Lynchage de Jesse Washington

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Le corps calciné de Jesse Washington est pendu à un arbre.

Jesse Washington était un ouvrier agricole afro-américain qui fut lynché à Waco au Texas le 15 mai 1916. Washington avait 17 ans lorsqu'il fut accusé du viol et du meurtre de la femme de son employeur à Robinson dans le Texas. Il n'y avait aucun témoin oculaire de l'agression mais il fut vu à proximité de la maison vers l'heure du meurtre. Il fut rapidement arrêté et interrogé par le shérif de comté de McLennan et finit par avouer.

Washington fut jugé pour meurtre à Waco dans un tribunal rempli d'habitants furieux. Il plaida coupable et fut rapidement condamné à mort. Aussitôt après l'annonce de la sentence, il fut entraîné hors du tribunal par des spectateurs et lynché en face de l'hôtel de ville de Waco. Plus de 10 000 personnes, dont des membres de l'administration et de la police, se rassemblèrent pour assister au lynchage. Il y avait une ambiance de fête et de nombreux enfants prirent leur pause de midi pour participer à l'événement. La foule castra Washington, lui coupa les doigts et le suspendit au-dessus d'un feu de joie. Il fut, à plusieurs reprises et pendant environ deux heures, levé et descendu dans le feu pour retarder sa mort. Après que le feu eut été éteint, son torse calciné fut trainé dans la ville et des morceaux de son corps furent vendus en souvenirs. Un photographe professionnel prit des photographies de l'événement fournissant ainsi l'un des rares témoignages visuels d'un lynchage en cours. Ces images furent imprimées et vendues comme cartes postales à Waco.

Si le lynchage fut soutenu par de nombreux habitants de Waco, il fut condamné par les journaux de tous les États-Unis. La National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) engagea Elizabeth Freeman pour enquêter ; elle réalisa une analyse détaillée de l'événement à Waco malgré les réticences des habitants à s'exprimer sur le sujet. Après avoir reçu le rapport de Freeman, le cofondateur de la NAACP, W. E. B. Du Bois, publia un compte-rendu complet avec des photographies du corps calciné de Washington dans le journal The Crisis et la NAACP représenta sa mort dans sa campagne anti-lynchage. Bien que Waco ait été considérée comme une ville moderne et progressiste, ce lynchage démontra qu'elle tolérait encore la violence raciale. La ville gagna donc une réputation de tolérance au racisme mais les dirigeants de la ville empêchèrent de nouvelles violences dans les décennies qui suivirent. Les historiens ont noté que la mort de Washington a permis de changer la vision du lynchage ; la publicité qu'il reçut réduisit le soutien populaire pour la pratique qui devint considérée comme un acte barbare plutôt que comme une forme de justice. Dans les années 1990 et 2000, certains habitants de Waco ont fait campagne pour la création d'un monument commémorant le lynchage mais l'idée n'a pas réussi à rassembler suffisamment de soutiens dans la ville.

Contexte[modifier | modifier le code]

Carte postale de 1911 représentant des habitants de Waco. La ville se voulait un endroit idyllique.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, un nombre significatif de lynchages eurent lieu dans les états du sud-est des États-Unis principalement contre les Afro-Américains dans les États du Mississippi, de Géorgie et du Texas. Entre 1890 et 1920, environ 3 000 Afro-Américains furent tués par des foules, principalement après que des blancs eurent été victimes de crimes supposément commis par des noirs. Les partisans du lynchage justifiaient la pratique comme un moyen d'assurer la domination sur les Afro-Américains à qui ils attribuaient une nature criminelle[1]. Le lynchage permettait également de renforcer la solidarité entre blancs à une époque de rapides changements démographiques et culturels[2]. Si la pratique du lynchage était tolérée dans la plupart des communautés du sud, des opposants commencèrent à apparaître dont certains leaders religieux et la naissante National Association for the Advancement of Colored People (NAACP)[1].

