Le Déjeuner sur l'herbe

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Le Déjeuner sur l'herbe
Image illustrative de l'article Le Déjeuner sur l'herbe
Artiste Édouard Manet
Date 1862-1863
Technique Huile sur toile
Dimensions (H × L) 209 × 264 cm
Localisation Musée d'Orsay (salle 29[1]), Paris

Le Déjeuner sur l'herbe est un tableau d'Édouard Manet achevé en 1863, d'abord intitulé Le Bain, puis La Partie carrée. Exposée pour la première fois au Salon des refusés le 15 mai 1863, il entra dans le patrimoine public en 1906 grâce à la donation du collectionneur Étienne Moreau-Nélaton[2].

La brutalité du style et surtout la juxtaposition d'une femme nue « ordinaire »[3], regardant le public, et de deux hommes tout habillés, ont suscité le scandale lorsque l'œuvre a été proposée au Salon[4].

Description[modifier | modifier le code]

Au premier plan, est représenté le contenu d'un pique-nique (qui peut passer pour une nature morte) avec des fruits, un pain, des cerises sur un lit de feuilles et un panier de fruits renversé sur les vêtements du modèle, un habit bleu à pois. Une femme nue assise avec désinvolture au milieu du bois, entre deux hommes dandys habillés en costume contemporain, regarde le spectateur avec impudence tandis qu'une autre femme, à peine voilée, se baigne langoureusement[5].

Commentaire d'Émile Zola[modifier | modifier le code]

« Le Déjeuner sur l'herbe est la plus grande toile d'Édouard Manet, celle où il a réalisé le rêve que font tous les peintres : mettre des figures de grandeur nature dans un paysage. On sait avec quelle puissance il a vaincu cette difficulté. Il y a là quelques feuillages, quelques troncs d'arbres, et, au fond, une rivière dans laquelle se baigne une femme en chemise ; sur le premier plan, deux jeunes gens sont assis en face d'une seconde femme qui vient de sortir de l'eau et qui sèche sa peau nue au grand air. Cette femme nue a scandalisé le public, qui n'a vu qu'elle dans la toile. Bon Dieu ! quelle indécence : une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés, mais quelle peste se dirent les gens à cette époque ! Le peuple se fit une image d'Édouard Manet comme voyeur. Cela ne s'était jamais vu. Et cette croyance était une grossière erreur, car il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés et des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. La foule s'est bien gardée d'ailleurs de juger Le Déjeuner sur l'herbe comme doit être jugée une véritable œuvre d'art ; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l'herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l'artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l'artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. Les peintres, surtout Édouard Manet, qui est un peintre analyste, n'ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout ; le sujet pour eux est un prétexte à peindre tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l’herbe n’est là que pour fournir à l'artiste l'occasion de peindre un peu de chair. Ce qu'il faut voir dans le tableau, ce n’est pas un déjeuner sur l'herbe, c'est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d'une délicatesse si légère ; c'est cette chair ferme modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes, c’est enfin cet ensemble vaste, plein d'air, ce coin de la nature rendu avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis tous les éléments particuliers et rares qui étaient en lui. »

— Émile Zola, Édouard Manet, 1867 et lps 91

Analyse[modifier | modifier le code]

Les quatre personnages s'inscrivent dans un triangle, une constante dans l'art classique, alors que les deux hommes forment un triangle renversé, comme dans les compositions pyramidales de la Renaissance[6].

Manet appelle familièrement sa toile la Partie carrée, titre repris par la rumeur qui voit dans les deux femmes nues des prostituées[7]. Le panier renversé, symbole de luxure, confirme que l'interprétation de la toile n'est plus allégorique ou mythologique mais érotique, d'où le scandale à l'époque[8]. Au premier plan, la femme nue est Victorine Meurent, le modèle le plus fréquemment utilisé par Manet. Au centre, le peintre représente le sculpteur hollandais Ferdinand Leenhoff (nl), frère de Suzanne Manet. L'homme accoudé à demi étendu sur l'herbe est Eugène Manet[9].

Le style et la facture du tableau choquent également le public et les critiques : le paysage esquissé ressemble à un décor fictif, les lois de la perspective sont enfreintes (la femme en arrière-plan devrait être plus petite), les dégradés sont délaissés au profit de contrastes de lumière et de couleurs qui donnent l'impression que les personnages ne sont pas bien intégrés dans la composition artificielle qui laisse apparaître les coups de pinceau[10].

Sources d'inspiration[modifier | modifier le code]

Antonin Proust cite les propos de Manet qui conçut l'idée de son tableau en contemplant des baigneuses sortir de l'eau à Argenteuil : « il paraît qu'il faut que je fasse un nu. Eh bien je vais leur en faire, un nu »[11]. Le peintre réalise alors une toile dans son atelier avec laquelle il tient à scandaliser tout en s'inspirant de sources classiques pour « aider le spectateur à identifier la référence à une iconographie aussi respectable que connue et illustrant un choix moral »[12].

Manet souhaite donner ainsi une version moderne du Concert champêtre (en) (1508-1509) du peintre de la Renaissance Titien (œuvre précédemment attribuée à son maître Giorgione)[13].

Dans cette allégorie de Poésie, on voit deux femmes nues (Calliope et Polymnie, Muses de la poésie épique et lyrique) en compagnie de deux jeunes hommes bien habillés, l'un d'eux jouant du luth. La scène se situe dans un paysage arcadien. Manet a repris ce thème avec des personnages modernes, présentant la scène comme un « pique-nique en forêt ». Le Déjeuner est en fait un manifeste d'une nouvelle façon de peindre et, en effet, d'une nouvelle conception de l'art et de la relation entre l'art et son public.

La composition, d'un autre côté, est dérivée d'une scène avec des dieux de la rivière dans une gravure (1514-1518) de Marcantonio Raimondi d'après un dessin de Raphaël), Le Jugement de Pâris. Toutefois, en ajoutant une femme (disproportionnée) qui se baigne à l'arrière-plan, Manet rompt l'harmonie de cet exemple.

La représentation de deux couples qui se reposent dans un parc ou dans un décor similaire était un sujet classique dans la peinture galante, tel qu'illustré dans La Partie carrée (1713) d'Antoine Watteau. James Tissot, contemporain et ami de Manet, a peint sa propre version du thème en 1870.

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Variations[modifier | modifier le code]

Déjeuner sur l'herbe
Image illustrative de l'article Le Déjeuner sur l'herbe
Artiste Claude Monet
Date 1865-1866
Type Huile sur toile
Dimensions (H × L) 418 × 150 cm
Localisation Musée d'Orsay, Paris

1865 : Claude Monet[modifier | modifier le code]

En 1865, Claude Monet commença à peindre son propre Déjeuner sur l'herbe (de) en réponse à celui de Manet. Toutefois, cet immense tableau (4,6 par plus de 6 m) est demeuré incomplet. Il représente une scène plus socialement acceptable de récréation bourgeoise (on remarque Camille Monet et Frédéric Bazille), mais puisqu'il s'agit d'une démonstration du nouveau style impressionniste, l'accent est plus sur les effets de lumière que sur le sujet comme tel. Le jeu subtil d'ombre et de lumière démontre les avantages de la peinture pleinairiste et contraste avec la lumière d'atelier peu naturelle de Manet. Après que la peinture monumentale eut été endommagée par l'humidité, Monet l'a découpée en trois. Les sections de gauche et du centre sont maintenant au musée d'Orsay, mais la troisième est perdue. Une étude complète pour le tableau est à Moscou, au musée des beaux-arts Pouchkine.

1961 : Pablo Picasso[modifier | modifier le code]

En 1961, près d'un siècle après le Déjeuner de Manet, un Pablo Picasso vieillissant choisit de s'attaquer à ce grand monument de l'art moderne. En moins de deux ans, Pablo Picasso a réalisé 26 toiles (le Musée d'Orsay en présente 14 versions), six gravures sur linoléum et 140 dessins d'après le tableau de Manet.

1964 : Alain Jacquet[modifier | modifier le code]

L'artiste de pop art français Alain Jacquet a fait, en 1964, une interprétation du Déjeuner sur l'herbe par une approche photographique et en utilisant un tirage sérigraphique.

1975: groupe UNTEL[modifier | modifier le code]

À l'occasion du vernissage du Salon des artistes français (au grand palais) une réactualisation performée du Déjeuner sur l'herbe d'après Manet est proposée par Jean-Paul Albinet, Philippe Cazal et Alain Snyers.

1994 : John Seward Johnson II[modifier | modifier le code]

En 1994, le sculpteur américain John Seward Johnson II a recréé la peinture en trois dimensions, Déjeuner déjà vu.

2002 : Vladimir Dubossarsky et Alexandre Vinogradov[modifier | modifier le code]

En 2002, les peintres russes Vladimir Dubossarsky et Alexandre Vinogradov ont peint un Déjeuner sur l'herbe en hommage aux peintres impressionnistes.

2009 : Rip Hopkins[modifier | modifier le code]

En 2009, au salon Paris Photo, le photographe britannique Rip Hopkins présente son interprétation de l'œuvre, sur le stand de la galerie Le Réverbère. L'image est née, fin 2006, d'une commande du Musée d'Orsay : pour célébrer son 20e anniversaire, l'institution donne carte blanche à cinq membres de l'agence VU pour photographier les salariés du musée. Rip Hopkins est chargé de faire une œuvre avec le personnel, il leur donne carte blanche pour le choix d'une peinture et une mise en scène. Cyrille et le déjeuner sur l'herbe, sorte de boucle temporelle, utilise le tableau original et place, en premier plan, un homme nu dont la pose semble répondre à celle de la jeune femme du tableau. Le nu masculin non débarrassé de ses tabous réactive le scandale initial lié au tableau. La photographie est refusée par le musée lors de sa première sortie.

2010 : Mickalene Thomas[modifier | modifier le code]

De mars à décembre 2010, le Museum of Modern Art de New York présente à l'entrée du musée sur la 53e rue, une version du Déjeuner sur l'herbe de l'artiste Mickalene Thomas.

Dans un genre bien différent, on citera aussi ce beau mur peint de l'avenue du Général-Leclerc, face au cimetière de Pantin, près de Paris. Ici, la pudeur prévaut et la femme de l'avant-plan n'est pas tout à fait nue. Quant à celle de l'arrière-plan, elle n'est pas visible du tout.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/catalogue-des-oeuvres/notice.html?no_cache=1&nnumid=904
  2. http://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/hors-les-murs/presentation-generale/article/de-corot-aux-impressionnistes-hommage-a-etienne-moreau-nelaton-4088.html?cHash=1daef5be9d
  3. Musée critique de la Sorbonne « ce n’est ni Diane ni Vénus, dont la nudité conventionnelle aurait été acceptable mais peu vraisemblable dans une scène « de genre » »
  4. Giovanna Magi et H. Bressonneau, Le Grand Louvre et le Musée d'Orsay, Casa Editrice Bonechi,‎ 1992 (lire en ligne), p. 96
  5. Eric Tisserand, Nathalie Fink, Histoire des arts, Foucher,‎ 2012, p. 67
  6. Pierre de Matino, Encyclopédie de l'art, Éditions Lidis,‎ 1973, p. 97
  7. (en) Wayne V. Andersen, Manet, the picnic and the prostitute, Éditions Fabriart,‎ 2005, p. 34
  8. Roger Dadoun, L'érotisme, Presses universitaires de France,‎ 2003, p. 77
  9. Eric Tisserand, Nathalie Fink, op. cit., p.68
  10. Manet, 1832-1883, Réunion des musées nationaux,‎ 1983, p. 110
  11. Nathalia Brodskaya, Edouard Manet, Parkstone International,‎ 2012, p. 98
  12. George L. Mauner, Manet. Les natures mortes, Éditions de la Martinière,‎ 2000, p. 32
  13. (en) Beth Archer Brombert, Edouard Manet. Rebel in a Frock Coat, University of Chicago Press,‎ 1997 (lire en ligne), p. 79

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]