Les Mystères de Paris

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Les Mystères de Paris (homonymie).
Les Mystères de Paris
Image illustrative de l'article Les Mystères de Paris
Annonce des Mystères de Paris

Auteur Eugène Sue
Genre Roman
Pays d'origine Drapeau de la France France
Lieu de parution Paris
Éditeur Charles Gosselin
Date de parution 1842-1843

Les Mystères de Paris est un roman français publié en feuilletons par Eugène Sue dans Le Journal des Débats entre le et le .

On a beaucoup parlé de l’invention du roman au XIXe siècle : Stendhal, Balzac, Dumas, Flaubert, Gautier, Sand ou Hugo. On oublie souvent Eugène Sue. Pourtant, les Mystères de Paris a eu une place unique dans la naissance de ce genre de littérature : ce n’est pas seulement un roman fleuve qui a tenu en haleine des centaines de milliers de lecteurs pendant plus d’un an (jusqu’aux illettrés qui s’en faisaient lire les épisodes ou ses lecteurs qui faisaient la queue devant le Journal des débats pour connaître la suite des aventures), c’est aussi une œuvre majeure dans l'émergence d’une certaine forme de conscience sociale.

Un écrivain bourgeois[modifier | modifier le code]

Issu d’une des familles de médecins les plus célèbres de l’époque, filleul de l’impératrice Joséphine, Eugène Sue a fait partie de la jeunesse dorée parisienne. Dans l’énergie qu’il consacre à frayer avec la noblesse de l’époque de la Restauration, on sent une pointe d’envie chez ce bourgeois qui veut à tout prix être dandy : anglophile, membre du Jockey Club qui lui coûte une fortune, « faisant du luxe pour faire grand seigneur », dira Balzac à l’époque.

Ses romans maritimes ne sont pas inoubliables, ses romans mondains, puis Mathilde, mémoires d’une jeune fille – que Dumas tient pour le chef d’œuvre de Sue – l’éloigneront des beaux salons.

C’est peut-être un besoin de revanche qui donnera naissance aux Mystères de Paris. Dans un premier temps, Sue n’est pas convaincu par le projet que lui soumet son ami Goubaux : raconter non plus la bonne société mais le peuple, tel qu’il est, connaître le monde et non plus se limiter à n’en voir que la surface. La réponse de Sue fut : « Mon cher ami, je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais ».

Socialiste malgré lui[modifier | modifier le code]

Le tapis-franc.

Et puis Sue se décide. Il se procure une blouse rapiécée, se coiffe d’une casquette et descend incognito dans une taverne mal famée.

Là, il assiste à une rixe entre deux personnes qui seront la Fleur-de-Marie et le Chourineur du premier chapitre des Mystères de Paris, qu’il rédige sitôt rentré de son expédition. Puis il rédige un second chapitre, un troisième et fait lire le tout à son ami Goubaux, lecteur et conseiller qui l’avait déjà sauvé d’une panne d’écrivain lorsqu’il écrivait Arthur.

Goubaux aime les deux premiers chapitres, pas le troisième que Sue sacrifie aussitôt. Le roman prend forme et Sue soumet ses premiers chapitres à son libraire (à l’époque, le libraire est avant tout ce qu’on nomme à présent un éditeur). Il est convenu que le livre devra faire deux volumes et ne devra pas être publié dans un journal. Rien de tout cela ne sera tenu, les Mystères de Paris feront dix volumes et seront diffusés par le Journal des débats.

Le succès est immédiat et bientôt universel, touchant toutes les couches de la société et tous les pays. Ce n’est qu’avec ce succès que Sue comprend que son propre roman a un sujet grave, fondamental, universel.

Alexandre Dumas raconte que, jusqu’à sa mort, Sue recevra des lettres anonymes accompagnées d’argent qu’on lui demandait de confier à quelque bonne œuvre. Il reçoit aussi de temps en temps des requêtes qu’on le charge de transmettre à Rodolphe, le héros du roman, car beaucoup sont convaincus que ce prénom cache en fait une personnalité existante, quelque grand prince…

Par le biais de son livre, Sue n’hésite pas de temps en temps à exposer son avis sur divers sujets de société : la cherté de la justice, les conditions de détention dans les prisons, les conditions de soins dans les hôpitaux, etc.

