La Vie mode d'emploi

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La Vie mode d'emploi
Auteur Georges Perec
Genre roman
Pays d'origine Drapeau de la France France
Éditeur éditions Hachette
Date de parution 1978
Nombre de pages 657
ISBN 978-2-01-235557-6

La Vie mode d'emploi est un « roman » de Georges Perec publié en 1978 et ayant obtenu le prix Médicis la même année, ou doit-on dire sont des romans imbriqués si on se réfère à son sous-titre au pluriel Romans.

La genèse de l’œuvre : la recherche de l'exhaustivité[modifier | modifier le code]

L'auteur est sans doute hanté très tôt par le projet, puisque comme Bartlebooth cette « idée lui vint alors qu'il avait vingt ans » et on pense que les premières traces du roman remontent à 1967 tandis que les “lois” qui façonnent l'ouvrage sont évoquées dès 1969.

Une toute première ébauche voit le jour en 1972, et la rédaction définitive de l'œuvre occupe vingt mois de la vie de l'auteur, d'octobre 1976 à avril 1978.

Roman ou mieux encore « Romans » tel que le mentionne le sous-titre du livre, la Vie mode d'emploi a pour but de « […] saisir […] décrire […] épuiser, non la totalité du monde - projet que son seul énoncé suffit à ruiner - mais un fragment constitué de celui-ci : face à l'inextricable incohérence du monde, il s'agira d'accomplir jusqu'au bout un programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible. ». Ce but étrange est par ailleurs à la fois semblable et parallèle à celui de son héros principal[1], Percival Bartlebooth dont la vie entière est décrite dans le roman puisque le roman s'achève vers 20 heures, le 23 juin 1975 à l'heure exacte du décès de Percival Bartlebooth.

L'œuvre de Georges Perec est tout entière soutenue par ce désir d'exhaustivité décrit aussi par un autre avatar de l'écrivain, le peintre Valène, qui rêve de faire « tenir toute la maison dans sa toile ».

Semblable enfin à l'ambition de Bartlebooth, le projet semble s'organiser selon « trois principes directeurs » :

  • « Le premier est d'ordre moral : il ne s'agirait pas d'un exploit ou d'un record[2][…] ce serait simplement, discrètement, un projet, difficile certes, mais non irréalisable, maîtrisé d'un bout à l'autre et qui, en retour, gouvernerait, dans tous ses détails, la vie de celui qui s'y consacrerait.
  • « Le second est d'ordre logique : excluant tout recours au hasard, l'entreprise ferait fonctionner le temps et l'espace comme des coordonnées abstraites où viendraient s'inscrire avec une récurrence inéluctable des événements identiques se produisant inexorablement dans leur lieu, à leur date. » Ce second principe, comme nous le verrons ci-dessous, fait implicitement référence au jeu de la contrainte et à son cahier des charges.
  • Le troisième et dernier principe relève de l'esthétique : « inutile, sa gratuité étant l'unique garantie de sa rigueur, le projet se détruirait lui-même au fur et à mesure qu'il s'accomplirait ; sa perfection serait circulaire : une succession d'événements qui, en s'enchaînant, s'annuleraient » à l'identique du cycle créatif de Bartlebooth dont la finalité est la destruction de l'œuvre sur les lieux mêmes où elle a été créée.

L'histoire[modifier | modifier le code]

Le roman retrace la vie d'un immeuble situé au numéro 11 de la rue (imaginaire) Simon-Crubellier, dans le 17e arrondissement de Paris, entre 1875 et 1975. Il évoque ses habitants, les objets qui y reposent et les histoires qui directement ou indirectement l'ont animé.

Comme dans le tableau idéal de Valène, le professeur de peinture de l'immeuble, le lecteur découvre « une longue cohorte de personnages, avec leur histoire, leur passé, leurs légendes », comédie humaine où les destins entrecroisés se répondent, à l'image de la curieuse création de l'ébéniste Grifalconi, « fantastique arborescence », « réseau impalpable de galeries pulvérulentes ».

Gravures populaires, tableaux de maître, affiches publicitaires offrent l'occasion d'autant de digressions et de récits : faits divers, rigoureuse description scientifique, recette de cuisine, listes en tout genre.

De cette tentative d'inventaire et d'épuisement d'une portion de réel, surgissent des figures propres à l'imaginaire perecquien : escrocs et faussaires, aventuriers, savants faustiens, génies méconnus ou incompris, invalides et miraculés, milliardaires ruinés, inventeurs, négociants, humbles domestiques anonymes.

