Le Tambour

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Le Tambour
Auteur Günter Grass
Genre Roman
Version originale
Titre original Die Blechtrommel
Langue originale Allemand
Pays d'origine Allemagne de l'Ouest Allemagne de l'Ouest
Date de parution originale 1959
Version française
Traducteur Jean Amsler
Lieu de parution Paris
Éditeur éditions du Seuil
Date de parution 1961
Série Trilogie de Dantzig
Chronologie
Le Chat et la Souris Suivant

Le Tambour (Die Blechtrommel en allemand) est un roman de Günter Grass paru en 1959, traduit de l'allemand par Jean Amsler et publié chez Seuil l'année suivante. Il est reparu en 2009, chez le même éditeur dans une nouvelle traduction de Claude Porcell.

Le Tambour est le premier volume de la Trilogie de Dantzig que complètent Le Chat et la souris et Les Années de chien[1]. Il a connu un succès planétaire lors de sa publication et est rapidement devenu un classique[1]. Son influence sur la littérature mondiale est considérable[1]. Il est reconnu comme l'un des plus grands romans allemands de l'après-guerre et l'un des ouvrages littéraires majeurs de la seconde moitié du XXe siècle[1].

À travers le parcours de son protagoniste, Oskar Matzerath, il se conçoit comme une fresque picaresque, truculente et sarcastique de l'Allemagne du Nord. Le roman couvre près d'un siècle d'histoire, de la guerre franco-prussienne au Wirtschaftswunder.

Contexte[modifier | modifier le code]

Artiste et écrivain traumatisé par l'expérience de la Seconde Guerre mondiale, Grass se rapproche au début de sa carrière du Groupe 47, mouvement de reconstruction littéraire et intellectuelle dans l'Allemagne dévastée[2]. Le jeune écrivain ne se reconnaît pas dans la Trümmerliteratur (« littérature des ruines »), genre dominant dont le héraut Heinrich Böll se sert afin d'évoquer avec pathos et réalisme les malheurs de l'immédiat d'après-guerre[3]. Jugeant cette vision trop statique, Grass souhaite s'en écarter et pense depuis longtemps rédiger une œuvre s'inspirant lointainement de son histoire (l'un de ses oncles polonais avait notamment trouvé la mort lors du siège de la poste polonaise de Dantzig)[3]. En 1956, l'auteur lit le premier chapitre du Tambour aux membres du Groupe 47. Très impressionnés, ces derniers lui attribuent leur prix et l'argent de la récompense permet à Grass de séjourner trois années avec sa première épouse Anna Schwarz à Paris où il parachève la rédaction du roman dans une petite chambre de la Place d'Italie[3]. Il fréquente les milieux intellectuels de Saint-Germain-des-Prés, découvre le Nouveau Roman et se lie d'amitié avec Paul Celan qui l'incite à lire François Rabelais[3]. L'influence de Rabelais est déterminante sur le jeune auteur[3]. Dans le Paris de la fin des années 1950, Grass prend position pour Albert Camus dans la querelle l'opposant à Jean-Paul Sartre[3]. En 1959, il revient en Allemagne où Le Tambour est publié[3]. Très vite le succès fulgurant du livre dépasse les frontières allemandes et apporte une notoriété mondiale à son auteur[2].

Résumé de l'œuvre[modifier | modifier le code]

Le roman se présente sous la forme d'une autobiographie, celle d'un personnage nommé Oskar Matzerath qui écrit ses mémoires alors qu'il est interné dans un asile d'aliénés entre 1952 et 1954. Avant même d'être conçu, Oskar était doté d'une intelligence extraordinaire. Ses souvenirs remontent bien plus loin que sa naissance : le livre débute en effet avec la rencontre de sa grand-mère et de son grand-père. La propre naissance du narrateur se fait sous la forme d'une « ampoule de 60 watts » dans la Ville libre de Dantzig. Seule la promesse d'un tambour offert pour son troisième anniversaire le convainc de ne pas retourner dans le ventre de sa mère. Oskar est, en outre, doué d'une faculté étonnante : la capacité d'émettre un cri si perçant qu'il peut, à distance, briser le verre. À l'occasion de ses 3 ans, il reçoit le petit tambour en fer blanc tant convoité et décide de ne pas rejoindre le monde des adultes tant est grand son mépris pour l'hypocrisie et la médiocrité qu'il constate chez ces derniers : par le simple effet de sa volonté, il interrompt le processus naturel de sa propre croissance. Il met en scène une grave chute dans la cave pour faire croire à ses parents que cet accident est la cause de l'arrêt de sa croissance.

