Lionel Marchetti

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Lionel Marchetti, né en 1967, est un compositeur français de musique concrète.

Sommaire

[modifier] Biographie

Lionel Marchetti, compositeur de musique concrète, est né en 1967. Tout d'abord autodidacte, il compose ensuite au CFMI de l'Université Lumière Lyon 2 où il anime également des ateliers autour de l'art du haut-parleur, du son enregistré, de la musique concrète, des techniques électroacoustiques, et ceci de façon pratique comme théorique, depuis 1989. Il a composé au Groupe de recherches musicales de Paris (INA-GRM) depuis 1991, ainsi que dans son studio personnel. Il a également travaillé au GMVL (Groupe de musiques vivantes de Lyon), à La Muse en Circuit, à Alfortville ; au COREAM de Grenoble ; au Collectif et Compagnies d'Annecy, ainsi qu'au studio CESARE de Reims.

En 2009, il reçoit deux prix Qwartz Electronic Music Awards :

- Le Qwartz du Public/Jury : Qwartz Expérimentation / Recherche pour son oeuvre Adèle et Hadrien (Le livre des vacances) [édité chez Optical Sound/France].

- Le Qwartz du Jury : Artiste et une Dotation Qwartz.


Lionel Marchetti se consacre également à l’improvisation (dispositif analogique avec microphones divers, feed-back, ondes radiophoniques, magnétophone à bande magnétique, haut-parleurs modifiés…) avec Jérôme Nœtinger (électronique, magnétophone à bande) en duo, depuis 1993, parfois en solo, tout comme avec le collectif Le Cube (mélangeant images cinématographiques, lumières et sons travaillés en direct…) qui propose une performance marquante de 12 heures : Midi/Minuit. Il a joué avec de nombreux musiciens de la scène expérimentale et improvisée, tant électronique que instrumentale, en France, en Europe, au Japon et en Amérique.

Il collabore également avec la musicienne et danseuse Japonaise Yôko Higashi (danse Butô et/ou musique électronique, chant : hamaYoko) depuis 2003 pour un duo mélangeant corps et électricité… (Cf. extraits vidéos sur You Tube).

Ses compositions de musique concrète et collaborations diverses sont éditées dans de nombreux labels et pays… (Cf. discographie) Distribution en Europe : Metamkine.com

Il travaille régulièrement avec Olivier Capparos à la réalisation d’Ateliers de Création Radiophonique pour France Culture, depuis 1992, ainsi que sur nombre de projets liés à la voix et son interprétation haut-parlante. ACR Sing me to sleep : http://reseau.erasme.org/article.php3?id_article=233 ; ou de théâtre sonore : Kitty Hawk (le vent et le sable)

Attachant une grande importance à la pédagogie, de 2003 à 2007, il a réalisé une première résidence d'artiste via Internet, invité par le centre ERASME, dans de nombreux collèges du Rhône ; les travaux de cette résidence sont consultables sur http://musique.laclasse.com / ainsi que sur une édition cd.

Depuis 1999, il travaille également pour des installations sonores, le plus souvent avec Jérôme Nœtinger, mettant en scène, comme une extension invisible les haut-parleurs, avec du papier, de l'eau, du lait, de la terre... ... installations sonores présentées dans divers festivals et galeries comme : Musica Genera/Musée d'Art contemporain de Sceszin (Pologne); Festival Musique Action (Vand'Œuvre-les-Nancy); Musica (Berlin); Le 102 (Grenoble); Among Others Tree/avec Peter Morrens (Vienne/Autriche); Galerie Mathieu (Lyon); Hôpital Le Vinatier (Lyon)...

Parallèlement, il poursuit un travail d’écriture poétique (revue internet lampe-tempete.fr) ainsi qu’une approche théorique de la musique concrète et de l'art du haut-parleur, en tant qu'artiste praticien du genre, poursuivant en ce sens, mais à sa manière, et attaché à une sensibilité et à une lecture poétique de la musique concrète, la tradition de pensée de Pierre Schaeffer, de Michel Chion ou de François Bayle, eux-mêmes compositeurs et théoriciens d'un genre. Il a notamment publié trois essais : La musique concrète de Michel Chion (1998), Haut-parleur, voix et miroir… (2003) et L'idée de tournage sonore (lettre à un étudiant) (2008) (Cf. Biblio.)

Pour définir sa musique, tant composée que improvisée, où la dimension corporelle tient une place importante (L.M. a dansé avec la compagnie universitaire Reylanse/Nicole Choffée en 1986/1991), il est possible de reprendre l'adage de l'écrivain Kenneth White : « Concret ou abstrait ? J'aime l'abstrait où subsiste un souvenir de substance, le concret qui s'affine aux frontières du vide. »

