Liquidateur

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Médailles remises aux liquidateurs, la première étant plus rare et remise aux premiers héros « sacrifiés » et/ou aux membres du Parti impliqués.
Le centre de la médaille représente une goutte de sang traversée par des rayons alpha, gamma et bêta.

Liquidateurs (en russe : ликвидаторы, likvidatory) est le nom donné en ex-URSS au personnel civil et militaire intervenu immédiatement sur les lieux de la catastrophe de Tchernobyl le 26 avril 1986 au matin, mais aussi aux équipes impliquées dans la consolidation et l'assainissement du site à plus long terme, jusque dans les années 1990. Le bilan les concernant doit être distingué du bilan civil de la catastrophe.

Ce nom désigne aussi, par extension, toutes les personnes, tant civiles que militaires, intervenant après un accident nucléaire majeur malgré les très hauts niveaux de radiations qu'ils peuvent subir. On a reparlé de liquidateurs pour désigner les dizaines de techniciens et pompiers restés sur place après les accidents nucléaires de Fukushima pour refroidir coûte que coûte les réacteurs.

Juguler l'incendie et décontaminer le site[modifier | modifier le code]

L'enjeu immédiat, dans les jours qui suivirent Tchernobyl, était d'éteindre le graphite brûlant encore dans le réacteur: les scientifiques soviétiques avaient calculé que cet incendie devait être maîtrisé avant le 8 mai sous peine d'assister à une explosion thermique susceptible de libérer une quantité importante de radionucléides dans l'atmosphère.

Des dizaines de milliers d'ouvriers furent acheminés sur le site dans l'urgence, afin de construire un sarcophage à la va-vite. Les équipes furent exposées par roulement pendant des durées de quelques secondes à quelques minutes à une radioactivité intense, avec ordre de s'attarder le moins possible. Ces intervenants ne disposaient ni d'informations sur les risques encourus, ni de protections efficaces ; ils bricolèrent tout au plus des sortes d'armures avec des matériaux récupérés et des plaques de plomb qu'on leur avait fournis. Une distribution de cachets d'iode aurait été effectuée parmi eux, mais elle ne fut pas systématique et l'ordre de la prendre ne fut pas toujours respecté. Les travailleurs déblayant les matériaux de la centrale et les pilotes survolant le site à travers le nuage de poussière radioactive étaient particulièrement exposés.

Les liquidateurs affectés au ramassage des blocs de graphite contaminé sur le toit du réacteur no 3 étaient désigné par le terme de "robots biologiques" ou "robots verts", le nom de « chats du toit » ou "Krycnye Koty" désignant les dosimetristes qui cartographiaient les zones "chaudes" [1]. C'est dans ces conditions que l'incendie finit par être maîtrisé le 6 mai 1986.


Profil des intervenants[modifier | modifier le code]

Le nombre total d'individus en provenance de toute l'URSS (opérateurs de la centrale, sapeurs-pompiers, pilotes d'hélicoptères, mineurs, terrassiers, ouvriers, militaires ou civils) qui se sont relayés sur le site entre 1986 et 1992 est estimé entre 500 000 et 800 000. Environ 3 000 liquidateurs sont toujours affectés à la surveillance du site et du sarcophage du réacteur no 4.

Une partie de leur travail était motivée par ce qui fut salué comme un acte de dévouement, voire un véritable « sacrifice » (dans le cas de personnes conscientes du danger), et plus largement par des promesses de salaires élevés et d'avantages sociaux (logements, places dans les crèches…) ou symboliques (médailles et diplômes) décernés par le gouvernement.

Certains de ces intervenants furent par la suite déclarés « héros de l'Union soviétique ». Ce fut le cas notamment de Nikolaï Melnik, un pilote d'hélicoptère qui avait placé des capteurs de radiations sur le réacteur[2], et du major Leonid Teliatnikov, responsable de la lutte contre l'incendie, auquel un monument fut érigé à titre posthume au cimetière de Baykove à Kiev le 25 avril 2006[3].

Conséquences sanitaires[modifier | modifier le code]

Bilan[modifier | modifier le code]

Une stèle à la mémoire des liquidateurs dans la ville de Kharkov (Ukraine).

