Les Versets sataniques

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Les Versets sataniques
Auteur Salman Rushdie
Genre Roman
Version originale
Titre original The Satanic Verses
Éditeur original Viking Press
Langue originale Anglais britannique
Pays d'origine Drapeau : Royaume-Uni Royaume-Uni
Date de parution originale 1988
ISBN original 0-670-82537-9
Version française
Chronologie
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Les Versets sataniques[1] (titre original : The Satanic Verses) est le quatrième roman de Salman Rushdie, publié en 1988, pour lequel il gagne la même année le Whitbread Award. Le 14 février 1989, l'ayatollah Khomeini publie une fatwa de mort contre lui en mettant en cause son œuvre et force l'auteur à entrer dans la clandestinité.

Sur l'histoire[modifier | modifier le code]

Le roman, d'environ 500 pages, est une œuvre complexe s'inspirant de faits réels (l'attentat contre un avion d'Air India en 1985, les émeutes de Brixton en 1981 et 1985, la ferveur populaire autour de l'acteur indien Amitabh Bachchan à la suite d'un accident de tournage en 1982, la noyade tragique en 1983 de plusieurs adeptes chiites d'un illuminé qui les avait convaincus que la mer allait s'ouvrir devant eux, la révolution iranienne de 1979), de références biographiques portant sur l'auteur lui-même ou son entourage, ainsi que de faits historiques inspirés de la vie du prophète Mahomet, légendaires (tel l'épisode dit des versets sataniques, expliqué plus bas, et qui donne son titre au livre) ou imaginaires. Il repose sur un thème central qu'on retrouve dans d'autres ouvrages de l'auteur : le déracinement de l'immigré, déchiré entre sa culture d'origine dont il s'éloigne et la culture de son pays d'accueil qu'il souhaite ardemment acquérir, et la difficulté de cette métamorphose. Le roman établit des ponts entre Inde et Grande-Bretagne, passé et présent, imaginaire et réalité, et aborde de nombreux autres thèmes, la foi, la tentation, le fanatisme religieux, le racisme, les brutalités policières, les provocations politiques, la maladie, la mort, la vengeance, le pardon…

Il est constitué de neuf chapitres. Les chapitres impairs décrivent les pérégrinations des deux personnages principaux, Gibreel Farishta et Saladin Chamcha. Les chapitres pairs sont les narrations des rêves et cauchemars de Gibreel Farishta. Ce dernier, un acteur renommé du cinéma indien, perd la foi à la suite d'une maladie et s'enfuit en Angleterre à la recherche d'une jeune femme qu'il a connue peu de temps auparavant. Saladin Chamcha est également d'origine indienne, mais est doté d'un passeport britannique, et dans toute son âme se veut britannique. Sa couleur de peau le fait se heurter aux préjugés et il gagne sa vie par le talent qu'il a de contrefaire sa voix. Se retrouvant tous deux dans un vol à destination de Londres, ils sont les seuls survivants d'un attentat terroriste. Arrivant indemnes sur une plage, ils sont confrontés à la police qui les soupçonne d'être des immigrés clandestins, mais seul Saladin Chamcha, pourtant le plus « britannique » des deux, considéré comme le plus suspect, est arrêté sans ménagement, sans que Gibreel Farishta esquisse le moindre geste de solidarité. Les deux hommes, désormais séparés, et se vouant réciproquement une animosité certaine, vont évoluer chacun de leur côté au cours du roman, avant de se confronter l'un à l'autre.

Gibreel Farishta, objet d'hallucinations, fait plusieurs rêves. Ceux-ci font référence aux débuts des prédications d'un prophète monothéiste, Mahound, dans la ville de Jahiliya et les pressions auxquelles il est soumis, à un imam exilé d'un pays où il revient à la suite d'une révolution pour y dévorer son peuple (allusion à l'ayatollah Khomeini qui explique l'acharnement que l'Iran portera contre l'auteur), à une jeune fille qui convainc son village de se rendre à la Mecque en traversant à pied sec la mer d'Arabie. Ce sont certains passages de ces chapitres qui susciteront la colère d'une partie du monde musulman.