[modifier] Discographie

[modifier] Musiques concrètes

  • Mue (la demeure brillante), - texte de William Pellier - CD Metamkine - 1993
  • L'incandescence de l'étoile, CD Divided - USA - 1994 ; Réédition (version 2002/2003) CD Stichtingmixer - Amsterdam - 2003 - composition mentionnée au 2ème Prix International Noroit-Léonce Petitot - 1991
  • Roger de La Frayssenet (Kitnabudja town), CD Metamkine - 1996 - Réédition (version 2008): 100 000 années (Kitnabudja town) - double cd MonotypeRec (en co-édition avec Des Sphères de Jean-Baptiste Favory) - Pologne - 2008
  • Dans la montagne (Ki ken taï) - (tournages sonores en co-réalisation avec Bruno Roche) , CD La Muse en Circuit/SACEM - Hörspiele 2 - 1996 ; Réédition 2003 - CD Chloérecords -USA (composition primée au 2ème Concours de Création Radiophonique de La Muse en Circuit/SACEM/Radio France/N.D.R Hamburg - 1996)
  • La grande vallée, CD Metamkine - 1997 - commande de l'INA-GRM
  • L'œil retourné, CD Séléktion (en co-édition avec Ralph Wehowsky) - Allemagne - 1999
  • Knud Un nom de serpent (le cercle des entrailles), CD Intransitiverecording - USA - 2001 ; Réédition en 2009
  • Sirrus (Micro-climat, Passerelle, Sirrus), CD Auscultareresearch - USA - 2001
  • Portrait d’un glacier (Alpes, 2173m), CD Ground Faultrecordings - USA - 2001 - commande de l'INA-GRM
  • Riss (l'avalanche), - texte de Anne Decoret - CD Erewhon - Belgique - 2002
  • Train de Nuit (Nord 3.683), CD Metamkine - 2002
  • Les fleurs tombent (poèmes de L.M. interprétés par Olivier Capparos), CD compilation - Vand' Œuvre les Nancy 2002
  • Les 120 jours (en co-écriture avec Michel Chion et Jérôme Nœtinger), double CD Fringesrecording - Italie - 2003
  • À rebours, CD Musée d'art contemporain de St. Francisco/ Auscultare - 2003 - commande de la compagnie REYLANSE
  • Docteur Kramer/Zizi - (Zizi en co-écriture avec Emmanuel Petit), CD Musica Genera - Pologne - 2005
  • Red Dust , 3 mini CD (CD numéro 3 en co-écriture avec Yôko Higashi), CD Crouton records - USA - 2006
  • Mementum/Momentum (table de cire) (en co-écriture avec Olivier Capparos), CD CFMI Lyon - 2006 - commande du CFMI de Lyon
  • Noord Five Atlantica , CD Césaré - 2006 - commande de CESARE
  • Disque d'archives (tournages sonores en co-réalisation avec des enfants d'écoles élémentaires et de collèges...), CD Erasme - musique.laclasse.com - 2007
  • Hatali Atsalei (l'échange des yeux) (tournages sonores en co-réalisation avec Seijiro Murayama), CD Intransitiverecording - USA - 2007
  • Livre des Morts (en co-écriture avec Olivier Capparos), musique du film Livre des Morts de Eric Pellet, CD Entr'acte - Angleterre - 2008
  • Adèle et Hadrien (le livre des vacances), double CD Optical Sound - 2008 - Composition nominée aux Qwartz Electronic Music Awards 5 - 2008 - commande de l'INA-GRM - Qwartz du Public/Jury : Qwartz Expérimentation / Recherche
  • A short story - en co-écriture avec Yôko Higashi - in double CD Various Au clair de la lune - CD Infrequency - USA - 2009 - commande de INFREQUENCY
  • Kitty Hawk (le vent et le sable) (Oratorio concret en co-écriture musicale avec Olivier Capparos) - texte de Olivier Capparos, interprété par René Farabet et Pierre Gerbeaux - livre et double cd Césaré - 2009 - commande de CESARE
  • Okura 73°N-42°E - en co-écriture avec Yôko Higashi - CD Musica Genera - Pologne - 2009

[modifier] Improvisations

  • Duo avec Jérôme Noetinger, CD Tulpas - Compilation Selektion - Allemagne - 1998
  • Trio - avec J. Noetinger et Mathieu Werchowski, CD - Corpus Hermeticum - New Zeland - 2000
  • Voice Crack/ J.Nœtinger/L.Marchetti, CD Double Wash - Grob - Allemagne - 2001
  • J. Nœtinger/L. Marchetti, CD in collection "Mort aux vaches" - Staalplaat - Amsterdam - 2001
  • Sylvain Bonvalot/Cyril Darmedru/L. Marchetti, CD Crètes - Ishtard - Lyon - 2001
  • Peter Morrens/J.Nœtinger/L.Marchetti, CD 28 (memory machine) - Among others tree - Autriche - 2001
  • Sophie Agnel/J. Nœtinger/L. Marchetti, CD Rouge gris bruit - Potlach - Paris - 2001
  • Jean Pallandre/Marc Pichelin/Laurent Sassi/L. Marchetti/J. Nœtinger, Vinyle - QuintetAvant/Les clous moux - Mego - Autriche - 2002
  • Mère feu 40 têtes - Christophe Cardoen/L. Marchetti/Emmanuel Petit, CD - Absurd - Grèce - 2003
  • Jean Pallandre/Marc Pichelin/Laurent Sassi/L. Marchetti/J. Nœtinger, CD - QuintetAvant/ " " - Compilation Sonic protest - Paris - 2007
  • Jean Pallandre/Marc Pichelin/Laurent Sassi/L. Marchetti/J. Nœtinger, CD - QuintetAvant/En concert à la salle des fêtes - Editions Mego 077 - Autriche - 2005

[modifier] Musiques de films/vidéos

  • YYY de Pierre-Jean Giloux - 1990
  • Danse, Là, Sur le rivage de Claire Perrot et Lionel Marchetti - 1992
  • Sur terrain humide… de Pierre-Jean Giloux - 1998
  • Lebel Woh de Pierre-Jean Giloux - 2001
  • Agence V/O de Bruno Roche - 2002
  • Nirrivik game de Pierre-Jean Giloux - 2003
  • XXX de Pierre-Jean Giloux - 2003
  • Livre des Morts de Eric Pellet - 2004
  • Abraxas de Bruno Roche - 2005