Le bilan de la catastrophe relatif aux liquidateurs est controversé, et ce jusque dans la définition et l'évaluation numérique de ce groupe puisque les liquidateurs de la « première heure » ont reçu davantage de radiations, et plus intenses, que les suivants. Il est très difficile de faire émerger des chiffres fiables en analyse statistique de phénomène médicaux: les taux d'incidences des maladies ne sont pas forcément des chiffres constants et précis. Si l'effet est faible par rapport aux bruits de fonds, il est impossible de le différencier de la marge d'erreur, ce qui peut masquer un effet bien réel ou à l'inverse faire apparaître un effet fantôme. Si on prend comme exemple le Canada, dont la population est bien étudiée, un facteur qui augmenterai le risque de cancer de 1 % (ce qui correspond à une dose de 200msV, les liquidateurs ont reçu 108msV en moyenne[4]) serait très difficile à isoler dans une population dont environ le tiers mourra du cancer mais avec une marge d'erreur de 2,1 %[5]. Dans le cas des liquidateurs une augmentation de 1 % de la mortalité par cancer provoquerai 6000 décès, mais elle serait invisible tant que le "surplus" de cancer ne dépasse par 12 600 cas.

  • En avril 2004, un texte de commémoration de la catastrophe provenant de l'Ambassade d'Ukraine en Belgique faisait état du décès de plus de 25 000 liquidateurs sur 600 000 depuis 1986[6].
  • Selon un rapport provisoire de l'ONU de septembre 2005, sur plus de 200 000 liquidateurs en 1986-1987, 47 sont morts, soit un bilan de 56 morts directement imputables à la catastrophe (avec 9 enfants morts d'un cancer de la thyroïde), et 2 200 pourraient encore décéder des suites de leur exposition[7]. Ce bilan a été révisé à la hausse en avril 2006 (cf.l'article principal), mais cela reste une projection statistique, la surmortalité n'est pas observée[8].
  • Le film documentaire La bataille de Chernobyl (2006) énonce que sur les 500 000 liquidateurs, 20 000 sont morts et 20 000 sont invalides[9]. Ces chiffres, même s'ils sont vrais, ne prouvent en rien le lien entre les radiations et les conséquences sur la santé : en 20 ans il n'est pas étonnant d'observer une mortalité et morbidité cumulé important sur un groupe de 600 000 personnes.

Les conclusions de ce rapport ont notamment provoqué les réactions d'associations de liquidateurs et d'experts :

  • Selon le décompte de l'ingénieur biélorusse Gueorgui Lepine, qui a participé au programme de décontamination, « Le nombre de liquidateurs décédés atteint aujourd'hui près de 100 000 personnes, alors qu'un million de personnes au total ont travaillé à la centrale de Tchernobyl. »
  • Selon Viatcheslav Grichine, président de l'Union Tchernobyl (la principale association de liquidateurs) sur 600 000 liquidateurs « 25 000 sont morts et 70 000 restés handicapés en Russie, en Ukraine les chiffres sont proches, et en Biélorussie 10 000 sont morts et 25 000 handicapés», ce qui fait un total de 60 000 morts (10 % des 600 000 liquidateurs) et 165 000 handicapés[10].
  • Cependant, même si le nombre de morts est très élevé, les preuves statistiques démontrant que plus d'une centaines de personnes soient mortes de l'accident de Tchernobyl ne sont pas si solides et sont complexes à interpréter[11]. En effet, la consultation d'une table de mortalité actuarielle[12] indique qu'en 20 ans, le risque de mourir de toutes les causes possibles (autre que les conséquences de cet événement) pour l'âge des liquidateurs de Tchernobyl est situé entre 7 % et 18 %, selon l'âge et la provenance des liquidateurs, soit entre 14 000 et 180 000 morts selon que l'on estime le nombre de liquidateurs entre 200 000 et 1 000 000. En clair, selon le nombre réel de liquidateurs (imprécision la plus importante) et leur répartition géographique, les statistiques prouvent soit que le nombre de victimes de Tchernobyl a été fortement sous-estimé (par exemple s'il y avait environ 200 000 liquidateurs venant de pays à plus faible mortalité actuarielle), soit que l'impact de l'accident de Tchernobyl est faible ou nul (par exemple s'il y avait environ 1 000 000 venant de pays à plus forte mortalité actuarielle).
  • D'autre part, il faudrait disposer de tables actuarielles concernant le handicap pour savoir si le nombre particulièrement élevé de handicapés[13] est dû à cet accident ou non.