Origine du titre du roman[modifier | modifier le code]

Le titre du roman fait référence à un épisode hypothétique des prédications de Mahomet, connu sous le nom de Les Versets sataniques du Coran au moment où celui-ci tente d'établir le monothéisme à La Mecque et se trouve en but à l'hostilité des notables polythéistes de la ville. Selon cet épisode, raconté de manière fictive dans le chapitre II du roman intitulé Mahound, le prophète aurait d'abord énoncé des versets autorisant d'autres divinités que le seul Dieu, avant de se rétracter.

Ce qu'on appelle les versets sataniques[modifier | modifier le code]

Cet épisode[2] concerne les versets 19 à 23 de la sourate 53, Ennajm (L'étoile). Tabarî (839-923), historien et commentateur sunnite, rapporte cette anecdote :

« Alors fut révélée au prophète la sourate de l'Étoile. Il se rendit au centre de la Mecque,
où étaient réunis les Quraychites, et récita cette sourate. Lorsqu'il fut arrivé au verset 19 :

" Que croyez-vous de al-Lat, de `Uzza et de Manat, la troisième ?
Est-il possible que Dieu ait des filles, et vous des garçons ?
La belle répartition des tâches que ce serait là... "

Iblîs vint et mit dans sa bouche ces paroles :

" Ces idoles sont d'illustres divinités, dont l'intercession doit être espérée. "

Les incrédules furent très heureux de ces paroles et dirent :

" il est arrivé à Muhammad de louer nos idoles et d'en dire du bien. "

Le prophète termina la sourate, ensuite il se prosterna, et les incrédules se prosternèrent à son exemple, à cause des paroles qu'il avait prononcées, par erreur, croyant qu'il avait loué leurs idoles.
Le lendemain, Gabriel vint trouver le prophète et lui dit :

" Ô Muhammad, récite-moi la sourate de l'Étoile. "

Quand Muhammad en répétait les termes, Gabriel dit :

" Ce n'est pas ainsi que je te l'ai transmise ? J'ai dit : “Ce partage est injuste”. Tu l'as changée et tu as mis autre chose à la place de ce que je t'avais dit. "

Le prophète, effrayé, retourna à la mosquée et récita la sourate de nouveau. Lorsqu'il prononça les paroles :

" Et ce partage est injuste "

Les incrédules dirent :

" Muhammad s'est repenti d'avoir loué nos dieux ".

Le prophète fut très inquiet et s'abstint de manger et de boire pendant trois jours, craignant la colère de Dieu. Ensuite Gabriel lui transmit le verset suivant :

"Nous n’avons pas envoyé avant toi un seul prophète ou envoyé sans que Satan n’ait jeté à travers dans ses vœux quelque désir coupable ; mais Dieu met au néant ce que Satan jette à travers, et il raffermit ses signes (ses versets)[3],[4]. »

Ainsi d'après al-Tabari, Satan aurait tenté de dicter des enseignements hérétiques à Mahomet. Cet incident aurait eu lieu à La Mecque, huit ans avant l'hégire, alors que Mahomet récitait la sourate de l'Étoile, dans laquelle sont mentionnées trois déesses considérées par les Koraïchites païens, comme des « filles de Dieu ».

D'après Maxime Rodinson, al-Lat, al-`Uzzâ, et Manât étaient, des déesses préislamiques appelées les « filles d'Allah ». Mahomet avait, dans une première version, recommandé qu'on leur rendît un culte, ces versets prononcés puis abrogés, sont les fameux versets sataniques. L'expression a été inventée par Sir W. Muir [5] dans les années 1850. L'expression fut reprise par Salman Rushdie [6] où le titre de son ouvrage fait explicitement référence à ces versets du Coran.