[modifier] Publications

  • La musique concrète de Michel Chion ; essai, 320 pages (Préface de François Bayle, suivi d’une discussion avec Michel Chion, par Christian Zanési) ; éditions Metamkine - 1998
  • Cries and silence / sur la musique de Michel Chion ; translation by Christine North and John Dack - Errant bodies Press and Ground Fault Recordings ; USA - 2001
  • The microphone and the hand ; translation by Patrick Mac Ginley et Matthew Marble - Foarm Magazine numéro 5 (autonomy) - foarm.artdocuments.org ; USA - 2004
  • Haut-parleur, voix et miroir… ; essai technique sous forme de lettre - Revue & Corrigée - 2003
  • Lettres de Lionel Marchetti à Michel Chion et Catalogue des œuvres musicales commenté par Lionel Marchetti dans Portrait polychrome n° 8 : Michel Chion ; éditions Institut National de l'Audiovisuel - 2005
  • Poésies diverses dans la revue internet Lampe-tempete.fr
  • L'idée de tournage sonore (lettre à un étudiant); Essai, 60 pages - Entre-deux/Mômeludies éditions/CFMI de Lyon, 2008
  • Esprit buveur (ou l'œil de satan) ; Poème - éditions Hapax, collection Plis, Lyon - 2009

[modifier] à propos de…

« … J’aime cette possibilité que donne la musique concrète, et dont Lionel Marchetti s’empare, de recréer le jour par la nuit.
Au cinéma, lorsque les pellicules étaient encore de faible sensibilité, c’est en plein jour que l’on tournait souvent les “extérieurs nuit”: une plage, un désert, une campagne. Il suffisait de mettre devant l’objectif un filtre assombrissant et bleuissant, d’attribuer les ombres sur le paysage, s’il y en avait, à la clarté de la Lune, et ça s’appelait le Day for Night. En France, on disait: la nuit américaine.
Je dirai alors que la musique concrète illustre, dans bien des cas, le contraire, c’est-à-dire le “night for day”. C’est de la nuit acousmatique, de la non-visibilité des sources consubstantielle à cette musique, que naît le sentiment éclatant d’un peu de jour.
Des extérieurs-jours, il y en a depuis longtemps dans la musique de Lionel Marchetti; une musique que j’aime parce qu’il y a le cosmos autour, le ciel au-dessus, la vallée parfois au-dessous, des voix en nous - ici des voix d’enfants qui nous semblent les nôtres, un horizon au loin.
Le cosmos est mystérieux, cela veut dire non qu’il nous cache quelque chose, mais qu’il nous parle. Il parle avec des accords mouvants, comme une draperie-paysage, tout au fond, cependant que des sons-événements surgissent près de nous.
Dialogues, et contrastes, entre le caractère dérivant et ample des tenues lointaines - notes glissant les unes sur les autres, des plaques, des couches - et la tension des premiers plans (...) »

Michel Chion - Livret de Adèle et Hadrien (le livre des vacances) - CD Optical Sound 2008


« Ce précieux livre s'adresse au clair-écoutant, selon la belle expression d'Henri Corbin que ressuscite fort à propos Lionel Marchetti, dans cette approche clairvoyante justement, qu'il propose des musiques de Michel Chion.
Ce qui va surpendre ici le lecteur c'est cette invention à deux voix, et du fait de la structure de l'ouvrage ce jeu des miroirs qui se regardent, bien sûr pour réflechir davantage.
Alors va s'ouvrir pour lui tout l'espace imaginable. Celui de l'écoute en abyme, d'où remonte le souvenir des choses, de leurs apparitions-disparitions, leurs chemins qui bifurquent dans la mémoire, des phosphènes que laissent leurs traces (...) »

François Bayle - Extrait de la préface de La musique concrète de Michel Chion - éd. Metamkine - 1998 - P.203


« Les Hatali et les Atsalei sont les protagonistes du chant et de la danse lors de cérémonies sacrées navajos. L’ésotérisme traditionnel de ce peuple a du inspirer Lionel Marchetti qui y fait librement référence dans son nouvel opus de musique concrète. Créant un univers empreint de mythologie et de naturalisme, le compositeur convoque bien sûr les quatre éléments, mais aussi la voix et les percussions de Seijiro Murayama, métamorphosé en chaman pour l’occasion. Dramaturgie primitive, poésie sonore et ethnomusicologie imaginaire font ainsi bon ménage dans cette pièce unique en son genre.

