Liu Binyan

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Dans ce nom chinois, le nom de famille, Liu, précède le nom personnel.

Liu Binyan (刘 宾 雁), (né le 15 janvier 1925 à Changchun, province du Jilin, dans le nord-est de la Chine - mort le 5 décembre 2005, dans un hôpital du New Jersey, États-Unis), était un journaliste et écrivain dissident chinois, dont l'œuvre, méconnue en France, offre un regard lucide et critique, de l’intérieur, sur les contradictions de la société chinoise sous le pouvoir communiste. L'un de ses collègues à l’Université de Princeton, le professeur Perry Link, qualifiait Liu de « conscience de la Chine », affirmant qu'il était « sans peur et incorruptible ».

Dans sa présentation de l'édition française du Cauchemar des mandarins rouges (1989), son éditeur français, Gallimard, affirme que Liu Binyan « est sans conteste le plus grand journaliste chinois. Non pas un zélé propagandiste, non pas un plumitif du Parti, mais un authentique reporter ». Ses enquêtes sur la corruption, les abus de pouvoir, la répression, mettant en exergue la détresse et la solitude des petites gens victimes du système, son parti pris de vérité, lui coûteront vingt-deux ans de persécution.

Biographie[modifier | modifier le code]

Liu Binyan, venait d’une famille modeste. Il était le fils d’un employé des chemins de fer, russophone, employé comme interprète sur le chemin de fer transmandchourien. Il a passé son enfance dans la ville industrielle de Changchun, où il était né[1]. Mais, il fut obligé d'interrompre ses études assez tôt, lorsque son père perdit son emploi, lors de l’invasion japonaise en Chine du Nord.

Privé d'école en raison de la déchéance de sa famille, Liu dévore tôt néanmoins les œuvres de Tolstoï et Dostoïevski, lectures précoces qui inspireront à la fois sa vocation d'écrivain et son admiration pour la Russie.

Liu, à qui son père a transmis sa foi marxiste, adhère au Parti communiste à dix-neuf ans, en 1944[1]. Il se trouve à Harbin (province du Heilongjiang), quand, après la défaite du Japon, la reprise de la guerre civile voit l'inexorable progression des communistes en Mandchourie. Après la victoire communiste, il est engagé, en 1951, comme journaliste dans le Quotidien de la jeunesse de Chine, l'organe de la Ligue de la jeunesse communiste, où il va pratiquer un journalisme littéraire, soucieux d’une description méticuleuse.

Lors d’un voyage en Union soviétique en 1951, il est surpris par l’atmosphère pesante que le stalinisme fait peser sur la Russie, mais le dégel krouchtchévien le convainc ensuite que le communisme réformé reste porteur d’espoir.

Il se lie avec l’écrivain russe Valentin Ovetchkine, dénonciateur des excès du stalinisme, et cette rencontre va l'amener à s'orienter vers la « littérature de reportage », dont la mission est, pour lui, de pointer les travers du système pour mieux le redresser de l’intérieur. Liu Binyan restera dans l'histoire des lettres chinoises comme le maître incontesté de cette littérature « corrosive et audacieuse, portant la plume dans les plaies politiques et sociales d'une Chine rouge à laquelle il aura tenté de croire jusqu'au bout » (Frédéric Bobin, Le Monde, 9 décembre 2005).

Très vite, il commence à publier des reportages sur la corruption et la bureaucratie, et, en 1956, après l'appel de Mao Zedong à faire éclore les Cent Fleurs, Liu publie Nouvelles confidentielles de notre journal, un livre sur l’absence de liberté de la presse, qui va lui apporter une certaine notoriété, et qui est un plaidoyer en faveur de la libération des plumes de journalistes au nom de la juste cause du socialisme.

Liu Binyan fut l’un des écrivains les plus admirés en Chine, avant d’être mis au ban, par deux fois, par le Parti communiste, victime des purges maoïstes, pour ses écrits critiques : en 1957 d'abord, après le piège de la campagne des Cent Fleurs, il est victime du retour de bâton qui suit, dénoncé comme « droitier » et exilé dans un village de montagne[2] ; puis, vilipendé pendant la Révolution culturelle en 1966, il est séparé de sa famille, envoyé en « rééducation » à la campagne, condamné aux travaux forcés dans un laogai pendant huit ans.

Après la mort de Mao, lorsque la Chine solde les errements de la Révolution culturelle, Liu est réhabilité, en 1979 par la nouvelle équipe de dirigeants réformateurs conduits par Deng Xiaoping, réintégré dans le Parti et autorisé à travailler pour le Quotidien du Peuple, dont il devient « correspondant spécial ». Il reprend le flambeau de cette « littérature de reportage », dont il reste convaincu qu'elle doit aider le Parti à se purger, de l'intérieur, de toutes ses déviances.

Engagé avec enthousiasme dans le processus d’émancipation de la pensée, Liu Binyan participe à ce mouvement intellectuel, que Cheng Yingxiang a qualifié de « second réveil de l’intelligentsia chinoise » - après le premier réveil, le fameux mouvement du Quatre-Mai qui remontait aux années 1910 -, qui a constitué, dans les années 1980, l’âme et l’un des moteurs de la réforme. Avec quelques intellectuels partageant ses positions, Liu, journaliste et écrivain de renom, va semer le doute, lancer des défis frontaux au régime par son influence sur les étudiants et le grand public, susciter l’espoir des étudiants et faire passer le message qu’il est possible de changer la société. Dans son œuvre littéraire comme dans ses reportages, il va réveiller les esprits endormis et pervertis, mettre en évidence les monstruosités au quotidien et les incohérences de la réalité du régime. Adulé par ses lecteurs, devenu une « figure » de son journal, il luttera pour une démocratisation du régime, en dénonçant de plus belle les bureaucrates qui entravent la marche des réformes.

