Loi du contraste simultané des couleurs

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La loi du contraste simultané des couleurs est une caractéristique de la perception humaine des couleurs énoncée en 1839 par le chimiste Michel-Eugène Chevreul :

Le ton de deux plages de couleur paraît plus différent lorsqu'on les observe juxtaposées que lorsqu'on les observe séparément, sur un fond neutre commun.

Les plages doivent être d'une dimension suffisante pour qu'on les perçoive dans leur étendue, et ne pas occuper une part trop importante de l'espace visuel.

Si les plages diffèrent par la luminosité, la juxtaposition augmente la perception de la différence de luminosité ; si les plages diffèrent par la teinte, la différence de teinte est magnifiée. Les deux effets peuvent se produire simultanément.

Les artistes avaient depuis longtemps noté et utilisé les effets de contraste. Chevreul a énoncé la loi en termes généraux, après l'avoir étayée par une série d'expériences systématiques et un raisonnement fondé sur une arithmétique de la composition des lumières.

Méthode[modifier | modifier le code]

Chevreul présente ses investigations dans un ouvrage intitulé De la loi du contraste simultané des couleurs et de l'assortiment des objets colorés.

L'effet de contraste était connu des artistes ; Léonard de Vinci l'avait déjà noté en ce qui concerne les couleurs complémentaires[1], et plus récemment, Goethe l'avait mentionné dans son Traité des couleurs[2].

L'idée que la perception des couleurs était l'effet de la conjonction de rayonnements lumineux était répandue depuis l'Optique de Newton, avec des réticences, comme celles manifestées par Goethe ; Chevreul transpose la conjonction physique en addition de quantités de lumière[3]. Cette possibilité de calcul impliquant la linéarité des perceptions visuelles est une condition de la possibilité de la photométrie et de la colorimétrie, dont elle est un postulat connu sous le nom de loi d'Abney.

Chevreul, auteur de deux ouvrages de chimie, revendique, dans un domaine régi par le goût plus que par la science, un travail « tout aussi expérimental et positif que les deux précédents[4] ». Pour vérifier les lois, il utilise une méthode de psychologie expérimentale, simplifiant les stimulus et les réponses des sujets. Il découpe des feuilles de papier coloré et présente les échantillons dans des conditions bien spécifiées.

Lois de contraste simultané[modifier | modifier le code]

On voit deux couleurs juxtaposées plus différentes que lorsqu'on les voit séparément.

Contraste de luminosité[modifier | modifier le code]

Une surface de luminosité moyenne paraît plus sombre sur un fond clair, et plus claire sur un fond sombre[5].

La différence est plus sensible à la jonction entre les plages de couleur, ce qui fait que si la plage a une certaine étendue, l'effet peut jouer différemment avec la même plage de couleur, dans un autre endroit[6].

Contraste de teinte[modifier | modifier le code]

Au contact d'une plage de couleur d'une teinte différente, mais de luminosité aussi égale que possible, une couleur change de teinte pour s'éloigner de celle qui lui est juxtaposée.

Exemple avec rouge et orangé  :

Si, gardant en référence les deux couleurs isolées sur fond neutres, on juxtapose un rouge et un orangé, le rouge de la plages en contact tire sur le violet, tandis que l'orangé tire sur le jaune[7]

Une couleur peut s'analyser comme l'addition d'une teinte (couleur pure) et d'une certaine quantité de blanc.

La modification de la teinte de la plage de couleur équivaut à l'ajout d'une certaine quantité de la de la teinte (couleur pure) de la couleur complémentaire juxtaposée.

Exemple  :

La couleur complémentaire de l'orange, un bleu, ajoutée au rouge, le fait virer vers les pourpres ou violets[8]

Si les couleurs juxtaposées sont des complémentaires, ne pouvant être plus opposées, leur saturation ou leur intensité lumineuse apparente augmente. En effet, l'ajout d'une certaine quantité de la teinte pure de la couleur complémentaire de celle juxtaposée revient à ajouter une part de leur propre teinte pure[9].

L'effet est maximal quand le contraste de luminance est minimal. Le rôle du mouvement des yeux est important, il provoque un contraste successif des couleurs qui rafraîchit le contraste simultané[10].