Tout commence par le dernier souffle d’un vieux sorcier expert en résurrection, point de départ d’un voyage spirituel à travers un territoire sauvage et mystérieux qui prend forme sous nos oreilles. Progressivement, la vie s’éveille à nouveau, dans les corps des espèces animales qui peuplent une forêt vieille comme le monde. La terre respire. Le rythme de percussions sourdes annonce un rituel à venir. Avec lenteur, on pénètre dans une grotte. On y distingue le ruissellement de l’eau, les éboulements de la roche travaillée. D’occultes cérémonies se font entendre au loin, auxquelles des incantations plus proches font écho. Fourmillant d’innombrables escouades d’insectes, le monde des morts est ici et il communique avec celui des vivants. Tout autour, un cercle magique se trace sur le sol, précédant l’inévitable purification par le feu. Le foyer crépite et siffle à mesure qu’on le nourrit, dégageant des vapeurs délétères. Il s’éteint finalement et tout retourne au silence. Fin du périple. Réécoutez maintenant ce disque et votre lecture sera peut être tout autre. C’est d’ailleurs l’une des forces de cette composition qui, avec seulement quelques field recordings et ce qui ressemble à de discrets effets électroniques, pose d’innombrables repères sans jamais indiquer aucune piste et parvient à créer un assemblage largement plus complexe que la somme de ses éléments audibles. S’il s’agit essentiellement du travail de Lionel Marchetti, compositeur concret nouvelle génération et fréquent collaborateur de Jérôme Noetinger, il faut souligner aussi l’importance du rôle de Seijiro Murayama, figure des musiques intransigeantes nippones (co-fondateur d’ANP avec KK Null, ex-membre de Fushitsusha), qui donne ici une trace d’humanité à cette œuvre magnifiquement austère.»

Jean-Claude Gevrey - in Octopus à propos de Hatali Atsalei (L’échange des yeux) - Intransitive Records / Metamkine - 2008


« Le livre de vacances d’Adèle et Hadrien met principalement en scène des voix d’enfants de la propre famille de Lionel Marchetti. Réalisés sur plusieurs années, les tournages sonores saisissent des dialogues d’enfants qui se savent en représentation mais qui souvent n’y prennent plus garde, habitués qu’ils sont. Par le jeu des pistes, de la composition, Marchetti a élaboré des scènes comme pour un film, qui, une fois assemblées, donnent l’illusion de la continuité. Des phrases reviennent, réminiscences comme le sont eux-mêmes les souvenirs d’enfance que la rêverie convoque chez l’adulte. Souvenirs de deux enfances choisies, soit, mais assez bien montés, respirés, pour évoquer parfois chez l’auditeur le spectacle ou l’infidèle mémoire de sa propre enfance. Les voix d’abord prédominantes, se laissent porter sur un courant sonore comme si les enfants remontaient vers une source de plus en plus bruyante. Les sons, s’y élèvent, les voix chantent parfois, font l’œuvre profondément musicale – et c’est la condition pour que la rêverie soit active chez l’auditeur – en mêlant à ces étages vocaux les sons concrets et leur travail, avec la signature de Lionel Marchetti. On y entend jusqu’à l’orchestration dramatique avec piano, violon, flûte…(composée à l'origine par Olivier Capparos) et surtout ces nappes froides, ces crépitements pleins, ces mèches fouettées sans avertissement, ces chutes de pierre qui font le cœur plus attentif, et toujours ces amples résonances qui sont comme les reflets toujours fluctuants dans le miroir déformant, celui du passage vers la mémoire de l’enfance sans doute, quand tout est première expérience, où même la trivialité a des accents de gravité. »

Denis Boyer - in revue Fear Drop à propos de Adèle et Hadrien (le livre des vacances) - CD Optical Sound 2008


« A bien réfléchir, la musique de Marchetti est souvent lieu de passage. Pas uniquement parce qu’elle se laisse traverser – c’est le propre de beaucoup d’univers sonores – mais parce qu’elle sert de porte, sur un temps, un espace, un cosmos. En ce sens, elle joue un rôle chamanique et la collaboration avec S. Murayama en est un exemple exceptionnellement parlant. Le disque Hatali atsalei (l’échange des yeux) est une œuvre rituelle, elle pratique l’acte sacré qui permettra le déplacement de la conscience et son rapport avec une autre réalité, un autre temps. Elle emploie le vocabulaire des Navajos et évoque pour certains (Olivier Capparos qui signe les notes de livret), l’idéal de la musique rituelle grecque ancienne. Ainsi, c’est à la fois invention et référence que joue ce disque. Il invente dans sa densité, ses mises en sons, son langage, qui est avant tout celui de Marchetti : densité, compression, choc sourd, dramatisation du chant nocturne. Il observe d’un autre côté un alphabet sonore, une tradition millénaire, de l’incantation, la voix de Murayama (co-fondateur de A.N.P. avec K.K. Null) articulant animalité et plainte humaine, aboiement et chant, vibration de corde vocale et toussotement, tréfonds de l’âme humaine (sujet d’avant la subjectivité disait Bachelard) et observation quasi mathématique du rite. Moderne dans sa forme, griffé par le geste de Marchetti, ce tableau crépusculaire où seul brille un feu en rond, attire à lui les bruits tout aussi nocturnes, les percussions, les plaintes dont on ne sait décider l’origine, et les place dans un ordre ancestral, où l’organisation de la matière anticipe le rangement humain. L’esprit de Keiji Haino n’est pas loin, tout comme les fantômes d’Artaud et Daumal, qui avant Marchetti et Murayama, ont tenté de retrouver le chemin du chemin. »

Denis Boyer - in revue Fear Drop à propos de Hatali Atsalei (L’échange des yeux) - Intransitive Records / Metamkine - 2008


"L’idée de tournage sonore, beau texte de Lionel Marchetti, se rapproche des essais théoriques de Michel Chion. À la manière de Rilke rédigeant ses Lettres à un jeune poète, il écrit à son tour à un étudiant en musique pour lui faire prendre conscience de l’importance du «tournage sonore», terme à son sens meilleur que celui de «prise de son», dans le processus de création. Le mot «tournage» n’est pas innocent : pour Marchetti, l’enregistrement des sons naturels est une question d’espace, de temps et de technique, comme le choix du cadre et de la focale au cinéma. La composition s’apparenterait alors à un montage dans lequel chaque son enregistré serait rendu à sa dimension d’objet sonore singulier, détaché de son référent et rattaché aux affects qu’il inspire au créateur. Écrit comme des petits poèmes, ces réflexions brillantes débordent largement le cadre de l’ouvrage «universitaire»."

