Le Rapport Karski (film)

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Le Rapport Karski (2010) est un documentaire de 49 minutes réalisé par Claude Lanzmann sur le résistant polonais Jan Karski (1914-2000), qui a alerté, au cours de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés sur les atrocités perpétrées contre les Juifs[1],[2]. Ce film est composé d'archives de l'interview de Jan Karski, réalisée par Claude Lanzmann en 1978[1]. Claude Lanzmann qui avait alors enregistré entre 8 et 9 heures d'entretien avec Karski, n'en avait, en effet, utilisé que 40 minutes dans son film Shoah.

Origine du film[modifier | modifier le code]

Entretien avec Jan Karski en 1978[modifier | modifier le code]

Entre 1976 et 1981, Claude Lanzmann retrouve et filme des témoins du génocide juif de la seconde guerre mondiale. Trois-cent cinquante heures de film sont tournées. Lanzmann réalise, à partir de ces prises de vues, son film Shoah, qui sort en 1985[3]. Parmi les interviews filmées par Lanzmann, on trouve celle de Jan Karski, résistant polonais, témoin du Ghetto de Varsovie. L'entretien avait été demandé par Lanzmann dès 1977. Jan Karski, qui n'avait plus parlé du génocide depuis plus de 20 ans, refusa à plusieurs reprises de se laisser interviewer. Les deux hommes se rencontrèrent finalement en octobre 1978[4]. L'entretien s'étend sur deux journées et dure huit heures[5],[6]. Karski parle de sa rencontre, en 1942, avec deux dirigeants juifs, témoins du génocide, et de sa découverte du Ghetto de Varsovie, qu'il visite clandestinement avec eux. Il fait aussi le rapport de ses rencontres avec des dirigeants alliés, dont le président Franklin Roosevelt, pour leur parler de la situation de la Pologne et les alerter sur la réalité du génocide en cours[6].

Sortie du film Shoah en 1985[modifier | modifier le code]

Claude Lanzmann conserve dans le film Shoah à peu près quarante minutes de cet entretien[6]. Ces séquences sont essentiellement consacrées au témoignage de la rencontre de Karski avec les deux dirigeants juifs et à la description du ghetto de Varsovie. On y entend aussi Karski dire qu’il a fait, aux responsables alliés, le rapport demandé par les leaders juifs, mais sans plus de précisions[7]...

Lors de la sortie de Shoah, en 1985, Karski donne son impression sur le film dans une interview accordée à la revue polonaise Kultura. Il salue la qualité de l’œuvre de Lanzmann, voyant dans « Shoah le plus grand film qui ait été fait sur la tragédie des Juifs ». Karski estime que Lanzmann a eu raison de sensibiliser le spectateur au fait que le génocide fut un phénomène unique, qui ne peut être comparé à aucun autre. Cependant, il regrette que le film ne mentionne pas assez les personnes qui, au risque de leurs vies, ont contribué à sauver des milliers de Juifs, y compris en Pologne[6].

Concernant son propre témoignage, Karski relève que la partie la plus importante à ses yeux, celle qui fait état de ses efforts pour alerter les gouvernements occidentaux, n’a pas été insérée dans le film. Il attribue ce choix à des questions de temps et de cohérence[Note 1], l'œuvre de Claude Lanzmann étant consacrée à la description du génocide plus qu'à l’attitude des alliés ou aux actes de solidarité vis-à-vis des Juifs. Il estime que son témoignage sur les réactions indifférentes des gouvernements alliées aurait placé le génocide dans une perspective historique plus appropriée. Il appelle de ses vœux un autre film qui montre l’attitude réservée des dirigeants alliés, mais aussi la solidarité de milliers de gens ordinaires qui ont cherché à aider les Juifs[6].

En 1996, l’intégralité de l’interview de Jan Karski, réalisée en 1978 par Claude Lanzmann, est déposée au Musée mémorial de l’holocauste à Washington. Le script complet de l’entretien, ainsi que les séquences filmées, peuvent y être consultés[1].

Polémique début 2010[modifier | modifier le code]

En septembre 2009, le romancier Yannick Haenel publie un roman intitulé Jan Karski, pour lequel il reçoit le Prix Interallié et le Prix du roman Fnac[8]. Ce livre comporte trois parties. La première est directement inspirée de l’interview de Jan Karski dans le film Shoah. La deuxième résume en environ 80 pages le témoignage de Karski, publié en anglais en 1944 sous le titre Story of a secret state (Mon témoignage devant le monde). La troisième, présentée comme une fiction, comporte 72 pages et met en scène le personnage de Karski, sans réelle conformité avec le propre témoignage de ce dernier[9], [10]. Dans cette troisième partie du livre, Yannick Haenel fait dire à Jan Karski que les Alliés sont complices de l'extermination des Juifs d'Europe[11]. Roosevelt est décrit par lui comme un homme lubrique, bâillant, éructant, indifférent au monde alors que Karski a souligné l’énergie et la capacité d’écoute du président américain lors de leur entretien[12]. Ces passages du livre sont dénoncés par l’historienne Annette Wieviorka, spécialiste de la mémoire de la Shoah[9].

Claude Lanzmann, de son côté, publie dans le magazine Marianne du 23 janvier 2010, une critique vigoureuse de ce roman, qualifiant la troisième partie de « falsification de l'histoire ». Lanzmann déclare à propos du livre de Yannick Haenel : « Les scènes qu'il imagine, les paroles et pensées qu'il prête à des personnages historiques réels et à Karski lui-même sont si éloignées de toute vérité […] qu'on reste stupéfait devant un tel culot idéologique, une telle désinvolture...»[13], [14], [15]. Yannick Haenel répond à cette critique en revendiquant la liberté du romancier : « la littérature est un espace libre où la "vérité" n'existe pas, où les incertitudes, les ambiguïtés, les métamorphoses tissent un univers dont le sens n'est jamais fermé. »

Yannick Haenel reproche alors à Claude Lanzmann de ne pas avoir inséré dans Shoah une partie du témoignage de Jan Karski parce que l’attitude de ce dernier « ne correspondait pas à ce qu'il attendait de lui », et pour rendre « impossible qu'on puisse voir, dans son film, un Polonais qui n'est pas antisémite »[16]. Ce à quoi Claude Lanzmann répond que la présence, dans le film Shoah, du long témoignage bouleversant de Jan Karski, était la meilleure preuve qu’il ne s’agissait pas d’un film anti-polonais[1]. Evoquant les raisons pour lesquelles il n'a pas inséré les séquences sur les rencontres de Jan Karski avec les dirigeants alliés, Claude Lanzmann rappelle que Jan Karski témoigne pendant quarante minutes dans son film et que celui-ci, qui dure 9h30, ne pouvait pas être plus long»[17], [1]. Il déclare aussi : « L'architecture de mon film commandait la construction, le maintien, de la tension dramatique du début à la fin. Puisqu'on savait que les Juifs n'ont pas été sauvés, il m'est apparu plus fort de laisser Karski dire, c'est son dernier mot dans Shoah, « Mais j'ai fait mon rapport sur ce que j'avais vu», plutôt que de l'entendre raconter : « J'ai dit ceci à un tel, ceci à un tel... Et voilà comment il a réagi... » »[17],[Note 2].

Enfin, Haenel reproche à Lanzmann d'avoir piégé Karski. Pour le convaincre de se laisser interviewer en 1978, il lui a écrit que la question du sauvetage des Juifs serait l'un des sujets majeurs du film[16]. Lanzmann répond que c'était bien son intention de parler de ce thème dans son film, ainsi que de la responsabilité des alliés. Mais il n'en était alors qu'au début de son travail d'investigation et il s'est ensuite rendu compte de la complexité de cette question qu'il n'a finalement pas abordée[18].

Sortie du film Le Rapport Karski en mars 2010[modifier | modifier le code]

En janvier 2010, Claude Lanzmann annonce qu'il vient de réaliser, un film intitulé Le Rapport Karski. Celui-ci est monté à partir d'une partie de l’interview de 1978 qui n’avait pas été insérée dans le film Shoah. Lanzmann dit avoir fait ce film avec l'intention explicite de rétablir la vérité sur Karski[18]. Le film est diffusé pour la première fois en France, le 17 mars 2010, sur la chaîne Arte[11], [1]. En présentant le film, Claude Lanzmann lie clairement sa diffusion à la polémique des mois précédents : « La raison de ce film, c'est le livre d'un certain Haenel, son Jan Karski, roman. Je l'ai lu avec stupéfaction »[19]. Le même mois, en mars 2010, le livre de Jan Karski, « Mon témoignage devant le monde », qui était épuisé dans sa version française, est réédité par les éditions Robert Laffont[1].

Contenu[modifier | modifier le code]

Jan Karski témoigne de sa rencontre avec le président Roosevelt en juillet 1943, pour lui parler de l’avenir de la Pologne et l’alerter sur le massacre en masse des Juifs en Europe. Il raconte à Roosevelt ce qu’il a vu dans le Ghetto de Varsovie et demande que les Juifs soient aidés par les alliés. D’après Karski, Roosevelt ne répond pas directement à sa demande mais dit que les nations alliées vont gagner la guerre, que justice sera faite et les criminels punis[11]. Roosevelt l’interroge sur la Pologne mais ne pose pas de questions particulières sur les Juifs. Toutefois, à la demande expresse du président, Karski dit pouvoir ensuite rencontrer des personnages influents de Washington. Parmi ceux-ci, Felix Frankfurter, juge à la Cour suprême, lui-même d’origine juive, qui ne parvient pas à le croire[11].

À la fin du film, Karski fait le constat que le génocide était une donnée tellement nouvelle, que les responsables politiques n’arrivaient pas à comprendre réellement ce qui se passait : « Ce genre d'événements, n'était jamais arrivé. Pour un être humain normal, cultivé, avec des responsabilités politiques - pour chacun de nous d'ailleurs -, le cerveau ne peut fonctionner que dans certaines limites : ce que notre environnement, avec les livres, la connaissance, les informations, a mis dans notre cerveau. Et, à un certain point, nos cerveaux n'ont sans doute plus la capacité de comprendre »[11].

Lanzmann a placé, en déclaration liminaire de ce film, une citation de Raymond Aron, qui évoque les informations circulant sur le génocide pendant la guerre  : « J'ai su mais je ne l'ai pas cru. Puisque je ne l'ai pas cru, je ne l'ai pas su »[20]. Le réalisateur lit également, en préambule du film, un texte disant que les Juifs d'Europe ne pouvaient pas être sauvés pendant la guerre[21], [Note 3].

Analyse[modifier | modifier le code]

Statut du document[modifier | modifier le code]

Par rapport à l’interview de 1978[modifier | modifier le code]

En 1978, Lanzmann interroge Karski pendant deux jours. La première journée est consacrée à la description du Ghetto de Varsovie au milieu de l’année 1942 et à l’appel à l’aide de deux dirigeants juifs ; la seconde journée au rapport fait par Karski auprès de responsables occidentaux[6]. Ces deux journées livrent les deux volets thématiques du témoignage de Karski : la description de l’extermination et la façon dont il a pu en rendre compte à l’époque. Seul le premier volet est présent dans Shoah, les séquences sur Karski se terminant par la phrase charnière « Mais j’ai fait mon rapport, j’ai dit ce que j’avais vu »...»[13], [7]. Le film Le Rapport Karski prolonge et éclaire le témoignage de la première journée en donnant des précisions sur les circonstances de ce rapport[1].

Ces deux films, Shoah et Le Rapport Karski, n’épuisent toutefois pas tout le témoignage de Karski, une partie des prises de vues restant encore inexploitées par Lanzmann[1]. Parmi celles-ci, conservées au Musée mémorial de l’holocauste à Washington, on voit Karski rapporter plusieurs requêtes des deux dirigeants juifs, qui demandent une intervention publique du pape Pie XII ou souhaitent que la résistance polonaise punisse les Polonais qui persécutent les Juifs. D’après Karski, cette dernière a tenu compte de cette demande. Karski déplore toutefois l’indifférence de plusieurs de ses interlocuteurs occidentaux quand il aborde avec eux le sort des Juifs[1].

Par rapport à l’ensemble des documents sur Jan Karski[modifier | modifier le code]

