Mère réfrigérateur

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La mère réfrigérateur est une expression utilisée surtout dans les années 1950-1960 pour qualifier une attitude de manque de chaleur affective attribuée aux parents (souvent la mère) d'enfants autistes ou schizophrènes (la distinction ne faisant alors pas encore totalement école).

Origine et influences[modifier | modifier le code]

Les propos de Leo Kanner[modifier | modifier le code]

Leo Kanner est à l'origine de ce vocabulaire tout en étant un actif défenseur du paramètre inné du trouble.

C'est historiquement Leo Kanner, le psychiatre à l'origine de l'acceptation actuelle de l'autisme, qui a créé cette idée. Dans l'article de 1943 qui est pris comme repère pour définir l'autisme il décrit à la toute fin des parents rarement chaleureux. Il parle de personnes cultivées, portées vers l’abstraction, et sans véritable intérêt pour les personnes. Il ajoute que la solitude des enfants depuis le début de la vie rend l'ensemble du tableau difficilement imputable à la relation précoce aux parents[Mal dit]. Il termine en soulignant bien qu'il a de purs exemples de caractère inné de trouble autistique du contact affectif, ce qui reprend le sens de son article qui vise à mettre en évidence ce caractère inné[1].

En 1949, les propos sont plus forts, et il décrit des enfants comme laissés dans un réfrigérateur qui ne dégivre pas, et qui se tournent vers une solitude qui semble plus confortable[2]. Cette phrase est semble-t-il à la source de l'expression, et cette hypothèse est entretenue jusqu'en 1960 où il parle de parents qui se seraient tout juste suffisamment décongelés pour procréer un enfant[3].

En 1969, il précise qu'il a bien depuis toujours utilisé des termes non ambigus comme « inné », mais que, comme il a décrit des caractéristiques de parents en tant que personnes on a déformé ses propos en « c'est l'entière responsabilité des parents »[4].

Bruno Bettelheim[modifier | modifier le code]

C'est en général plutôt Bruno Bettelheim qui est accusé d'être le promoteur de l'idée de « mère réfrigérateur », notamment à travers son ouvrage La Forteresse vide[5]. Ce psychanalyste et vulgarisateur fait un parallèle entre l'état autistique et la sidération qu'il a observée dans les camps de concentration, faisant l'hypothèse qu'une « situation extrême » ait pu pousser les enfants autistes à se doter d'un rempart affectif.

Les avis divergent sur le statut exact d'un personnage qui déchaîne les passions, tour à tour encensé puis haï par la critique [6], parfois décrit comme un mythomane doublé d'un mystificateur[7],[8].

Karen Zelan, qui a travaillé avec Bettelheim, rappelle qu'il a établi en 1967 une étiologie de l'autisme qui concordait avec celle de Kanner et qui était rattachée aux premiers temps du développement. Tout en acceptant l'hypothèse d'Erikson qui attribuait l'autisme à un défaut de relation mère-enfant en raison d'une défaillance de l'enfant, « Bettelheim accordait plus d’importance au besoin qu’ont des parents anxieux de se défendre de leur enfant dès le départ, avant même sa naissance »[9]. D'autre part il tient clairement pour responsable la mère d'une patiente précise, Marcia, qui selon lui « ne lui laissait aucune initiative. C’est pourquoi la mauvaise mère, le mauvais objet, n’était pas incorporé mais prenait simplement possession de Marcia. Toute action n’aurait conduit qu’à augmenter la puissance de l’envahisseur. Aussi Marcia ne faisait-elle rien. »

La thèse centrale qu'il défend est la nécessité d'avoir recours à des méthodes éducatives visant à résoudre ce défaut tant qu'il n'y aurait pas de remède biologique efficace (dans un contexte où la lobotomie était pratiquée), et l'expression d'un défaut d'introjection « réparable » grâce à ces méthodes. Mais s'il n'affirme pas que la cause n'est pas biologique, il se place dans le contexte de ce qui n'est pas biologiquement établi (Bettelheim exclut de son acceptation de l'autisme ce qui serait d'origine biologique tout en utilisant les critères établis par Kanner pour mettre en évidence un caractère congénital). Bettelheim cumule dans ce cadre d'acceptation des remarques qui coïncident avec une accusation au moins possiblement, si ce n'est nécessairement, imputable aux mères. L'expression « mères réfrigérateur » qu'il a repris à partir des mots de Kanner a donc pris le sens d'une mise en accusation.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Mise en image dans le film Refrigerator Mothers (en), États-Unis (2003), cette expression incarne, en plus d'une attitude décrite, l'idée d'une responsabilité dans la survenue du trouble chez l'enfant qui serait imputable à une défaillance de chaleur affective de la mère.

Références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Leo Kanner Autistic Disturbances of Affective Contact, Nervous Child 2:217-50, 1943. (Les propos sont retranscrit ici à partir des trois derniers paragraphes, Article complet au format pdf).
  2. anglais : were left neatly in refrigerators which did not defrost. Their withdrawal seems to be an act of turning away from such a situation to seek comfort in solitude. (ils ont été soigneusement rangés dans un réfrigérateur qui ne décongelait pas. Leur repli sur eux-mêmes semble être une façon d'échapper à cette situation en cherchant le réconfort de la solitude") Leo Kanner (1949). Problems of nosology and psychodynamics in early childhood autism. Am J Orthopsychiatry 19 (3): 416–26. DOI:10.1111/j.1939-0025.1949.tb05441.x PMID 18146742.
  3. anglais : just happening to defrost enough to produce a child. propos rapporté, source : TIME. 27 juillet 1960. Consulté le 29 juillet 2007 : Time, The child is father.
  4. « anglais : From the very first publication until the last, I spoke of this condition in no uncertain terms as "innate." But because I described some of the characteristics of the parents as persons, I was misquoted often as having said that "it is all the parents' fault. » 1969, Leo Kanner au meeting de l'Autism Society of America (« De la toute première à la dernière de mes publications je parle sans ambiguïté d'une condition congénitale. Mais parce que j'ai décrit les particularités de certains parents en tant qu'individus, on a sorti mes paroles de leur contexte pour me faire dire : Tout est de la faute des parents. ») et (source).
  5. La Forteresse vide, NRF Gallimard éd., Paris, 1969 (1967)
  6. « La presse lui rend un vibrant hommage lorsqu’en 1990, l’homme se suicide. Mais l’encre des nécrologies flatteuses à peine sèche, une violente campagne de presse le traîne dans la boue. », Jacques Trémintin, Commentaire du livre « Bruno Bettelheim, une vie », Lien Social no 319, 14 septembre 1995.
  7. Bruno Bettelheim ou la fabrication d’un mythe. Une biographie.
  8. J. Benesteau, L’admirable Bruno Bettelheim sur le site Psychiatrie et éthique.
  9. Article de Karen Zelan sur Bruno Bettelheim dans Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée (Paris, UNESCO : Bureau international d’éducation), vol. XXIII, no 1-2, 1993, p. 83-100.