Ainsi, tout le long de la première partie du roman, Oskar traverse le début de la Seconde Guerre mondiale, assiste, silencieux, au génocide des Juifs et vit quelques histoires d'amour en conservant l'apparence d'un enfant de trois ans, perpétuellement et jalousement accroché à son petit tambour. Il perd notamment son fournisseur de tambours, le marchand de jouets Sigismund Markus, épris de sa mère Agnes et dont la mise à sac du magasin par les nazis provoque le suicide.

Oskar considère qu'il a deux pères présumés : Alfred, membre du Parti nazi et mari de sa mère, et Jan, citoyen polonais de la ville et amant de sa mère qui trouvera la mort lors de l'assaut de la poste polonaise de Dantzig par l'armée allemande.

Après la mort de la mère d'Oskar, à la suite d'une ingestion abusive et désespérée de poisson, Alfred épouse en secondes noces Maria, une jeune femme qui a secrètement offert à Oskar sa première expérience sexuelle aboutie. Maria donne naissance à Kurt, fils (présumé) naturel d'Oskar. Mais très vite, ce fils qui persiste à continuer de grandir déçoit son père biologique.

Pendant la guerre, Oskar retrouve son ami et mentor Bebra, le lilliputien, qui le fait intégrer une troupe d'artistes nains chargée de divertir les troupes allemandes sur le front. C'est à cette occasion qu'il fait la connaissance de la charmante naine Roswitha Raguna qui devient son deuxième amour. Mais, quand, à l'occasion du débarquement en Normandie, Roswitha est tuée par les soldats alliés, Oskar rejoint sa famille à Dantzig, où il devient le chef d'une bande de jeunes malfaiteurs.

Les troupes soviétiques s'emparent bientôt de Dantzig, et Alfred, le père présumé d'Oskar, meurt en s'étouffant avec l'insigne nazi qu'il avait tenté de dissimuler en l'avalant.

Maria est alors courtisée et demandée en mariage par Monsieur Fajngold, un Juif rescapé des camps de la mort. Mais elle refuse sa proposition.

Alors que le corps d'Alfred Matzerath est mis dans une fosse, Kurt lance une pierre sur Oskar. Ce dernier chute sur la dépouille de son père. Cet accident lui fait reprendre, à 20 ans passés, le cours naturel de sa croissance. Alors qu'il grandit à nouveau, une bosse se dessine sur son dos.

Oskar quitte Dantzig pour Düsseldorf, accompagné de Maria, sa belle-mère devenue veuve et de Kurt, leur fils. Oskar découvre alors une Allemagne anéantie et où le marché noir règne en maître. Il devient modèle d'académies et travaille comme graveur de pierres tombales. Installé dans une chambre qu'il loue, il tombe amoureux de la sainte Sœur Dorothea, une voisine, mais ne parvient pas à la séduire. Faisant la rencontre d'un de ses voisins, Klepp, il reprend son tambour qu'il avait abandonné le jour de l'enterrement de Matzerath, et s'associe avec son voisin trompettiste pour composer un groupe de jazz qui se produira dans le cabaret "La Cave aux Oignons", où les clients pèlent des oignons pour pleurer. Un jour, tandis qu'il marche à travers un champ, il découvre un doigt coupé : celui de Sœur Dorothea qui a été assassinée ; Oskar accepte alors de se laisser accuser du meurtre. Il est interné dans un asile psychiatrique où il écrit ses mémoires à plus de 30 ans. Alors qu'Oskar est interné, l'Allemagne est en plein miracle économique.