Cette concession à l'idolâtrie pose problème : « quelle foi pourrions avoir en un homme qui peut être aussi facilement corrompu par l'esprit du mal. (...) .Comment pouvons-nous être sûrs que d'autres passages ne sont pas inspirés par le diable ? »[7]. D'après al-Tabari, Satan aurait contraint Mahomet à interpoler deux versets ce qui aurait créé un doute dans l'esprit des auditeurs de ce dernier. Or, du point de vue de la religion musulmane, Mahomet, en tant que messager du message divin, ne saurait avoir ni sa foi, ni sa sincérité remises en cause, ni même voir sa vie être ramenée à une vie banale où l'erreur est possible. De plus, Mahomet aurait demandé qu'il n'y ait pas d'image de lui pour ne pas devenir à son tour un objet d'adoration. C'est pour cela que, pour les autorités religieuses musulmanes, aucun livre, aucun film, aucune bande dessinée ne peut le faire apparaître en personne.

La sourate dans le Coran est la suivante :

« Son regard ne dévia pas et ne fut pas abusé
Il a vu les plus grands signes de son Seigneur
Avez-vous considéré al-Lat et al-` Uzza, et l'autre, Manat, la troisième ?
Le mâle est-il pour vous, et pour lui la femelle ?
Quel partage inique ! Ce ne sont que des noms que vous et vos pères avez attribués.
Dieu ne leur a accordé aucun pouvoir. »

— Le Coran, « L’Étoile », LIII, 17-23, (ar) النجم.

Les doutes exprimés sur la source de ce récit[modifier | modifier le code]

Selon certains savants du Hadith (tous les récits de la vie quotidienne ou des paroles et actes du prophète rapportés en Islam) et les spécialistes dans ce domaine dont Ibn Kathir dans son livre Al Tafsir - commentaire de la Sourate "Al Hadj", l'histoire des versets sataniques n'est pas authentique et ne dispose d'aucun Isnad digne de foi (l'Isnad étant la chaîne de confiance dans la transmission des Hadiths).

Dans le livre d'El Albani intitulé Nasbou el majaniq fi nasfi qisati el gharaniq, les chaînes de transmission de cette histoire sont décortiquées par l'auteur qui conclut qu'aucune donnée valide ne permet d'attester son authenticité.

Ce dont disposent les musulmans liées à cette histoire sont les "Marâsîl" (les correspondances), des récits qui relatés par des "taabiines" (les disciples ou des personnes ayant vécu bien après la période des compagnons du prophète, comme Ibn Djoubayr (mort en l'an 95 de l'hégire), Abou el Aalya (mort en 90 de l'hégire), out Qatadah (mort en 113 de l'hégire)..

Sur le fait que cette chronique soit relatée dans le livre de Tabari n'implique pas forcément qu'il soit authentique. Tabari lui-même écrit dans son introduction que "certains faits relatés dans son livre ne sont pas automatiquement et entièrement authentiques, mais ne représentent que ce qu'il lui a été rapporté".

Mais bien que le récit des versets sataniques évoqué dans la littérature a été rejeté par plusieurs spécialistes musulmans, le nombre important d'auteurs fiables qui ont fait mention de cette histoire fait que l'on peut la considérer comme ayant pu avoir eu lieu. Cet événement est mentionné par les quatre premiers écrivains biographiques de Mouhammad : Ibn Ishaq, Wakidi, Ibn Saad, et Tabari. Le Hadith et le Coran contiennent aussi des références directes. En outre plusieurs autres savants en hadiths ont soutenu ce récit. Un livre islamique sur la vie de Mouhammad fournit la liste suivante : « La plupart des traditionalistes ont enregistré les références et les chaînes de ses narrateurs. Parmi eux sont : Al-Tabari, Ibn Abi Hatim, Ibn al-Moundhir, Ibn Mardauyah, Ibn Ishaq, Uqba ibn Musa et Abou Ma'shar. Il est d'autant plus étrange que Ibn Hajar, une autorité reconnue sur les traditions insiste sur la vérité de ce rapport et dit : Comme nous l'avons mentionné ci-dessus, trois de ses chaînes de narrateurs satisfont les conditions requises pour un rapport authentique. »

Citation :