Lanzmann a retrouvé la trace de Jan Karski en 1977, à une époque où l’ancien résistant polonais ne souhaitait plus parler du génocide. Dans les années qui suivent l’interview de 1978, Karski manifeste le désir de témoigner publiquement. D'après son biographe, Thomas Wood, son attitude envers le passé a changé. L’arrivée d’historiens révisionnistes et de groupes extrémistes qui qualifient le génocide de mystification juive l'encouragent à reprendre la parole[4]. En outre, il garde un ressentiment vis-à-vis de ceux qui n'ont pas, à ses yeux, tenu compte pendant la guerre de ses supplications au nom des Juifs et désire dénoncer publiquement cette attitude[4]. En 1981, il est invité à la « Conférence Internationale des Libérateurs » à Washington où il parle de sa mission pendant la guerre et estime que les alliés n’ont pas fait ce qu’ils devaient pour sauver les Juifs[22], [Note 4]. Il refuse de nombreuses sollicitations, venant de chaînes de télévisions, un contrat avec Lanzmann l'engageant à ne paraître dans aucune interview filmée jusqu'à la sortie du film Shoah[4], [23]. Après 1985, et la sortie du film Shoah, Karski raconte, à plusieurs reprises, son entretien avec Roosevelt et d’autres dirigeants. Il déclare, en 1986, que les dirigeants alliés ont abandonné les Juifs d'Europe à leur sort[6]. Une biographie lui est consacrée en 1994, écrite par Thomas Wood et Stanislaw M. Jankowski[22], [5].

Son sentiment contrasté sur sa mission de témoin du génocide est résumée par son ami, le journaliste polonais Maciej Wierzynski : « Il était hanté par le fait que son témoignage n'ait pas changé le cours des choses, mais cela ne le surprenait pas. Il avait une conscience aiguë de la Realpolitik et du destin tragique des petits pays et des petits peuples »[24].

Le film Le Rapport Karski ne peut être analysé qu'en le confrontant à tous ces documents. Ainsi, Karski a pu donner un témoignage plus précis sur sa mission grâce à des documents d'archives que son biographe Thomas Wood a retrouvé dans les années 1990[22]. Thomas Wood a notamment établi que, contrairement à ce dont Karski se rappelle dans l’entretien avec Claude Lanzmann de 1978, il avait en fait rencontré le juge Felix Frankfurter avant de voir Roosevelt[22].

Par rapport à d’autres alertes sur le génocide en cours[modifier | modifier le code]

Lorsque Jan Karski alerte, à partir de novembre 1942, les dirigeants alliés sur le sort de Juifs de Pologne, il est le premier à leur donner un témoignage oculaire sur l’extermination. La relation, dans « Le Rapport Karski », de ces rencontres, représente donc un témoignage essentiel[25],[26]. Hormis son témoignage oral, il a transporté de Pologne occupée, cachés dans une clé, des microfilms contenant les informations collectées par la Résistance polonaise, notamment sur l'extermination des Juifs[27],[28]. Le Ministre des Affaires étrangères du Gouvernement polonais en exil à Londres transmettra ces informations aux Gouvernements alliés entre fin novembre et début décembre 1942, rassemblées sous la forme d'une note diplomatique[27],[Note 5] qui constitue, à cette date, le rapport le plus précis et accablant sur l'extermination des Juifs en Pologne occupée par l'Allemagne nazie et la première dénonciation officielle par un gouvernement allié de l'Holocauste en cours[29].

Karski n’est toutefois pas le seul à avoir informé les alliés. Plus tôt, pendant l’été 1942, Gerhart Riegner, représentant du conseil juif à Genève, avait informé, dans un télégramme de quelques lignes, les alliés du plan d’extermination des Juifs d’Europe[25]. Les 25 et 26 novembre 1942, le New York Times publie des articles et communiqués révélant la destruction massive des Juifs[30]. Un autre article du même journal, daté du 2 décembre 1942, rend à nouveau compte de la destruction massive des Juifs. Il est notamment inspiré par les informations communiquées par le gouvernement polonais en exil d'abord aux gouvernements anglais et américain, puis aux leaders de la communauté juive[31], enfin aux médias. Le 17 décembre 1942, sur base du recoupement de plusieurs sources d'information, les Alliés livrent une déclaration commune dénonçant la mise en application des intentions d'Hitler concernant l'extermination des Juifs d'Europe[30]. Roosevelt, était donc informé de la situation tragique des Juifs d’Europe centrale et de l’Est, quand il rencontre Karski le 28 juillet 1943. L’année suivante, Rudolf Vrba et Alfred Wetzler, qui ont réussi à s’évader du camp d’Auschwitz le 7 avril 1944, écriront un rapport détaillé du mode opératoire du génocide en cours[25].