Théophile Gautier en dira : « Tout le monde a dévoré les Mystères de Paris même les gens qui ne savent pas lire : ceux-là se les font réciter par quelque portier érudit et de bonne volonté ».

Rodolphe[modifier | modifier le code]

Le héros des Mystères est le mystérieux Rodolphe, un homme d’une distinction parfaite dont on ne tardera pas à deviner les origines princières (il est en réalité le grand-duc de Gérolstein, un pays imaginaire appartenant probablement à la Confédération germanique) mais qui peut, lorsqu’il le souhaite, devenir un modeste ouvrier.

Capable de comprendre les codes de la pègre de la Cité, capable de parler l’argot, doué d’une force extrême et d’un grand talent pour se battre, Rodolphe est quelqu’un d’à peu près parfait. Sa compassion pour le petit peuple est totale, son jugement infaillible, ses idées brillantes. Rodolphe n’a aucun défaut, tout au plus quelques erreurs passées à réparer.

Rodolphe est accompagné de complices précieux : Sir Walter Murph, un Britannique, et David, un médecin noir surdoué, ancien esclave.

Avant d’être un héros, Rodolphe personnifie le projet du livre lui-même : il navigue sans encombre dans toutes les couches de la société, parvient à les comprendre et à comprendre leurs problèmes respectifs et comment ils sont liés.

Gens du peuple[modifier | modifier le code]

La Chouette punit Fleur-de-Marie en lui arrachant une dent.

Les deux premières figures que rencontre Rodolphe sont le Chourineur et la Goualeuse. Rodolphe sauve la Goualeuse de la brutalité du Chourineur, et il sauve le Chourineur de lui-même en le dominant physiquement, en se montrant un adversaire respectueux et en percevant que le Chourineur a quelque chose de bon en lui. Le Chourineur (Tueur en argot) est un ancien apprenti boucher qui, à force de tuer des bêtes, avait fini par tuer un homme et passe quinze ans au bagne.

À partir de cette rencontre, le Chourineur et la Goualeuse voueront une reconnaissance indéfectible à leur bienfaiteur Rodolphe, comme la plupart des autres protagonistes du roman d’ailleurs.

Le roman présente une galerie de personnages inoubliables :

  • Rigolette, une grisette toujours gaie mais sérieuse et digne
  • Le Maître d’école, un ancien bagnard brutal et dangereux au français correct qui cache un terrible secret
  • Ferrand, le notaire véreux qui, par cupidité, plongera des familles entières dans la misère
  • La Louve, une camarade de Fleur-de-Marie à la prison pour femmes de Saint-Lazare
  • La Chouette, une vieille femme borgne aux projets diaboliques
  • Morel, un ouvrier lapidaire vertueux, et sa famille
  • Polidori, un abbé et dentiste au sombre passé
  • Cecily, l’ex-femme du docteur David, une mulâtresse aussi belle que fondamentalement mauvaise
  • La comtesse McGregor, femme fatale, ambitieuse et comploteuse
  • Monsieur et Madame Pipelet, des concierges (l’adjectif « pipelet-te » est tiré de leur nom)
  • Bras-Rouge, un caïd parisien
  • Tortillard, son fils, boiteux, rusé et mauvais
  • Martial et sa famille, sur une île terrifiante de la Seine
  • Fleur-de-Marie, la Goualeuse, héroïne fragile, fille cachée de Rodolphe.

Curieusement, c’est le monde d’où vient et auquel aspire Sue dont le portrait est un peu bâclé.

Hormis Rodolphe qui est bien au-dessus des questions de classes sociales, la noblesse parisienne est dépeinte comme sourde aux malheurs du peuple ou même des siens, concentrée sur des activités et des intrigues plutôt vaines.

Pour cette raison, la fin du roman est, comme le note justement Dumas, ratée. L’histoire s’achève dans une petite principauté allemande ; chacun a fini par prendre la place que lui faisaient mériter sa naissance ou son cœur. La Goualeuse, ancienne pécheresse meurt nonne, le Chourineur est chouriné, Rodolphe occupe les fonctions auxquelles il était destiné…

Postérité[modifier | modifier le code]

Des dizaines de romans inspirés par les Mystères de Paris seront publiés de par le monde : les Mystères de Marseille par Émile Zola, The Mysteries of London de George W. M. Reynolds, les Mystères de Londres de Paul Féval, les Mystères de Naples de Francesco Mastriani, les Mystères de Munich, les Mystères de Lisbonne, de Camilo Castelo Branco, les Nouveaux Mystères de Paris de Léo Malet...