Christophe Chabert - à propos de L'idée de tournage sonore - in Le Petit bulletin / Lyon n°501 / 2008 / Collection Entre Deux (Momeludies/CFMI) / www.momeludies.com


Jeudi 14 décembre, 20h au Théâtre du Saulcy, on donnait Les 120 jours, pièce de musique concrète pour 16 haut-parleurs, de Michel Chion, Lionel Marchetti et Jérôme Noetinger, présentée, jouée par ces deux derniers. C’est le noir dans la salle où ont pris place en assez grand nombre des spectateurs. Dans la pénombre, deux paires de mains se relaient selon un rythme connu de leurs seules propriétaires – musiciens ou ingénieurs du son ? Disons artistes- sur un clavier, ou plutôt une console de mixage qui me fascine comme me fascine tout ce que je ne connais pas. L’envie de connaître, vous connaissez ? Des diodes vertes escaladent les rampes, parfois jusqu’au rouge (là je me protège les tympans), puis dégringolent, épousant le rythme, transmis par seize haut-parleurs, de bribes de musique, de morceaux, de lambeaux de vie, de sons, de bruits, auxquels je n’associe pas forcément des références connues ; des rafales d’informations auditives me clouent parfois dans mon siège : staccati, rafales de mitraillettes, voix qui s’interpellent, cris de détresse de femme, aboiements, voix fraîche d’un enfant, craquements, crachotements d’une radio ancienne…expérience étrange et « secouante », sensations plus ou moins agréables d’un corps à corps avec la matière sonore. Même les sons parasites produits par les spectateurs et jusqu’au grattement de mon crayon sur le petit carnet noir font partie de cette installation sonore que je visite, immobile pendant une heure. J’ai tenu une heure sur les deux que dure le concert, malgré l’injonction maintes fois réitérée « Ecoutez ! », jusqu'à la fracture, à la saturation, jusqu’à me dire que deux heures, c’est trop long pour mes oreilles encore trop sages, sans doute encore privées des outils culturels et imaginaires voulus pour envisager ce genre de musique... concrètement. Et le silence, dehors, me paraît alors musique bien douce. « Staccati t’a quittée » ajouterait le regretté Bobby Lapointe."

Anne de Rancourt - à propos des 120 jours - 2006


À travers ses pièces, improvisées comme composées, Lionel Marchetti reprend à son compte l'idée de Luc Ferrari de « musique-promenade ». Cette idée exploite la notion de dérive dans un paysage, dans un extérieur chargé également d'impressions mentales. C’est notamment l’idée qui est derrière son album Kitnabudja Town, celle d’une dérive dans l’espace étroit et fermé d'une ville (imaginaire) étouffante. C’est également la même idée de « carnet de voyage sonore » qui donna Portrait d’un glacier (Alpes - 2173m), basé sur des prises de sons au Glacier de Tré-la-Tête au sud-ouest du massif du Mont-Blanc, en France. Une autre forme de dérive est l’usage qu’il fait de la radio, comme moyen de diffusion de ses pièces, bien sûr, mais aussi comme instrument de création et ingrédient dans ses compositions. L’usage du hasard dans l’écoute de la radio, la captation aléatoire de voix et de musiques russes, arabes, chinoises, africaines et autres…, est lui aussi une manière de se perdre dans le donné du son, pour mieux s’y retrouver par la suite. Ces éléments aléatoires, sons, voix, interférences et parasites, qu’on peut entendre dans Noord Five Atlantica entre autres, sont traités comme des personnages au sein du paysage et participent à la trame dramatique de la pièce. Car les pièces de Lionel Marchetti, derrière leur aspect serein, par-delà l’aspect statique et calme des prises de son concrètes, cachent souvent un univers complexe d’histoires et d’impressions entremêlées, qui leur procurent un mouvement souterrain ainsi qu’une tension narrative qui ne demande qu’à éclater."

Benoît Deuxant - 2008


Dans une composition musicale, la matière du sonore doit pouvoir se retirer. Et l’excédent de ce retrait est une grève lisse, unie mais travaillée. Un fond riche où se sont déposées des fertilités, un peu comme si au dedans de notre audition s’affirmait une vie sous-tendue, qui nous aurait été cachée par la pesanteur d’un premier reflux. Seules quelques traces et dépôts se retrouvent mis à nus, délicatement logés dans le presque rien d’un silence (...)