Réception[modifier | modifier le code]

L'accueil fait par les médias au film Le Rapport Karski est influencé par la polémique ouverte suite à la publication du livre Jan Karski, de Yannick Haenel, et aux débats qu'il a suscité : «  Que pensait Jan Karski de l'attitude des alliés ?», «  Qu'elle était sa mission ?», «  Comment s'est passée l'entrevue avec Roosevelt ?», «  A t-il été entendu ?», «  Les alliés pouvaient-ils sauver les Juifs d'Europe ?»[11], [32].

Sur l'attitude de Karski et celle de Roosevelt[modifier | modifier le code]

Plusieurs commentateurs, comme Annette Wieviorka, dans le Nouvel Observateur, Christophe Ono-dit-Biot, dans Le Point, ou Laurent Larcher, dans La Croix, relèvent que, dans le film, Karski précise bien à Claude Lanzmann que sa mission auprès des gouvernements occidentaux concernait prioritairement la Pologne et son avenir. Cette déclaration le distingue du personnage romanesque de Haenel, pour qui l'annonce de l'extermination semblait passer avant tout[11],[32],[19].

Par ailleurs, les observateurs notent la fierté manifeste de Karski d'avoir rencontré Roosevelt, et l'admiration qu'il a pour le président américain. Concernant le témoignage sur l'extermination des Juifs, Roosevelt, même s'il n'a pas approfondit ce sujet, en a tenu compte puisque, d'après Karski, il lui a permis de rencontrer des personnalités importantes de son administration pour en parler avec elles[11],[32].

Sur les interventions possibles des alliés[modifier | modifier le code]

La sortie du film Le Rapport Karski est précédée et accompagnée de plusieurs articles et débats sur la position des alliés face au génocide. Le 4 mars, Le Nouvel Observateur consacre tout un dossier sur ce thème. Claude Weill y livre un long article intitulé Les Alliés ont-ils abandonnés les Juifs ?, consacré à ce que savaient les alliés, ce qu'ils ont dit publiquement et ce qu'ils ont fait ou envisagé de faire[25]. Une chronologie sur ce sujet est aussi mise en ligne le 4 mars sur le site du journal[33]. Dans le même numéro, Claude Lanzmann dénonce l'illusion rétrospective d'un sauvetage des Juifs par les alliés. Il étudie les possibilités de secourir les Juifs d'Europe et conclut que le sauvetage d'un grand nombre de Juifs n'était pas vraiment réalisable une fois la guerre commencée[34].

La question de l'attitude des alliés est aussi au centre d'interviews radiophoniques de Claude Lanzmann sur la chaîne Public Sénat, le 2 avril 2010[35], et dans l'émission Les Matins de France Culture, le 17 mars 2010[36]. France Culture, le même jour, étudie également ce dossier avec des historiens dans l'émission Du grain à moudre, où interviennent Christian Destremeau, Céline Gervais-Francelle, Claude Weill et Saul Friedländer[37].

Sur le lien entre savoir et croire[modifier | modifier le code]

Christophe Ono-dit-Biot note que Lanzmann demande explicitement à Karski quel jugement il porte sur les responsables qui n'ont pas saisi l'importance de son rapport. Karski, plutôt que de juger, explique alors que l'évènement de l'extermination étant nouveau, ses interlocuteurs n'étaient sans doute pas préparés intellectuellement à le comprendre[11]. Karski lui-même dit : « L'extermination des Juifs était incompréhensible aussi pour moi (...) L'humanité qui n'avait pas vu de ses propres yeux ces horreurs ne pouvait pas les concevoir »[19].

À la suite du témoignage de Karski, Laurent Larcher relève que les alliés ne pouvaient pas comprendre la réalité de cette extermination : « Ils savaient mais ne croyaient pas (...) parce que l'évènement était si effarant que personne ne pouvait mesurer la réalité de cette destruction »[19]. Plusieurs journalistes sont notamment frappés par la phrase du juge juif Felix Frankfurter, qui n'arrive pas à croire le récit de Karski sur l'extermination : « Je ne dis pas que vous êtes un menteur, je dis que je ne vous crois pas. »[11],[32],[19]. Pour Laurent Larcher ce scepticisme évoque les travaux de Jean-Pierre Dupuy[38], qui montrent qu'« une catastrophe sue n'est pas nécessairement crue»[19].

