Le Concert dans l'œuf

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Le Concert dans l'œuf
Image illustrative de l'article Le Concert dans l'œuf
Artiste d'après Jérôme Bosch
Date 2e moitié du XVIe siècle
Technique Huile sur toile
Dimensions (H × L) 108,5 × 126,5 cm
Localisation Palais des beaux-arts de Lille, Lille (Drapeau de la France France)
Numéro d'inventaire P 816

Le Concert dans l'œuf est une copie d'après une œuvre originale perdue du peintre primitif flamand Jérôme Bosch (v. 1450 – v. 1516). Huile sur toile de 108,5 × 126,5 cm, elle est réalisée vers 1561 ou plus tard. Le tableau est actuellement exposé au Palais des beaux-arts de Lille.

Description et analyse de l’œuvre[modifier | modifier le code]

Détail.

Le sujet du Concert dans l'œuf peut, à mains égards, être rapproché de celui de La Nef des fous. On y retrouve comme dans la Nef, un moine, des religieuses, des musiciens, des chanteurs réunis cette fois dans une énorme coquille d'œuf d’un blanc lumineux où jouent des ombres. L’œuf, posé sur l'herbe, occupe l'espace central du tableau. Une grande cohésion rassemble les personnages, mais, même si le fou n'apparaît pas, la folie est présente. Des dix personnages, certains chantent, d'autres jouent de la musique ; mais tous semblent suivre la même musique écrite dans un gros livre.

Ils portent des couvre-chefs insolites : oiseaux ou objets. Le moine de dos constitue l’élément butoir qui invite le regard vers la partition et permet d’entrer dans le tableau. Il s’agit d’un détournement habile d’une scène tout à fait évidente au Moyen Âge, celle des monastères où le moine lit le lectionnaire. Pourtant, Bosch traite la lectio divina de manière parodique puisque la partition est une chanson grivoise.

Cette musique a été identifiée, et elle n'a rien d'un cantique. On a pu, en effet, déchiffrer les notes de la portée peinte dans le livre et retrouver la musique et les paroles originales publiées en 1549 à Anvers par Tielman Susato. La chanson aurait rencontré un grand succès au milieu du XVIe siècle. « Toutes les nuictz que sans vous je me couche, pensant à vous », lit-on sur la peinture et la chanson continue : « ne fait que sommeiller, et en resvant jusques au resveillier, Incessament vous quiers par my la couche, Et bien souvent en lieu de vostre bouche, En souspirant, je baise l'oreillier. » Il s'agit d'un chant à quatre voix, dû au musicien flamand Thomas Créquillon (†1557) qui est le maître de chapelle de Charles Quint[1].

Tout à leur chant, les personnages n'ont pas conscience des éléments inquiétants qui les entourent, le moine ignore que, comme dans L'Escamoteur, un voleur coupe les cordons de sa bourse. Les autres chanteurs portent des couvre-chefs insolites, oiseaux ou objets. À gauche et à droite, des scènes qui semblent échappées d'une tentation de saint Antoine, des monstres, des diables et une femme nue participent à un festin infernal abrités dans une chaussure ; un incendie ou du feu jaillit de terre, un chat s'approche d'un poisson posé sur un gril, un personnage invisible caché dans l'œuf va s'en emparer. L'œuf lui-même est un symbole alchimique : « le monde est comme un œuf ». On peut rechercher quelques proverbes dont Bosch se serait inspiré littéralement : une femme tenant un moulinet qu'on verrait mieux dans la main d'un enfant porte sur la tête une chouette attaquée par de petits oiseaux (« Zij is zo dom als een uil », littéralement : « elle est aussi folle qu'un hibou », ou « Zij is zo dronken als een uil », « elle est aussi ivre qu'un hibou »). Un homme est coiffé d'un entonnoir (« Hij drinkt als een trechter » littéralement : « il boit comme un entonnoir »), un autre porte un pigeonnier sur la tête (« hij houdt duiven op zlder », « il élève des pigeons au grenier », expression qui s'applique à un exploitant de bordel)[1]

L'Écailler naviguant de Pieter van Der Heyden, 1562, reprend le thème du Concert dans l’œuf.