Lionel Marchetti - La musique concrète de Michel Chion - éd. Metamkine - 1998 - P.203



[modifier] Portrait de Lionel Marchetti en montagnard, par Denis Boyer

«Et voilà mon silence dur fonçant sur le moindre bruit qui ose.» (Jules Supervielle, La montagne prend la parole)

«Dans un univers sans cesse augmenté, Lionel Marchetti a installé le décor de ses pièces qu’il compose d’une façon très personnelle, à tel point que sa musique concrète est signée. C’est d’abord avec une fantomatique présence humaine qu’elle se déroule. Voix sollicitées, lues, récupérées in situ ou sur des enregistrements tiers, elles ne cherchent d’autre illustration que la grande puissance d’évocation qu’elles traînent dans leur sillage. Lionel Marchetti est aussi et surtout un compositeur du mouvement, du retournement et de la surprise, de la rupture parfois. Chaque pièce connaît une vie quasi cinématographique, plongée dans le contre-jour. Vive comme l’orage, elle est également proche de la nature, que l’homme habite incontestablement. Ses appels lointains, ses invocations, jusque ses odeurs (sa musique sollicite l’odorat au même titre que celle d’Alain Basso), prolongent son panorama. Narration ou pas, son travail sur l’exacerbation des qualités du son est une expérience sensuelle et intellectuelle en même temps, un support d’imagination active. Nous avons choisi de nous concentrer sur une partie de la discographie de Lionel Marchetti, celle qui hante – ou est hantée par – la montagne ; lieu d’absolu, de mouvement, de caprice et d’immensité s’il en est.


Lionel Marchetti est né en 1967. Autodidacte d’abord, il a ensuite découvert le répertoire de la musique concrète, précise sa biographie. Son activité sonore s’exerce en particulier avec des haut-parleurs, des bandes, des microphones, en composition de musique concrète ou bien en improvisation (alors principalement en compagnie de Jérôme Noetinger). Son implication dans ces domaines, sa recherche théorique autant que pratique (il a écrit un livre sur la musique concrète de Michel Chion), l’ont amené à travailler dans des structures aussi complémentaires que le Groupe de Recherche Musicale (GRM), le CFMI de Lyon ou l’atelier de création radiophonique de France Culture. Cette composition d’œuvres autonomes, évoquant à elles seules un espace réel ou imaginaire, ainsi que son biotope et surtout son événementialité, s’entend sur plusieurs disques, aux univers très différents, mais partageant tous, jusque dans leurs singularités les plus étonnantes, une manière d’unité quasi géologique. Qui a déjà mis en doute la solidarité des couches, des grains, des densités, composant une seule et même roche, serait-elle aussi ponctuée et composite que le granit ou aussi feuilletée que les schistes ? Ils prouvent les ententes intimes que l’on aurait jurées incompatibles ; ainsi sont les morceaux de Lionel Marchetti : tout le contraire des exercices plunderphonics car jusque dans leurs mariages contre nature ils ne scandalisent pas l’oreille mais l’émerveillent dans la composition d’un nouveau règne musical. Que ces quelques cas d’extrémité ne donnent pas à penser la musique de Lionel Marchetti comme une constante mosaïque qui, évitant les écueils de la fracture, ne saurait que s’écraser sur ceux de l’inflation. Au contraire, ces exemples ne sont pas les plus nombreux dans son œuvre qui privilégie bien avant tout la composition harmonieuse et non le psychédélisme. Les sons de la réalité ne sont guère différents, quoiqu’ils n’aient ce charme qu’isolés, pris sur le vif et investis d’intérêt. Les créations et recréations de Lionel Marchetti sont nées de l’intention et, pour celles qui nous intéressent ici, risquent donc moins encore que le hasard des sons quotidiens d’échapper à l’ordonnance. La musique de Lionel Marchetti est aussi organisée que la vie. Comme elle, elle précipite dans quelque poche de chaos avant que l’on s’ajuste à la situation. Comme elle, elle sait se fixer sur les harmonies et parvient à exhaler des propositions mélodiques. Le travail de Lionel Marchetti s’applique à plusieurs types de sources : sons concrets (objets sonores), sons instrumentaux, voix… qu’il fait chaque fois converger en un fleuve sonore. Son déroulement invente ou reconstitue une séquence spatiale et temporelle, une composition d’où naît ou renaît un site, où se déploie sa dramaturgie. Train, vallée, montagne…


Il faut prévenir dès maintenant que l’ordre choisi pour la présentation des quatre disques de Marchetti honorant le relief – le chemin de l’ascension qui s’étage du vert jusqu’à l’aride – est aussi arbitraire et discutable que leur séparation du reste de son œuvre. Pourtant, c’est une combinaison possible car elle semble faire sens d’un point de vue narratif, auquel la musique de Lionel Marchetti n’échappe que rarement. Habituellement cloisonné par les limites de la pièce, ce déroulement déborde ainsi dans un projet plus vaste. La chronologie de composition n’aura pas pu être suivie dans le mouvement ascendant, on choisira plutôt les dates de parution, qui concordent avec un départ physique, une dynamique ascensionnelle et une fin métaphorique. Il a bien fallu gravir un jour cette montagne, y partir, quitter la vallée. Se décider à conquérir ce séjour des dieux. Des quatre œuvres de Lionel Marchetti imputables à une fascination montagnarde, La grande vallée est la plus ancienne. Réalisée entre 1993 et 1996, elle a été publiée en France par Metamkine dans la collection Cinéma pour l’oreille en 1998. On la présente comme le cheminement d’un homme naturel idéal, paradoxe vivant échappant à sa condition dans la traversée d’une vallée après l’orage. L’eau a nettoyé les alentours tout comme elle est censée avoir lavé le promeneur qui reçoit, l’auditeur qui reçoit, la pleine expression sonore des éléments qu’il croise. Cette nature et les quelques éléments humains qui la jalonnent sont exprimés dans un poème musical d’une vingtaine de minutes. Epigraphe : « La grande vallée est le lieu où l’on verse sans jamais remplir et où l’on puise sans jamais épuiser ». Une énigme et sa propre résolution, qui laissent pourtant le goût du mystère, de la puissante métaphore qu’elle invite à pratiquer. La vie, le monde, ne sont ni plus insondables ni moins inépuisables. Cette vallée est-elle un chemin de vie, une initiation, où l’homme croise la femme dans un cri, d’autres hommes et leur étouffement, pour finalement les quitter, et s’élever. Le promeneur idéal, écoutant, se charge d’abord et surtout des sons qui l’environnent, le caparaçonnent. Ce sont des vibrations de toutes natures et de toutes densités, qu’il lui faut apprendre à reconnaître et à domestiquer dans sa représentation de la grande vallée. Les frottements secs ou stridulants, mille bruits d’insectes, les claquements qui déjà anticipent les ascensions et leurs rudesses, et déjà ouvrent à une accalmie après la tension emmagasinée, une descente mélancolique, la mince vapeur qui se reconcentre en brume bourdonnante, nappant la quasi-totalité du disque, un drone bienveillant à la double action : liaison des sons, essor de l’émotion.