Analyse[modifier | modifier le code]

Caractéristique générale[modifier | modifier le code]

Le Tambour constitue les mémoires fictives d'Oskar Matzerath. Il est cité comme caractéristique du style de Günter Grass, marqué par une profusion romanesque, l'exubérance vertigineuse du langage et un détournement des codes de la fiction. L'auteur fonde une exploration tortueuse, satirique et dramatico-bouffonne de l'Histoire, la mémoire et la culpabilité[4],[1]. Il utilise par ailleurs le registre de la bizarrerie, l'humour dissonant et la cacophonie[5].

Roman picaresque[modifier | modifier le code]

Le Tambour correspond sur plusieurs points au roman picaresque des littératures espagnole et allemande (Schelmenroman) : antihéros, origine modeste, narration rétrospective, utilisation de la première personne du singulier, voyages incessants, changements de milieux et évolution du protagoniste dans une société en crise[6]. L'auteur rappelle l'importance de l'héritage maure et arabe sur le genre[6]. Il explique : « Le héros picaresque hésite toujours entre la folie ou la bouffonnerie d'un côté, la perspicacité ou la clairvoyance de l'autre; les deux en un seul personnage qui prend sur lui les contradictions d'une époque et les fait éclater par l'ironie. L'héroïque brisé par l'ironie, le grand par le petit. Les possibilités offertes par cette forme littéraire me semblent appropriées pour focaliser des époques tourmentées dans des figures comme celle d'Oskar dans Le Tambour. »[6].

Dimension du conte[modifier | modifier le code]

Par ses recherches formelles et son propos, l'œuvre trahit l'influence de l'absurde et du Nouveau Roman[4]. La forme du conte moral se rapproche de Jean Paul, Voltaire et Jonathan Swift car l'étude sociale s'accompagne chez eux d'une satire de l'époque mais aussi d'une fantaisie débridée, d'un humour caustique et d'une ironie mordante[5]. L'empreinte de William Faulkner se décèle, quant à elle, dans l'emprise du terroir sur la fiction, le jeu sur les voix narratives et le recours à l'irrationnel[4]. Grass affirme également devoir beaucoup aux Essais de Michel Eyquem de Montaigne pour « leur connaissance de l'irrationnel »[6].

Antiroman[modifier | modifier le code]

Le Tambour est connu pour se centrer, comme dans l'antiroman (Tristram Shandy notamment), sur un narrateur non-fiable : Oskar raconte rétrospectivement son histoire d'un asile psychiatrique[7]. À l'instar d'Euphues de John Lyly et des Aventures du baron de Münchhausen de Rudolf Erich Raspe, le lecteur est mis à contribution des délires du narrateur et met en cause ce qui paraît invraisemblable mais lui est présenté comme fait véridique (fœtus doté d'une extraordinaire intelligence, voix ayant le pouvoir de briser le verre, lilliputiens hors du temps etc.)[7]. Le pacte de croyance du lecteur est mis à mal à travers un jeu de miroir dans lequel vérité et mensonge se confondent[8].

Temporalité et spatialité[modifier | modifier le code]

L'ouvrage se compose de trois livres dans lesquels la clarté de l'intrigue s'efface au gré d'une écriture aux strates multiples[4]. Trois époques se succèdent : l'histoire des aïeuls d'Oskar à Dantzig, les aventures de ce dernier de sa naissance à son 30e anniversaire et son départ pour une nouvelle vie en Allemagne. Le récit condense une série de tableaux pittoresques et exubérants[4]. Le premier livre reste le plus célèbre de l'histoire littéraire[7]. Oskar y raconte la rencontre particulière, dans un champ de pommes de terre, de ses grands-parents : la géante Anna Bronski et Josef Koljaiczek, déserteur petit et trapu de l'armée prussienne, qui se réfugie sous ses jupes et conçoit leur fille Agnes[7]. De manière symbolique, mythologique et burlesque, deux forces de la nature (la déesse-mère et le feu imprévisible) s'unissent et engendrent une lignée merveilleuse[7].