De nombreux détails enrichissent la scène centrale. L’œuf comporte trois petites cassures : dans la première, on voit un singe une flûte à la bouche — dérision des chanteurs et des musiciens[2] ; dans l’autre, un homme à conformation hybride (un corps d'homme avec une tête d'âne) joue du luth ou de la viole[2]. Un voleur au visage sombre est en train de couper la bourse accrochée à la ceinture du moine. On voit également s’échapper de la troisième cassure un bras qui semble vouloir s’emparer d’un poisson qui se trouve sur une grille à l’extérieur de l’œuf. D'autres y verront une main tendue au secours, ou au salut[2]. D’autres détails du tableau sont traités comme des scènes à part entière. À gauche des personnages, un panier en osier est représenté comme une véritable nature morte. Le panier contient des boissons, de la nourriture que des oiseaux viennent picorer - symboles d'excès. En bas à droite, on peut observer un tableau dans le tableau représentant des scènes miniatures sans rapport apparent avec le sujet : à droite, un festin satanique dans une chaussure ; à gauche, le feu de l’enfer. Il reprend Le Jardin des délices, autre œuvre célèbre de Jérôme Bosch.

Si comme on le croit, cette copie est réalisée d'après un original de Bosch, la partition ne peut-être celle de l'original puisqu'elle est postérieure à Bosch. Elle était soit devenue illisible (une forme de censure avait peut-être sévi), soit le copiste aura préféré remettre l'œuvre au goût du jour en utilisant un chant contemporain à la mode. Le caractère burlesque de la scène dispense de croire qu'il se soit agi d'un chant d'église[1].

Histoire de l’œuvre[modifier | modifier le code]

Acquis pour la somme de 400 francs auprès du marchand d'art parisien Morhange, en 1890, par le musée des beaux-arts de Lille comme un original de Jérôme Bosch, publié comme tel dans le catalogue de 1893, Le Concert dans l’œuf est déchu de ce rang éminent dès l'entre-deux-guerres par l'historien d'art allemand Max Friedländer, qui est suivi dans cette voie par Baldass (en) peu après. On s'accorde dès lors à y voir le reflet d'un original perdu du maître de Bois-le-Duc. En outre la partition représentée, une chanson légère de Thomas Créquillon, maître de chapelle de Charles Quint à Bruxelles, a été publiée en 1549, soit 33 ans après la mort de Jérôme Bosch. Nous sommes donc en présence d'une œuvre de la seconde moitié du XVIe siècle.

Étude préparatoire, encre marron sur papier, Kupferstichkabinett de Berlin.

Une autre copie, non localisée aujourd’hui, a parfois été considérée comme plus proche en date de l'original perdu. Enfin, un dessin du musée de Berlin a été généralement admis comme un projet de Bosch pour cette même composition. Josua Bruyn (nl) dans le catalogue de l'exposition de 1967 vient jeter le doute sur une telle reconstruction : l'existence même d'un original de Bosch ne lui paraissant pas assurée. Gerd Unverfehrt lui emboîte le pas quelques années plus tard. Explorant dans son ensemble l’œuvre des suiveurs et imitateurs de Bosch, il peut constater à quel point ceux-ci prenaient parfois des libertés considérables par rapport à leur modèle. Plutôt que le reflet d'une œuvre disparue de Bosch, Le Concert dans l’œuf serait une libre variation d'un suiveur, inspirée de La Nef des fous du Musée du Louvre et augmentée de multiples emprunts à des tableaux connus, telle la petite scène de beuverie en bas à droite qui vient du Jardin des délices du musée du Prado de Madrid. Même le dessin de Berlin lui paraît l’œuvre d'un suiveur. Sans doute, on ne peut exclure aussi catégoriquement que Unverfehrt l'existence d'un original disparu du Bosch : comme pour tous les peintres de cette époque, son œuvre conservé est trop fragmentaire pour se faire une idée trop tranchée de sa manière. Il faut cependant reconnaître avec lui que le copiste (ou l'imitateur) s'est octroyé une marge d'interprétation considérable et que les interpolations sont multiples. Les différences entre les trois versions sont d'ailleurs importantes.

Jacques Foucart, qui situe l’œuvre vers la fin du XVIe siècle, avance le nom de Pieter Brueghel le Jeune. Affairé à copier et à diffuser les compositions de son père Pieter Brueghel l'Ancien, il semble s'être également intéressé à Bosch.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sources et bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Roger Van Schoute et Monique Verboomen, Jérôme Bosch, Renaissance Du Livre,‎ 2003, 234 p. (ISBN 9782804607289, lire en ligne), p. 40 et suivantes
  • (en) Max Jakob Friedländer, Early Netherlandisch Painting, vol. V : Geertgen tot Sint Jans and Jerome Bosch, Leiden, A.W. Slijthof ; Bruxelles, La Connaissance,‎ 1969
  • (nl) A.M. Koldeweij, P. Vandenbroeck et B. Vermet, Jheronimus Bosch. Alle schilderijen en tekeningen, Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen, NAi Uitgevers,‎ 2001 (ISBN 90-5662-219-6)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]