Le Portrait d’un glacier (Alpes 2173 m), musique concrète composée en 1999 et 2000, publiée en 2001 par Ground Fault, suit et montre déjà les effets d’un oxygène plus rare. Progression mentale autant que physique, la construction se solidifie autour de sons mixés bas, frottements, heurts sans suite, crépitements comme des pas dans une marche ardue. Les sons plus éclatants, pierre ou glace (ou verre ?), maintiennent la faible température, redoublant l’effet réfrigérant de l’infime onde cristalline, filet mélodique, qui stratifie la pente depuis son départ. Ici encore les voix humaines sont croisées, vite dépassées. C’est le glacier qu’il faut portraire et non ceux qui l’arpentent. Et pourtant, sa réalité physique, son mouvement immobile, ses déchirures, obligent l’homme à mille contournements, y compris de lui-même. Les craquements sont peut-être ceux de la neige, les flots assourdis ceux des ruisseaux glacés que traversent les hommes en route vers la langue de glace. La composition est double, elle montre deux champs sonores simultanés, restitués dans un même déroulement, celui qu’entendent les hommes, celui qu’entendrait leur environnement pourvu qu’on lui prête les impressions. Doter le ruisseau, la neige, le roc d’une ouïe, de cet étouffement qui déjà achemine vers la vibration lumineuse, c’est préparer dans toute sa douleur sourde la pleine sensation du glacier, occupant les cinq dernières minutes de cette pièce magistrale. La vague dramatique qui survole le cheminement est peut-être l’anticipation de la sérénité mélancolique du glacier. Cette musique, presque ambiante, aux reliefs tellement organiques, se conclut dans le gel le plus actif, la titanesque et imperceptible avancée des tonnes vers la vallée. Le passage du col de Vence de Thomas Köner et Yannick Dauby est déjà tout annoncé dans ce portrait d’un glacier. Un glacier qui, avec l’avion survolant ses 2173 m pendant les dernières secondes du disque, promet l’exploration prochaine de l’étage nival, de ses rocs et de ses neiges.

Dans l’aridité, en l’absence de formes de vie, la nature est suppléée par la plus invisible de ses extensions : l’imagination. Les arêtes et les névés offrent à la rêverie et à l’aventure parmi leurs plus extrêmes dépassements, dont la littérature a su s’emparer. Riss (l’avalanche) est une pièce de quinze minutes réalisée en 1990, publiée douze ans plus tard. Elle fait partie de cette catégorie de compositions construite autour, ou s’appuyant sur un texte, écrit et dit en l’occurrence par Anne Décoret. Cette entrée de la montagne dans la littérature, dans un autre système d’imagination que la composition exclusivement musicale ne semble donc se faire qu’au moment de son propre dénuement d’expression naturelle. L’alpiniste est potentiellement plus en danger que le randonneur des étages inférieurs. Il est ici seul, ou seuls, face au froid, aux déchirures, à la pente, à l’avalanche. Rarement il s’est révélé aussi précaire. Le texte d’Anne Décoret le montre dans sa plus grande détresse, terrassé par l’avalanche. C’est la confession de l’âme perdue dans sa poche de survie, sous la neige, qui débute ainsi : « J’ai froid à l’œil ». L’interrogation, l’angoisse, la claustrophobie, le froid, jusqu’au souvenir de l’avalanche. La musique de Marchetti, en retrait sur ces premières secondes, explose alors, comme les tonnes de neige dévalant. Sifflements, roulements, vague métallique, fondus en une seule couche éperdue, jusqu’à l’enfouissement du sujet. Insistons, la musique de Lionel Marchetti est ode à l’ultrasensibilité de ce sujet, au paroxysme de ses sensations, poétisation de la réception du monde, diffusion de l’expérience singulière sur un mode universel. Toute communication, elle désigne et décore les points sensibles. « L’avalanche m’engloutit dans son flanc mais comme par remords de sa chair, me laisse un enclos alvéolaire ». Le texte monopolise l’attention dans ses instants les plus dramatiques. Mais la musique veille, offrant plus d’illustration à cette blanche obscurité, des mouvements mélodiques relayant la peur, le halètement, en apparence complice de l’effroyable masse immaculée, mais sans doute plus libre qu’elle n’y paraît. Ses échappées, ses échardes, ses rayons lumineux sont peut-être autant de tentatives de résistance à l’engloutissement final. A mesure que le souvenir surgit dans la voix de la récitante, pourtant, la cristallisation et le gel reprennent du champ : splendides vagues droniques bleues, frottements de la glace. Mais cette fois c’est l’apaisement, et si plus d’énergie fait encore crisser cette symphonie nivale dans ses dernières minutes, c’est peut-être parce qu’elle s’est rangée du côté de la pauvre chair qui décide enfin, désespérée, de faire appel à la chaleur : à ses propres humeurs et au soleil.