« Finalement, en ce qui concerne l'effet immédiat ou la réaction devant l'énonciation de ses prétendus versets, la plupart des versions disent que les mécréants furent satisfaits et se prosternèrent d'eux-mêmes avec le Prophète à la fin (de la récitation) de cette Sourate. Mais certains mentionnent que Al-Walîd Ibn Al-Mughîrah ou Abû Uhaybah ne se sont pas prosternés mais se sont contentés de soulever une poignée de poussière et de se la frotter sur leurs fronts. D'autres versions cependant ne font nullement référence à cet acte de la part de ces notables. Concernant la réaction des musulmans certaines versions disent qu'ils se sont tous prosternés avec le Prophète, eux qui étaient habitués à le suivre. D'autres récits encore plus significatifs, disent que quand les mécréants entendirent, les croyants, eux, ne l'entendirent pas. Encore, toutes les versions à l'unanimité montrent qu'aucune objection et aucun malaise ne fut observé par aucun des croyants lors de la prétendue énonciation de ces versets (...), un tel récit donnant lieu à des versets conciliants, plus tard annulés aurait du être rapportés par quelques-un des nombreux compagnons du Prophète. Et ,jugeant à partir des rapports des événements successifs de l'Isrâ et Mi'raj qui avaient occasionnés de sérieux doutes chez certains croyants, il est improbable qu'un tel incident tel que l'interpolation puis l'annulation consécutive des prétendus "versets sataniques" ait pu avoir lieu sans qu'aucune forme de protestation ou de malaise n'ait été exprimée par aucun musulman. »[8].

Pourquoi l'œuvre a provoqué de violentes réactions[modifier | modifier le code]

Les extraits d'une lettre ouverte publiée le 24 février 1989 dans l'Herald Tribune et rédigée par Nomanul Haq, professeur d'histoire de l'Islam sont représentatifs des réactions suscitées par l'œuvre et sa publication.

« ../.. La plupart de vos lecteurs occidentaux sont incapables de mesurer la cruauté du coup que vous avez porté (...) Vous aviez prévu les conséquences. (...)
Vous savez combien l'islam est d'une sensibilité aiguë au respect de son Écriture ; à tel point que le Coran ne peut pas être lu ni récité en traduction, car toute traduction induit une altération. (...)
(...) dans votre livre la personnalité de Salman le corrompu n'est pas seulement votre représentant, c'est aussi la figure historique d'un Persan, qui fut un compagnon du Prophète particulièrement respecté des chiites. En le présentant comme « Salman le pourrisseur de la Révélation », vous saviez que vous plantiez la main dans un nid d'abeilles. (...)
Quelle serait, selon vous, la réaction des Noirs américains, si vous vous moquiez de Martin Luther King ? Ou la réaction de la Communauté juive si vous faisiez l'apologie de Hitler ? Ou la fureur d'un hindou pieux si vous lui présentiez l'image de l'abattage d'une vache ? (...) »

Les plus rigoristes des musulmans considèrent le livre comme blasphématoire du point de vue de l'islam, et ce de plusieurs façons :

  • en l'analysant comme une moquerie envers le Coran, et en l'accusant de présenter le Coran comme satanique en s'appuyant sur une tradition rapportée par al-Tabari, un commentateur du Xe siècle sur les trois déesses (versets 19-22).
  • en estimant que le portrait que fait le roman du monde musulman primitif et de Mahomet est parodique.

En outre, en publiant ce livre, l'auteur d'origine indienne et de parents musulmans se voit accusé :

  • d'athéisme en raison de son interview au journal India Weekly : « Je ne crois en aucune entité surnaturelle, qu'elle soit chrétienne, juive, musulmane ou hindoue. »
  • d'apostasie car né musulman, il ne refuserait pas un islam qu'il ne connaîtrait pas, mais rejetterait l'islam tel qu'il lui aurait été enseigné.
  • de conspiration contre l'islam, en diffusant, avec la complicité de non-musulmans, des textes contre l'islam, hostiles à la « Vraie Religion ».

Les partisans les plus radicaux d'une interprétation de la charia au sens le plus archaïque considèrent que ces faits sont des crimes punissables de mort[réf. nécessaire].