En 1916, Waco au Texas était une ville prospère de 30 000 habitants. Après avoir été associée au crime durant le XIXe siècle, les chefs de la communauté cherchèrent à changer sa réputation et envoyèrent des délégations dans tous les États-Unis pour la représenter comme un endroit idyllique. Dans les années 1910, l'économie de Waco était devenue forte et la ville avait acquis une réputation de piété[3]. Une classe moyenne noire avait émergée dans la région ainsi que deux universités traditionnellement noires[4]. Au milieu des années 1920, les noirs représentaient environ 20 % de la population de Waco[5]. Dans son étude de 2006 sur le lynchage, la journaliste Patricia Bernstein décrit la ville comme ayant un « fin vernis » de paix et de respectabilité[6]. Les tensions raciales étaient présentes dans la ville : les journaux locaux mettaient l'accent sur les crimes commis par des Afro-Américains et Sank Major, un homme noir, fut lynché sur un pont près du centre-ville de Waco en 1905[4]. Un petit nombre d'activistes anti-lynchage vivaient dans la région dont le président de l'université Baylor[7]. En 1916, plusieurs facteurs entrainèrent une augmentation du racisme local dont la projection de Naissance d'une nation, un film qui promouvait le suprémacisme blanc, et la vente de photographies d'un homme noir récemment lynché à Temple au Texas[4].

Meurtre et arrestation[modifier | modifier le code]

À Robinson dans le Texas, Lucy Fryer, fut tuée alors qu'elle se trouvait seule à sa maison le 8 mai 1916[8]. Elle et son époux George étaient des immigrants anglais et étaient respectés dans la communauté rurale où ils tenaient une ferme[9]. Le shérif du comté de McLennan, Samuel Fleming, fut rapidement informé du meurtre et lança immédiatement une enquête avec une équipe de policiers, d'habitants et d'un médecin. Le médecin détermina que Fryer avait été tuée à la suite d'un traumatisme crânien. Les locaux soupçonnèrent que Jesse Washington, un homme noir de 17 ans qui travaillait sur la ferme des Fryer depuis cinq, était le coupable[10] ; l'un d'eux affirma qu'il avait vu Washington près de la maison quelques minutes avant que le corps de Lucy ne soit découvert[11]. Dans la soirée, les assistants du shérif se rendirent dans la maison de Washington et le trouvèrent devant chez lui avec une blouse couverte de sang[10]. Il déclara que le sang était le sien et qu'il avait saigné du nez[12]. Jesse, son frère William et leurs parents furent emmenés dans la ville voisine de Waco pour être interrogés. Ses parents et son frère furent rapidement relâchés mais Jesse subit de nouveaux interrogatoires. Ses interrogateurs rapportèrent qu'il nia être responsable mais il donna des explications contradictoires sur ses actes[10]. Selon une rumeur, il aurait eu une altercation avec un homme blanc quelques jours avant le meurtre[11].

Le 9 mai, Fleming emmena Washington dans le comté de Hill pour éviter des représailles. Le shérif du comté, Fred Long, interrogea le jeune homme avec Fleming ; Washington déclara qu'il avait tué Fryer à la suite d'une dispute concernant ses mules et il décrivit l'arme du crime et son emplacement[13],[14]. Long emmena Washington à Dallas au Texas tandis que Fleming retourna à Robinson. Fleming rapporta rapidement qu'il avait découvert un marteau ensanglanté à l'endroit indiqué par Washington. À Dallas, ce dernier signa une déclaration décrivant le viol et le meurtre de Fryer ; la confession fut publiée le lendemain dans les journaux de Waco[13]. Ces derniers embellirent l'histoire en décrivant les tentatives de résistance de Fryer alors que Washington l'attaquait bien que le médecin qui avait examiné son corps eut indiqué qu'elle avait été tuée avant de pouvoir se défendre[15]. Une foule furieuse se rassembla à Waco dans la soirée devant la prison locale mais se dispersa quand elle découvrit que Washington n'y était pas[13]. Un journal félicita néanmoins l'effort et la même nuit, une petite cérémonie funéraire privée fut organisée pour Lucy Fryer[16].

Le 11 mai, un grand jury fut assemblé dans le comté de McLennan et accusa formellement Washington ; le procès fut prévu pour le 15 mai[13]. Fleming se rendit à Robinson le 13 mai pour demander aux habitants de rester calmes et son discours fut bien accueilli[17]. Le journal Times-Herald de Waco publia une annonce le 12 mai demandant aux résidents de la ville de laisser la justice décider du sort de Washington[18]. Plusieurs avocats inexpérimentés furent chargés de sa défense[19] mais ces derniers ne préparèrent aucune plaidoirie et notèrent que Washington semblait placide dans les jours précédant le procès[20].