Grass traite de l'évolution de Dantzig sur plusieurs périodes historiques (Prusse-Orientale sous les Hohenzollern, constitution de la ville-État et du corridor de Dantzig, annexion de la ville au IIIe Reich, arrivée de l'Armée rouge, émigration forcée des Flüchtlinge, les Allemands implantés à l'est), jusqu'à l'installation d'Oskar à Düsseldorf où il mène une vie de bohème et vit du marché noir[7]. Le romancier puise son inspiration dans le terroir polonais et la culture cachoube. Les Koljaiczek, Bronski et Matzerath traversent près d'un siècle d'histoire. À travers leur parcours, se dessine une cartographie disparate et morcelée de l'ancien IIe Reich[4]. La généalogie d'Oskar est en réalité représentative du métissage linguistique et ethnique de l'ancien empire allemand que tente de rebâtir Hitler (le « Reich de mille ans ») et se voit anéanti par les massacres orchestrés par les Nazis et l'invasion du territoire par l'Armée rouge en 1945. Les événements historiques sont vus du bas, à la fois physique et social[4]. Par exemple, lorsqu'Oskar part en Normandie en juin 1944 où il est entraîné dans le tumulte du Débarquement, il divertit les troupes de la Wehrmacht comme nain de cirque. Le romancier représente une forme déconcertante de banalité du mal et de retour du refoulé. Il déconstruit la vision rationaliste, jugée trop limitée, de l'Histoire. En effet, il en montre le caractère circulaire et chaotique afin d'en révéler la dimension absurde, légendaire et monstrueuse[4],[2]. La marche du temps devient une parade macabre. Des créatures inquiétantes, sur le plan physique comme moral, ne cessent de défiler sous les yeux du lecteur[4].

Dans le roman, la grande histoire est souvent signifiée par la petite : des détails apparemment sans importance rendent compte du contexte d'époque (le portrait de Ludwig van Beethoven au-dessus du piano, supplanté par celui du Führer etc.)[4].

Thème central[modifier | modifier le code]

Au même titre que l'Allemagne d'alors, Oskar qui a deux pères et deux origines (est et ouest) est en quête d'un véritable modèle paternel et spirituel[9]. Il reçoit en rêve la visite de Raspoutine et Johann Wolfgang von Goethe qui tournent le carrousel dans lequel il s'amuse[9]. Au second qui symbolise le triomphe de la raison, Oskar préfère nettement le premier qui représente la pensée magique mais également sa face sombre[9]. Ce choix laisse présager de la suite de l'histoire. L'âge des ténèbres est annoncé de manière prophétique par Bebra, le lilliputien séculaire qui devient le mentor d'Oskar[9]. L'écrivain sonde la conscience d'une nation coupable et retranscrit le basculement d'une société germanophone mais non-allemande, les habitants de Dantzig, dans le nazisme, plus par conformisme petit bourgeois que par aveuglement[8]. Le romancier traite également du sort des Flüchtlinge et évoque la misère allemande dans l'immédiat d'après-guerre et l'emprise du marché noir[8]. Sans aucun jugement tranché, aucune amertume ni aucun manichéisme, Grass tend plus généralement un miroir à ses lecteurs sur la soumission intéressée, la perversité ordinaire et la caractère corrompu de l'homme, ce qui crée un sentiment de malaise[4]. Oskar par exemple, qui dit être un être supérieur, rejette avec violence l'hypocrisie et les compromissions des adultes[8]. Cependant, il finit par s'y conforter et montre sa nature ordinaire en se comportant de manière égoïste et opportuniste[9]. Il reste indifférent devant la persécution des Juifs et des Polonais par les Nazis, profite de la guerre pour devenir circassien et provoque plus ou moins directement la mort de sa mère Agnes, son cousin polonais et père officieux Jan, son père officiel Alfred ou encore sa maîtresse italienne, la lilliputienne Roswitha Raguna[8]. Comme les nains de la mythologie germanique, Oskar personnifie à la fois le bien et le mal et devient l'image d'une Allemagne en mutation[8]. Lorsqu'il décide de grandir à nouveau, au moment du miracle économique allemand, il devient bossu à l'instar de la nouvelle République fédérale, pressée d'enterrer son passé nazi pour s'adonner au libéralisme économique[8].