L'intrigue proprement dite débouche sur une tragédie et la mort des protagonistes principaux.

Le sigle W détermine la tragédie et le climax de l'intrigue, faisant apparemment référence à l'île W dans un autre roman de Perec (W ou le souvenir d'enfance)

Enfin le W fait aussi référence au troisième personnage symbolique de l'œuvre, Gaspard Winckler qui a accompagné Bartlebooth dans sa quête et la destruction programmée de ses œuvres, cette dernière étant elle aussi une illusion ainsi que le montre le dernier chapitre du roman : « C'est le vingt-trois juin mille neuf-cent-soixante-quinze et il va être huit heures du soir. Assis devant son puzzle, Bartlebooth vient de mourir. Sur le drap de la table, quelque part dans le ciel crépusculaire du quatre cent trente-neuvième puzzle, le trou noir de la seule pièce non encore posée dessine la silhouette presque parfaite d'un X. Mais la pièce que le mort tient entre ses doigts a la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d'un W. »

Contraintes et liberté[modifier | modifier le code]

Ce livre se distingue par la manière même dont son auteur l'a construit : chaque chapitre traite d'une pièce ou d'un endroit précis de l'immeuble et le décrit de façon méthodique, presque clinique, avec une jubilation de cruciverbiste, « quelque chose comme un souvenir pétrifié, comme un de ces tableaux de Magritte où l'on ne sait pas très bien si c'est la pierre qui est devenue vivante ou si c'est la vie qui s'est momifiée, quelque chose comme une image fixée une fois pour toutes, indélébile ».

Comme l'indique la citation de Paul Klee placée en tête du préambule, ici, « l'œil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l'œuvre ». Chaque objet, chaque souvenir attaché à une pièce, chaque personnage considéré à cette même seconde, comme en un instantané (le livre est d'ailleurs en grande partie écrit au présent de l'indicatif), créent autant d'histoires parallèles qui finissent par s'assembler en un puzzle géant.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit : d'un puzzle, comme en témoignent le préambule, repris à l'identique à la hauteur du chapitre XLIV, ainsi que l'activité de deux de ses principaux personnages.

L'écriture oulipienne de la Vie mode d'emploi[modifier | modifier le code]

Pour concevoir le roman, Perec a considéré une coupe de l'immeuble, comme si on le regardait sans façade, en voyant directement l'intérieur des pièces. Ce dessin, il l'a quadrillé de 100 carrés (10 par 10). Dans ce damier, un modèle de circulation forme une nouvelle contrainte. Le passage d'une pièce/chapitre obéit en effet à une règle précise, la polygraphie du cavalier ou algorithme du cavalier.

Cette technique repose sur un cahier des charges (ISBN 2-012355-579) contenant les fiches de travail de Perec.

Il établit une grille par thème (style de mobilier, objets, animaux, formes, couleurs, ressort…), chaque case de la grille de 10 par 10 contenant un nombre qui reporte à une liste (Un carré gréco-latin). Il tire les coordonnées à partir des coordonnées où se situe son cavalier virtuel dans la réalisation du chapitre (le chapitre 1 commence arbitrairement dans la cage d'escalier en (6,4)). Les cases X,Y de deux grilles sont sans doublons. Ces contraintes lui font créer une fiche par chapitre, contenant une liste de mots/thèmes à utiliser dans le chapitre.

À cette contrainte, il ajoute : parler d'un événement du jour d'écriture (actualité, anecdote…) ; une grille disant si la liste doit être incluse ou exclue de l'écriture du chapitre. C'est l'utilisation dans un projet littéraire du bi-carré latin orthogonal d'ordre 10, dont chaque case de la grille de 10 par 10 contient un couple unique de chiffres compris entre 0 et 9. Enfin, Georges Perec applique sur ce schéma la permutation de la sextine des troubadours.

Voilà résumé ce que l'on trouve détaillé dans le Cahier des charges de la Vie mode d'emploi.

L’anodin et le romanesque[modifier | modifier le code]

Ces contraintes, qui peuvent paraître écrasantes, donnent lieu à ce roman riche, fourmillant de détails, d'histoires. C'est une vraie machine à écrire, machine à inventer, à « raconter des histoires », un algorithme littéraire qui justifie pleinement le pluriel du sous-titre. Un puzzle composé d'une infinité de détails, accumulés par l'auteur comme pour un gigantesque catalogue ; une accumulation de petites et de grandes histoires, d'êtres modestes ou riches, vivants ou morts, de comportements nobles, ridicules, banals ou touchants. De la vie, tout simplement.

La place de l’auteur[modifier | modifier le code]

À plus d'un titre, La Vie mode d'emploi est une entreprise autobiographique, lourde des drames qui ont marqué la vie de Perec, pleine de souvenirs, parfois anodins, et où « l'amitié, l'histoire et la littérature » comme l'indique l'incipit, affleurent à chaque page. Sur ce point, on peut de nouveau suivre son auteur, qui offre dans « Le chapitre LI », de façon toute métaphorique, l'expression la plus achevée de sa place au sein de l'architecture de l'œuvre :

« Il serait lui-même dans le tableau, à la manière des peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule […] mais une place apparemment inoffensive, comme si cela avait été fait comme ça, en passant, un peu par hasard […], comme si cela ne devait être qu'une signature pour initiés […]. À peine le peintre mort, cela deviendrait une anecdote qui se transmettrait de génération en génération […] jusqu'à ce que, un jour, on en redécouvre la preuve, grâce à des recoupements de fortune, ou en comparant le tableau avec des esquisses préparatoires retrouvées dans les greniers d'un musée […] et peut-être alors se rendrait-on compte de ce qu'il y avait toujours eu de particulier dans ce petit personnage […] quelque chose qui ressemblerait à de la compréhension, à une certaine douceur, à une joie peut-être teintée de nostalgie.»

Ainsi, le Cahier des charges contient une rubrique « allusion à un événement quotidien survenu pendant la rédaction du chapitre ». Les lectures et les amis de l'auteur, sous la forme de références indirectes ou de « citations, parfois légèrement modifiées », les faits marquants de son existence et les infimes détails de son quotidien, les éléments d'une mythologie personnelle et les emprunts à ses propres œuvres antérieures - le W du souvenir et de la vengeance, la cicatrice, la saga familiale… Autant d'éléments qui permettent d'avancer que La Vie mode d'emploi est bien le livre d'une vie. Et ces marques discrètes, que Bernard Magné a désignées sous l'appellation d'« æncrages » - encrage/ancrage - font de la Vie mode d'emploi un livre intime, et parfois même intimiste.

Informations diverses[modifier | modifier le code]

  • Le livre est dédié à la mémoire de Raymond Queneau.
  • Parmi les sources, on notera Raymond Roussel comme le souligne le Cahier[3].
  • Il débute avec une citation de Jules Verne, tirée de Michel Strogoff : « Regarde de tous tes yeux, regarde. ».
  • L'immeuble dont il est question dans le roman se trouve au 11 rue Simon-Crubellier, 75017 Paris. D'après le texte, cette rue coupe obliquement le rectangle compris entre les rues Médéric, Jadin, De Chazelles et Léon Jost. La rue Simon-Crubellier n'existe pas, mais ce rectangle, oui. À son emplacement se trouve notamment le Lycée des métiers de l'hôtellerie Jean Drouant, ancienne École hôtelière de Paris. Pour certains passages, Perec s'est inspiré de l'appartement qu'il a partagé avec des amis, en 1957, au 16 rue Charlemagne, 75004 Paris.
  • Le tracé de la polygraphie du cavalier utilisé par Perec exclut l'une des cases, le livre ne comportant ainsi que 99 chapitres.
  • Le cahier des charges de La Vie mode d'emploi (ISBN 2-012355-579)
  • La première édition allemande du livre, publiée en mars 1982 à Francfort-sur-le-Main par Zweitausendeins, comportait un puzzle de 97 pièces découpé par Georges Perec et représentant un immeuble.
  • Il semblerait que Georges Perec renvoie à Flaubert dans son chapitre III en parlant d'un certain M. Foureau vivant à Chavignolles entre Caen et Falaise (Calvados), or dans Bouvard et Pécuchet roman (littérature) inachevé de Flaubert, il s'avère qu'un M. Foureau vit à Chavignolles, avec la même position géographique, Chavignolles étant une ville fictive[4].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Si l'idée même de personnage principal, de héros semble étrangère à l'œuvre, force est de reconnaître que Percival Bartlebooth, par son projet même, apparaît comme la figure centrale de La Vie mode d'emploi.
  2. Commentaire peut-être suscité par la lecture trop univoque que certains critiques ont pu donner de sa précédente Disparition.
  3. Notes relatives aux "emprunts" à Roussel.
  4. Bouvard et Pécuchet, Gustave Flaubert

Liens externes[modifier | modifier le code]

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L'Autre Amour de Michel Butel
Prix Médicis
1978
La Nuit zoologique de Claude Durand