De fait le débat sur l'impact sanitaire réel ne pourra jamais être tranché, sauf si la mortalité est très largement supérieurs à la marge d'erreur, ce qui n'est pour le moment pas observé et reste peu probable: même en appliquant l'effet linéaire sans seuil sur les liquidateurs, le surplus de mortalité ne peut pas dépasser 0,6 %, soit un peu moins de 4 000 décès. Ce chiffre correspond à l'estimation de l'ONU. Les chiffres de mortalité massive (jusqu'à un million de mort) annoncés par les ONG antinucléaires se base sur un concept différent : la notion de dose collective. Ce système de projection consiste à considérer qu'une dose mortelle, même dilué dans une vaste population, provoquera forcément un décès. Si on appliquait ce modèle au vin (3 l est la dose mortelle standard, la production est de 30 M de m3) le vin tuerait 9,6 Md de consommateur par an et la bière environ 5,4 Md (dose mortelle à 6,25 l, 340 M d'hectolitre produit. S'il est indéniable que l'alcool provoque des ravages, cette méthode de calcul n'est en aucun cas sérieuse.

Développements dans le domaine social[modifier | modifier le code]

Environ 2 000 liquidateurs manifestent, peu avant le 25e anniversaire de la catastrophe en avril 2011, à Kiev contre la décision prise par Viktor Ianoukovitch de baisser leurs indemnités et leurs pensions de retraites dans un contexte d'augmentation du prix des soins voire d'abandon de la gratuité de certains de ces soins. Respecter les promesses faites aux liquidateurs est alors considéré par Viktor Ianoukovitch comme « au delà des forces du gouvernement »[14].

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Documents et ressources sur le sujet[modifier | modifier le code]

Photographies[modifier | modifier le code]

Les premières photographies de liquidateurs ont été prises par Igor Kostine, photographe ukrainien qui fut le premier à travailler sur les lieux de l'accident et prit notamment des clichés d'hommes déblayant le toit du réacteur[15].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Rapporté par Igor Kostine in Tchernobyl, confessions d'un reporter, éditions les Arènes, 2006.
  2. (en) Former Chernobyl Pilot Soars Above His Obstacles, in The St. Petersburg Times, 31 mai 2005
  3. (en) Communiqué sur le site du gouvernement ukrainien (22 avril 2006)
  4. http://www.laradioactivite.com/fr/site/pages/lesliquidateurs.htm
  5. http://www.cancer.ca/Quebec/About%20us/Media%20centre/QC-Media%20releases/QC-Quebec%20media%20releases/Qc_Statistiques2011.aspx?sc_lang=fr-ca
  6. Commémorations en Ukraine de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 2004)
  7. Tchernobyl : l'ampleur réelle de l'accident Rapport de l'ONU (septembre 2005)
  8. http://www.unscear.org/unscear/fr/chernobyl.html
  9. La Bataille de Chernobyl part 6
  10. Selon un rapport indépendant, les chiffres de l'ONU sur les victimes de Tchernobyl ont été sous-estimés in Le Monde du 7 avril 2006
  11. Voir : Ngô, Christian, L'énergie, Ressources technologies et environnement, p. 123-125, Éditions Dunod, 2002 ; Rapport UNSCEAR (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation) 2000 sur Tchernobyl: http://www.unscear.org/unscear/en/chernobyl.html et notamment: http://www.unscear.org/docs/reports/2000/Volume%20II_Effects/AnnexJ_pages%20451-566.pdf p. 491-492.
  12. Voir notamment : http://www.mortality.org/ L'âge des liquidateurs étant de 20 à 30 ans au moment de la catastrophe, il s'agit de prendre l(x) le nombre de survivants âgés de 40 à 50 ans (20 ans plus tard) divisé par le nombre de personnes vivantes de 20 à 30 ans.
  13. « Selon un rapport indépendant, les chiffres de l'ONU sur les victimes de Tchernobyl ont été sous-estimés » in Le Monde du 7 avril 2006.
  14. Dépêche de l'agence France-Presse citée par la revue Challenges
  15. Une photographie de I.Kostine sur le site de l'Unesco : le travail sur le toit, archive Wikiwix