Le roman sera par ailleurs traduit et publié dans de nombreux pays.

Les Mystères de Paris seront perçus en France, et ailleurs, comme un roman socialiste et Sue lui-même s’est converti à cette doctrine pourtant si éloignée de son monde. Élu député de la Seine en 1850, ses positions finiront par le faire exiler.

L’intérêt des Mystères de Paris ne se limite pas à leur destinée politique. Le livre inaugure aussi un genre qui deviendra plus tard le feuilleton radiophonique ou télévisuel, une œuvre de fiction à destination des masses, stimulant l’imaginaire collectif par des thèmes que l’auteur lui-même ne maîtrise plus, par l’exposition des passions humaines les plus fortes et les plus refoulées.

Pour toutes ces raisons, ce roman est sans doute le premier en France à pouvoir être classé dans la littérature de masse.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • M. Angenot, « Roman et idéologie : Les mystères de Paris », Revue des Langues Vivantes, 1972, no 38, p. 392-410.
  • Jean-Louis Bachellier, « Images de la biographie romanesque (Les Mystères de Paris d’Eugène Sue) », Littérature, 1977, no 26, p. 32-39.
  • Bruno Bellotto, « La Victime en pleurant dans l’ombre se débat : à propos de quelques lettres envoyées à Eugène Sue, auteur des Mystères de Paris », Studi Francesi, Jan-Apr. 1985, no 29 (1 [85]), p. 46-57.
  • Roger Bozzetto, « Eugène Sue et le fantastique », Europe, Nov.-décembre 1982, no 643-644, p. 101-110.
  • (en) Umberto Eco, « Rhetoric and Ideology in Sue’s Les Mystères de Paris », International Social Science Journal, 1967, no 19, p. 551-569.
  • Jean Fornasiero, « Aux origines du roman criminel : Eugène Sue et les mystères de la Seine », Australian Journal of French Studies, Jan-Apr 2006, no 43 (1), p. 3-12.
  • René Guise, « Des Mystères de Paris aux Mystères du peuple », Europe, 1977, no 575-576, p. 152-68.
  • Michel Nathan, « Délinquance et réformisme dans Les Mystères de Paris », Paris au XIXe siècle : aspects d’un mythe littéraire, Lyon, PU de Lyon, 1984, p. 61-69.
  • (en) Sara James, « Eugène Sue, G. W. M. Reynolds, and the Representation of the City as 'Mystery' », Babylon or New Jerusalem? Perceptions of the City in Literature, Amsterdam, Rodopi, 2005, p. 247-58.
  • Helga Jeanblanc, « Karl Marx à la découverte des mystères de Paris », Cahiers d’études germaniques, print. 2002, no 42, p. 135-53.
  • Dominique Jullien, « George Sand, à côté d’Eugène Sue », Romanic Review, May-novembre 2005, no 96 (3-4), p. 429-42.
  • Patrick Maurus, « Eugène Sue, ou l’écriture référentielle », Europe, Nov.-décembre 1982, no 643-644, p. 67-77.
  • Pierre Orecchioni, « Eugène Sue : mesure d’un succès », Europe, Nov.-décembre 1982, no 643-644, p. 157-166.
  • Pierre Popovic, « La Pauvreté poétique (1848-1897) : premières hypothèses d’une recherche en cours », Discours Social : Analyse du Discours et Sociocritique des Textes, Winter-Spring 1993, no 5 (1-2), p. 33-47, 187.
  • (en) Christopher Prendergast, For the People by the People? Eugène Sue’s Les Mystères de Paris: A Hypothesis in the Sociology of Literature, Oxford, European Humanities Research Centre, 2003.
  • Alain Verjat, « ... Et si je t’aime, prends garde à toi ! Le Discours amoureux dans le mélodrame social d’Eugène Sue », Le Récit amoureux, Paris, Champ Vallon, 1984, p. 257-275.
  • John S. Wood, « La Mythologie sociale dans Les Mystères de Paris d’Eugène Sue », La Lecture sociocritique du texte romanesque, Toronto, S. Stevens Hakkert, 1975, p. 89-101.
  • John S. Wood, « Situations des Mystères de Paris », Europe, Nov.-décembre 1982, no 643-644, p. 31-36.

Liens externes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :