Leçons de Ténèbres

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Les leçons de Ténèbres sont un genre musical liturgique créé en France au XVIIe siècle et destiné au premier des trois nocturnes qui accompagnent chaque office des Ténèbres (matines des jeudi, vendredi et samedi saints). Ce genre ne survit pas à la musique baroque, disparaissant dans la première moitié du XVIIIe siècle, mais il fournit un thème lyrique souvent évoqué en littérature jusqu'à l'époque contemporaine.

Origine et définition du genre[modifier | modifier le code]

Alors que les deuxième et troisième nocturnes mettent en œuvre des textes de saint Augustin et de saint Paul, le premier nocturne utilise les Lamentations de Jérémie dans la version de saint Jérôme. Pour des raisons pratiques il est avancé à l'après midi (aux vêpres) du jour précédent, autrement dit aux mercredi, jeudi et vendredi saints, avec pour conséquence de devenir l'occasion d'une élaboration musicale particulière. En Italie dès le XVIe siècle, après que le Concile de Trente eut défini le tonus lamentationum du nocturne[1], ces passages du Livre des lamentations furent mis en musique purement vocale, sous une forme polyphonique, qui contrastait déjà avec le chant grégorien des Offices eux-mêmes. Mais ce n'est qu'en France, au plus tôt sous le règne de Louis XIII, que l'on invente le genre des « leçons de Ténèbres », en traitant ces parties vocales de manière mélismatique avec accompagnement d'une basse continue instrumentale. La formule inédite se définit par le caractère ambigu de cette musique religieuse, à la fois austère et sophistiquée, puisque, comme l'écrit le musicologue Thierry Favier, « ce nouveau genre, typiquement français, (...) associait la virtuosité vocale propre à l'air de cour, caractérisée par l'ornementation et les diminutions, à une déclamation syllabique proche du récitatif »[2].

Développement historique[modifier | modifier le code]

On a pu affirmer à la fin du XVIIe siècle que François Cosset, maître de musique à Notre-Dame sous Louis XIII, était le premier à avoir introduit la basse continue instrumentale dans le premier nocturne des Ténèbres. Mais le témoignage assuré le plus ancien ne permet pas de faire remonter les leçons de Ténèbres longtemps avant 1656, année où un tel concert est décrit pour la première fois, dans La Muse historique[3].

C'est dans l'environnement de la cour royale que se développe cette nouvelle pratique. Les spectacles d'opéra étant interdits depuis le début du carême, les leçons de Ténèbres deviennent l'occasion d'employer les chanteurs et musiciens des ballets royaux à des fins religieuses[4]. Les plus grands noms de la musique de cour du règne du Roi Soleil et de la régence suivante s'illustrèrent dans ce genre : Michel Lambert, Marc-Antoine Charpentier, François Couperin, Michel Corrette, Michel-Richard de Lalande, Nicolas Bernier, Sébastien de Brossard, Jean-Baptiste Gouffet, Joseph Michel ou Joseph-Hector Fiocco.

Partie du chapitre cathédral de Senlis, dans un contexte autrefois lié à Port-Royal, et trouvant des échos jusqu'en Sorbonne, une querelle théologique éclate en 1698 contre l'usage des instruments de la basse continue, violes et violons en particulier, qui sont alors perçus comme profanes et incompatibles avec l'atmosphère de deuil qui accompagne la Crucifixion[5].

Composition des Leçons de Ténèbres[modifier | modifier le code]

Un ensemble complet de Leçons de ténèbres pour les trois jours entiers de la Semaine Sainte incluait neuf leçons, chacune requérant l'utilisation de textes spécifiques des Lamentations ; cependant les conventions définissant quels textes précis des Lamentations à utiliser varièrent légèrement entre la Renaissance et le Baroque, et suivant les usages locaux. La liste suivante représente le schéma typique des Leçons de Ténèbres du baroque français, dans l'arrangement écrit par Marc-Antoine Charpentier [6]:

Mercredi saint
  • Première leçon pour le mercredi Saint - 1:1-5
  • Deuxième leçon pour le mercredi Saint - 1:6-9
  • Troisième leçon pour le mercredi Saint - 1:10-14
Jeudi saint
  • Première leçon pour le jeudi Saint - 2:8-11
  • Deuxième leçon pour le jeudi Saint - 2:12-15
  • Troisième leçon pour le jeudi Saint - 3:1-9
Vendredi saint
  • Première leçon pour le vendredi Saint - 3:22-30
  • Deuxième leçon pour le vendredi Saint - 4:1-6
  • Troisième leçon pour le vendredi Saint - 5:1-11

Cependant en pratique les compositeurs produisirent rarement la mise en musique complète des 9 leçons. Charpentier fait figure d'exception notable puisqu'il est l'auteur d'un ensemble complet des Neuf leçons de ténèbres (H. 96-110) et dupliqua tous les arrangements à plusieurs reprises [7].

Les services requéraient additionnellement des antiphons et des motets supplémentaires - 9 pour chaque jour, 27 au total. C'est encore Charpentier qui produisit largement des pièces de ces genres, comme ses Neuf répons du mercredi saint (H. 111-119, 120-125, 135-137). A l'image des Leçons, les Répons français se distinguent stylistiquement des Responsoria de la renaissance de Victoria et Gesualdo.

Échos littéraires[modifier | modifier le code]

Nombreuses sont les œuvres littéraires qui reprennent ce titre, surtout au XXe siècle :

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. Ohran Memed, The vocal music of François Couperin.
  2. Thierry Favier, « Les leçons de Ténèbres mises en musique : les enjeux de la querelle théologique », dans la Revue de l'histoire des religions, tome 217, 2000, p. 415-427
  3. Cf. Thierry Favier, art. cit., p. 418.
  4. Sébastien Gaudelus, « La mise en spectacle de la religion royale : recherches sur la dévotion de Louis XIV », dans Histoire, économie et société, vol. 19, 2000, p. 522.
  5. Cf. la Critique d'un Docteur de Sorbonnee, sur les deux Lettres de Messieurs Deslyions ancien, & de Bragelongne nouveau Doyen de la Cathédrale de Senlis, touchant la Simphonie & les Instrumens que l'on a voulu introduire dans leur Église aux Leçons de Ténèbres, commentée par Thierry Favier, art. cit.
  6. per Jacobs and Lesne recordings, C. Cessac Charpentier appendix, mais voir aussi Emfaq, Lamentations pour la comparaison avec d'autres compositeurs
  7. Catherine Cessac, Reinhard G. Pauly Marc-Antoine Charpentier 1995

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Sébastien Gaudelus, Les offices de Ténèbres en France, 1650-1790, éditions du CNRS, 2005.

Discographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]