En 1979, Liu Binyan publie Cauchemar des mandarins rouges, dans lequel il dénonce une nouvelle fois la corruption. Dans sa préface à l'édition française de cet ouvrage (parue chez Gallimard, dans la collection « Au vif du sujet », en 1989), qui reste à ce jour le seul recueil de ses textes publié en France, Jean-Philippe Béja, son traducteur écrit : « Sa position correspond en somme à celle du censeur de la Chine ancienne, cet envoyé spécial de l'Empereur qui fait connaître au souverain les abus de pouvoir des fonctionnaires dépravés ». En 4e de couverture, l'éditeur précise « Mêlant l'émotion au réalisme, l'humour à la dénonciation, les récits de Liu nous font partager les aventures d'intellectuels idéalistes, de paysans misérables ou enrichis, de cadres corrompus ou déchirés, de victimes de la répression maoïste »[3]

Entre hommes et démons, enquête sur un réseau de corruption locale dans la province du Heilongjiang, installe en quelque sorte Liu Binyan dans la posture d'un écrivain justicier, défenseur acharné de la liberté d’expression, figure d'intégrité que le petit peuple victime des abus de pouvoir des cadres locaux submerge de cahiers de doléances. Cette position va lui faire connaître, une nouvelle fois, quelques désillusions. Liu devient gênant. Il ne résistera pas longtemps au raidissement conservateur du régime qui culminera en juin 1989 avec la sanglante répression des Manifestations de la place Tiananmen. Sa liberté de pensée lui vaudra, en 1987, alors qu'après un large mouvement de contestation estudiantine, le pouvoir veut reprendre la main contre le libéralisme intellectuel, une seconde exclusion du Parti et la perte de son emploi.

L'année suivante, Liu, décidément trop encombrant pour le régime, est expulsé de Chine, contraint à l'exil. Il arrive aux États-Unis en 1988 avec sa femme Zhu Hong, son fils Liu Dahong, et sa fille Liu Xiaoyan, un an avant le massacre de Tienanmen à Beijing (Pékin). Il enseigne à l’UCLA, Harvard et Princeton. En juin 1989, il apparait beaucoup dans les médias pour critiquer la sanglante répression. Depuis, il n’avait pas pu rentrer en Chine, malgré ses demandes réitérées.

En 1998, dans une interview accordée à Human rights watch, il analyse 10 ans après les évènements de la place Tienanmen, et conclut à la nécessité d'actions plus stratégiques, et plus ancrées dans le long terme[4].

Liu Binyan a été l'éditeur pendant sept ans d'un petit journal d’information sur la Chine, China Focus, dont le dernier numéro est sorti le 1er juillet 1999. Dans ce dernier numéro, il publiait un article d’adieu aux lecteurs, dans lequel il faisait son autocritique, en reconnaissant qu’il n'avait pas fait preuve de lucidité sur la nature du pouvoir existant en Chine, qu'incapable de se débarrasser de ses illusions sur le régime, il s’était trompé sur la capacité de celui-ci à se maintenir en place, ce qui l'avait empêché de prévoir la gravité de la tournure que les événements allaient prendre.

Dans une interview accordée en février 2005 à « Duo Wei », l'hebdomadaire en langue chinoise publié aux États-Unis, pour lequel il avait travaillé, l’auteur du « Cauchemar des mandarins rouges » avait affirmé avoir demandé, à l'occasion de ses 80 ans, à rentrer sur sa terre natale pour y passer ses derniers jours, mais que sa demande avait été rejetée par le gouvernement chinois. Reporters sans frontières, dans l'hommage rendu au journaliste dissident après son décès, fait remarquer ironiquement que « même mourant, Liu Binyan faisait peur au Parti communiste. Ce régime n’a ni pitié ni compassion pour les intellectuels qui dénoncent ouvertement la corruption et l’autoritarisme du Parti unique ».

Liu Binyan est mort en exil aux États-Unis, le 5 décembre 2005, à 80 ans, dans un hôpital du New Jersey, d’un cancer généralisé qui le rongeait depuis longtemps. Il avait subi deux opérations pour un cancer du colon, qui avait été diagnostiqué en septembre 2002.

Reporters sans frontières signale que les médias chinois n’ont publié aucune information sur la mort du journaliste et écrivain chinois, et que le moteur de recherche du site en anglais de l’agence de presse gouvernementale Xinhua ne propose aucune réponse pour « Liu Binyan ».

Son œuvre[modifier | modifier le code]

  • Nouvelles confidentielles de notre journal, (1956)
  • Cauchemar des mandarins rouges, (1979) (édition française, Gallimard, 1989)
  • Entre hommes et démons,
  • Fragrant Weeds, (1983)
  • China’s Crisis, China’s Hope, (1990)
  • A Higher Kind of Loyalty : A Memoir by China’s Foremost Journalist, (1990)
  • Tell the World, (1990)

Articles et films[modifier | modifier le code]

  • Le nécessaire combat contre les privilèges et pour la démocratie, Le Monde diplomatique, 1988[5].

Citations[modifier | modifier le code]

« Enrichir l'âme humaine est certainement la tâche la plus longue et la plus difficile qui nécessitera que l'on utilise le meilleur de toutes les civilisations, sans exacerber les différences entre elles » (Liu Binyan, dans l'article « Civilization Grafting : No Culture is an Island », Foreign Affairs (septembre/octobre 1993), p. 21).

« Les civilisations peuvent émerger, aidant ainsi les peuples à briser les vieux cycles de déshumanisation » (Liu Binyan, dans l'article « Civilization Grafting : No Culture is an Island », Foreign Affairs (septembre/octobre 1993), p. 21).

Références[modifier | modifier le code]