Réalisme et merveilleux[modifier | modifier le code]

À travers l'histoire du protagoniste qui feint une chute pour ne plus grandir à l'âge de 3 ans et devient un Nibelung, l'auteur abolit la frontière entre merveilleux, réalisme, fantasme, monde quotidien, rêve et délire[8]. Le fantastique et l'extraordinaire (arrêt volontaire de croissance, intervention divine, voix vitricide) sont présentés par Oskar comme parfaitement normaux, voire banals. Le lecteur voit sa capacité de croyance mise à l'épreuve dans la mesure où l'improbable lui est présenté comme vérité irréfutable. Le symbolisme, présent dans la relecture grivoise et irrévérencieuse de la mythologie germanique et d'éléments bibliques (Genèse, Apocalypse, prophète et prophéties), jalonne également le roman. Ce dernier réfute toute lecture purement rationnelle et objective de la réalité. En proposant une vision du réel élargie par l'irrationnel (mythe, allégorie), Le Tambour préfigure les thèmes et l'esthétique du réalisme magique latino-américain des années 1960 et du réalisme hallucinatoire[7].

Référence biblique[modifier | modifier le code]

L'histoire d'Oskar se conçoit comme une relecture parodique du mythe de Jésus Christ : la grand-mère « Anna » (Sainte Anne) et le grand-père « Josef » (Saint Joseph) donnent naissance à « Agnes » (l'agneau pascal)[10]. Comme le Christ, Oskar a deux pères dont l'un se nomme « Jan » (Saint Jean)[10]. Plus tard, il fait un fils à « Maria » (la Vierge Marie) et l'enfant a lui aussi deux pères. Doué de pouvoirs miraculeux, Oskar tente d'entrer en communication avec une statue de Jésus qui reste inanimée[10]. Dans une hallucination du protagoniste, le petit Jésus va prendre vie et proposer une passation de pouvoir[10].

Techniques[modifier | modifier le code]

L'œuvre est réputée pour son originalité langagière : emphase allant volontairement jusqu'au ridicule, néologismes, hyperboles, métaphores, syntaxe disloquée, formule répétée du conte (Il était une fois…)[6]. Grass revendique l'influence du baroque littéraire allemand sur son style[6]. Le roman compte plusieurs images hallucinatoires (anguilles s'enroulant dans une tête de cheval décomposée, statue de l'enfant Jésus s'animant et apostrophant Oskar etc.). Par ailleurs, il se démarque par son hybridité fictionnelle : roman picaresque, saga familiale, anti-Bildungsroman, écriture épique, parodie littéraire, parabole sur l'origine et le mal, pastiche de la Genèse[7]… Le romancier s'essaie à des recherches de style dans lesquelles plusieurs récits, discours et types d'écriture s'entremêlent (Oskar dit tantôt je et est tantôt dit par un il, comme effet de dédoublement de sa personnalité jusqu'au non-sens). De plus, le point de vue rétrospectif du roman (Oskar racontant son histoire d'un asile) permet de briser le récit linéaire. L'enjeu ne réside plus dans la progression dramatique car la fin de l'histoire est révélée d'emblée. La sphère imaginaire, le caractère circulaire et chaotique de la fiction, l'abondance de discours et d'anecdotes ou encore l'acuité de l'observation psychologique et sociale sont mis sur le même plan.

Humour[modifier | modifier le code]

L'humour sarcastique est fréquent et les provocations sont régulières (blasphème, anticléricalisme, obscénité)[11]. Le goût du grotesque et du carnavalesque, hérité de Rabelais, est notable[11]. Le syncrétisme, l'allégorie et la multiplicité de références à des classiques littéraires sont tournés en ridicule par accumulation, dissonance et discordance de ton comme dans la littérature burlesque[11].

Postérité[modifier | modifier le code]

Le personnage d'Oskar Matzerath est considéré, par plusieurs lecteurs, comme l'un des héros les plus marquants de la littérature du XXe siècle[12]. Il a souvent été comparé à Simplicius des Aventures de Simplicius Simplicissimus de Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen, Meursault de L'Étranger d'Albert Camus et Bardamu du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline [13].