Salman Rushdie s'est toujours défendu d'avoir écrit un livre blasphématoire, et considéré que ses accusateurs n'avaient pas compris le sens du roman, ou n'avaient même pas pris la peine de lire le livre. Dans son autobiographie Joseph Anton[9], il écrit qu'« il lui fallut plus de quatre ans pour écrire le livre. Après coup, lorsque des gens voulurent réduire ce livre à une insulte, il avait envie de répondre je suis capable d'insulter les gens un peu plus vite que cela. Mais ses adversaires ne trouvèrent pas étrange qu'un écrivain sérieux puisse consacrer un dixième de sa vie à créer quelque chose d'aussi vulgaire qu'une insulte ».

Chronologie des événements[modifier | modifier le code]

Les premières manifestations[modifier | modifier le code]

Mi-septembre 1988, quelques jours avant la sortie officielle du livre, le magazine de langue anglaise India Weekly publie quelques « bonnes feuilles » du roman accompagnées d'une interview de l'auteur. Un député musulman du Parlement de Delhi, Sayed Shahbuddin, intervient alors auprès du ministère des Finances indien, responsable en matière d'importation et de législation douanière, et obtient en quelques jours l'interdiction de l'ouvrage en Inde car « susceptible de provoquer des heurts entre communautés religieuses ».

Alors que des lectures publiques de certains passages du roman avaient lieu en début octobre 1988 à Londres sur Broad Street sans aucune réaction, la nouvelle de cette interdiction d'importation en Inde attire l'attention des groupements islamistes et des pays islamiques, tels l'Iran et le Pakistan, sur cette œuvre, vite considérée comme une « machine de guerre littéraire contre l'Islam ». Une première menace de mort est adressée aux bureaux de l'éditeur du livre Penguin le 9 octobre 1988. Une lecture publique à Cambridge est annulée. L'Afrique du Sud, alors sous apartheid, mais possédant une forte communauté d'origine indienne et musulmane, interdit également le livre, alors que Salman Rushdie avait été invité à participer à un congrès anti-apartheid. En Égypte, l'Université al-Azhar dénonce le livre et appelle les musulmans britanniques à intenter des actions en justice.

Les campagnes de réactions publiques contre Salman Rushdie prennent de l'ampleur en Grande-Bretagne en décembre 1988. Le 2 décembre, à Bolton, une banlieue de Manchester, près de 7 000 manifestants réclament l'interdiction de ce livre « pervers » et « blasphématoire envers l'Islam et envers la personne du Prophète » et brûlent un exemplaire du livre. Le 28 décembre 1988, une alerte à la bombe est adressée à l'éditeur. Le 14 janvier 1989 à Bradford, dans une ville industrielle du nord de l'Angleterre – où vivent plus de quarante mille musulmans – a lieu une nouvelle manifestation et un nouvel autodafé devant la presse. Le lendemain, la plus grande chaîne de librairie de Grande-Bretagne, W. H. Smith, retire le livre de ses 430 magasins. Deux semaines plus tard, près de dix mille personnes manifestent à Londres contre le groupe Viking-Penguin, éditeur du livre. Les réactions des milieux politiques ou intellectuels britanniques à ces manifestations sont partagées. Face à la défense de la liberté d'expression, se pose la question d'une éventuelle extension à toutes les religions du délit de blasphème, alors limité à l'Église anglicane[10], position défendue par Jack Straw ou John le Carré. À l'inverse, des personnalités telles que Robin Cook ou Graham Greene apportent rapidement leur soutien à Salman Rushdie.

La fatwa[modifier | modifier le code]

Le 12 février 1989, à Islamabad, capitale du Pakistan, une foule en colère d'une dizaine de milliers de personnes tente de prendre d'assaut et d'incendier le Centre culturel américain, pour faire pression sur le groupe Viking-Penguin dont la filiale américaine s'apprête à publier le livre sur le territoire américain le 22 février. Lors de cette attaque, cinq personnes sont tuées et une centaine d'autres sont blessées. Un des gardiens du centre culturel est lynché. Dans les jours qui suivent, d'autres émeutes ont lieu dans plusieurs villes pakistanaises et au Cachemire, province indienne à majorité musulmane, mais aussi à Djakarta et à Karachi, aux cris de « Dieu est grand » et de « À mort Rushdie ».

Le 14 février, à Téhéran, l'ayatollah Rouhollah Khomeini, guide spirituel de la Révolution islamique et du monde chiite iranien publie une fatwa (décret religieux musulman) lançant un appel à tous les musulmans d'exécuter l'écrivain britannique, d'origine indienne, Salman Rushdie, pour des « propos blasphématoires » envers l'Islam contenus dans le livre des Versets sataniques, ainsi que ses éditeurs et toute personne ayant connaissance du livre[11]. Selon la Constitution iranienne, le décret est immédiatement exécutoire et le gouvernement annonce une récompense de 200 millions de rials (21 500 dollars USD) pour tout Iranien exécutant la sentence de mort – 70 millions de rials (7 500 dollars) pour un musulman d'une autre nationalité. Le ministre de l'Intérieur, Ali Akbar Mohtashemi, et le commandant en chef des gardiens de la Révolution, Mohsen Rezaï, donnent l'ordre aux groupes islamistes qu'ils contrôlent de rechercher et de « liquider Rushdie ». L'Ambassadeur de l'Iran auprès du Vatican déclare lui aussi être prêt « à tuer Rushdie de ses propres mains ».

Le jour même, la Grande-Bretagne, prenant très au sérieux les menaces iraniennes, met Salman Rushdie sous protection policière. Il le restera pendant dix ans, vivant sous une fausse identité. Peu de temps après, l'Iran rompt ses relations diplomatiques avec la Grande-Bretagne.

C'est cette fatwa publiée cinq mois avant sa mort qui va assurer désormais pour la postérité à l'ayatollah Khomeini une image de serviteur intransigeant de l'Islam, chez les Chiites mais aussi chez les Sunnites. Dorénavant, dans toutes les écoles religieuses musulmanes, Salman Rushdie est dépeint comme coupable de blasphème et certains courants durs considèrent que la mission de le châtier, par n'importe quel moyen et n'importe où, est juste.

Le 17 février 1989, le président iranien, Ali Khamenei avait indiqué que « le peuple islamique accorderait son pardon si l'auteur revenait sur ses erreurs ». Salman Rushdie répondit « qu'il regrettait le choc moral qu'il avait fait subir aux adeptes sincères de l'islam ». Cependant, sous la pression, le 19 février, Ali Khamenei fit un rappel de la loi : « Même si Salman Rushdie se repent au point de devenir l'homme le plus pieux de notre temps, l'obligation subsiste, pour chaque musulman, de l'envoyer en enfer, à n'importe quel prix, et même en faisant le sacrifice de sa vie. »

La montée de la tension[modifier | modifier le code]

Les éditeurs du livre, également menacés par la fatwa, ont des attitudes diverses. L'éditeur allemand rompt son contrat avec Rushdie. L'éditeur français Christian Bourgois repousse plusieurs fois la date de publication. L'éditeur italien publie le livre quelques jours après la fatwa. Le 22 février 1989, le livre parait aux États-Unis, soutenu par l'Association des éditeurs américains, l'Association des libraires américains, et l'Association des bibliothécaires américain. Une librairie de Berkeley est victime d'un attentat à la bombe. Salman Rushdie reçoit le soutien de personnalités comme Susan Sontag ou Carlos Fuentes. Des pétitions de soutien sont lancées, signées par des milliers d'écrivains. Mais Rushdie reçoit également des critiques de la part de membres du gouvernement Thatcher, tel le secrétaire d'État aux Affaires Étrangères Geoffrey Howe, l'archevêque de Cantorbéry Robert Runcie ou le sociologue Paul Gilroy. À l'opposé, le 12 mars 1989, Jacques Gaillot, alors évêque catholique d'Évreux, déclare au Club de la presse, au sujet de l'affaire des Versets sataniques mais aussi au sujet du film La Dernière tentation du Christ : « Il y a un droit au blasphème. Le sacré, c'est l'Homme ». Lors de la réception de son César de la meilleure actrice en 1989, Isabelle Adjani fait sensation en lisant un extrait des Versets sataniques.

Le 16 mars 1989, l'Organisation de la conférence islamique, réunissant les ministres des Affaires étrangères des quarante-quatre pays membres, condamnent à leur tour les « Versets sataniques », mais se bornent à exiger l'interdiction du livre, à recommander l'adoption « de législation nécessaire à la protection des idées religieuses d'autrui » et à affirmer que l'auteur « est considéré comme hérétique ». Cette position qui semble plus modérée, reconnaît de fait que la loi de l'Islam ne peut s'appliquer dans les États non-musulmans et marque leur désaccord sur le fait que Salman Rushdie soit passible d'une sentence de mort.

De nouvelles manifestations ont lieu à Bombay (10 morts), à Karachi, à Londres, à Paris (un millier de personnes), à New York, où l'on brûle des effigies de Rushdie. L'immense majorité des imams vivant dans les pays occidentaux prennent parti contre Rushdie, la plupart approuvent, plus ou moins, la fatwa de l'Ayatollah Khomeini que certains soutiennent sans réserve. Rares sont ceux qui plaident pour une certaine tolérance, voire le respect des principes de la laïcité ; parmi eux l'imam Abdullah al-Ahdal, recteur du Centre islamique de Bruxelles qui a eu une attitude particulièrement modérée au sujet de Salman Rushdie, est assassiné le 29 mars 1989 en compagnie de son bibliothécaire, Salem el Bahri. Des comités s'organisent pour mener une campagne internationale de soutien à Salman Rushdie, même si le monde littéraire cède parfois aux pressions. L'Académie des beaux-arts de Berlin-Ouest refuse qu'un rassemblement de soutien se tienne dans ses locaux, malgré les protestations de Günter Grass et de Günther Anders qui démissionnent tous deux de cette académie. De même, Kerstin Ekman et Lars Gyllensten quittent l'Académie suédoise en raison de son refus de dénoncer la fatwa. Des librairies subissent des attaques à la bombe à Londres et Sydney. Salman Rushdie a beaucoup de difficulté à faire publier son livre en édition de poche, comme il est pourtant d'usage dans l'édition d'une œuvre littéraire. Le 15 décembre 1989, quatre iraniens sont arrêtés à Manchester, soupçonnés de préparer des attentats.

En 1990 sort un film pakistanais, International Guerillas, dont le scénario met en scène Salman Rushdie comme chef d'une organisation criminelle internationale, attachée à la destruction de l'islam dans le monde.

Le roman est finalement interdit dans tous les États musulmans et dans certains États à majorité musulmane de l'Inde, mais aussi au Kenya, en Thaïlande, en Tanzanie.

Le traducteur japonais, Hitoshi Igarashi, est assassiné en juillet 1991, alors que le traducteur italien, Ettore Capriolo, subit une attaque comparable mais survit. L'éditeur norvégien, William Nygaard, survit lui aussi à une tentative de meurtre à Oslo en octobre 1991.

Le 2 juillet 1993, des islamistes radicaux incendient un hôtel, à Sivas en Turquie, où séjournent des membres d'un festival culturel, parmi lesquels Aziz Nesin, traducteur des Versets sataniques. Ce dernier survit à l'attaque, alors que 37 personnes périssent dans l'incendie.

L'abandon de la fatwa par l'État iranien[modifier | modifier le code]

Dans les années qui suivent, les menaces se font de plus en plus rares. En 1999, à l'issue de négociations entre l'Iran et la Grande-Bretagne, l'État iranien annonce qu'il renonce à appliquer la fatwa. Les mesures de sécurité entourant Salman Rushdie sont peu à peu levées. Ce dernier peut désormais vivre librement aux États-Unis.