Dans les débats qui accompagnent la sortie du film, Claude Lanzmann, auteur du film, estime que Le Rapport Karski pose la question Qu'est-ce que c'est que savoir ? : « Quand on est dans un confortable bureau de Washington ou de New York, qu'est ce que cela veut dire que le récit que Karski fait. ». L'idée que la connaissance déboucherait immédiatement sur de l'action est, à son sens, trop simpliste[36]. Ce thème des liens entre savoir, comprendre et croire est repris par Laurent Larcher. Selon lui, on commettrait une erreur en surinvestissant le pouvoir du témoin[19]. Il cite Paul Ricœur évoquant les cas où « l'expérience extraordinaire prend à défaut la capacité de compréhension moyenne, ordinaire. Il est des témoins qui ne rencontrent jamais l'audience capable de les écouter et de les entendre »[39].

Sur le lien avec d'autres documents[modifier | modifier le code]

Les observateurs remarquent que l'attitude de Karski dans ce film est différente de celle du premier jour de l'interview de 1978 avec Lanzmann, où il décrivait le Ghetto de Varsovie. Il est cette fois manifestement plus à l'aise, cette 2e partie de son témoignage réveillant moins de souvenirs douloureux[11],[32].

Des commentateurs rappellent aussi que Le Rapport Karski n'est pas le seul document sur le témoignage de Jan Karski. Ainsi l'Express résume, dans son numéro du 11 mars 2010, une partie non diffusée de l'interview de 1978 entre Lanzmann et Karski[1]. De son côté, le site pileface consacré à Philippe Sollers, éditeur de Yannick Haenel, publie une correspondance avec le biographe Thomas Wood sur Jan Karski et le compte-rendu de la relation Karski-Lanzmann (avec des inédits)[40]. Le site donne également les références d'autres interviews filmées de Jan Karski[41].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jan Karski, Mon témoignage devant le monde - Histoire d'un État clandestin, R. Laffont,‎ 2010 (ISBN 978-2-22111556-5)
    Troisième édition française de Story of a Secret State, 1944 ; préface et annotations de Céline Gervais-Francelle.
  • E. Thomas Wood et Stanislaw M. Jankowski, Karski: How One Man Tried to Stop the Holocaust, Wiley,‎ février 1994 (ISBN 978-0-47114573-8).
  • Le script du film Le Rapport Karski est dans la revue Les Temps Modernes (no 657), éd. Gallimard - rev. Janvier - mars 2010 (Parution : 25-03-2010.), 304 pages, 135 x 215 mm. (ISBN 978-2-07012855-6).

Autres films sur la rencontre entre Karski et Roosevelt[modifier | modifier le code]

  • (en) Interview de Jan Karski par Renée Firestone, Holocauste rescue and aid provider Jan Karski Testimony, (1h 09’14), éd. Archive du USC Shoah Foundation Institute, 10 mars 1995. Extraits en ligne
  • (en) Interview de Jan Karski par son biographe E. Thomas Wood, How One Man Tried to Stop the Holocaust, 1994. Extraits en ligne

