments » (1999).
  21. coordinateur des Cahiers de médiologie n°12 « L'automobile » (2001).
  22. rédacteur en chef de MédiuM, coordinateur du n°16-17 « L'argent maître » (2008).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Régis Debray, Cours de médiologie générale. Bibliothèque des Idées, 1991, 395p.
  • Régis Debray, Manifeste médiologique. Gallimard, 1994, 220p.
  • Régis Debray, Introduction à la médiologie. PUF, Collection Premier Cycle, 2000
  • Régis Debray, Vie et mort de l'image, une histoire du regard en Occident, Gallimard, 1992
  • Collection « Le Champ médiologique » aux éditions Odile Jacob
  • Daniel Bougnoux, La Communication par la bande, La Découverte, 1993
  • France Renucci et Olivier Belin, Manuel Infocom : information, communication, médiologie, Vuibert, 2010

Revues

  • Cahiers de médiologie n° 1 à 15, Gallimard
  • Cahiers de médiologie n°16 à 18, Fayard
  • Medium
  • Les Cahiers de Médiologie. Une Anthologie, CNRS Editions, 2009 (ISBN 978-2-271-06888-0)

Liens externes[modifier | modifier le code]

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