En juin 2007, la reine du Royaume-Uni décerne le titre de chevalier à Salman Rushdie. Cette distinction provoque la colère du Pakistan. Une résolution est votée par le parlement pakistanais exigeant le retrait de ce titre. Le ministre des affaires étrangères, Ijaz Ul-Haq, estime que cette décoration pourrait justifier des attentats-suicides. Ces protestations officielles sont accompagnées de manifestations au Pakistan où des effigies de la reine Élisabeth II et de Salman Rushdie sont brûlées. L'Iran condamne également cette distinction, et des voix politiques et religieuses rappellent que la fatwa contre l'écrivain est toujours en vigueur. D'autres réactions ont lieu en Égypte, en Malaisie, en Afghanistan et en Inde.

En septembre 2012[12], la Fondation religieuse iranienne du 15 Khordad augmente à 3,3 millions de dollars la prime pour l'assassinat de Salman Rushdie après les troubles suscités dans le monde musulman à la suite de la diffusion du film L'innocence des musulmans.. La prime promise par cette organisation proche du pouvoir est augmentée de 500 000 dollars, à 3,3 millions USA, par son chef Hassan Sanei. « Tant que l'ordre historique de Khomeiny de tuer l'apostat Salman Rushdie (…) n'aura pas été exécuté, les attaques (contre l'islam) comme celle de ce film offensant le prophète se poursuivront », a déclaré l'ayatollah Sanei.

Suite culturelle[modifier | modifier le code]

Le 30 mars 2008 a eu lieu au théâtre Hans Otto à Potsdam en Allemagne la première mondiale sur scène des Versets sataniques. La mise en scène est de Uwe Laufenberg et la pièce dure près de quatre heures.

En 2012, Salman Rushdie relatera les événements qui ont bouleversé sa vie dans une autobiographie, Joseph Anton[13].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. L'invention de l'expression « versets sataniques » est attribuée à l'orientaliste écossais Sir William Muir (1819–1905) d'après (en) « Sir William Muir », dans Encyclopædia Britannica, 1911 [détail de l’édition] [lire en ligne].
  2. Ibn Warraq, Pourquoi je ne suis pas musulman, traduit de l'anglais, Éditions L'Âge d'Homme, Lausanne, 1999
  3. Le Coran, « Le Pèlerinage de La Mecque », XXII, 51, (ar) الحج
  4. Tabari (trad. Herman Zotenberg), La Chronique, Histoire des prophètes et des rois (2 volumes), vol. II, Actes-Sud/Sindbad, coll. « Thésaurus »,‎ 2001 (ISBN 978-274273318-7), « Mohammed, le sceau des prophètes », p. 90-91. L'épisode est situé à La Mecque avant l'hégire pendant l'exil de certain nouveaux convertis en Abyssinie
  5. Muir, Sir W., The Life of Muhammad, Edimbourg, 1923
  6. Satanic Verses, Salman Rushdie
  7. Ibn Warraq, ibid
  8. Muhammad Mohar Alî, The Biography of the Prophet and the Orientalists, p.696
  9. Salman Rushdie, Joseph Anton, une autobiographie, Plon (2012)
  10. Le délit de blasphème est finalement abrogé en Grande-Bretagne en 2008
  11. « (en) Ayatollah condamne l'auteur à la mort », BBC,‎ 2 février 1989 (consulté le 1er janvier 2011)
  12. http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/09/16/la-prime-iranienne-pour-tuer-rushdie-portee-a-3-3-millions-de-dollars_1761011_3218.html
  13. Salman Rushdie, Joseph Anton, une autobiographie, Plon (2012)

Références du livre[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Tabarî, La Chronique, Mohammed, le sceau des prophètes, Édition Actes Sud / Sindbad (ISBN 978-2-7427-3318-7)
  • Maxime Rodinson, Mahomet, Éd. Points Seuil, 1961, (ISBN 2-02-000321-X), voir pp. 134-136.
  • Salman Rushdie, Joseph Anton, une autobiographie, Plon (2012)

Filmographie[modifier | modifier le code]

  • L'Affaire des Versets sataniques, film documentaire de Janice Sutherland, Royaume-Uni, 2008, 90'