Conclusions et postérité[modifier | modifier le code]

Les conclusions de Chevreul n'ont jamais été remises en cause jusqu'à ce jour, bien qu'assez peu d'études aient tenté une évaluation quantitative de ces phénomènes[11].

Le contraste simultané fait partie des effets d'induction chromatique[12].

Quand les plages de couleur sont petites, au contraire de ce qui se passe lorsque leur superficie est suffisante, l’œil rapproche les couleurs l'une de l'autre, dans un phénomène d'assimilation[13].

Exemple de contraste et d'assimilation  :

Supposons deux feuilles de papier teinté, l'un en bleu, l'autre en rouge.

  • Posées séparément sur du papier gris, elles nous servent de référence.
  • Deux rectangles suffisamment étendus juxtaposés sur le même fond donnent un bleu et un rouge plus différents.
  • Deux rectangles de petite taille donnent un bleu et un rouge plus proches.
  • Une mosaïque de points de taille imperceptible de ces couleurs donne un pourpre.

À l’usage du peintre, on retiendra le ton local : la couleur propre d’un objet. Ce ton local, selon Chevreul, n’existe pas en soi, mais il est dépendant de la couleur des objets environnants. Ainsi toute couleur perçue appelle sa complémentaire pour exister. L’œil a tendance à appeler la couleur manquante, la complémentaire pour former un équilibre neutre dans notre cerveau.

Ce principe a notamment été utilisé par les impressionnistes et les pointillistes. Elle a aussi énormément inspiré Robert Delaunay. Au lieu d'employer un vert mélangé sur la palette (mélange mécanique), ils appliquaient sur la toile une touche de jaune juxtaposée à une touche de bleu, de façon que la couleur se mélange par simple perception : d'où le terme mélange optique[réf. nécessaire].

Cette découverte est abondamment utilisée dans les procédés de reproduction photomécanique (sérigraphie, imprimerie...). Les surfaces colorées sont décomposées en points ou en trames de couleurs séparées (trois couleurs primaires + le noir = la quadrichromie), qui se fondent dans l'œil du spectateur[réf. nécessaire].

Josef Albers propose dans son livre L'interaction des couleurs une série d'expériences à réaliser avec du papier découpé qui montrent l'étendue des phénomènes de contraste simultané et comment l'application des lois de la colorimétrie, qui les écartent du fait de leur dispositif expérimental, peut égarer les praticiens qui y chercheraient un guide[14].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Josef Albers (trad. Claude Gilbert), L'interaction des couleurs, Hazan,‎ 2013 (1re éd. 1963).
  • Michel-Eugène Chevreul, De la loi du contraste simultané des couleurs et de l'assortiment des objets colorés, considérés d'après cette loi dans ses rapports avec la peinture, les tapisseries..., Pitois-Levrault,‎ 1839, 750 p. (lire en ligne); avec une introd. de M. H. Chevreul fils] sur Gallica

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Philippe Ball, Histoire vivante des couleurs, Paris, Hazan,‎ 2010, p. 67-68.
  2. Manlio Brusatin, Histoire des couleurs, Paris, Flammarion, coll. « Champs arts » (no 626),‎ 2009 (1re éd. 1986), p. 139 ; Yves Le Grand, Optique physiologique : Tome 2, Lumière et couleurs, Paris, Masson,‎ 1972, p. 144.
  3. Chevreul 1839, p. 15sq
  4. Chevreul 1839, p. x.
  5. Sève 2009 ; Chevreul 1839, p. 8.
  6. Albers 2013 planche V; Chevreul 1839, p. 8.
  7. Chevreul 1839, p. 12.
  8. Chevreul 1839, p. 17.
  9. Chevreul 1839, p. 22.
  10. Yves Le Grand, Optique physiologique : Tome 2, Lumière et couleurs, Paris, Masson,‎ 1972, p. 144. Pour le contraste succesif des couleurs, déjà noté par Buffon, voir couleur complémentaire.
  11. Robert Sève, Science de la couleur : Aspects physiques et perceptifs, Marseille, Chalagam,‎ 2009, p. 270
  12. Sève 2009 ; Yves Le Grand, Optique physiologique : Tome 2, Lumière et couleurs, Paris, Masson,‎ 1972, p. 144.
  13. Sève 2009.
  14. « la couleur trompe continuellement (…) il ne faut pas commencer par étudier les systèmes de couleur préétablis » (Albers 2013, p. 7).