Procès et lynchage[modifier | modifier le code]

La foule se prépare à lyncher Jesse Washington
Le corps calciné de Jesse Washington est laissé dans le feu.
Pendaison du corps de Washington.

Le matin du 15 mai, le tribunal de Waco se remplit rapidement et la foule empêcha presque les juges d'entrer. Plus de 2 000 personnes étaient présentes à l'intérieur et à l'extérieur du tribunal[21],[22]. Les participants étaient presque tous blancs mais il y avait également quelques membres silencieux de la communauté noire de la ville. Alors que Washington était emmené dans la salle du tribunal, un membre de la foule pointa un pistolet sur lui mais fut rapidement désarmé[23]. Le juge tenta de maintenir l'ordre et demanda à l'audience de rester silencieuse. Le choix des jurés se fit rapidement et la défense ne s'opposa à aucun des choix de l'accusation[23]. Bernstein avance que le procès avait une « atmosphère de tribunal de pacotille[24] ». Le juge demanda à Washington s'il plaidait coupable ou non-coupable et expliqua les peines potentielles. Washington marmonna une réponse, peut-être un « Oui » que la cour interpréta comme un plaider-coupable. L'accusation décrivit les charges et la cour entendit les témoignages des officiers de police et du médecin qui avait examiné le corps de Fryer. Le docteur expliqua comment Fryer était morte mais sans mentionner le viol. L'avocat de Washington lui demanda s'il avait commis le crime. Washington répondit « C'est ce que je fait  [sic] » et s'excusa à voix basse. Le procureur s'adressa à l'audience et déclara que le procès avait été conduit équitablement ce à quoi la foule répondit par une ovation. Le jury se retira ensuite pour délibérer[23].

Après quatre minutes, le premier juré annonça un verdict de culpabilité et la condamnation à mort[25]. Le procès avait duré environ une heure[26]. Les officiers de police s'approchèrent de Washington pour l'emmener mais ils furent repoussés par des spectateurs qui traînèrent Washington à l'extérieur[25]. Le jeune homme se défendit et mordit un homme mais fut rapidement réduit au silence par la foule[27]. Une chaîne fut placée autour de son cou et il fut traîné en direction de l'hôtel de ville par une foule de plus en plus importante ; sur le chemin, il fut déshabillé, poignardé et frappé à plusieurs reprises à l'aide d'objets contondants. Un groupe avait préparé du bois pour un feu de joie à proximité d'un arbre en face de l'hôtel de ville[25]. Washington, à peine conscient et couvert de sang, fut arrosé d'essence et suspendu à l'arbre par la chaîne avant d'être descendu au sol[25],[28]. La foule lui coupa les doigts, les orteils et les organes génitaux[25]. Le feu fut allumé et Washington fut à plusieurs reprises levé et descendu dans les flammes par les bourreaux pour prolonger son agonie[22],[29]. Washington tenta de remonter la chaîne mais n'y parvint pas du fait de la perte de ses doigts[30]. Le feu fut éteint après deux heures, ce qui permit à la foule de ramasser des souvenirs sous la forme d'os et de maillons de la chaîne[25]. L'un des participants emporta une partie des organes génitaux de Washington[31] et un groupe d'enfants arracha ses dents de sa tête pour les vendre comme souvenirs. Le torse et la tête calcinés de Washington furent enlevés de l'arbre et trainés par un cheval dans la ville. Ses restes furent emmenés à Robinson où ils furent publiquement exposés jusqu'à ce qu'un policier récupère le corps dans l'après-midi pour l'enterrer[25].

Le lynchage attira une large foule dont le maire et le chef de la police bien que le lynchage ait été illégal au Texas[25],[32]. Fleming demanda à ses adjoints de ne pas arrêter le lynchage et personne ne fut arrêté à la suite de l'événement[33]. Ses actions ont peut-être été motivées par un désir de montrer qu'il luttait sévèrement contre le crime en prévision de sa candidature à sa réélection au poste de shérif plus tard dans l'année[34]. Le maire John Dollins a peut-être également encouragé la foule en croyant qu'un lynchage lui serait politiquement favorable[35]. La foule aurait rassemblé, à son maximum, 15 000 personnes soit la moitié de la population de Waco[36]. Les téléphones permirent de répandre la nouvelle du lynchage et les spectateurs purent se rassembler plus rapidement que ce qui était auparavant possible[37]. Les médias locaux rapportèrent que des « cris de joie » furent entendus lorsque Washington brulait mais ils indiquèrent également que certains participants désapprouvèrent[38]. Le Waco Semi-Weekly Tribune affirma que de nombreux habitants noirs de Waco assistèrent au lynchage ; une affirmation jugée douteuse par l'historienne Grace Hale de l'université de Virginie[39]. Les résidents de Waco, qui n'avaient aucun lien avec la famille Fryer, composaient l'essentiel de la foule[35]. Certaines personnes des communautés rurales voisines, dont peut-être George Fryer, se rendirent en ville avant le procès pour assister aux événements[39],[40]. Comme le lynchage eut lieu à midi, les enfants des écoles voisines se rendirent dans le centre-ville pour y assister, et certains grimpèrent dans les arbres pour avoir une meilleure vue[25],[41]. De nombreux parents approuvèrent la présence de leurs enfants et espéraient que ce lynchage renforcerait leur croyance dans la suprématie blanche ; le feu aurait d'ailleurs été allumé par un enfant[42]. Certains Texans considéraient la participation à un lynchage comme un rite de passage pour les jeunes hommes[43].

Conséquences[modifier | modifier le code]

Fred Gildersleeve, un photographe professionnel habitant à Waco, arriva devant l'hôtel de ville peu avant le lynchage, possiblement à la demande du maire[44]. Ses photographies fournissent l'un des rares témoignages visuels d'un lynchage en cours plutôt que l'image typique montrant uniquement les victimes mortes[45]. Les photographies de Gildersleeve incluent des images de la foule prises depuis un immeuble et des gros plans du corps de Washington ; certaines auraient été prises par son assistant[46]. Gildersleeve développa des cartes postales montrant des adolescents, parfois âgés de 12 ans, rassemblés autour du corps de Washington[47]. Les individus photographiés ne firent rien pour dissimuler leur identité. Manfred Berg de l'université de Heidelberg considèrent que leur volonté à être photographié indique qu'ils savaient que personne ne serait accusé du meurtre de Washington[48]. Bien que certains résidents de Waco eurent envoyés les cartes à des proches en dehors de la ville, plusieurs influents citoyens de la ville persuadèrent Gildersleeve d'arrêter de les vendre de peur qu’elles ne finissent par détériorer l'image de la ville[49].

Dans les jours qui suivirent l'événement, les journaux condamnèrent fermement le lynchage[50]. En moins d'une semaine, les nouvelles du lynchage furent publiées jusqu'en Angleterre[51]. L'éditorial du New York Times fit remarquer que « dans aucune autre région prétendant être civilisée, un homme aurait pu être brulé à mort dans les rues d'une grande ville au milieu de l'exultation sauvage de ses habitants[50] ». Dans le New York Age, James Weldon Johnson décrivit les lyncheurs comme « inférieurs à toutes les autres personnes qui habitent aujourd'hui la Terre[52] ». Bien que de nombreux journaux du sud eurent auparavant défendu le lynchage comme une moyen de défense d'une société civilisée, après la mort de Washington, ils ne qualifièrent plus la pratique de la même manière[53]. Le Montgomery Advertiser écrivit « qu'aucun autre sauvage ne fut plus cruel... que les hommes qui ont participé à cet épisode horrible et presque invraisemblable[54] ». Au Texas, le Houston Chronicle et l'Austin American critiquèrent les lyncheurs mais parlèrent de la ville en termes élogieux[55],[56]. Le Morning News de Dallas rapporta l'histoire mais sans le mentionner dans l'éditorial[57]. À Waco, le Times-Herald évita d'exprimer une opinion sur le lynchage. Le Waco Morning News affirma brièvement sa désapprobation du lynchage mais concentra ses critiques sur les journaux qui, selon lui, attaquaient la ville de manière injuste. Ils qualifièrent les éditoriaux condamnant l'événement de remarques bien-pensantes[58]. Un journaliste du Waco Semi-Weekly Tribune défendit le lynchage en avançant que Washington méritait de mourir et que les Noirs devaient voir sa mort comme un avertissement contre le crime[59]. Le journal reprit ensuite un éditorial du Houston Post condamnant le lynchage pour démontrer que la ville était attaquée[58].

Si de nombreux résidents de Waco ne condamnèrent pas le lynchage, certains le décrièrent, dont des personnages religieux et les dirigeants de l'université Baylor[35]. Le juge qui présida au procès de Washington avança plus tard que les lyncheurs étaient des « meurtriers » ; le premier juré déclara à la NAACP qu'il désapprouvait leurs actions[35],[60],[61]. Certains témoins du lynchage furent victimes de cauchemars persistants et de traumatismes psychologiques[62]. Quelques citoyens envisagèrent de mener une protestation contre le lynchage mais ils abandonnèrent l'idée de peur des représailles et de paraitre hypocrites[63]. Après le lynchage, les fonctionnaires de la ville affirmèrent que les lyncheurs n'étaient qu'un petit groupe de mécontents[48]. Même si ces affirmations sont contredites par les photographies, de nombreux récits sur l'histoire de Waco ont répété cette idée[64],[65]. Il n'y eut aucunes répercussions négatives pour Dollins et le chef de la police John McNamara ; bien qu’ils n’aient rien fait pour arrêter la foule, ils restèrent très respectés à Waco[66]. Comme cela était la norme pour de tels événements, personne ne fut inquiété pour avoir participé au lynchage[43].

Si les dirigeants de la communauté noire de Waco exprimèrent publiquement leurs condoléances à la famille Fryer, ils ne se plaignirent du lynchage de Washington qu'en privé. Une exception fut le journal Paul Quinn Weekly de l'université Paul Quinn, une institution de Dallas réservée aux Noirs, qui publia plusieurs articles critiquant les lyncheurs et l'administration de la ville. Dans un article, l'auteur affirma que Jesse Washington était innocent et que George Fryer était coupable. A. T. Smith, l'éditeur du journal, fut ensuite condamné pour diffamation[67]. George Fryer poursuivit également l'université pour diffamation ; sa véhémence a poussé certains habitants de Robinson à se demander s'il n'avait pas joué un rôle dans la mort de sa femme. Bernstein avance qu'il est « hautement improbable » que George Fryer ait joué un rôle dans la mort de Lucy mais note qu'il y a « l'ombre d'une possibilité » qu'il porte une part de responsabilité[68].

Enquête et campagne de la NAACP[modifier | modifier le code]

Elisabeth Freeman en 1913

La NAACP engagea Elisabeth Freeman, une activiste pour le droit de vote des femmes de New York, pour enquêter sur le lynchage[69],[70]. Elle s'était déjà rendue au Texas au début de l'année 1916 pour aider à organiser le mouvement pour le droit de vote dans l'État. Après avoir assisté à une réunion pour le droit de vote à Dallas au début du mois de mai, elle se rendit à Waco en se présentant comme une journaliste pour interroger les habitants sur le lynchage. Elle découvrit que presque personne ne souhaitait évoquer l'événement[69],[71]. Elle rencontra des représentants de la ville et obtint des photographies du lynchage auprès de Gildersleeve, qui était initialement réticent à les fournir[69],[72]. Malgré des craintes pour sa sécurité, elle apprécia le défi posé par l'enquête. Lors de ses échanges avec les représentants de la ville, Freeman parvint à les convaincre qu'elle comptait défendre Waco contre les critiques à son retour dans le Nord[73]. Certains journalistes devinrent de plus en plus suspicieux et ils conseillèrent aux habitants de ne pas parler aux étrangers[73]. En revanche les Afro-Américains de la ville l'accueillirent chaleureusement[74].

Fleming et le juge qui avait présidé au procès dirent tous deux qu'ils n'étaient pas en cause dans le lynchage[75]. Un enseignant, qui avait connu Washington, dit à Freeman que ce dernier était illettré et que toutes les tentatives pour lui apprendre à lire avaient échoué[11]. Freeman conclut que les résidents blancs étaient généralement d'accord avec le lynchage de Washington même si beaucoup considéraient que son corps n'aurait pas dû être mutilé[76]. Elle détermina que la foule avait été menée par un maçon, un bistrotier et plusieurs employés d'une usine de glace. La NAACP ne les identifia pas publiquement[37],[77]. À la fin de l'enquête, Freeman conclut que Washington avait tué Fryer et qu'il était motivé par les mauvais traitements qu'il avait reçus de la part de George Fryer[49].

W. E. B. Du Bois fut révolté par les nouvelles du lynchage et déclara que « tout discours sur le triomphe du christianisme ou l'expansion de la culture humain ne sont que des fadaises vaines tant que le lynchage de Waco est possible aux États-Unis[78] ». Après avoir reçu le rapport de Freeman, il plaça une image du corps de Washington sur la couverture du journal The Crisis, le magazine de la NAACP, qui rapportait l'événement[72]. Cette édition fut intitulée The Waco Horror et fut publiée en tant que supplément de huit pages dans le numéro de juillet[79]. Du Bois popularisa l'expression Waco Horror pour désigner le lynchage de Washington ; le Houston Chronicle et le New York Times avaient auparavant employé le mot "horreur" pour décrire l'événement[80]. En 1916, The Crisis avait un tirage d'environ 30 000 exemplaires, trois fois le nombre de membres de la NAACP[81]. Bien que le périodique eut auparavant fait campagne contre le lynchage, ce numéro était le premier contenant des images de l'attaque. Le comité de la NAACP était initialement réticent à l'idée de publier des images aussi choquantes mais Du Bois insista en avançant que des images non-censurées permettraient de faire changer les mentalités[82]. En plus des images, l'édition contenait des comptes-rendus du lynchage obtenus par Freeman auprès des habitants de Waco[83]. Du Bois écrivit l'article de The Crisis' sur le lynchage ; il édita et organisa le rapport de Freeman pour la publication mais elle ne fut pas citée[84]. L'article se terminait par un appel en faveur du mouvement anti-lynchage[84]. La NAACP distribua le rapport à des centaines de journaux et de politiciens, une campagne qui déboucha sur une large condamnation du lynchage. De nombreux observateurs blancs furent troublés par les sudistes qui célébraient le lynchage[49]. The Crisis publia de nouvelles images de lynchages dans ses éditions suivantes[82]. La mort de Washington continua d'être un sujet de discussion dans The Crisis. Le journaliste Oswald Garrison Villard écrivit dans une édition du journal que le « crime à Waco est un défi à notre civilisation américaine[85] ».

D'autres journaux noirs couvrirent largement le lynchage de même que des périodiques libéraux comme The New Republic et The Nation[86]. Freeman voyagea dans tous les États-Unis pour faire des discours en maintenant qu'un changement dans l'opinion publique ferait plus que des actions législatives[68]. Même si d'autres lynchages avaient été aussi brutaux que celui de Washington, la disponibilité des images et la publicité autour de sa mort en firent une cause célèbre[87]. Les dirigeants de la NAACP espéraient lancer une bataille légale contre les responsables de la mort de Washington mais ils abandonnèrent devant le cout de la procédure[88]. La NAACP connaissaient en effet des problèmes financiers à cette époque[81]. Leur campagne permit de lever des fonds mais elle fut réduite lors de l'entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale[87],[89]. Le président de la NAACP, Joel Elias Spingarn, avança plus tard que la campagne plaça « le lynchage dans l'esprit du public comme étant un problème national[90] ». Bernstein décrivit cette campagne anti-lynchage comme le « commencement d'une bataille qui allait durer de nombreuses années[91] ».

Le nombre de lynchages aux États-Unis augmenta à la fin des années 1910[92]. De nouveaux lynchages eurent lieu à Waco dans les années 1920 en particulier du fait de la résurgence du Ku Klux Klan[93]. Néanmoins, les autorités commencèrent à protéger les Noirs contre ces attaques[94] car elles craignaient que la mauvaise publicité liée aux lynchages effraie les investisseurs[95]. La NAACP combattit pour que le lynchage soit considéré comme une pratique sauvage et barbare, une conception qui finit par devenir prédominante dans l'opinion publique[96]. Bernstein crédite les efforts de la NAACP pour avoir aidé à mettre un terme « aux pires atrocités du système raciste » dans la région de Waco[97].

Analyses et héritage[modifier | modifier le code]

En 2011, Berg conclut que Washington avait probablement tué Fryer mais doutait du viol[14]. La même année, Julie Armstrong de l'université de Floride du Sud avança que Washington n'avait probablement pas commis les actes qui lui étaient reprochés[98]. Bernstein note que les motifs de Washington n'ont jamais été établis. Elle affirme également que ses aveux auraient pu être extorqués et que l'arme du crime, peut-être la principale preuve contre lui, aurait pu être placée par les autorités[99].