Aujourd'hui cité par la critique littéraire et universitaire comme une pièce maîtresse de la littérature allemande en particulier et de la littérature universelle en général, Le Tambour, est défini comme le chef-d'œuvre de son auteur[2]. Il a permis à Günter Grass d'entrer, de son vivant, dans la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps en 2002.

Le roman a eu une influence majeure sur de nombreux écrivains importants du XXe siècle et du XXIe siècle à l'instar de Salman Rushdie[NB 1] qui en reprend certains thèmes et motifs stylistiques dans Les Enfants de minuit et Les Versets sataniques[14],[15]. De même, l'Américain John Irving[NB 2] rend souvent hommage à travers ses œuvres au Tambour dans lequel il puise son inspiration[15],[16],[17]. Comme l'explique Gaby Bois, l'empreinte du Tambour sur le Colombien Gabriel García Márquez a été déterminante dans son utilisation renouvelée du réalisme magique pour Cent ans de solitude[18]. Le Portugais José Saramago et le Français Michel Tournier déclarent que la vision de Grass, entre autres celle du Tambour et de toute la Trilogie de Dantzig[NB 3] a modifié leur rapport à la littérature[19],[20],[21],[22],[23],[24]. Le Sud-Africain J.M. Coetzee a, quant à lui, écrit plusieurs textes critiques sur les écrivains et ouvrages qu'il admire parmi lesquels l'auteur du Tambour[25].

Lorsque le prix Nobel de littérature est décerné au romancier allemand en 1999, l'Autrichienne Elfriede Jelinek déclare : « Le Tambour a été pour nous, les auteurs qui nous réclamions d'une activité expérimentale, quelque chose d'incontournable. [...] Le début du Tambour est l'une des plus grandes ouvertures de roman dans toute l'histoire de la littérature. »[26],[27]. Le Japonais Kenzaburō Ōe cite Grass parmi ses écrivains préférés et le Chinois Mo Yan confesse qu'Oskar Matzerath est son héros de roman favori[28],[29].

À noter qu'à l'exception de Rushdie, Irving et Tournier, tous les autres écrivains reconnaissant l'influence de Grass sur leurs travaux ont, comme lui, reçu le prix Nobel.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Ce roman a fait l'objet d'une adaptation cinématographique réalisée par Volker Schlöndorff en 1979, récompensée par la Palme d'or au 32e Festival de Cannes et l'Oscar du meilleur film étranger. L'affiche du film, qui sert également de couverture pour l'édition française (Points-Seuil), a été dessinée par Roland Topor.

Avec son roman d'anticipation La Ratte (1985), Grass retrouve le personnage d'Oskar Matzerath qui, devenu quinquagénaire, revient à Dantzig pour célébrer le 107e anniversaire de sa grand-mère après une catastrophe nucléaire.

Prix[modifier | modifier le code]

Le Tambour a obtenu le prix du Groupe 47 en 1956 pour son premier chapitre et le Prix du Meilleur livre étranger en 1962. Günter Grass a quant à lui reçu le prix Georg-Büchner en 1965 puis le prix Prince des Asturies et le Prix Nobel de littérature en 1999 pour l'ensemble de son œuvre.

Liens externes[modifier | modifier le code]