Parvenu aux cimes, loin de toute vie, peut-être même de la sienne, l’alpiniste de Dans la montagne (Ki Ken Taï), pièce composée en 1996 (et qui avait d’abord paru sur une compilation de La Muse en Circuit), progresse dans la métaphore pure. Voici la chronique de ce disque, publiée dans Fear Drop 11 : « Si Lionel Marchetti n’avait pas souhaité dévoiler l’origine des enregistrements de cette courte pièce, elle aurait déclenché beaucoup de confusions. Musique concrète presque uniquement réalisée à partir de sons captés dans le dojo d’un club de kendo, elle est tissée de cris, de fracas de bois, des échos et de leurs chocs. Les résonances renaissent dans un souffle, dans un silence et, si les vibrations de l’effort appellent immédiatement le combat physique que représente une ascension de montagne, c’est bien plus dans l’évocation qu’elles justifient le titre de la pièce. Il suffit de substituer aux silhouettes casquées et vêtues de noir celles d’hommes tout aussi sombres, arrondies par des sacs. Il n’y a qu’à effacer les lattes du parquet douloureux pour imaginer les arêtes neigeuses. Les crépitements, les mouvements d’air cinglé, glissent d’une libération d’énergie à une autre, d’une explosion à un effroi, d’un picotement à une gerçure. Dans ce très beau disque, L. Marchetti a réussi, plus loin qu’un prétexte à une nouvelle illustration du thème alpiniste qui lui est cher, une composition de passage, un territoire sonore comme une zone où le sens glisse, peut-être même la mise en évidence d’une permanence de la poésie du dépassement ». Car c’est ici que la métaphore s’écroule, tout autant qu’elle se renforce, elle montre le symbole qui la sous-tendait, au moins en partie. La montagne est lieu de solitude, de splendeur, d’immensité, d’absolu, d’introspection et de transcendance. C’est cette transcendance que touche en deuxième lieu Marchetti sur Dans la montagne. La musique de la montagne, sur la montagne, a concrétisé les énergies de celle-ci, pour en montrer une essence parmi d’autres, détachée de sa géographie, l’éprouvante accession au sublime.

C’est peu de dire que le relief est une donnée importante de la musique de Lionel Marchetti, relayée lors de la représentation publique par le système de diffusion du son. Ainsi que beaucoup de ses autres pièces, celles consacrées à la montagne montrent une construction en plans, comme dans un tableau, reconstituant, là où le peintre joue de la perspective pour atteindre l’effet trompe-l’œil, un travail de mixage et de spatialisation en ‘’trompe-l’oreille’’. La profondeur est une dimension dans laquelle cette véritable musique d’événements a pris l’habitude de s’établir, certains sons traversent le panorama sonore, ceux-ci en surgissent, ceux-là le cinglent. La hauteur qu’il aurait pu simuler par effet de chute prend ici l’allure d’exploit, de conquête, de réalisation plénière. Musique et idée, construction et sensation s’articulent en direction d’une poétique musicale de la montagne (elle-même à inclure dans une poétique de la nature plus vaste, une géopoétique ; Marchetti affectionne les écrits de H.D. Thoreau et K. White), où la pente, les éléments et leurs expressions font l’auditeur hors d’haleine. Les beautés mélancoliques des harmonies survolant ou infiltrant les agencements concrets rappellent à chaque instant la séduction du massif, permanence opposée à l’éphémère de l’événement, toujours en progression, comme la marche de celui qui gravit les flancs. Dans son gigantisme, la montagne désigne l’individu qu’elle appelle inexorablement, insecte escaladant sa propre condition, défiant la gravité en diminuant le sol, comme l’oiseau qui lui n’a pas à faire acte contre nature pour s’élever. Il a gardé la grande vallée en mémoire, s’est nourri de ses bruits, de sa mélodie intime, il a cheminé vers le glacier en produisant la musique des pierres et des glaces, il a découvert le tranchant pour ensuite s’étouffer sous l’autre neige, celle qui recouvre, atténue, le monochrome absolu, la grande blanche de l’indifférenciation. Il a atteint au bout de tant de peines et de dépassement un absolu qui se nichait aussi en lui. Comme le Simourgh, le roi oiseau que les Trente Oiseaux de la légende avaient cherché jusqu’au bout du monde pour le réaliser finalement en eux, la montagne devient alors reflet immense, vaste jeu musical et pictural renvoyant l’écho d’une vibration furieuse et sereine à la fois, une immensité intime qui résonne en d’autres terrains. Les lattes, les bâtons et les cris en déclament une réalisation parmi d’autres, une révélation.»

Denis Boyer

Rappel des quatre disques concernés :

La grande vallée – 3’’ CD – Metamkine – 1998 Portrait d’un glacier (Alpes - 2173m) – CD – Ground Fault – 2001 Riss (l’avalanche) – 3’’ CD – Erewhon – 2002 Dans la montagne (Ki Ken Taï) – 3’’ CD – Chloë Recordings – 2003



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