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Pour des raisons évidentes de temps et de cohérence, M. Lanzmann n'a pu insérer la partie à mon sens la plus importante de l'interview, qui se rapporte à la mission que j'ai effectuée à la fin de 1942 » (Jan Karski, in Kultura, nov 1985, article traduit dans la revue Esprit, fév 1986, p. 112)
  2. « Le sujet de mon film n'était pas le sauvetage des Juifs. Chacun sait qu'ils n'ont pas été sauvés. J'ai arrêté au moment où Karski dit : Mais j'ai fait mon rapport sur ce que j'ai vu». Claude Lanzmann, interviewé par Jean-Marie Colombani, le 2 avril 2010, sur la chaîne public sénat, voir de la 3e à la 5e minute de l'enregistrement Vidéo en ligne sur le site pileface
  3. Entretien sur France culture avec Claude Lanzmann : FR. Cult. : « En préambule du film, vous lisez un texte disant que les Juifs d'Europe ne pouvaient pas être sauvés. » Claude Lanzmann : « C'est ce que je pense profondément, ils ne pouvaient pas l'être. À partir du moment où Hitler avait déclenché sa guerre - et cette guerre, on peut la considérer, cela a été fait d'ailleurs, largement comme une guerre contre les Juifs, il l'a déclenché aussi pour cela - il n'y avait plus grand chose à faire. » Entretien radiophonique du 17 mars 2010, Émission Matins de France culture, 10e et 11e minute de l'entretien Émission en ligne. Claude Lanzmann argumente ensuite sur ce point de vue dans la même émission. Sur cette question, voir aussi Claude Lanzmann, article dans le Nouvel Observateur du 4 mars 2010.
  4. « Quand la guerre s’est achevée, j’ai appris que ni les gouvernements, ni les leaders, ni les savants, ni les écrivains n’avaient su ce qu’il était arrivé aux Juifs. Ils étaient surpris. Le meurtre de six millions d’êtres innocents était un secret. « Un terrifiant secret » comme l’a appelé Laqueur. Ce jour-là, je suis devenu un Juif. Comme la famille de ma femme, présente ici dans cette salle. [...] Je suis un Juif chrétien. Un catholique pratiquant. Et bien que je ne sois pas un hérétique, je professe que l’humanité a commis un second péché originel : sur ordre ou par négligence, par ignorance auto-imposée ou par insensibilité, par égoïsme ou par hypocrisie, ou encore par froid calcul. Ce péché hantera l’humanité jusqu’à la fin de ce monde. Ce péché me hante. Et je veux qu’il en soit ainsi. » Intervention de Jan Karski à la Conférence Internationale des Libérateurs à Washington, 1981, cité in Jan Karski, Mon témoignage devant le monde - Histoire d'un État clandestin, Robert Laffont, rééd. mars 2010, passage cité dans l'introduction de Céline Gervais-Francelle
  5. Note adressée aux Gouvernements alliés par le Ministre polonais des Affaires étrangères, Edward Raczyński, le 10 décembre 1942, intitulée The mass extermination of Jews in German occupied Poland, Note addressed to the Governments of the United Nations on December 10th 1942 publiée ensuite (dès le 30 décembre 1942) par le Ministère polonais des Affaires étrangères à l'attention du grand public, sous forme d'une brochure, consultable sous le lien projectinposterum.org

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Boris Thiolay, « Tout ce qu'avait dit Karski à Lanzmann », sur lexpress.fr, L'Express,‎ 12 mars 2010 (magazine n°3062 et site internet) (consulté le 3 mai 2010)
  2. Programme Arte, 17 mars 2010
  3. Michel Doussot, « L'émission », sur www.sceren.fr/tice/teledoc, Télescope, n°183,‎ 31 janvier 1998 (consulté le 2 mai 2010)
  4. a, b, c et d Tom Wood, Le compte-rendu de la relation de Karski avec Lanzmann, en ligne sur pileface.com, Dossier sur Jan Karski. Il s'agit d'un extrait de la biographie écrite par Tom Wood, Karski: How One Man Tried to Stop the Holocaust, 1994, auquel Wood ajoute un passage inédit
  5. a et b E. Thomas Wood et M. Jankowski, Karski : How One Man Tried to Stop the Holocaust, Wiley, 1994
  6. a, b, c, d, e, f et g Jan Karski, « Shoah », Esprit,‎ février 1986, p. 112-114 (lire en ligne)
    Traduction en français de l'article paru en polonais dans Kultura, no 11/ 458, novembre 1985.
  7. a et b Claude Lanzmann, Shoah, éd. Fayard, Paris, 1985, 254 pages. (en livre de poche : Shoah, Gallimard, coll. « Folio »,‎ 1997 (ISBN 9782070403783)). Texte intégral du film, paroles et sous-titres. p. 207-221
  8. Dossier sur le livre, créé par sa maison d'édition Résumé, extraits, entretiens avec l'auteur, témoignages, critiques, etc.
  9. a et b Annette Wieviorka, Faux témoignage, dans L’Histoire, 349, janvier 2010, p. 30-31 (en ligne payant)
  10. Jérôme Dupuis, « Jan Karski vu par Yannick Haenel et Bruno Tessarech (titre web) ou L'homme qui avait vu (titre magazine n°3035) », sur lexpress.fr, L'Express n°3035,‎ 3 septembre 2009 (consulté le 7 mai 2010)
  11. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Christophe Ono-dit-Biot, « Affaire Karski, l'épilogue », sur lepoint.fr, Le Point,‎ 15 mars 2010 (consulté le 7 mai 2010)
  12. Jérôme Dupuis et Emmanuel Hecht, « Pourquoi Lanzmann s'en est-il pris au Karski de Haenel? (titre site web) ou Lanzmann-Haenel, toute une histoire (titre magazine n°3057) », sur lexpress.fr, L'Express n°3057,‎ 4 février 2010 (consulté le 7 mai 2010)
  13. a et b Claude Lanzmann, in Marianne, 23 janvier 2010 Article en ligne sur pileface.com
  14. Leopold Unger , « On ne touche pas à Jan Karski », sur courrierinternational.com, Courrier international et Gazeta Wyborcza,‎ 12.02.2010 (consulté le 7 mai 2010)
  15. Arte Journal, « L’affaire Karski », sur arte.tv, Arte Journal,‎ 9 mars 2010 (consulté le 7 mai 2010)
  16. a et b Yannick Haenel, « Le recours à la fiction n'est pas seulement un droit, il est nécessaire », sur lemonde.fr, le Monde,‎ 25 janvier 2010 (consulté le 7 mai 2010)
  17. a et b Claude Lanzmann interviewé sur France culture le 17 mars 2010, émission Les Matins de France Culture, 2e partie, 2e à la 4e minute Émission en ligne sur pileface.com
  18. a et b Claude Lanzmann, « Non, Monsieur Haenel, je n’ai en rien censuré le témoignage de Jan Karski », sur pileface.com, Le Monde,‎ 30 janvier 2010 (consulté le 6 juin 2010)
  19. a, b, c, d, e, f et g Laurent LARCHER, « Karski, un film pour l’histoire », sur la-croix.com, La Croix,‎ 12 mars 2010 (consulté le 5 juin 2010)
  20. Cécile Deffontaines, « Le rapport Karski », sur teleobs.nouvelobs.com, Téléobs,‎ 17 mars 2010 (consulté le 9 mai 2010)
  21. Entretien radiophonique du 17 mars 2010, Émission Matins de France culture, 10e et 11e minute de l'entretien Émission en ligne
  22. a, b, c et d A. Gauvin, « Entretien avec Tom Wood, biographe de Jan Karski », sur pileface.com, Philippe Sollers,‎ 12 avril 2010 (consulté le 10 mai 2010)
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  24. Boris Thiolay, « Jan Karski, une mémoire polonaise », sur lexpress.fr, L'Express, n°3057,‎ 4 février 2010 (consulté le 12 mai 2010)
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  27. a et b E. Thomas Wood et Stanislaw M. Jankowski, Karski: How One Man Tried to Stop the Holocaust, Wiley,‎ février 1994 (ISBN 978-0-47114573-8), p.132 et 142
  28. Jan Karski, Mon témoignage devant le Monde, Histoire d'un Etat clandestin, Robert Laffont, 2010
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  31. Le Gouvernement polonais en exil remet, le 25 novembre, le rapport de Jan Karski à A. L. Easterman, Secrétaire général de la section britannique du Congrès juif mondial. (Cf. Martin Gilbert, Auschwitz and the Allies, 1981, Pimlico edition, page 93)
  32. a, b, c, d et e Annette Wieviorka, « Le vrai Karski par Annette Wieviorka », Nouvel Observateur,‎ 4 mars 2010
  33. François Sionneau, « Shoah : ce que savaient les alliés (la chronologie) », sur tempsreel.nouvelobs.com, Le Nouvel Observateur,‎ 4 mars 2010 (consulté le 12 mai 2010)
  34. Claude Lanzmann, « Les Juifs n'étaient pas le centre du monde », sur tempsreel.nouvelobs.com, Le Nouvel Observateur,‎ 4 mars 2010 (consulté le 12 mai 2010)
  35. Claude Lanzmann interviewé par Jean Marie Colombani, émission diffusée le 2 avril 2010 sur la chaîne Public Sénat, émission en ligne sur pileface.com
  36. a et b Claude Lanzmann interview dans Les Matins de France culture, 17 mars 2010, émission en ligne sur pileface.com
  37. France culture, émission Du grain à moudre, 17 mars 2010, émission en ligne sur pileface.com
  38. Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Quand l'impossible est certain, éd. du Seuil, 2004
  39. Paul Ricoeur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, éd. du Seuil, 2000, p. 208
  40. Tom Wood, avec A. Gauvin, « Le compte-rendu de la relation Karski-Lanzmann », sur pileface.com, pileface,‎ mars-avril 2010
  41. A. Gauvin, « Jan Karski témoigne, Pièces à conviction, suite... », sur pileface.com, pileface,‎ mars-avril 2010 (consulté le 12 mai 2010)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]