Bernstein avance que le lynchage de Washington fut un événement unique car il eut lieu dans une ville avec une réputation progressiste et des milliers de personnes excitées par la torture brutale y assistèrent. Les actes similaires se produisaient généralement dans des villes plus petites avec bien moins de spectateurs[100]. William Carrigan de l'université Rowan avance que la culture du centre du Texas avait glorifié la violence vengeresse de la foule durant les décennies qui précédèrent le lynchage de Washington et maintient que cette culture de la violence explique pourquoi une attaque aussi violente a pu être publiquement célébrée[101]. Hale postule que la mort de Washington marqua une transition dans la pratique du lynchage en démontrant son acceptation dans les villes modernes du XXe siècle[37]. Elle note que ce lynchage illustre la manière dont les innovations technologiques comme le téléphone et la photographie peuvent donner du pouvoir aux lyncheurs mais accroissent également la condamnation de leurs actes par la société[102].

Dans leur étude de 2004 sur le lynchage, Peter Ehrenhaus et A. Susan Owen compare l'acte à un sacrifice en avançant que les habitants de Waco considéraient qu'ils étaient dans leur droit en éliminant Washington qu'ils considéraient comme le mal[103]. Bernstein compare la brutalité des lyncheurs à la pratique du Hanged, drawn and quartered ("pendu, trainé et équarri") de l'Angleterre médiévale[104].

Amy Louise Wood de l'université d'État de l'Illinois écrit que l'événement fut « un moment décisif dans l'histoire du lynchage » en avançant qu'avec la mort de Washington, « le lynchage commença à semer les graines de sa propre destruction[105] ». Bien que le spectacle du lynchage eut auparavant bénéficié aux suprémacistes blancs, Wood affirme qu'après la mort de Washington, le mouvement anti-lynchage commença à inclure des images de brutalités raciales dans leurs campagnes[105]. Carrigan note que la mort de Washington a reçu une plus grande attention du public que tous les autres lynchages ayant eu lieu aux États-Unis et voit dans l'événement un « tournant dans l'histoire de la violence populaire dans le centre du Texas[106] ». Même si le scandale ne mit pas un terme à la pratique, il aida à arrêter le soutien des autorités en faveur de ces actes[43]. Carrigan avance que le lynchage fut « le jour le plus infâme de l'histoire du centre du Texas » jusqu'au siège de Waco en 1993[28].

Après la fin de la pratique du lynchage dans le centre du Texas, il reçut peu d'attention de la part des historiens locaux[96]. Cependant, Waco a gagné une réputation de racisme, propagée par les livres d'histoire américains, au grand dam des résidents blancs de la ville[107]. Dans les années qui suivirent le lynchage, les Afro-Américains tenaient souvent Waco en faible estime et certains considérèrent les tornades qui tuèrent 33 personnes à Waco en 1953 comme un châtiment divin[108]. Les dirigeants blancs de Waco choisirent une attitude non-violente en réponse aux manifestations du mouvement des droits civiques peut-être pour éviter une nouvelle stigmatisation de la ville[109].

Le chanteur de blues Sammy Price enregistra une version de Hesitation Blues faisant référence au lynchage de Washington. Price vécut à Waco durant sa jeunesse, peut-être au moment de la mort de Washington[110]. Dans son roman Sironia, Texas de 1952, le romancier Madison Cooper habitant à Waco décrivit un lynchage s'inspirant de celui de Washington[111].

Dans les années 1990, Lawrence Johnson, un membre du conseil municipal de Waco, vit des images de Washington au National Civil Rights Museum et commença à pétitionner pour qu'un monument commémore le lynchage[112]. En 2002, Lester Gibson, un autre membre du conseil, proposa qu'une plaque soit installée devant l'hôtel de ville où Washington avait été lynché. Il demanda également que la plaque présente une excuse de la ville[113]. La proposition fut débattue mais finalement rejetée. Dans les années 2000, l'idée d'un mémorial fut relancée par la chambre de commerce de Waco et le représentant du comté de McLennan ; le Waco Herald Tribune publia un éditorial en faveur d'un monument commémoratif sur le lieu du lynchage[114],[115]. Certains descendants de Fryer se sont opposés à l'érection d'un tel mémorial[114],[77].

Références[modifier | modifier le code]

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Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages
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  • Christopher Waldrep, African Americans Confront Lynching: Strategies of Resistance from the Civil War to the Civil Rights Era, Rowman & Littlefield,‎ 2009 (ISBN 978-0-7425-5272-2)
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Journaux
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En ligne