Le Tambour sur Évène.fr

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Selon Rushdie, Grass est un « géant de la littérature mondiale ».
  2. Pour Irving, l'auteur allemand est « un héros, à la fois en tant qu'écrivain et figure morale ».
  3. Tournier parle du Tambour comme d'une tradition d'« authenticité par le grotesque » à l'instar de Rabelais, Cervantès et Céline.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d et e Anna Benjamin, « Un écrivain engagé et controversé », Le Monde,‎ 5 avril 2012 (lire en ligne)
  2. a, b, c et d Claire Devarrieux et Mathieu Lindon, « L'an de Grass », Libération,‎ 1er octobre 1999 (lire en ligne)
  3. a, b, c, d, e, f et g Entretien de Günter Grass mené par Olivier Mannoni ("Je cherche une utopie") dans Le Magazine littéraire no 381, novembre 1999, « Günter Grass du Tambour au prix Nobel », pages 21-25.
  4. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Günter Grass sur le site de l'encyclopædia Universalis, consulté le 10 novembre 2013.
  5. a et b (fr) Article de l'encyclopédie Larousse sur l'œuvre de Günter Grass, consulté le 13 octobre 2012.
  6. a, b, c, d, e et f Jean Blain, « Interview de Günter Grass », L'Express,‎ 1er octobre 1997 (lire en ligne)
  7. a, b, c, d, e, f, g et h Le Tambour sur le site de l'encyclopædia Universalis, consulté le 10 novembre 2013.
  8. a, b, c, d, e, f, g et h Article de Jean-Jacques Pollet consacré à Günter Grass in Le Nouveau Dictionnaire des auteurs, de tous les temps et de tous les pays, édition Laffont-Bompiani, 1994, Paris, volume 1, pages 1299-1300
  9. a, b, c, d et e « Un univers dédoublé » par Lionel Richard sur le site de l'encyclopædia Universalis, consulté le 07 mai 2014.
  10. a, b, c et d Olivier Mannoni, « Littérature et Mythe par Günter Grass », Le Magazine littéraire,‎ 1er novembre 1999 (lire en ligne)
  11. a, b et c René Wintzen, « Un bouffon qui recrée le monde », Le Magazine littéraire,‎ 1er novembre 1999 (lire en ligne)
  12. « Dis-moi qui te hante… » par Julien Hervier sur le site de La République des Lettres (blog du Monde), consulté le 10 novembre 2013.
  13. Contemporary Literary Criticism. Ed. Christopher Giroux and Brigham Narins. Vol. 88. Detroit, Gale Research, 1995. p. 19-40. de la revue Literature Resource Center
  14. Salman Rushdie sur le site de l'encyclopædia Universalis, consulté le 08 mai 2014.
  15. a et b « Irving et Rushdie volent au secours de Günter Grass », Le Nouvel Observateur,‎ 18 août 2006 (lire en ligne)
  16. Sabine Audrerie, « John Irving, Shakespeare and co… », La Croix,‎ 15 mai 2013 (lire en ligne)
  17. (en) John Irving, « A Soldier Once », The New York Times,‎ 8 juillet 2007 (lire en ligne)
  18. (en) Gaby Bois, « Gabriel García Márquez: He proved that tall tales could be truer than facts », The Telegraph,‎ 17 avril 2014 (lire en ligne)
  19. Le Magazine littéraire no 381, novembre 1999, « Günter Grass du Tambour au prix Nobel », réaction de José Saramago à l'annonce du prix Nobel décerné par Stockholm à Günter Grass, son successeur, page 27.
  20. José Saramago, « Il a montré un courage que j'admire profondément », Le Magazine littéraire,‎ 1er novembre 1999 (lire en ligne)
  21. (de) Article de Cicero, mai 2007.
  22. Le Magazine littéraire no 381, novembre 1999, « Günter Grass du Tambour au prix Nobel », réaction de Michel Tournier à la victoire de Grass à Stockholm, page 27.
  23. Michel Tournier, « Quel curieux Allemand que voilà », Le Magazine littéraire,‎ 1er novembre 1999 (lire en ligne)
  24. Jean-Pierre Damour et Lionel Acher reviennent également sur l'influence de Günter Grass sur Michel Tournier dans l'article qu'il consacre in le Dictionnaire des écrivains de langue française, M-Z, édition Larousse, Paris, 2001, page 1887
  25. Olivia Rosenthal, « Sauts en auteurs de J.M. Coetzee », Libération,‎ 15 mars 2012 (lire en ligne)
  26. Le Magazine littéraire no 381, novembre 1999, « Günter Grass du Tambour au prix Nobel », réaction d'Elfriede Jelinek à l'annonce du prix décerné par Stockholm à Günter Grass, page 41.
  27. Elfriede Jelinek, « L'esthétique du Tambour a été pour nous incontournable », Le Magazine littéraire,‎ 1er novembre 1999 (lire en ligne)
  28. « Questionnaire de Proust : Kenzaburō Ōe », L'Express,‎ 1er avril 2006 (lire en ligne)
  29. « Entretien avec Mo Yan », L'Express,‎ 1er février 2005 (lire en ligne)